DERNIÈRES JOURNÉES DE MARCHE
Nous approchions de Fès; nous n’avions plus q trois étapes à parcourir pour y arriver ; encore dernière n’était-elle pas une véritable étape, car e devait durer moins d’une heure. Le pays que no avions à traverser était toujours un pays de mo tagnes plus ou moins nues et tristes, en dépit: leurs parures de fleurs. Toutefois, en longeant djebel Zerhoum, le spectacle qui se présentait à 1 yeux était un peu différent de celui que nous avic vu jusque-là. Parfois de grandes forêts, qu'on ét tout surpris de rencontrer dans un pays aussi gér ralement pelé, escaladaient les pentes, couvraient précipices, descendaient jusque dans les vallées pi fondes. C’étaient des forêts d’oliviers, très régul
rement plantées, et qui, de loin du moins, semblaient fort bien cultivées. Nous étions dans une contrée berbère. À la lisière des forêts d’oliviers s’étalaient de grands villages bâtis en pierres et soigneusement blanchis à la chaux. Nous n’avions rencontré dans les grandes plaines et sur les collines précédentes que des douars, c’est-à-dire des agglomérations de tentes en poil de chameau ou de cahutes de branches enfouies sous les larges feuilles des cactus. Seules, les maisons en kaïos avaient quelque solidité. Mais, ici, les matériaux de construction ne manquant pas, et les Berbères ayant toujours eu des goûts sédentaires inconnus aux Arabes, nous nous trouvions en présence de villages véritables, presque de petites villes, qui nous semblaient, à en juger par leur étendue, populeuses et relativement riches. Toutefois, nous n'étions pas assez rapprochés du djebel Zerhoum, que nous laissions à notre droite, pour en bien juger; et, d’ailleurs, la brume intense qui couvrait la montagne ne nous permettait de l’apercevoir qu’à de rares intervalles et par lambeaux. Nous marchions dans une vallée étroite, où la boue, s’attachant aux pieds de nos chevaux, nous menaçait sans cesse d'accidents. Aucun de nous cependant n’eut de chute à déplorer. Mais les canons que nous conduisions au sultan n’étaient pas aussi heureux ; presqne
à chaque oued qu'il fallait traverser, l’un deux tombait dans l’eau et n’en était retiré qu’à grand’peine, au milieu d’un épouvantable vacarme. Si c’est ainsi qu’est traitée l'artillerie dans les campagnes du sultan, je doute qu’elle fasse grand mal à l’ennemi. La nôtre était confiée à des artilleurs indigènes, sous la direction d’un sous-officier français. Nous avons, en effet, au Maroc, une mission permanente, dont la majeure partie, un commandant, un capitaine, et un sous-officier d'artillerie sont spécialement chargés d'apprendre aux soldats du pays le maniement du canon. Le commandant, qui revenait de France, s’était joint à nous, avec son sous-officier, qui avait conduit toute une escouade d’artilleurs marocains pour escorter nos batteries jusqu’à Fès. Ces braves gens s'acquittaient de leur mission avec la nonchälance musulmane. En désespoir de cause, un des officiers de notre mission fut chargé de les surveiller et de les empêcher de détériorer outre mesure le présent que nous tenions à offrir à peu près intact à Moula-Hassan. IL les aligna de son mieux, chargea chacun d’eux de suivre un mulet portant les pièces ou les munitions, et mit sa colonne en marche avec un ordre des plus satisfaisants. Tout allait fort bien, lorsque apparut, par malheur, sur le bord de la route un marchand d’oranges. Aussi-
UNE AMBASSADE AU MAROC. 121 tôt, les artilleurs désertent en masse leur poste pour courir après un fruit aussi rafraîchissant, et, pendant qu'ils s’éloignent, les mulets glissent dans la boue, les pièces roulent à l'eau, les munitions se répandent à terre! C’est ainsi que la discipline est pratiquée au Maroc. Mais j’ai conçu une grande indulgence envers les artilleurs marocains, ayant appris plus tard qu'ils avaient fait presque tout le voyage, de Tanger à Fès, sans autres vivres que les quelques oranges qu’ils rencontraient de loin en loin sur leur chemin. Ils avaient droit à une mouna, aussi bien que nous; seulement, le sous-officier indigène qui les commandait trouvait plus simple de se faire payer à lui-même cette mouna en argent par les caids auxquels, bien entendu, il cédait une partie du bénéfice de l’opération. Quant aux hommes, ils serraient tous les soirs leurs ceinturons davantage, ou dérobaient quelque pitance légère dans les villages à travers lesquels nous passions. Que dans ces circonstances, la vue d'un fruit quelconque leur fit oublier le règlement des troupes en marche, faut-il s’en étonner beaucoup?
Nous campâmes sous quelques tamäris en fleur, au bord de l’oued Mikkès, près d’un fort joli pont de trois arches qui est, sinon un œuvre française, au moins l’œuvre d’un Français. Ce Français, que quel-
ques-uns de mes compagnons de voyage avaient = peu d’années auparavant, et dont la mort est ass #7 récente, était lieutenant du génie à Alger en 1832. À la suite de je ne sais quel roman plus ou moirs aventureux, il enleva une jeune femme et alla vivre avec elle à Tunis. Il ne tarda pas à l’y perdre. Rayé des cadres de l’armée, et ne voulant ou ne pouvant plus rentrer en France, il se dirigea vers le Marocet se mit au service de Moula-Abd-er-Rahman, qui régnait alors. Celui-ci lui fit adopter l’islamisme, lui donna son nom, une haute position près de sa personne, et enfin le maria à deux femmes nobles du pays. Le rénégat Abd-er-Rahman fut le premier organisateur de l’armée marocaine. Chargé du service de l’artillerie et de ce que nous appellerions le génie si, au Maroc, on s’occupait de fortifications sérieuses, il entreprit des travaux qui n'étaient point sans importance. À la veille de la bataille d’Esly, il s’employa de son mieux pour empêcher la guerre avec la France, et faillit un jour, à cause de ses efforts pacifiques, être massacré par les fanaliques. Mais, après le désastre infligé au Maroc par le maréchal Bugeaud, le sultan, qui regrettait de n'avoir pas suivi ses conseils, l’entoura d’une affection plus grande encore, et lui fit cadeau d’un superbe palais à Maroc, où il établit sa résidence ordinaire avec celle de sa
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UNE AMBASSADE AU MAROC. 123 famille. Abd-er-Rahman avait réuni autour dé lui quelques Français, anciens déserteurs ou prisonniers, qui lui servaient d’instructeurs pour l'artillerie et l’infanterie. Traité avec autant de bienveillance par le sultan Sidi-Mohammed que par Moula-Abd-er Rahman, sa situation ne se modifia pas non plus sous le sultan actuel, Moula-Hassan. C’est par ses soins qu'ont été construits les quelques ponts qu’on remarque aux environs de Fès. Celui qu’ila jeté sur l’oued Mikkès est excellent : plût à Dieu qu’il en eût élevé de pareils sur le Tahaddar et sur le Sbou! A Fès même, il détourna la rivière qui alimente la ville et qui passait au pied des murs du palais du sultan, afin de faire devant le palais une place d’armes retranchée, qui a près de quatre hectares de superficie, avec deux ponts aux extrémités pour le passage des troupes. Il avait eu de ses Mauresques deux fils, qui sont encore dans l’armée du sultan; mais aucun des. deux ne sait un mot de français : ce sont de simples Marocains!
Notre campement près du pont d’Abd-er-Rahman ne laissait pas que d’être fort pittoresque. J'ai dit que nos tentes étaient dressées sous des tamaris en fleurs: la fraicheur de la rivière arrivait jusqu’à nous et ses eaux poissonneuses offraient une distraction facile à ceux qui aimaient le plaisir de la pêche.
Pour moi, j'étais absorbé par un plaisir d’un autre genre. Le lieu où nous étions servait d’emplacement à un marché, et, comme c'était le lendemain qu'il devait se tenir, on voyait des paysans ou des paysannes arriver, par groupes, de tous les côtés et s'installer tranquillement sur les deux rives de l’ouel Mikkès pour y passer la nuit. Quelques-uns, mais c'était le bien petit nombre, avaient des tentes. Les autres couchaient à la belle étoile, ou plutôt sous la brume ; car le ciel se voilait presque tous les soirs de nuages épais et bas. Ils ne semblaient pas s’en tourmenter, ni craindre en aucune manière les rhumes ou les rhumatismes. Toutefois, dès qu'ils eurent appris qu'il y avait un médecin, un toubib parmi nous, — le médecin de la mission militaire française qui étail venu nous rejoindre, — ils s’empressèrent de se présenter en foule pour le consulter. Toute la journée, ce fut vers sa tente une procession ininterrompue. Je m'y étais installé, jugeant le lieu favorable aux études de mœurs, et voici les scènes, ou plutôt la scène que j'ai vue se reproduire à satiété jusqu’au coucher du soleil. Une douzaine d'hommes s’avançaient à la fois, s’accroupissaient autour de la tente, et commençaient à regarder le médecin sans rien dire. Celui-ci leur adressait alors la parole, leur demandant ce qu’ils avaient, de quel mal ils se
plaignaieut. « Oh! tu le sais bien, répondaient-ils avec un air malin. — Et comment veux-tu que je le sache”? répondait le médecin. — Si tu lignorais, tu ne serais pas un savant. À quoi te sert ta science si tu ne devines pas de quelle maladie nous souffrons? » — Dans tout le Maroc, la même idée est répandue : partout les médecins européens sont regardés comme des sorciers qui doivent,rien qu’en regardant le malade, constater de quelle iufirmité il est ou se croit atteint. « Si nous te disons ce que nous avons, répétaient-ils, il n’y aura pas de mérite pour toi. » — La conversation sur ce thème durait une bonne demi-heure. Le médecin gardant toujours le silence, quelques paysans s’adressaient à moi : « Voyons, toi, me disaient-ils, raconte ce que nous avons, puisque le docteur ne veut pas le faire. Tu dois bien le savoir aussi. » Je m'excusai modestement, arguant de mon ignorance. Je n’étais pas toubib. Alors, les mêmes paysans, poussant plus loin la condescendance, présentaient leurs bras au médecin : « Tâtenous le pouls, tu verras bien ce qne nous avons. » — Cette idée-là est également répandue dans loutle Maroc : partout les indigènes sont persuadés qu'il suffit de leur lâter le pouls sans autre examen, pour connaître leur état. C’est même, je le dis en passant, ce qui rend beaucoup moins agréable, ou, en tout
cas, beaucoup moins aisément agréable qu'on w croit le métier d’un médecin pénétrant dans les harems. Les voiles sont bien loin d'y tomber devant lui : où que soit placé le mal pour lequel on l'appelle, les femmes commencent par lui présenter le poignet, le visage et le reste du corps restant strictement cachés. Il faut insister beaucoup et souvent y revenir à plusieurs fois avant que le médecin obtienne davantage. Au Maroc, les médecins n’ont pas les charmantes surprises de ce personnage d’une comédie de M. Gondinet qui, mis en présence, pour ses débuts, d’un corset dégrafé, s’écriait avec enthousiasme : « Quel joli métier que la médecine ! Et si facile! »
Lorsque les paysans de l’oued Mikkès voyaient que le médecin refusait de parler, même après avoir tAté leur pouls, ils se mettaient à causer de diverses choses : de la pluie, du beau temps, de la puissance du sultan, de la sainteté de Moula-Edriss, le patron du pays, de la récolte, du marché du lendemain; puis, tout à coup, au moment où on y songeait le moins et où ils croyaient pouvoir profiter de la surprise, ils posaient subrepticement leur question : « Allons ! veux-tu maintenant nous dire où nous avons mal? Veux-tu nous donner un remède? » Le médecin s’obstinait dans son mu-
pn
UNE AMBASSADE AU MAROC. 127 tisme. Enfin, un paysan, plus hardi ou plus résigné que les autres, laissait échapper, à voix basse, le mot sacrementel, berd, lequel veut dire: froid. « J'ai berd, murmurait-il, c'est-à-dire, mot pour mot, j'ai froid. — Ah! disait le médecin en riant. Et les autres, ont-ils berd aussi? — Oui, s'écriaient-ils en cœur, tous berd, tous berd. » On va croire que la fraîcheur de l’hiver les avait rendus phtisiques, catarrheux ou rhumatisants. On va penser qu'ils avaient eu un «chaud et froid », comme dit le peuple de Paris. On se tromperait, et le mal dont ils se plaignaient, dont se plaignent tous les Marocains arrivés à la force de l’âge, est d’une nature bien différente. Pour comprendre ce que signifie cette froideur universelle qui sévit sur des gens, d’ailleurs, de fort belle apparence, sur des gens gros, gras et colorés, il faut savoir que chacun, au Maroc, se marie fort jeune; dès que la puberté se produit, on ne se gêne pas pour avoir plusieurs femmes et autant d'esclaves que l’état de fortune le permet. Pendant d'assez longues années, personne n’a berd, tout va pour le mieux dans les plus nombreuses familles possibles. Cependant, l’âge arrive, non pas un âge avancé, mais, enfin, un âge qui est déjà éloigné des beaux jours de la puberté naissante. Les . Marocains mènent, autant qu'ils le peuvent, une vie
paresseuse; ils se nourrissent de la manière la plus affadissante ; les moins riches consomment encore des quantiés innombrables de tasses de thé saturées de sucre. Ce régime, combiné avec la vie de mari pratiquant, et très pratiquant, dans un harem plus ou moins considérable, a des conséquences qui se manifestent assez vite. Le fameux froid commence à se faire sentir : au lieu de s’en accuser eux-mêmes, les Marocains font relomber toute la faute sur leurs femmes, qui, vieillissant beaucoup plus vite qu’eux, sont déjà décrépites lorsqu'ils n’ont que trente-cinq ou quarante ans. Pour s’en assurer, ils usent du divorce, qui est très aisé, et épousent une ou plusieurs jeunes filles, très jeunes et très jolies. Mais, le croirait-on? le remède aggrave le mal, et voilà pourquoi, dès que passe un médecin européen, ils courent à lui en criant d’une voix plaintive : Berd! berd ! Parmi tous ceux qui sont venus consulter le médecin de notre mission à l’oued Mikkès, je n’en ai vu que deux qui se plaignissent d’une maladie différente; encore n’était-ce pas eux qui en souffraient, mais leurs femmes; elles avaient une ophtalmie, et leurs maris auraient bien désiré qu’on pôt les guérir sans regarder leurs yeux, ce qui n’est pas très convenable.
Le lendemain matin, à notre lever, le brouillard
était encore plus intense que les jours précédents. Tous les paysans, arrivés pour le marché, étaient tellement ensevelis sous son épais rideau, qu’il n’était pas possible de les distinguer. Ils avaient dû subir un froid qui n'avait rien de métaphorique, mais nous ne primes pas le temps de nous en informer. La route continuait à serpenter le long des collines; et, quoique nous fussions bien près de Fès, rien ne semblait indiquer les approches d’une grande ville. C’est à peine si, de temps en temps, passaient auprès de nous quelques voyageurs montés sur des mulets ou sur des ânes, quelques chameaux portant des fardeaux. Après sept ou huit heures de marche, nous aperçumes en face de nous une immense plaine, que bornait à l'horizon une chaîne de montagnes couvertes de neige et que traversait use rivière dont les méandres brillaient au loin. C'était la plaine de l'oued Fès, la plaine de Fès. Elle était, comme la vallée du Sbou, absolument dépouillée d'arbres; on n’y voyait que de maigres moissons et des champs incultes où poussaient, avec une vigueur singulière, des fleurs bleues, je ne sais lesquelles, dont les frais tapis semblaient vouloir cacher cette terre attristée. Sur un seul point, quelques arbres entouraient de grandes constructions, formant une tache verte au milieu de la
campagne blonde et bleue. On nous dit que c’était un palais d'été du sultan. Nous avançèmes encore de quelques kilomètres, et tout à coup, au détour d’une colline, nous vimes des minarets blancs et jaunes qui s’élevaient sur un mur sombre. C'était Fès. Notre étape était finie. Il fallait s'arrêter là pour préparer notre entrée dans la ville, qui devait s’accomplir le lendemain entouré d’un pompeux cérémonial, avec un cortège militaire et un concours de population tout à fait féeriques.
Nous campàmes donc, suivant notre habitude, au milieu des fleurs. Le soleil se dégageait peu à peu de la brume, et, à mesure que la lumière s’avivait, Fès semblait sortir de la montagne pour se rapprocher de nous. Les minarets devenaient plus clairs, les murs plus colorés, les toits verts du palais du sultan brillaient avec éclat. La ville était là, mystérieuse, fuyant lorsqu'un nuage passait .sur le soleil, revenant lorsqu'il se dissipait. Il y avait quelque chose d’étrange et presque d’émouvant dans ces apparitions et ces disparitions d’une ville que nous étions venus chercher avec tant de peine, au prix de tant d'efforts et de fatigues. Elle s’pffrait à nous étincelante de lumière, puis nous échappait dans l'ombre; pareille, hélas! à tout ce qui est noble, à tout ce qui est beau dans ce monde, à tout ce qu’on
UNE AMBASSADE AU MAROC. 431 aime, à tout ce qu’on désire, à tout ce qui séduit et qui ne se moutre à nos regards que pour s’en éloigner bientôt. Nous restions tous les yeux attachés sur Fès, fascinés par l’inconnu. Pourtant le paysage que nous avions devant nous aurait mérité notre attention : d’un côté de la plaine, la chaîne du djebel Zerhoun venait mourir, presque à pic, dansun dernier contrefort, qu’on eüt pris, du lieu où nous étions pour une gigantesque falaise, Les montagnes de l’autre côté étaient plus remarquables encore; elles dressaient vers le ciel des cimes tourmentées qui devaient être bien hautes, car nous étions déjà au 5 mai et cependant la neige les enveloppait entièrement. | ‘
La plaine de Fès rappelle, par sa fécondité naturelle et par son manque presque absolu de culture, celle du Sbou. Ici aussi, les hommes ne font rien pour profiter de la richesse du sol; ils laissent par insouciance d'énormes trésors improductifs. Je repassais dans mon esprit toute la roule que nous venions de faire : elle n’était point belle,en somme ; à part quelques sites de montagnes, elle était presque constamment plate, uniforme, sans horizon. Mais partout j'avais vu des régions facilementirrigables, qui auraient pu se couvrir de moissons. Des machines à vapeur laboureraient sans peine ces immenses bas-
sins, où il n’y a pas un accident de terrain, où il n'y a même pas une pierre capable de les arrêter. «Il est facile de s’expliquer, a écrit M. Tissot, que la Mauritanie soit restée en dehors du réseau routier qui couvrait le reste de l’empire. Le terrain compris entre Tirejis et Sala se compose de plateaux sablonneux ou rocheux, alternant avec des plaines d’alluvion : une voie régulièrement tracée et empierrée était inutile sur les terrasses toujours praticables même dans la saison des pluies, qui séparent les bassins du Mharhar de l’oued Kharroub, du Loukkos, du Sbou et du Bou-Ragrag; il était impossible de l’établir dans ces mêmes bassins, complètement inondés en hiver, ou du moins on n’aurait pu le faire qu’auprix de travaux énormes :la traversée de la seule plaine de Subur aurait nécessité la construction d’un azye de près de sept lieues, dans un bassin où l’on est fort en peine de trouver, je ne dis pas une pierre, mais un caillou ‘. » Les Arabes ont trop bien suivi l'exemple des Romains; ils n'ont pas construit une seule route. Mais, comme il serait facile, encore une fois, d’ensemencer à la vapeur ces bassins absolument plats, où la terre végétale n'est pas même mé-
1. Recherches sur la géographie comparée de la Mouritenie Tingitane.
UNE AMBASSADE AU MAROC. 133 langée d’un seul caillou! Il reste seulement à savoir si l’Europe a le moindre intérêt à ce que les Arabes tirent parti de leurs pays, et si, dans ces jours de crise agricole, il serait heureux pour elle de voir subitement tomber sur ses marchés les avalanches de blé qui pourraient venir du Maroc.
Pendant que je me posais cette question, je vis s’avancer vers notre camp toute la mission militaire française permanente. J’ai dit qu’elle se composait d’un commandant, d’un capitaine et d’un sous-officier d’artillerie ; elle comprend, en outre, un capitaine de zouaves, deux tirailleurs algériens et deux zouaves. Comme nous avions déjà avec nous, en mission extraordinaire, une dizaine d'officiers et autant de soldats, jamais assurément autant de militaires français ne s'étaient trouves réunis auprès de Fès. Aussi la cérémonie du drapeau eut-elle, ce soir-là, un éclat inaccoutumé. Avant d'abaisser les trois couleurs, M. Féraud adressa quelques paroles à la mission militaire permanente, pour lui dire tout l'intérêt que le gouvernement fr#agsis portait à son œuvre patriotique. Nous étions rangés sur deux files; et, quand le drapeau descendit de sa hampe, au bruit des coups de feu et de la fanfare du clairon, un souffle de la patrie passa sur nous tous. Je n’ai pas
besoin de dire que l’arrivée de nouveaux Français
augmenta le soir la gaieté du diner. Toutefois, je dois avouer que la conversation prit tout à coup une assez triste tournure. Les nouveaux-venus nous peignaient les mœurs du Maroc sous des couleurs assez sombres. [ls nous décrivaient en particulier deux supplices usités dans le pays, qui m'ont donné la chair de poule. Le premier, connu sous le nom de djellaba de bois, eùt séduit Louis XF. On sait que la djellaba est le vêtement principal des Marocains, une sorte de manteau à capuchon et à manches courtes. On le remplace pour certains condamnés par un mannequin en bois rempli de pointes intérieures, dans lequel ils sont enfermés comme dans un vêtement. Ils reposent uniquement sur la pointe des pieds et un peu sous les aisselles. Mais, à chaque mouvement qu'ils font pourse reposer d’une position cruelle qui condamne le corps à une tension perpétuelle, ils se blessent aux pointes qui leur entrent profondément dans la chair.Et ilsrestentainsi, jours et nuits, d'ordinaire jusqu’à ce que la mort s’ensuive. L'autre supplice est plus abominable encore : on prend la main du patient et on yfait delonguesentailles saignantes.que l’on remplit de sel ; puis on la referme, et, pour l’empècher de se rouvrir, on l'enveloppe d’une peau mouillée qui se resserre peu à peu en séchant, enfonçant les doigts dans la paume
UNE AMBASSADE AU MAROC. 1935 de la main et faisant pénétrer sans cesse plus profondément la douleur cuisante du sel dans les plaies brülantes. Il paraît que ce dernier supplice est considéré comme le plus affreux de tous. Pour y échapper, la plupart de ceux qui y sont soumis se brisent la tête contre le mur dans des accès d’atroces souffrances. C’est encore une manière d'amener la mort du supplicié. Mais souvent on le tient longtemps attaché de manière à l’empècher de mettre un terme à ses maux ; on ne lui laisse la liberté de se tuer que lorsqu'on a jugé que son châtiment est assez complet. De pareilles horreurs n’expliquent-elles pas l’état du Maroc? Peut-on s’étonner que le pays où elle se passent soit le dernier des pays musulmans du nord de l'Afrique?