LA VIE FÉODALE
En me réveillant à quatre heures du matin au bord du Sbou, je ne fus pas surpris de me trouver enveloppé dans un brouillard opaque. Je commençais à m’habituer au climat du Maroc; ayant rencontré partout une humidité pénétrante, je ne pouvais être étonné qu'elle füt plus épaisse encore qu'ailleurs sur les rives du plus grand fleuve du pays. Nous partimes, sinon avant le lever du jour, da moins avant qu'il fit clair, tant la brume répandait d’obscurité sur la campagne. Nos cavaliers semblaient glisser dans les ténèbres, comme les ombres impalpables des champs Élysées de Virgile. Nous marchions vers le territoire de la tribu des Beni-Ah’sen, où nous devions camper près de la koubba de Sidi-
Gueddar, un saint fort célèbre au Maroc, car c’est li qui annonça aux premiers princes de la dynastie actuelle qu’ils monteraient sur le trône et deviendraient maîtres de la contrée. Les Beni-Ah'sen ont la plus déplorable réputation; ils passent pour les plus déterminés voleurs du Maroc, ce qui est assurément beaucoup dire; nous allions donc centrer dans une contrée réellement barbare, où il est parfois aventureux de pénétrer. Quoique nous n’eussions, quant à nous, d'autre danger à courir que celui de nous voir enlever un cheval ou un mulet, nous pouvions nous donner la facile émotion du danger en nous rappelant toutes les histoires et toutes les légendes qui courent sur le compte des Beni-Ah’sen. J’y songeais donc tout en avançant, lorsqu’à peu de distance du Sbou, je distinguai, dans le brouillard qui commençait à se déchirer, une rangée de cavaliers beaucoup plus nombreux, beaucoup plus imposants que ceux qui venaient d'ordinaire à notre rencontre. Étaient-ce des ennemis? Allions-nous être attaqués ? Hélas ! non, c'était notre escorte journalière qui nous attendait. J'ai déjà expliqué qu’à mesure que nous passions d’une tribu à une autre, les différents caïds venaient audevant de nous avec leurs goums, veillaient à notre sécurité dont ils étaient responsables, et ne nous
quittaient que lorsqu'ils nous avaient remis entre les mains des caïds voisins. La cérémonie ne manquait pas d’uniformité. En approchant des frontières d’une tribu,nous apercevions une cinquantaine de cavaliers, parfois une centaine, disposés en ligne de front, comme s'ils avaient fait une sorte de faction. En avant de la ligne se tenait le caïd et son califat, tous deux armés, comme leurs soldats, d’un fusil soigneusement enveloppé d’une gaine rouge. Dès que nous arrivions près d'eux, le caïd et le califat s’approchaient de M. Féraud, lui donnaient une poignée de main, baisaient tendrement la leur lorsqu'elle avait touché la sienne, puis se plaçaient l’un à droite, l’autre à gauche du bachadour (c'est ainsi que les Marocains traduisent le mot ambassadeur), tandis que les autres cavaliers suivaient en désordre derrière nous. À peine avaient-ils pris place des deux côtés de M. Féraud que le caïd et le califat se débarrassaient de leur fusil respectif, et le eonfiaient à un soldat qui le portait cérémonieusement avec le sien propre ; car, sauf au moment du combat, il ne convient pas à des chefs de s’embarrasser de leurs armes. Au reste, notre escorte ne 8 bornait pas à nous accompagner en désordre. Tout le long de la marche, elle se livrait à de bruyantes fantasias. Mais la fantasia marocaine est bien loin
d'avoir la variété, l’élégance, l’imprévu de la fantasia tunisienne et algérienne. Elle est d’une monotonie dont on se fatigue vite. Lorsque, pendant deux ou trois jours, on a vu une dizaine de cavaliers se mettre en ligne à droite ou à gauche de votre route, courir à bride abattue, s'arrêter brusquement en poussant des cris et en tirant des coups de fusil, on est absolument blasé sur un plaisir aussi peu changeant. En cela comme en toutes choses, j’ai constaté l’éclatante infériorité des Marocains comparés aux autres Arabes du nord de l’Afrique : leurs jeux même sont vulgaires, sans imagination, sans élan, sans originalité; on y sent la médiocrité d’une race en décadence qui a perdu ses qualités d'autrefois, qui s’est immubilisée dans le passé, chez laquelle la routine a tout envahi. Il va sans dire que, si j'appelle les Marocains des Arabes, c’est que j'écris ici sans la moindre prétention d'exactitude scientifique, me servant du langage ordinaire pour éviter de me donner des airs prétentieux. Les Arabes sont extrêmement rares au Maroc; ce qui domine dans ce pays, ce sont ces populations libyennes ou berbères, que les premières migrations orientales ont déjà trouvées établies sur toute la cûte septentrionale de l'Afrique, du littoral jusqu’au Sahara, et qui forment encore là, plus qu'ailleurs, l’élément principale et le plus nom
breux. M. Tissot, qui, lui, était un savant, s'était appliqué à rechercher, sous les noms des peuplades antiques, les tribus du moyen âge et celle d'aujourd'hui. 11 me suffira d'expliquer que la plupart des Marvcains sont ce qu'on appelle dans le pays des Imazighen, c'est-à-dire des Berbères, et, pour être mieux compris, j’ajouterai que Imazighen, les Berbères, est le pluriel d'Amdzigh, un Berbère. Au féminin, une Berbère se dit: Tamdgiht, et les Berbères: Tamazighen.
Ceci donné à la science, je reviens à l’escorte de cavaliers qui nous altenduit, l'arme au bras, à quelque distance du Sbou. Je répète que je n’en avais pas encore rencontré d'aussi nombreuse, et, en approchant davantage, je constatai également que c'était la plus brillante que nous eussions eue jusque-là. Le milieu de la ligne, où se tiennent le caïd et son califat, est toujours occupé par les plus beaux cavaliers; à mesure qu’on descend du centre aux extrémités, il se produit, dans la qualité des hommes et des montures, une décadence des plus amusantes; au centre, les chevaux henaissent-et se cabrent sous les plus jeunes, les plus riches, les plus étincelants représentants de la tribu ; aux extrémités, des gens en guenilles, ramassés on ne sait où pour faire nombre, des vieillards décrépits, des esclaves sordides se tiennent modeste-
ment accroupis sur de pitoyables haridelles, parfois sur de simples mulets. Je n’ai rien vu au Maroc de plus élégant que le groupe central de notre escorte du Sbou. Il yavait là une dizaine de cavaliers dont les selles me paraïssaier’ /avissantes de coloration; les unes étaient toutes rouges, les autres toutes bleues, d’autres toutes jaunes" d'autrestoutes vertes, mais ces rouges, ces bleus, ces jaunes et ces verts avaient une extraordinaire intensité. Le poitrail des chevaux était recouvert d'une sorte de -plastron brodé d'or sur ces fonds étranges, plastron attaché à la selle au moyen d’une plaque émaillée, quelquefois admirable. La bride, de la même couleur que la selle, se terminait, sous la tête des chevaux, par un.énorme gland toujours, lui aussi, de couleur uniforme. Enfin, sous les selles, une dizaine de couvertures disposées les unes au-dessus des autres semblaient n’avoir été placées là que pour faire sortir de la croupe des chevaux une frange d’écume blanche, qui donnait plus de valeur encore à la vivacité de ces tons ardents. J’ai eu un instant l’éblouissement de l'Orient. Mais cette magnifique escorte nous a quittés trop Lôt, et nous a laissés seuls sur le territoire des Beni-Ah’sen. Là, personne ne venant à notre rencontre, nous allâämes camper, en vue de la koubba de Sidi-Gueddar, sur une plate-forme des-
séchée située au bord de l’oued Rdem, à la lisiére d’un gros village qui nous semblait à peu près désert. Il l'était, en effet, ce qui nous fut expliqué bientôt. Il n’y restait plus que les femmes, quelques vieillards et des enfants, WP«s parfaitement laids, sales et farouches, ainsi qu'igorrenait à des spécimens de la plus détestable œibu marocaine. Cette tribu était en guerre contre la voisine des Zemmour- Chleuh’et tous les hommes valides combattaient au loin. Le sujet de la querelle rappelait la guerre de Troie. Un Zemmour-Chleuh’ avait enlevé, paraît-il, à son mari, une femme des Beni-Ah’sen, ce qui prouvait certainement, à en juger par les spécimens du beau sexe de cette tribu que nous avions sous les yeux, qu'il était affligé du plus mauvais goût. Mais que de malheurs peut entraîner un pareil défaut! Deux comoals avaient déjà été livrés par les Beni-Ah’sen aux Zemmour-Chleuh”. Dans le premier, s’il faut en croire les récits du douar près duquel nous campions, seize Zemmour avaient été tués et quarante dans le second. Naturellement, les pertes des Beni-Ah’sen ne s’élevaient qu’à quatre ou cinq hommes. Mais je n’ai pu recueillir que la version des Beni-Ah’sen : qui sait si la porportion des tués de chaque tribu n’était pas renversée dans les récits des Zemmour-Chleuh”? Quoi qu'il en soit, les Beni-
UNE AMBASSADE AU MAROC. 101 Ab’sen affirmaient qu'ils avaient coupé les cinquante-six têtes ennemies et qu’ils les avaient envoyées au sultan, lequel s’était montré fort satisfait de ce don sanglant. Ceci n'avait rien que de vraisemblable. La tribu des Zemmour-Chleuh’ est une de celles qui ne reconnaissent guère l’autorité du sultan, ou plutôt qui ne Hi reconnaissent que lorsque le sultan leur fait la guerréef-campe sur leur territoire. Or on annonçait que Moula;Hassan préparait précisément une campagne con(ré, des Zemmour-Chleuh”, chez qui il se proposait d’allerascomplir sous peu une de ces razzias gigantesques. par. lesquelles s'affirme, dès qu’il se sent le plus fort;;son pouvoir sur ses sujets révoltés. Il devait donc lui être très agréable d’apprendre que les Beni-Ah’sen lui mâchaient en quelque sorte la besogne en affaiblissant les Zemmour-Chleuh’.
Plus je m'initiais aux mœurs du Maroc, plus j'étais frappé de la ressemblance parfaite qui existe entre ce pays et nos sociétés européennes du moyen âge. Il est dominé par une sorte de féodalité parfaitement indépendante, qui est bien loin de reconnaître le sultan pour chef. L'autorité de celui-ci est purement nominale sur les deux tiers. de ce qu’on appelle son empire. La plupart des tribus,
— je parle du moins de celles du nord, car il
m'en est plus de mème de l’autre côté de l'Atlas, — s'inclinent devant son prestige religieux; elles voient en lui le descendant du Prophète et consentent à faire figurer son nom dans la prière du vendredi. Mais, politiquement, beaucoup d'entre elles, et ce sont bien entendu les plus guerrières, ne veulent avoir aucun rapport avec le sultan; elles n’accepient pas de fonctionnaires nommés par Ini, ou, si-elies les acceptent, c’est comme fonctionnaires fainéants, tout à fait dépourvus d'autorité; elles ne lui payent pas d'impôt; tout au plus lui … enyoient-elles parfois, non comme une redevance, .mais comme un don pieux fait au successeur de Mshomet, comme une sorte de denier de Saint Pierre musulman, une somme dont elles fixent à leur gré le montant. Quant aux tribus soumises, elles ne le sont bien souvent qu’à la manière des vassaux du moyen âge. Elles doivent au suzerain des secours pécuniaires et militaires qu’elles lui fournissent à l’occasion; mais, d’ailleurs, elles s’administrent elles-mêmes à leur gré, sous la direction de leurs caïds, qui ne reçoivent du sultan qu'une investiture honorifique. Ce dernier n’est maître absolu que dans son domaine propre, c’est-à-dire dans les grandes villes et autour d’elles, comme le roi de France au moyen âge, qui n’était, en somme, que
le premicr et le plus fort des seigneurs de la contrée. Ce qui me charme le plus dans les voyages, c’est de retrouver ainsi, vers celte fin du xix° siècle, presque à la porte de l’Europe, les mœurs, les institutions, l’organisation sociale et politique des siècles passés. À cet égard, je n’avais encore rien rencontré qui me satisfit autant que le Maroc. À part quelques détails tout extérieurs, détails de costume ou d'armement , on y vit en plein moyen âge. C’est une résurrection de ces époques loitaines qui excitaient si vivement la curiosité publique, il y a peu de temps encore, avant l'invasion du naturalisme et de la « modernité », aux beaux jours où cet admirable Walter Scott, hélas! aujourd’hui si méconnu, charmait toutes les imaginations par ses romans d’un merveilleux et inépuisable intérêt. Quant à moi, dont ils ont nourri la jeunesse et qui me propose bien de les relire encore, avec la même passion, en cheveux blancs, j'ai cru assister à l’un d’entre eux le lendemain de mon séjour chez les Beni-Ah'sen. Nous avions eu une nuit agitée; dans la crainte que quelques-uns de ces célèbres voleurs de la tribu, subitement revenus pour cela de la campagne ‘contre les Zemmour-Chleuh”, ne nous enlevassent une des trois jumentsque nous conduisions au sultan, juments dont la réputation méritée s’était déjà répan-
due dans tout le pays, nous avions voulu faire garder le camp par les soldats français. Mais le caïd raha, indigné de cet affront, nous avait suppliés de lui laisser le soin de notre sécurité, dont il avait l'entière responsabilité, et, pour nous rassurer complètement en nous donnant la preuve qu’ils faisaient bonne garde, ses hommes avaient fait toute la nuit un tel vacarme qu’aucun de nous n'avait pu fermer l’œil. Au point du jour, nous étions à cheval, nous dirigeant vers une chaîne de montagnes dont le profil nous était apparu à l’horizon toute la journée précédente. Une escorte, venue je ne sais d’où et appartenant à je ne sais quelle tribu, nous avait rejoints dès le début de notre marche. Partout autour de nous, les glaïeuls, les pâquerettes blanches et Jaunes, les mauves rouges, de nombreuses labiées et papilionacées s’étendaient en gais et clairs tapis. La montagne, que veloutaient les rayons du soleil naissant, était zébrée de grandes plaques alternativement dorées et blanches, formées tantôt par des massifs de petits soucis, tantôt par des déchirures de la terre végétale, qui laissent apparaitre la roche crayeuse, pareille de loin à de la neige. Nous allions quitter enfin l’éternelle monotonie de la plaine : mon cœur de montagnard en tressaillait de joie! Bientôt, en effet, la montagne s’ouvrit devant nous
UNE AMBASSADE AU MAROC. 105 et nous pénétrâmes dans un défilé aride et grimpant, Bab-Tsiouka, qui nous conduisait vers une région bien différente de celle que nous venions de traverser, une région de collines fleuries et de fraîches vallées dominées par de hautes cimes sèches et dénudées. À la descente du défilé, nos cavaliers, répandus sur les deux flancs de la montagne, notre longue caravane, circulant avec lenteur dans l’étroit sentier creusé par les passants en ce lieu poétique, formaient un délicieux tableau à la Fromeutin. Mais à peine élions-nous au pied de la montagne, que notre escorte s’éloigna de nous, sans nous accompagner, suivant la coutume, jusqu’à l’escorte prochaine, qui se tenait, l’arme au bras, à un kilomètre environ. Le caïd raha s’empressa de nous expliquer qu’elle n’agissait point ainsi par manque d’égards envers nous, mais uniquement parce que la tribu à laquelle elle appartenait était en mauvais termes avec la tribu voisine chez laquelle nous allions entrer, celle des Ouled-Delim (Delim signifie le mâle de l’autruche), des fils de l’autruche. Nous comprîmes aisément un scrupule aussi naturel; mais nous pümes faire la réflexion que l’autorité du sultan n’imposait point la paix à ceux qui se . soumettaient à elle. Voilà deux tribus qui reconnaissent le pouvoir de Moula-Hassan, qui combat-
tent avec lui côte à côte dans ses expéditions ; cela pe les empèche point d’être en lutte l’une contre Vautre et de se traiter en ennemies. Et il y a en Europe des personnes qui parlent du gouvernement du Maroc comme d’un gouvernement européen!
Etil yena qui s'imaginent que le sultan n'a qu'à donner des ordres pour faire tout ce qui Ii plait dans son pays! On parle sans cesse de son despotisme : on ne soupçonne pas combien il est limité en étendue, s’il ne l’est pas en intensité! Quoi qu'il en soit, nous marchâmes sans escorte vers les Ou- Jled-Delim, qui nous attendaient immobiles, n'ayant garde de mettre le pied sur le territoire de leurs adversaires, ce qui aurait peut-être amené, sous nos yeux mêmes, une rixe sanglante. Le goum des Ouled-Delim était considérable ; mais nous savions que le chef de la tribu, le caïd Embarek-ben-Cheheh, était un vieillard, et nous ne fûmes pas médioerement surpris, en arrivant près de la ligne des cavaliers, de voir qu’elle était commandée par un jeune homme borgne, lourd et sans grâce, el par un ‘enfant qui n’avait certainement pas plus d’une douzaine d'années. Tous deux étaient les fils du cheik Embarek : ils nous dirent que, si celui-ci n’était pas venu à notre rencontre, c’est que, dévoré d’une fièvre persistante, il était obligé, depuis de longs
UNE AMBASSADE AU MAROC. 107 mois, de rester enfermé chez lui. Nous acceptàämes une si bonne excuse et nous nous mimes en route. Le jeune homme borgne s'était placé à côté de M. Féraud; quant à l'enfant de douze ans, il était resté à la têle du goum, qui se tenait sur le revers de la colline, la vallée étant entièrement occupée par notre convoi. C'était un singulier type, très laid, et cependant tellement intéressant, qu’on ne pouvait le quitter des yeux dès qu’on l'avait vu une première fois. Il montait un gros cheval, qu’il maniait avee une singulière aisance et non sans coquetterie, cherchant à l’exciter, à le faire se cabrer, l’enlever au galop dans les endroits les plus difficiles. Son corps, grêle et fluet, enveloppé d’un vêtement blanc, en partie recouvert d'un manteau brun, se soulevait crânement au-dessus de l'énorme bête. Sa physionomie ressemblait d’une manière frappante à celle d'un Japonais : il en avait le teint jaunâtre, les yeux très noirs et relevés sur les côtés, le nez également relevé, la bouche fine et dure. Sa tête était absolument nue; seulement, la tribu des Ouled-Delim étant amäigh, sur son oreille droite pendait la mèche tressée qui, chez les Berbères du Maroc, comme chez les Égyptions d'autrefois, est le signe de la jeunesse. Par ua raffinement de coquetterie, celle mèche ne se détachait pas directement du crâne ; elle était entourée
d’une plaque de cheveux ébouriffés avec art, en sorte qu’on eût dit une toque élégante terminée par un gland retombant presque jusqu’au cou. Je ne sais trop ce qu’il fallait penser de la physionomie de ce singulier enfant : était-elle dédaigneuse, ironique, barbare, farouche, ou simplement inintelligente? Elle était peut-être tout cela à la fois, mais elle avait une sauvagerie un peu bestiale, dont le mystère ne manquait point de séduction. Tout le goum suivait les ordres de ce petit être fantasque, qui commandait d’une voix grêle, courte et acerbe. Il marchait, toujours accompagné d’un gros nègre, superbe cavalier qui lui tenait son fusil, le lui passait au moment des fantasias, lui donnant la poudre pour le charger, et semblait veiller à tous ses mouvements avec la vigilance d’un serviteur de confiance. C'était évidemment un esclave attaché au fils préféré du vieux cheik, répondant de sa vie sur la sienne, lui consacrant des soins que rien ne pouvait distraire. L'enfant lui faisait faire de terribles chevauchées; car, bien qu'il jetàt sur nous des regards fort méprisants, voyant que nous le considérions avec intérêt, il tenait évidemment à nous éblouir par sa hardiesse. Aussi, quoique la route füt détestable, il cpmmandait sans cesse de nouvelles fantasias, aux. quelles il prenait toujours la première part. On le
| UNE AMBASSADE AU MAROC. 109 voyait gravir au galop les collines, puis les redescendre à une allure encore plus vive, avec sa ligne de cavaliers, poussant son cri de guerre et tirant son coup de feu, tandis que les chevaux, se cabrant sur la pente, paraïissaient prêts sans cesse à se dérober. Mais je dois dire que le fusil du jeune chef devait être des plus médiocres, car il lui arrivait souvent de rater.Alors, il fallait voir de quel air defureur mal contenue l’enfant se tournait versle pauvre nègre, qui ne pouvait répondre que par une mine piteuse à ces marques trop évidentes de colère et d’indignation.
Vers dix heures du matin, nous arrivâmes chez le cheik Embarek, et nous campàmes en face de sa maison, sur une colline toute couvertede petits soucis frémissants sous la brise du matin. En face de nous s’élevaient les premières montagnes du djebel Zerhoun, où le fondateur de l’empire du Maroc, le fameux Moula-Edriss, trouva son premier refuge, et, tout autour de nous, d’autres montagnes s'étendaient aussi loin que la vue pouvait porter. Comme elles étaient absolument nues, sans forêts, sans villages, du moins apparents, sans rien qui cachàt leurs croupes tourmentées, on eût dit une mer de vagues énormes subitement figée sous ka main d'Allah. Ce
qui complétait la ressemblance, c’est le ton bleuà-
110 UNE AMBASSADE AU MARCC. tre que la couleur réfléchie du ciel répandait sur elles, et qui n’était interrompu que par ces grandes déchirures blanches où apparaissaient, sous la terre végétale éboulée, les fonds crayeux, qu’on eût pris pour l’écume de ce gigantesque et sublime océan. La maison du cheik Embarek était dans la vallée, au pied de la colline où nous campions. A voir l’espace qu'elle couvrait et le peu qu’occupait le village à côté d’elle, on sentait bien que c'était là une de- . meure seigneuriale remplie de vassaux, à La fois citsdelle, lieu de réunion, siège du véritable pouvoir qui dominait le pays. Nous allâmes, dans l’aprèsmidi, rendre visite au caïd, et cette impression devint plus vive encore. On nousintroduisit d’aborddans une cour arabe au milieu de laquelle coulait un je d’eau. Cette cour servait d’écurie; les chevaux de goum y étaient attachés, les deux jambes de devast entravées, restant là à la belle étoile, sans autre toiture que le ciel. Toutes sortes de bagages étaient entassés dans les coins ; des femmes lavaient dansk bassin du jet d’eau, d’autres tissaient des étoffes s08 une sorte de hangar ; des serviteurs se pressaient à leur besogne ; il y avait là une vie, un mouvemest, & qui indiquaient une vaste agglomération d'hommes Nous ne devions pas visiter toute l’habitation, qui outre le logement des femmes, en contient
autres pour donner asile à des centaines de guerers. On nousfit monter dans le salon de réception, mposé de deux salles longues réunies entre elles r une porte eu ogive d’une véritable élégance : la . emière était réservée au personnel de la maison ; ns la seconde, où on avait disposé, le long des urs, des coussins à notre usage, le cheik Embak était accroupi sur une sorte de grand matelas. Il ffisait d'entrer dans cette chambre, toute impréée de l’odeur de la fièvre, pour être convaineu que
n’était pas par mauvaise volonté que le vieux eik n’était pas venu à notre rencontre ; on en était us persuadé encore dès qu’on l'avait aperçu luiême. C'était un vieillard encore très droit, qui eût é beau s’il n’eût point été ravagé par la maladie :
contraste entre son teint, plus jaune encore que lui de son jeune fils, et la blancheur de son turban
de sa barbe, était singulier; ses yeux brillaient un vif éclat, mais ce n’était ni l’éclat de l’intellisance, ni celui de la santé. Il ne put même pas se ‘ver pour nous accueillir, quoique son sourire indiaâtune véritable bienveillance. À peine fûmes-nous :sis, qu’on nous porta toutes sortes de vivres dans énormes plateaux, et qu’un grave personnage »mmença l'opération du thé avec tous les raffineœnts de propreté et tous les détails odorants que
j'ai déjà décrits. Mais ce qui nousintéressa beaucoup plus, ce fut l’arrivée d’un groupe de cavaliers qui rentraient de je ne sais quelle expédition. Chacun d'eux s’avança à son tour vers le cheiïk, en faisant une première inflexion, puis en se prosternant au près de lui et en baisant ses genoux; le cheik, posant paternellement sa main sur leur épaule os sur leur front, leur adressait quelques paroles qu'isà écoutaient toujours dans la même position. Mais tout cela se passait sans obséquiosité, sans bassess, | avec une simplicité qui avait sa grandeur. Ce profond hommage rendu au chef de la tribu n’avait rien d’ar lissant pour ceux qui le rendaient. Cela semblait très clair lorsqu'on voyait avec quelle parfaite ak sance, quelle bonhomie réelle ils causaient er{” suite avec le cheik. À mesure que chacun d'eux & relevait, il gagnait l’autre salle et allait s’accroupi sur des tapis à côté de ses compagnons. Lo nous eùmes fini de goûter ou de faire semblant goûter aux plats et aux tasses de thé qu’on no avait offerts, on les leur fit passer et ils commenttrent leur repas. Nourris dans la maison du maitre” ils étaient réellement ses clients, non ses servite Ils mangèrent plus que nous, mais à quelques plus proprement, car chacun se lava d’abord le mains dans une aiguière qu’un nègre faisait circul
> dois avouer que, malgré qu’ils n’eussent montré icune gloutonnerie, ils manifestèrent presque tous une manière bruyantelasatisfaction deleurestomac. imagine que les guerriers du moyen âge enfaisaient atantenpareille circonstance, bien que Walter Scott it négligé de nous renseigner sur ce point.
Les deux fils du caïd étaient restés dans la salle à se tenaient les cavaliers ; car, en Afrique comme n Orient, les fils servent les pères et ne doivent as, sans qu'on les y invite, s'asseoir à côté d’eux. L. Féraud demanda au cheik Embarek de faire enir près de lui le plus jeune des deux, celui dont a fière allure et l’étrange physionomie nous avaient i fort intéressés le matin, C'était flatter un penhant secret, mais facile à deviner chez le cheik. leureux de parler de cet enfant préféré, il s’emressa de nous raconter qu’il avait à peine douze ns et que déjà, deux ans auparavant, il avait comatta dans le Sous, sous les ordres du sultan. Son ère l’avait amené avec le goum; et personne, à oir sa bravoure, son ardeur, sa patience à supporer les fatigues, n’avait protesté contre le remplacenent d’un guerrier plus âgé par ce cavalier de dix ns. Pendant le récit du cheik, j'en regardais le téros, qui ressemblait de plusen plus à un Japonais. 1 s’était assis ou plutôt accroupi sur son coussin, et
sa djellaba brune et lourde retombait autour de lui en plis raides et droits comme ceux de certaines statuettes japonaises. La tête jaune aux yeux noirs, avec sa mèche de côté, ses lèvres au sourire éng-# matique, sortant de ce costume, produisait à la foisà un effet comique et agréable. À toutes les questions de M. Féraud ce singulier enfant ne répondait rien;& mais il riait d’un rire timide, un peu niais, inquieth et méprisant. Évidemment, c’est une bête sauvage, plus faite pour combattre dans le Sous que pos entretenir des relations avec les Européens.
Nous quittämes de bonne heure le cheik Embarek pour rentrer à notre camp. Au coucher du soleil, son fils aîné arriva portant la mouna. J'ai déjà ob-à servé que la mouna, qui équivaut à la diffa algé-4 rienne, se compose des vivres destinés à la nourri ture des simples voyageurs ou des caravanes qui voyagent sous la protection du sultan. Lorsque k sultan lui-même fait des expéditions et qu’il pass dans les tribus, celles-ci doivent lui apporter la mouna, qui naturellement est considérable. La nôtre me paraissait déjà fort importante. Nous la retevions tous les soirs, presque à la même heure, portée par un groupe de villageois que conduisaien! les autorités locales. Elle se composait d’ordinaire de cinq ou six pains de sucre, d’un sac de thé 4
UNE AMBASSADE AU MAROC. 115 d’un bouquet de menthe (ndnd), d'une dizaine de boîtes de bougies, d’un panier contenant une centaine d'œufs, d’une trentaine de volailles, de quatre ou cinq vases remplis de beurre, de sept ou huit moutlons, d’une centaine de pains, enfin d’un nombre variable de plats de couscoussou et de moutons rôtis nommés méchoui. Je ne parle pas, bien entendu, de l'orge pour les bêtes. M. Féraud assistait à la réception de la mouna, qu'il devait juger; car, en principe, ce n'est pas un don gratuit, c'est un droit qu’on défalque ensuite des impôts payés par la tribu. Il faut donc qu'elle soit suflisante, abondante même, sans quoi la tribu est plus striclement taxée. Il était bien rare qu’elle ne fût pas abondante en effet. M. Féraud profitait de la circonstance pour adresser queiques bonnes paroles aux gens du pays, lesquels répondaient avec effusion, après quoi le caïd raha et le vice-consul de France procédaient au partage de la mouna, qui aurait été vite pillée par nos gens sans cette sage précaution. C'était toujours un amusant spectacle que l’arrivée et la distribution de la mouna, surtout lorsqu'une cinquantaine de plats blancs de couscoussou, portés par de jeunes garçons en costumes plus blancs : encore, montaient processionnellement, sous les rayons blancs de la lune, jusqu’à notre camp. Mais,
de toutes les mounas que j'ai vues, aucune n'aurait pu être comparée à celle du caïd Embarek. Cette . fois, ce ne sont pasles souvenirs de Walter Scott, ce sont ceux de Cervantes qui me revenaient en mémpire, et je me demandais si je n’assistais pas aux noces de Gamache telles qu'il les a décrites en termes immortels. Je renonce à dire le nombre des méchouiset des couscoussous que nous envoyait le vieux cheik; à chaque instant, il en apparaissait de nouveaux, si bien qu'on se demandait, quelque grande que fût sa maison, comment on avait puy faire préparer une telle quantité de victuailles. Je n’oublierai jamais quatre couscoussous gigantesques, des couscoussous monstres, tels que je n’en ai admiré nulle part ailleurs ; ils étaient si grands, qu’il fallait huit hommes pour les porter. Qu’on se représente une immense couronne de pâte blanche, semblable à un turban de riz, au milieu de laquelle s’étalait un mouton entier ou une douzaine de poulets, le tout placé sur un vaste plateau, qui reposait lui-même sur un tapis dont les huit porteurs tenaient le milieu et les extrémités! À la vue de cette mouna prodigieuse, témoignant de la plus cordiale hospitalité, M. Féraud fit ranger tous les Arabes en cercle, et avant qu’on procédâl à la réception et à la distribution des vivres, il ordonna à notre fkih de dire
it haut la Fathia, c’est-à-dire la prière musulne qui répond à ce qu'est notre Pater, pour la érison du caïd, pour la prospérité du sultan et du uvernement de la France, enfin pour le maintien défini des bonnes relations entre les deux pays. Les rabes, qui avaient été très intrigués lorsqu’on les ait rangés en cercle, s’inclinèrent avec émotion et connaissance. M. Féraud avait fait un coup de aître. En arrivant à Fès, tout ce monde nous a irlé de cette fameuse Fathia pour le sultan et sur la France, dont l’écho avait retenti dans tout . Maroc. Dussent bien des gens en rire, je dois rouer qu’ells m'a profondément ému. Il y avait uelque chose de noble, de simple et de grand dans tte manière de remercier le vieux cheik de sa énéreuse hospitalité, en priant à la fois pour lui, our son souverain et pour les deux pays amis, ai se témoignaient ainsi leur sympathie ; en tout 18, c'était encore une coutume bien antique que stle manière de faire intervenir Dieu dans l’hospilité. Nous étions enveloppés du crépuscule doré a soir; je n'avais en face de moi que des figures ‘avesetrecueillies ; notre fkih parlaità voixhaute au ilieu d’unsilence religieux. Pour un moment, j’aiété raché à l’heure présente et j'ai senti tressaillir en
oi toutes les impressions des âges évanouis.