LA FRANCE EM OUI EXT
transactions restreintes, eu acquérant des territoires lointains et en s'y maintenant à grands frais, était de s'assurer un débouché certain pour leurs produits eu même temps qu'un lieu où ils s'approvisionnaient à bon compte de quelques-uns des articles nécessaires à leur consommation. La Turquie nous offrait l'un et l'autre, en consentant à accueillir nos objets d'exportation et à nous livrer les siens dans des conditions exceptionnellement favorables.
Au seizième siècle, Soliman uous avait ouvert les ports de son empire, alors qu'il les fermait encore à tous les autres peuples. Grâce à cette faveur exclusive, notre commerce du Levant avait pris un subit essor, puis nos troubles intérieurs l'avaient suspendu et ruiné. Au dix-septième siècle, nos droits en Orient ne constituaient plus un monopole, mais demeuraient un privilège. En vertu des capitulations de 1673, moyennant une taxe d'entrée réduite au taux modéré de trois pour cent, nos marchandises se répandaient dans toutes les parties de la monarchie ottomane; de plus, les sultans n'avaient encore étendu le bénéfice des capitulations qu'aux Vénitiens, Anglais et Hollandais. Frappés de ces avantages, dans le même temps qu'ils relevaient les manufactures du royaume et en particulier celles du midi de la France, Colbert et ses successeurs s'étaient occupés de diriger les produits de ces fabriques vers le marché spécial qui leur était assuré; le développement du commerce avec le Levant leur avait paru le corollaire indispensable de la renaissance de notre industrie. D'autre part, comme le trafic avec des populations lointaines, à demi barbares, souvent hostiles aux chrétiens, ne pouvait se maintenir et s'étendre qu'à force de prudence et de précautions, l'Etat s'est emparé despotiquement de sa conduite; rea-
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chérissant sur les principes admis à celte époque à l'égard du commerce en général, il couvre et accable parfois celui du Levant d'une protection impitoyable, l'enferme dans un cercle de prescriptions spéciales et étroites, et considérant qu'il répond à un besoin de la nation, l'a organisé comme un service public.
L'administration de ce commerce forme dans l'Etat un corps distinct, pourvu d'organes particuliers. Son chef est le ministre de la marine; la direction du négoce dans les Echelles relève directement de ce secrétaire d'Etat et compose l'une des parties les plus absorbantes de sa charge. La correspondance entretenue à ce sujet par Colbert, Seignelay, Pontchartrain, est incessante, presque quotidienne; elle montre avec quelle vigilance toujours en éveil, avec quel soin poussé jusqu'à la minutie le ministre pénétrait dans tous les détails de la fonction qui lui était confiée. Rien de ce qui se passe dans les différents ports de Turquie ne lui échappe; il connaît par leur nom les sujets du Roi établis sur ces côtes lointaines et de son cabinet contrôle leur conduite; c'est l'esprit de centralisation atteignant ses dernières limites.
Le ministre possède pourtant un auxiliaire d'une compétence indiscutable dans la chambre du commerce de Marseille. Cet établissement a été réorganisé en 1650 et destiné à s'occuper exclusivement du négoce oriental, dont Marseille forme le grand entrepôt. La chambre se compose des échevius de la ville, de huit conseillers choisis par le ministre et de quatre députés élus par les commerçants; l'intendant de la province a le droit de la présider. Elle délibère tantôt seule, tantôt avec l'adjonction des plus notables négociants de Marseille. En quelques matières, elle a reçu le pouvoir de prendre des décisions, « sauf le bon plaisir de qui de - droit » , c'est-à-dire sous réserve de
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l'approbafion du •joiiverncMiiont. Dansla plupart des cas, son lùlc n'est que consultatif, mais u'eu est pas moins considérable; il consiste à servird'intermédiaire entre le secrétaire d'Etat et les marchands, à transmettre les requêtes ou les doléances de ces derniers, en y joignant ses observations, à étudier et à instruire toutes les affaires concernant le Levant; presque tout aboutit au ministre, mais tout passe par l;!chaml)re du comnu'rce. VMc est investie en outre d'attributions financières étendues; avec le produit d'un droit dit cottimo ([u'elle est autorisée à lever suile chargement de tous les navires (|uise rendent de France aux Échelles ou qui en reviennent, et dont la quotité varie suivant les circonstances, elle doit pourvoira certaines dépejises applicables à l'ensemble du commerce, telles que l'entretien du port de Marseille et le payement d'une partie des appoinfemeiils de l'ambassadeur. Dans le Levant même, les agents du commerce sont cet ambassadeur, les consuls et vice-consuls. Le premier veille à l'exécution des ordonnances royales et des décisions ministérielles, et statue provisoirement dans les cas urgents : surveillant général du commerce, il doit en être surtout le protecteur attentif et infatigable. Les consuls placés dans chaque Echelle remplissent un rôle analogue sur un théâtre plus restreint; nommés, sui\ant l'importance des postes, par le Jloi ou par l'ambassadeur, ils correspondent à la fois avec ce dernier et directement avec le ministre, agissent sous l'autorité de l'un et de l'autre etles représentent auprès des marchands'. Le nombre de ceux-ci est peu élevé; il ne dépasse pas cin([
' Archives des affairesétranyères, volumes intitulés : Chambredu commerce de Marseille, i, II et t. III, aanées 1(583-1097, cartons intitulés : Mémoires sur le commerce dn Lecant, années 1717 à 1731. — Inventaire des arc/iices historiques de ta chambre de commerce de Marseille, p. 10 à 3'«-
à six ceiils '. Le gouvernement se préoccupe de le limiter pluiù( (|ne de l'élendre. Il considère que Taccroissement de la population française dans les Echelles, en favorisant la concurrence, diminuerait les profits du commerce, et que des colonies trop importantes, par leur composition nécessairement mêlée, risqueraient de nuire au bon renom du pays, lu petit groupe d'hommes, formé avec discernement et que le ministre peut tenir tout entier dans sa main, répond mieux à son but. Xul n'est admis à résider au Levant s'il n'est muni d'une autorisation individuelle, valable pour dix ans seulement. C'est la chambre du commerce qui accorde ces permissions et peut les renouveler; elle les délivre après enquête, n'admet que des sujets présentant toutes garanties, choisit de préférence des jeunes gens issus de familles traditionnellement adonnées au négoce; elles les envoie faire leur apprentissage dans ces Échelles que Colbert appelait " le séminaire propre à former t< de bons marchands * n . L'exclusion des femmes est la règle : il n'y est dérogé que par de rares exceptions, et seulement sur l'autorisation spéciale du ministre. Les consuls eux-mêmes n'ont la faculté de se faire accompagner de leurs femmes que si elles sont " d'un âge avancé et de bonnes mœurs ^ » ; il leur est interdit, dans tous les cas, d'emmener leurs filles non mariées, qu'ils doivent laisser dans un couvent.
Les mariages des Français d'Orient avec les femmes du pays n'en sont pas moins rigoureusement défendus *. L'indolente
• Archives des affaires élrangères, carton intllulé: Maisons de commerce du Levant et liste des Français.
2 Lav ALLÉE, Relations de la France avec l'Orient^ dans la Revue indépendante de novembre 1843,
^ Inventaire des archives de la chambre de commerce, p. 35.
* Ordonnances des 11 août 1716, 20 juillet 1726, 25 août 1728.
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frivolité et le goût pour la parure des belles Levantines forment le motif principal do cette mesure. " Il n'en est point, " écrit un ambassadeur, (|ui n'ait pour deux, trois ou quatre « mille piastres de pierreries '. > Elles immobilisent ainsi sur leur personne une fortune qui fructifierait entre les mains de leur mari. En édictant de telles prohibitions, le gouvernement s'est aussi préoccupé d'écarter des marchands tout ce qui pourrait les distraire de la mission nationale et temporaire qui leur est confiée. «Ce sexe divise les négociants, dit la chambre en ' parlant des femmes, et les détourne de leur commerce ' . » C'est dans le même but que le ministre réglemente la vie privée des négociants, la veut sage, rangée, laborieuse, accumule les défenses autour d'eux, défense de jouer aux jeux de hasard, défense de quitter le costume européen, défense de s'assembler dans des lieux de plaisir ou de réunion autres que ceux autorisés par le consul. La sanction de ces prescriptions est le droit accordé à l'ambassadeur de faire embarquer les contrevenants et de les renvoyer en France. D'autre part, rien n'est omis de ce qui peut rehausser la considération et le prestige de " Messieurs « du commerce » ; les nobles de Provence peuvent se livrer au négoce sans déroger; au plus infime des marchands, le secours de la puissance française ne fait jamais défaut, lorsqu'il s'agit de venger une injure ou de poursuivre le redressement d'un grief. Dans la réglementation excessive dont on use à leur égard, tout semble se rattacher à l'idée qu'ils ne sont point seulement des Français attirés au dehors par un intérêt parti-
• Lettre du marquis de Villeneuve au ministre de la marine, 30 janvier 1729. Archives des affaires étrangères : Turquie.
2 Archives des affaires étrangères : Chatnbre du commerce, t. V, 1703-
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ciilior, mais en quelque sorte des fonctionnaires chargés d'une œuvre utile à l'Etat et tenus d'honorer par leur conduite l'office dont ils sont investis.
Dans chaque Échelle, les Français sont formés en une communauté qui s'appelle la nation. Cette réunion a lieu d'autorité; nul ne peut s'y soustraire. Elle prend même une forme matérielle et visihle; les marchands habitent dans le même lieu et y \ivent côte à côte, étroitement serrés les uns contre les autres. Dans les grandes villes, la nation possède un «juartier spécial, la contrée; le Français qui y pénètre croit pour un instant avoir retrouvé la patrie. Ce n'est plus la cité orientale avec le désordre pittoresque de ses rues, son mélange de palais et de masures, sa population bruyante et bigarrée. Dans la contrée, les rues sont entretenues avec soin, éclairées pendant la nuit; des gardes spéciaux veillent à la sûreté des habitants'. Les maisons se groupent autour de l'église nationale et de la demeure du consul, où flotte la bannière blanche fleurdelysée. Dans les petites Echelles, les marchands sont réunis dans un seul bâtiment, le khan ou le fondique j sorte de caserne qui sert en même temps de magasin; chacun ne possède qu'une chambre dans l'habitation commune, et la vie qu'y mènent nos Français tient à la fois de celle du moine et de celle du soldat. Ils doivent sortir le moins possible de la contrée ou du khan, ne se mêler à la population que pour trafiquer". Dans les autres circonstances où la nation est obligée de dépasser les limites de son domaine, qu'il s'agisse de saluer un nouveau pacha, d'adresser une réclama-
' Archives des affaires étran<]ères, consulat du Caire. ^ Id. : Chambre du commerce, t. III, années 1690-169".
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lion ou de liyiiior à une cérémonie, elle ne paraît qu'eu corps ; on la voit alors défiler dans les rues de la ville avec un appareil quasi militaire, formée eu colouue, précédée du drapeau, conduite parle consul, (|ni clievauclic au milieu de ses janissaires. Les Turcs ne trouvent jamais devant eux des Français dispersés, mais une petite France tout entière, puisant sa force dans sa cohésion.
Prise dans son ensemble, la nation jouit d'une liberté d'allures qui contraste avec l'étroit assujettissement où sont tenus ses membres en particulier ; c'est d'ailleurs une tendance propre à l'ancien régime que de laisser subsister et de développer les forces collectives, tout en réglementant à l'excès l'action des individus. L'Etat reconnaît aux nations une existence distincte et le droit de s'administrer elles-mêmes. Ces privilèges, fondés sur la tradition, ont été confirmés et précisés sous Louis XIV par l'ordonnance de 1681 sur la marine et aussi par le règlement du 25 octobre 1685, code des Échelles du Levant '. Chacune de ces dernières possède eu outre des lois qui lui sont propres. Tous les dix ans environ, un envoyé spécial est chargé de les visiter, « afin d'y mettre le bon « ordre que le Roi a introduit dans les autres parties de son u royaume - " ; il est muni de pleins pouvoirs, un vaisseau de guerre l'amène, et souvent une escadre entière l'accompagne, rehaussant l'éclat de sa mission. A chacune des stations de son parcours, le voyageur officiel écoute les marchands, confère
' Ce règlement figure aux archives des affaires étrangères, dans le carton inlitnlé : Ordoimaîices du liai C07tcernanl les consuls et le commerce du Levmit. Ce recueil contient tous les actes émanés de l'autorité royale que nous citons au cours de ce chapitre.
- Archives des affaires étrangères, cartons intitulés : l'isites des Echelles,
avec les consuls, s'enquieit des besoins locaux et y pourvoit par des règlements qui composent peu à peu à chaque nation une charte particulière, périodiquement soumise à révision '. Toutefois les difTérences dans l'organisation des colonies marchandes ne portent que sur le détail, et les traits essentiels ne varient point.
Chacune de ces républiques minuscules renferme dans son sein une arislocratie, les marchands, et une plèbe, les artisans. Les premiers participent seuls au gouvernement de la communauté; seuls, ils forment l'assemblée de la nation, pouvoir délibérant, et nomment chaque année deux députés, chargés de veiller à l'exécution des décisions prises. Le soin le plus important de l'assemblée et de ses délégués est la formation et la gestion du patrimoine commun, car la nation jouit d'une personnalité qui lui permet de posséder, d'acquérir, d'emprunter, et doit, à l'aide de ressources qui lui sont régulièrement affectées, faire face à ses dépenses, tant ordinaires qu'extraordinaires. Sa caisse s'alimente principalement du produit des droits à' avarie qu'elle est autorisée, dans des cas prévus, à lever sur tous les navires français abordant à l'Échelle, et qu'elle récupère par le moyen d'agents nommés exacteurs. L'administration des revenus ainsi formés appartient aux députés, qui rendent compte à l'assemblée. Celleci prend également des résolutions sur toutes les matières intéressant le négoce de son Echelle ' . Hàtous-nous de dire pourtant que les franchises dont elle jouit ne sauraient se comparer à une émancipation totale. La chambre du commerce a reçu sur les nations ce qu'on appellerait aujourd'hui la- tutelle
' Ordonnance de J681 et règlement de 1685.