‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 12 sur 61 · I.A FRAXCE EX ORIEXT · texte numérisé non relu

I.A FRAXCE EX ORIEXT

rêlrauger abordant sur ces côtes lointaines comme la première révélation de l'Orient. D'antre part, la marine qui servait do véhicule à nos produits occupait et faisait vivre la population presque entière de la cote provençale; en 1728, elle employait une flottede quatre cents vaisseaux, sans compter une infiuitédc bâtiments légers'. A la même époque, le chiffre tle nos exportations s'élevait pour les différentes Echelles à environ quinze millions de livres par an, chitfre considérable pour l'époque; il avait quadruplé depuis moins d'un demi-siècle, et dans le même espace de temps la moyenne des fortunes à Marseille avait presque décuplé*. Ainsi le trafic avec le Levant était devenu Tune des fonctions normales et indispensables de la vie économique de la France; sa ruine eût immédiatement frappé de mort deux de nos pins importantes provinces; on conçoit dès lors qu'il ait pris une importance capitale dans les préoccupations de notre gouvernement, et que son intérêt soit devenu eu plus d'une circonstance la règle de notre politique.

Si l'organisation de ce qu'on pourrait appeler un commerce <l'État, à la différence de la protection accordée aux catholiques, avait eu plutôt pour objet de procurer à la France un profit direct et matériel que d'accroître au loin l'autorité de sou nom, elle n'en avait pas moins eu pour effet de nous assurer eu Turquie un dernier et puissant moyen d'influence. Uncoustant échange de produits avec la France était entré peu à peu dans

1 Archives des affaires étrangères, instructions au marquis de Villeneuve; Turquie, 1728.

- Id. : Chambre du commerce, t. VIII, 1715-1718. Ci". Dkmétrils Georgiadès, Smijrne et l'Asie Mineure, Paris, 1885, p. 201 et suiv. Cet ouvraye donne en partie les états annuels du commerce français avec l'Orient pendant le dix-liuilième siècle et permet de suivre la progression ascendante du mouvement d'affaires.

les hahi tildes des populations sujettes de la Porte et devenait pour ('lies une nécessité. Dans chaque ville la nation française s'était rcudiie indispensable et, en dépit des injures et des violences contre lesquelles elle avaità se défendre, demeurait une puissance. En beaucoup d'endroits, elle composait à elle seule toute la colonie européenne; la population marchande ne vivait que par elle, et l'arme la plus efficace qu'elle pût employer contre un pacha persécuteur était d'interrompre momentanément son commerce. Aussitôt les transactions s'arrêtent : le bazar se dépeuple; ce cœur de la cité orientale cesse de battre, et une multitude affamée se répand avec des cris de mort autour de la demeure du pacha, pour le sommer de composer avec les Francs. Profitant de notre commerce, les Turcs emploient aussi notre marine. Confessant que Dieu a réservé aux chrétiens l'empire de la mer, ils dédaignent de construire et de diriger des navires, et se bornent à l'entretien d'une massive flotte de guerre. Ce sont pour la plupart des bâtiments français qui s'emploient à la caravane , c'est-à-dire au commerce entre les différents ports de la Turquie; ils mettent en communication les provinces avec la capitale, conduisent en Egypte et eu Syrie les gouverneurs nommés par le sultan, relient entre elles les diverses parties de l'empire et y font circuler la vie.

Aux privilèges commerciaux de la France doit se rattacher la protection qu'il lui était permis d'accorder aux navires et aux sujets étrangers. L'origine de ce droit remontait aux premiers temps de notre établissement. Au seizième siècle, le sultan considérait comme ennemis tous les peuples chrétiens, à l'exception du nôtre; il consentait toutefois, à titre de tolérance, qu'ils vinssent commercer dans ses Etats, mais

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SOUS la condition de renoncei' momentanément à leur nationalité et de se glisser à la suite de la France, d'arborer notre pavillon et de se dissimuler sous ses plis. Cette obligation faisait alors do notre peuple l'intermédiaire unique entre l'islamisme et l'Europe trafiquante. Plus tard, par suite des capitulations accordées à d'autres puissances, la situation se modifia, moins profondément pourtant qu'on eût pu le penser. Autorisées à naviguer au Levant sous leur propre nom et à visage découvert, l'Angleterre et la Hollande s'arrogeaient également le droit, à l'exemple de la France, de prêter leur pavillon aux nations qui n'avaient point de traité avec la Porte et qui néanmoins commerçaient dans ses Etats. En fait, ces dernières se réduisaient à certains peuples d'Italie, les seuls qui entretinssent avec l'Orient des relations suivies, eu dehors de ceux qui avaient été légalement admis à y paraître. Libre de choisir entre différents protecteurs, l'Italie n'usa guère de cette faculté; par tradition et par une certaine affinité de tempérament et d'habitudes commerciales, elle demeura fidèle à la bannière do France, demeurée par excellence le pavillon latin, et sa marine persista à s'abriter sous cet emblème respecté.

En même temps, le système de protection institué par la France se perfectionnait. Tandis que sur mer son pavillon continuait à servir de laisser-passer aux étrangers , elle leur offrait maintenant de les faire participer sur terre à la sécurité relative dont jouissaient ses sujets. On vit alors la plupart des nations qui n'avaient point de consuls dans les Etats ottomans, ou n'en possédaient qu'un petit nombre, rechercher le patronage des nôtres et se soumettre à leur juridiction. C'est ainsi qu'à Consfantinople une colonie genevoise formait une annexe de la nation française; c'est ainsi que, dans

plusieurs Echelles, nos coucurreuts eux-mêmes, les Vénitiens, les Anglais, les Hollandais, trafiquaient sous l'autorité de la France.

Une dernière extension du droit de protection fut de l'étendre aux sujets du Grand Seigneur. Dans chaque Echelle, la nation s'adjoignit un certain nomhre d'habitants du pays dont elle employait les services et qui augmentaient sa force; en retour, grâce à des firmans obtenus de la Porte et qui constituaient de véritables lettres d'affranchissement, elle les faisait jouir de ses propres immunités. Une ordonnance du 4 février 1727 définissait les conditions à remplir par les Orientaux pour être admis à la protection. Ce privilège se concédait de préférence à une catégorie particulière de la population, et cette classe favorisée, on aurait peine à le croire si des actes émanés de l'autorité royale n'étaient là pour l'attester, était celle des Juifs. La France avait compris l'importance de s'attatacher ' ces courtiers et ces agioteurs de tout le commerce du "Levant '» ,et d'utiliser à son profit leurs aptitudes mercantiles. Notre gouvernement soutenait au dehors ceux qu'il persécutait au dedans, et tandis que les Juifs du royaume, privés de tout droit et traités en suspects, semblaient exilés dans leur patrie, de formelles décisions autorisaient les Juifs protégés d'Orient à accompagner la nation dans les cérémonies publiques, sous la condition de marcher les derniers, et à suivre de loin la bannière déployée de la France ^

Enfin, à un point de vue spécial et qui n'est pas le moins remarquable, la France avait pris sous sa protection l'ensemble

1 Archives des affaires étrangères, mémoire du chef d'escadre Duquesue, chargé de la visile des Échelles, 1719-1720. * Inventaire, p. 40.

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