ENTRÉE A FES
L’eutrée des ambassades européennes à Fès donne toujours lieu à une manifestation éclatante, dont le programme, arrèté d’avance, ne varie guère de l’une à l’autre, mais peut être rempli avec plus ou moins de solennité. Nous savions que nous allions être reçus dans la ville sainte du Maroc, dans Îla capitale principale du sultan, avec toute la pompe qu'il est possible de déployer en pareille circonstance. Moula-Hassan tenait à la fois à nous éblouir et à nous charmer. Ayant eu d’assez nombreux démélés depuis quelque temps avec la France, sachant que nous venions, non pour les prolonger, mais pour y mettre un terme, il désirait nous faire un accueil qui montrât que ses intentions n'étaient
UNE AMBASSADE AU MAROC. 137 pas moins amicales que les nôtres. La veille au soir, nous avions reçu par un envoyé spécial une lettre officielle, rédigée dans le plus pur arabe et écrite en caractères d’une perfection calligraphique tout à fait remarquable, qui nous indiquait l’heure et les détails de la manifestation dont nous devions être les héros et les acteurs principaux. C’est vers neuf heures du matin seulement qu’il fallait arriver aux portes de Fès ; car plusieurs heures étaient nécessaires pour que la population se présentât à notre rencontre et pour que la troupe se rangeât en bataille à notre approche. Depuis plusieurs jours, des crieurs publics parcouraient sans cesse la ville, ordonnant au nom du sultan que toutes les boutiques fussent fermées, toutes les affaires suspendues, et que chacun prit ses dispositions en vue de se trouver sur notre passage et de nous saluer. Nous ne pouvions donc pas nous attendre à un enthousiasme spontané; c’est un enthousiäsme de commande qui se préparait à éclater sous nos pas; mais peu importe! il n’est jamais bon de sonder les reins et les cœurs, de chercher ce qu’on ne voit pas sous ce qu’on voit. Que ce fût pour obéir au sultan ou par simple anitié que les habitants de Fès se disposaient à nous faire escorte, nous n’en avions cure, pourvu quelespectacle quenousréservait
leur réception fût noble, original, imprévu et coloré.
Or il a été tout cela, et certainement, de toutes les scènes pittoresques auxquelles j'ai assisté au cours de mes voyages, aucune n'était aussi étrangement belle que cette entrée dans une ville qui conserve encore sa virginité musulmane, dans une ville sur laquelle le niveau de notre civilisation et l’unifor. mité de nos mœurs n’ont point passé. A huit heures du matin, nous avions levé le camp et nous étions en selle, Pour éviter tout encombrement nous avions même pris le soin de faire filer devant nous, outre nos bagages, les présents que nous portions au sultan, nos juments et nos batteries d'artillerie. Nous n’avions conservé que notre escorte de cavaliers. Les diplomates avaient revêtu leurs costumes, les militaires leurs uniformes; nos cuirassiers, en particulier, avec leurs casques dorés et leurs cuirasses, excitaient déjà l’étonnement et l'admiration des indigènes qui se pressaient autour de nous, ce qui nous permettait d’entrevoir le grand succès qu’ils allaient obtenir auprès de la population et de l’armée rassemblées. Seuls M. Henri Duveyrier et moi, en simples redingotes sombres, faisions tache, comme on dit aujourd'hui, au milieu de tant de galons et de ferblanterie. M. Henri Duveyrier avait arboré ses décorations pour relever le ton de son vêtement; mais, hélas! j'avais oublié d’apporter:les seuls ordres
| UNE AMBASSADE AU MAROC. 139 | nt je sois honoré, les palmes académiques et le Nicham-Iftikar! Une inspiration heureuse m’a pourtant permis, au dernier moment, de racheter quelque peu le vide de ma boutonnière et le noir de . ma redingote : nous eûmes tout à coup l’idée, M. Henri Duveyrier et moi, de mettre sur nos redingotes, lui une écharpe bleue, moi une écharpe rouge, qui produisaient le plus heureux effet. S’il y avait eu un troisième plumitif en écharpe blanche, toutes les couleurs nationales s’y seraient trouvées : c’eüt été parfait. Mais la perfection n’est pas de ce . monde, même au Maroc. Done, vers huit heures, nous nous mimes en route. En sus de notre escorte, nos rangs étaient pressés par une foule d’Algériens et de juifs, protégés français qui étaient venus nalurellement participer aux honneurs qu’on allait nous rendre, et dont l’effet devait leur être plus profitable qu’à personne. Un certain nombre d'habitants de Fès, poussés par leur zèle ou par leur curiosité, étaient de même arrivés jusqu’à notre campement. Tout s’annonçait à merveille, sauf, il faut l’avouer, une chose bien importante pourtant, une chose capitale en Afrique, sauf le temps! Moula-Hassan avait négligé d’ordonner au soleil de prendre part à la fête de notre entrée à Fès; le ciel était gris, la pluie menaçait de tomber, et les murs de la ville s'étaient
de nouveau éloignés dans cette ombre qui, la veille, nous avait fait croire parfois que nous étions bien loin d'eux.
Cependant, malgré la mauvaise volonté d’en haut, le spectacle commençait à devenir attachant. A chaque pas que nous faisions, la foule augmentait, en sorte que nous distinguions vaguement comme une sorte de trainée mobile, de ruban agité, le chemin mouvant qui partait de nous pour se prolonger jusqu'aux portes de Fès. Sile ciel avait été dégagé, si Ja lumière avait brillé de tout son éclat, nous aurions nettement aperçu les détails de cette masse confuse et démesurée; peut-être l'effet en eùt-il été moins saisissant. C'était quelque chose d’énorme et de troublé, dont on ne se rendait pas bien compte, quelque chose de fantasque et de fantastique, qu’il semblait d’ailleurs naturel de rencontrer aux abords d'une de ces villes mystérieuses, d’une de ces cités cachées de l’Afrique qui s’ouvrent si peu et depuis si peu d’années aux Européens. Et ce qui ajoutait encore à la singulière impression de cet immense et sombre concours de population, c’est le silence qui y régnait. Pas un bruit, pas un cri ne s’échappait de ces milliers d'êtres humains, qui nous suivaient, sans donner aucune marque de surprise, de colère ou de joie, se bornant à courir à
UNE AMBASSADE AU MAROC. 141 toutes jambes autour de nous et à nous regarder passer avec des yeux aussi paisibles que curieux. On eût dit ces processions de fantômes muets qui, dans les légendes, accompagnent les voyageurs inquiets en route vers l’inconnu. Mais, quand on les regardait de près, les habitants de Fès, au lieu de ressembler à des fantômes, paraissaient plutôt des caricatures vivantes, défilant les unes à la suite des aùtres pour le plaisir des spectateurs. La plupart étaient à pied; néanmoins il était clair que toutes les montures dela ville, chevaux, chameaux, mulets, baudets avaient été réquisitionnés pour la circonstance; chacune de ces malheureuses bêtes portait pour le moins deux ou trois personnes; quelquesunes en portaient quatre ou cinq. Et les types les plus variés se trouvaient réunis sur la même bête. On voyait côte à côte un beau vieillard, un jeune nègre couleur d’ébène, un homme dans la force de l’âge, du blond le plus ardent. Les coiffures ne variaient pas moins que les types. A côté de négrillons n’ayant qu’une légère houppe au sommet de la tête, se prélassait quelque gros personnage, orné d’un gigantesque turban blanc d'où émergeait à peine le bout de son tarbouch rouge. Les femmes étaient d’une excessive rareté et si bien voilées, qu’elles avaient l'apparence de paquets ambulants. C’est sans doute à
leur absence totale qu’on devait attribuer le mu- Lisme de cette grande foule, que leur présence aurait à coup sûr animée d’un bruit continu.
A cinq kilomètres environ de Fès, le silence fut interrompu par des sonorités musicales qui nous annonçaient que nous allions pénétrer au milieu de l’armée. Cette armée était très nombreuse ; car le sultan, se préparant à quitter Fès pour se rendre en expédition sur le territoire de tribus insoumises, réunissait presque toutes ses troupes. Nous apercevions sur une colline voisine un camp immense, où presque toutes les forces de l’empire étaient concentrées; mais ce camp s'était vidé dès l’aurore, et tout ce qu'il contenait de soldats avait été rangé en bataille pour faire la haie sur notre passage. De loin, nous ne voyions qu’üne masse blanche tachetée de rouge; mais, en approchant, les longues lignes de soldats devenaient très distinctes. Les fantassins se tenaient d’un côté, les cavaliers de l’autre. En tête de ces derniers figurait un groupe étincelant : c'étaient les principales autorités du Maroc. Il y avait là des chevaux d'apparence magnifique, des selles brodées d’or de couleurs inimaginables, des cavaliers vêtus d'immenses haïks blancs et transpe- | rents sous lesquels l’on distinguait des robes rouges, . vertes, jaunes, bleues, couleur saumon, et portant |
UNE AMBASSADE AU MAROC. 143 pour coiffures des turbans tellement énormes, que je n’en avais vu jusque-là d'aussi volumineux que dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme. L'un de ces cavaliers, qui dominait tous les autres de la tête, se détacha du groupe dès qu’il nous aperçut, et, se portant vers nous au galop de son cheval, qui caracolait et bondissait à chaque pas, se souleva sur ses étriers dorés, brandit son sabre et s’écria en nous abordant d’une voix retentissante, dont l’écho sembla se prolonger jusqu’à Fès : Marhaba bi-koum !
Marhaba bi-koum ! Soyez les bienvenus! Soyez les bienvenus ! » C'était le maître des cérémonies, le caïd el méchouar, c’est-à-dire le caïd de la salle du conseil,et, par extension, du conseil lui-même, du gouvernement du sultan. On le choisit toujours parmi les plus beaux hommes de l’empire. Celui-là, inférieur, dit-on, à son prédécesseur, était pourtant un militaire superbe, taillé comme Hercule, avec ‘ des yeux de feu, une bouche puissante, dont les éclats auraient pu couvrir le bruit de la trompette. . Après lui s’avancèrent les ministres ; le fils du pacha de la ville, le pacha étant trop vieux pour venir à notrerencontre ; les hauts dignitaires du palais ; toutun grand cortège de fonctionnaires et de personnagesoffciels, qui entourèrent M. Féraud, marchant avec lui, pendant que la troupe se repliait derrière nous pour
empêcher la foule de nous envahir. Toutes les musiques militaires jouaient à perte d’haleine, et, dans la diversité de ces cacophonies musicales apparaissait déjà, comme dans un miroir fidèle, la diversité même de cette armée, composée des éléments les plus hétérogènes, les plus discordants. Ici, je ne sais quelle fanfare faisait entendre un air de la Norma où les cuivres dominaient ; plus loin, les tambours battaient aux champs à la manière française, tandis que des clairons écorchaient nos sonneries; plus loin encore, un orchestre jouait le God save the queen ; toujours plus loin, c'était un air espagnol, portugais ou allemand; parfois enfin, au milieu de tuus ces tintamarres européens, quelques petites flûtes aux sons grêles mais perçants, et quelques tarabouls assourdis rappelaient exactement, par leur murmure monotone, qu'après tout nous étions en Afrique et que l’armée qui nous entourait était celle d’un souverain musulman. Il suffisait d’ailleurs de la regarder pour s’en convaincre‘aussitôt. Le premier bataillon des harabas, c'est-à-dire, mot à mot, des lanciers, et par suite des guerriers, ne manquait ni de tenue ni de discipline. Les harabas, au nombre d’environ huit cents, forment une troupe d'élite dans laquelle onrecrute lesinstructeurs pour lereste :” de l'armée. Beaucoup d’entre eux ont été envoyés à
UNE AMBASSADE AU MAROC. 145 Gibraltar, où ils ont reçu une éducation militaire européenne. Les autres se sout instruits à l’exemple des premiers. Ils semblaient avoir été vêtus de neuf pour notre entrée: leurs tarbouchs aux glands bleus sortaient certainement du magasin, car ils conservaient souvent les morceaux de papier qu’on place au-dessus de chacun d'eux pour les séparer de celui qui suit lorsqu'ils sont empilés chez le fabricant; leurs babouches jaunes étaient également immaculées; ils n’avaient naturellement pas de bas ; mais, au-dessus de leurs jambes nues, leurs culottes rouges ne manquaient pas de propreté; leur veste, toujours rouge, était aussi en bon état. Pour compléter cet uniforme, ils portaient de vieux ceinturons anglais auxquels étaient attachées leurs baïonnettes ; on pouvait encore vair distinctement sur ces ceinturons les armes de l’Angleterre et la fameuse devise : Dieu et mon droit. Enfin les fusils des harabas, tous du même type, étaient des armes sérieuses, des carabines Martini en assez bon état. Les harabas exécutaient leurs mouvements avec une précision et une rapidité tout européennes. À peine fûmes-nous arrivés près d’eux, qu’ils se formèrent en carré autour de nous, portant leurs fusils horizontalement, la balonnette en dehors, de manière à empêcher la foule de
nous déborder.
Mais, si les huit cents harabas présentaient l’aspect d'une troupe européenne, il n’en était pas de. même, à beaucoup près, du reste de l’armée. Là, on retombait en pleine fantaisie africaine, et il aurait fallu le crayon de Callot pour dessiner ces lignes fantastiques de soldats habillés des costumes les plus disparates, armés à la diable, tous en guenilles, tous dans un état de malpropreté, dans un désordre, dans un débraillé indescriptibles. Les uns portaient une veste rouge, les autres une veste bleue, d’autres n’avaient pas de vestes du tout ; il y avait des culottes blanches, ou qui l’avaient été; des culottes vertes, des culottes saumon, des culottes de cinq ou six couleurs à la fois; les tarbouches étaient uniformément du ton de la crasse qui a vieilli. Cette grande variété de couleurs m'avait été expliquée d’avance par un offcier de notre mission militaire permanente. Îl n'existe pas d’uniforme réglementaire pour l’armée du sultan ; c’est le ministre de la guerre qui, suivant que tel ou tel drap est plus ou moins bon marché, l’achète et en revêt les soldats. Commeil est chargé des fournitures, il ne consulte naturellement que son intérêt personnel, il ne songe qu’à ses pro fits; et l’on ne doit pas lui en faire un trop grand reproche : il n’a pas d’autre traitement que celui qu'il gagne ainsi sur la tenue de ses hommes. £s À
UNE AMBASSADE AU MAROC. 147 incipe, il n'a droit qu'à la solde de six cavaliers, >st-à-dire à quelques sols par jour : il faut bien Pil se rattrape sur les fournitures! I le fait largeent. De là vient que, ramassant pour le service de troupe les guenilles les moins coûteuses du Mac, il donne auxuns des vestes d’une couleur, aux tres des vestes d’une autre, qu’il montre le même lectisme dans le choix des culottes, et que l’enmble des régiments paraît habillé d’un costume irlequin. Les soldats, au reste, ne sont pas moins vers que les habits. Le principe du remplacement t admis dans l’armée marocaine de la manière la us absolue, c’est-à-dire qu’un homme est censé | valoir un autre et que, pourvu que le nombre y it, on ne regarde pas à la qualité. Vous êtes dans force de l’âge, mais vous avez mieux à faire que > porter les armes. Soit; vous pouvez vous faire mplacer par un enfant de dix ans ou par un vieilrd de soixante. Personne n’y trouvera d'inconvéents, à la condition qu’au moment de la guerre, us veniez reprendre votre rang parmi les combatnts. Mais on comprend quelle bigarrure nouvelle te pareille coutume ajoute à la bigarrure des cosmes. Toutes les races sont mélées : les noirs couient les blancs; on rencontre des nègres du Soun à côté d’albinos ; ces gens-là sont vêtus de la
façon la plus disparate ; pour compléter le désaccord toutes les tailles et tous les âges y sont confondus, en sorte que l’un y est courbé par la vieillesse, tandis qu’un autre auprès de lui est encore trop faible pour ne pas plier sous le poids de son arme. Quant aux fusils, ils appartiennent aux types connus et inconnus, depuis le mousquet du moyen âge jusqu’au fusil Gras en passant par le fusil à pierre, par le fusil à chien, et par le fusil à aiguille. On n’a même pas pris la précaution de les distribuer avec une certaine méthode ; chacun garde au hasard ce que le hasard lui a donné. La plupart de ces fusils n'ont pas ou n’ont plus de baïonnette ; ceux qui en ont manquent de fourreau pour les contenir; les soldats les mettent donc tout simplement dans leur dos, entre leur chair et leur veste, et l'on en voit la pointe émerger pittoresquement au-dessus de leurs tarbouches, ce qui leur donne l’air d’être empalés. Il va sans dire que les gibecières et cartouchières sont choses à peu près inconnues; les soldats enveloppent leurs munitions dans un mouchoir suspendu à leur ceinturon et qui risque, à chaque mouvement, de se dérouler, laissant échapper ce qu’il contient.
Les cavaliers sont aussi variés comme armement que les fantassins; toutefois il est moins facile de s’en apercevoir au premier abord, car leurs fusils,
| UNE AMBASSADE AU MAROC. 149 je l’ai dit, sont toujours enveloppés d’une gaine rouge. Ils les tiennent, suivant la fantaisie indivi-
' duelle, sur l’épaule, au bras ou sur le pommeau de leur selle. Leurs costumes, qui sont ceux des Arabes ordinaires, sont par cela même uniformes. Quant à leurs types, c’est aussi un mélange invraisemblable de races, de physionomies et d’âges différents. Les cavaliers n’ont reçu aucune instruction européenne; ils manœuvrent à l'arabe et jamais autrement. Les fantassins, au contraire, ont tous eu des instructeurs européens. Je ne parle pas seulement des harabas, qui sont un bataillon d'élite; d'autre soldats ont été envoyés en Espagne ou en France, et en sont revenus avec des habitudes différentes de celles de leur pays. Mais, au Maroc même, l’armée est instruite par des Européens. Notre mission militaire est chargée de former une artillerie
et un bataillon de fantassins qui réside à Rbal’. Les autres fantassins sont sous la direction d’un Anglais, Maclean, qui a fait partie de la garnison de Gibraltar et qui, obligé de quitter le service de son pays pour une raison quelconque, est venu chercher fortune au Maroc, où peu à peu il a acquis une importante situation. Il en résulte qu’une partie de l’are mée manœuvre à la française, l’autre à l’anglaise ; qu'ici les ordres sont donnés en français, là en
anglais ; ce qui produit la plus étonnante cacophonie. À mesure que nous avancions au milieu de l'armée, il me semblait que nous marchions, non vers les murs de Fès, mais vers la tour de Babel : nousentendions résonner toutes les langues à nos oreilles. Malgré cela, les soldats marocains ne nous paraissaient point méprisables. Avec leurs armes de pacotille, sous leurs guenilles sordides, ils avaient un air militaire et une prestance sauvage qui prouvaien! que, mieux armés, ils pourraient être redoutables. Mais, ce qui dominait en eux c’était la laideur; ils étaient plus affreux les uns que les autres, et ily avait parmi eux des figures de véritables monstres chinois ou japonais, grimaçant et faisant les gros yeux. Les vieux sous-officiers, qui se tenaient sur le front des troupes, leurs immenses papillotes sales voltigeant autour de leurs crasseux tarbouches, le visage ridé, raides comme des poteaux, portant avét gaucherie un sabre ébréché, ressemblaient à s'yméprendre à ces types de guerriers extravagants qui s’étalent dans les peintures des paravents.
À mesure que nous approchions de Fès, la foule grossissait. Toutes les corporations industrielles de la ville, toutes les congrégations religieuses, les négociants et les marabouts arrivaient avec leurs oriflammes. Des deux côtés de la route, la masse
populaire s’étendait en profondeur. Les blés étaient foulés au loin sous tant de picds ; mais personne n’y faisait attention. On sacrifiait tout au désir de nous voir. Quant à nous, nous regardions les vieux murs de la ville, qui devenaient admirables sous les gfappes d'hommes dont ils étaient couronnés. Derrière une sorte de porte ruinée où s’étalait une lourde corniche humaine, on distinguait une muraille d’un jaune d’or, percée d'immenses portes en ogive, semblable à une série continue d’arcs de triomphe. Plus près, c’étaient comme d'immenses rochers blancs s’élevant contre les muraïlles coloriées. Mais peu à peu ces rochers blancs s’animent, se meuvent, et il s’en échappe un incessant murmure. Ïl n’y avait point là de rochers, ainsi que nous l’avions cru, il n’y avait que des collines couvertes de monde, au point qu’on n’aurait pu faire pénétrer une épingle au milieu de tant de corps pressés les uns contre les autres. Les femmes, qui n'avaient pas pu venir plus loin audevant de nous, nous attendaient là par milliers, et, quoiqu’elles ne fissent entendre aucun cri, aucune exclamation, leurs conversations étaient si continues, qu’elles produisaient l’effet d’un roulement incessant de bavardage. La foule avait retrouvé sa voix. Le silence était rompu! 11 reprit bientôt cependant, lorsque le caïd el mechouar et l’armée s’arrêtèrent
pour nous laisser entrer seuls dans la ville, sous la garde du bataillon des harabas et sous la direction du fils du pacha. Nous dûmes traverser un long cimetière pour tourner le palais du sultan et la ville neuvé de Fès, avant de pénétrer dans la vieille ville, où élait préparé notre logement. Enfin, une immense porte en ogive nous ouvrit l’accès de rues étroites entre des maisons si hautes, qu’il fallait lever fortement la tête pour apercevoir le ciel. Nous étions à Fès! Des deux côtés de chaque rue un cordon d'habitants, calmes, muets, impassibles, nous regardaient passer. Quelques têtes de nègres et aussi quelques têtes de femmes apparaissaient aux fenêtres étroites comme des meurtrières. Toutes les terrasses débordaient de femmes. Elles s’y pressaient en groupes multicolores, se penchant très bas pour nous voir. Dans ce mouvement, bien des voiles se détachaient, laissant apparaître de grands yeux noirs et des lèvres délicates qui n’avaient rien de farouche. Parfois même, de petites mains effleuraient ces lèvres pour nous envoyer des baisers. Deux ou trois coiffures s’étant détachées, j’aperçus de lourdes chevelures qui retombaient en flots noirs ct pressés sur les épaules. Ce premier aspect de Fès n’avait rien de déplaisant. De loin en loin nous rencontrions des portes de mosquées à demi
UNE AMBASSADE AU MAROC. 153 ‘uinées, mais de la plus fine et de la plus charmante wchitecture. Nous traversàmes une partie du bazar, Jù il n’y avait pas, suivant l’ordre du sultan, une eule boutique ouverte. Les marchands se tenaient, raves et doux, sur leurs portes fermées. J'avais ntendu dire que, dans toutes les ambassades préédentes, malgré les sévères prescriptions du gou- ‘ernement, Fès étant une ville d'opposition, une ille frondeuse et fanatique, on rencontrait, le jour . les entrées solennelles, quelques Arabes, aux airs arouches, qui se détournaient au passage du corège et crachaient contre le mur en murmurant : r I] ne manquait plus que Dieu nous envoyät une telle malédiction et permît à des roumis de pénétrer lans la ville sainte! » On m'avait même dit que cerlaines femmes profileraient sans doute de leur situation dominante sur les terrasses pour répandre
leur indignation ailleurs que contre les murs. Mais, .. .
soit adoucissement des mœurs, soit bienveillance particulière pour nous, il ne s’est pas trouvé un seul habitant de Fès, ni d’un sexe ni de l’autre, pour aous souhaiter la bienvenue par des imprécalions de >olère ou par des manifestations de dégoût. Tous les *egards étaient curieux et respectueux, je ne dirai as amicaux, ce serait aller trop loin; mais le vice-
‘onsu]l de France, qui assistait pour la huitième fois
à une cérémonie de ce genre, m'a assuré qu'il n'en avait jamais vu d'aussi unanimement hospitalière.
Il y a pourtant des siècles que les réceptions, sinon à Fès, au moins au Maroc, se passent avec le même cérémonial qu'aujourd'hui. A part les costumes grotesques des fantassins et quelques autres détails tout modernes, la scène à laquelle j'assistais, en entrant dans la capitale du sultan, me rappelait . une scène analogue qui eut lieu en 1666 et dontun ambassadeur français fut le héros. J’en avais lu le récit quelques jours auparavant, ce qui me permit d'admirer encore combien le présent au Maroc ressemble au passé. Le fondateur de la dynastie des chérifs qui règnent aujourd’hui, Moula-Rechid ou Arxid, n’était encore alors que roi du Tafilet, et il luttait pour s'emparer de Fès, dont la possession devait le rendre maître de l'empire. Or, le roi de France lui ayant envoyé une ambassade à Taya, où il résidait, le prestige de notre pays était alors si grand, que ce simple fait contribua à dompter les résistances des habitants de Fès. « Cette nouvelle, raconte Roland Fréjus, l’ambassadeur choisi pourune mission si délicate, cette nouvelle que le roy Mouley- Arxid reçut de mon voyage après de luy l’obligea à faire courir le bruit dans tout son pays, que le roy
UNE AMBASSADE AU MAROC. 155 de France lui envoyoit un ambassadeur, ce qui donnoit non seulement de la crainte, mais fit trembler tous ses ennemis... Le bruit de notre venue, que Mouley-Arxid avoit fait courir, tant pour nous faire honneur que pour son avantage, lui fut d’une si grandeconsidération, que dès aussitôt Fèsla vieillese rendit à son obéissance etenvoya Chey-Deagbal, quien étoit gouverneur, pour savoir s’il étoit véritable qu’il y eùt des Français envoyésau roy Mouley-Arxid.De sorte que le bruit qui avoit couru de notre venue se trouvant véritable, donna à tous les Mores une nouvelle estime de Jeur roy Mouley-Arxid, puisqu’un si grand monarque que le roy de France avoit envoyé de ses sujets vers lui. — En effet, cette nouvelle seule avoit déjà tellement épouvanté Fès qu’elle avoit obligé les habitants de serendre, et, comme il n’y avoit plus que la neuve‘ qui résistât, Le roy Mouley-Arxid, se servant de l’occasion, envoya d’abord quatre-vingls adouards pour se joindre à ceux qui la tenoient déjà assiégée. — Chey-Deagbal, gouverneur de Fès-la-Vieille, étant arrivé à Teya, fut lui-même témoin des honneurs, civilités et caresses que le roy Mouley-Arxid me fit : et, d’abord qu’il me vit venir, il dépêcha un
4. Il y a deux villes de Fès, une dite ville neuve et l’autre vieille ville.
courrier à Fès. — On ne croirait jamais quelle impression cela fit sur ce peuple, à moins que d’avoir vu, comme nous, toutes les avenues de la ville remplies de monde tout à coup en si grande quantité, que, quoique nous fussions encore dans la plaine et qu’il n'y eùt point de faubourg à passer pour entrer en ville, nous ne pümes néanmoins qu'à grand'peine en gagner les portes, et, quand nous fûmes dedans, les rues étoient si étroites pour nous, que nos chevaux ne pouvoient faire un pas sans marcher sur les pieds du peuple, à qui nos conducteurs et vingt noirs de la garde qui étoient venus au-devant de nous crioient incessamment : Balec ! qui veut dire : Prenez garde! qu'ils ne s’en seroient pas rangés pour cela, si enfin ils n’avoient fait violence à ces obstinés et ne se fussent fait jour par la force des armes, en sorte que, depuis l’entrée de la ville jusqu’à la maison qu'on nous avoit préparée, bien qu’il n’y eùt qu'environ mille pas, nous demeurâmes près d’une heure en chemin; il fallut redoubler tous ses efforts pour fendre la presset. » Aujourd'hui, Dieu merci! la foule est plus maniable; mais elle n’est pas moins nombreuse, les rues ne
1. Relation d’un voyage fait dans la Maurétanie par Roland Fréjus de la ville de Marseille en l'année 1668.
UNE AMBASSADE AU MAROC. 157 sont pas plus larges, et, comme Roland Fréjus en 1666, c’est en marchant sur les pieds de bien des gens que nous arrivàmes aux maisons qui nous avaient été préparées.