‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 13 sur 61 · LA FRANCE E. M ORIENT · texte numérisé non relu

LA FRANCE E. M ORIENT

des populations maritimes de la Turquie. Le temps des eutreprises générales contre les Infidèles était passé ; la guerre sainte n'apparaissait plus que comme un lointain souvenir, mais la guerre privée entre chrétiens et musulmans lui avait survécu. Tandis que les Barbaresques s'embusquaient sur toutes les routes du commerce avec leurs navires de proie, Tordre de Malte s'était peu à peu transformé en une vaste entreprise de piraterie, ne s'attaquait plus qu'à la propriété des mécréants, et avait remplacé la croisade par la course. Vers le milieu du dix-septième siècle, la Méditerranée servait aussi de théâtre aux exploits profitables des armateurs particuliers. C'étaient •des sujets de toute nation qui équipaient à leurs frais un ou plusieurs vaisseaux, y arboraient le pavillon de l'un des États qui n'avaient pas encore noué de relations pacifiques avec la Turquie, puis partaient en guerre contre Tlufidèle; ils ne se contentaient pas d'enlever les navires, mais insultaient les côtes et attaquaient les villes '. Leurs déprédations, comme celles des chevaliers, figuraient parmi les fléaux du commerce français , car les Turcs se vengeaient des corsaires sur les marchands et se payaient de leurs pertes en violences et en extorsions. Durant la dernière partie du règne de Louis XIV, la France poursuivit impitoyablement les iirmateurs particuliers et parvint à en purger les mers; elle fit plus : par une convention avec le grand maître, elle imposa à l'ordre de Malte l'engagement de ne commettre aucun acte de guerre à moins de cinquante milles des établissements appartenant aux Pères de Terre Sainte -. Comme ces

' Archives des affaires étrangères : Chambre du commerce, t. II, p. 1683-8G.

' Id. Mémoires sur le commerce du Levant, 1717-1731.

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religieux s'étaicut introduits dans presque tous les ports du littoral, l'espace laissé libre aux corsaires se réduisait à la haute mer. La France ne cessa plus de tenir la main aiec une juste rigueur à l'exécution de ce pacte; en 1724, le Roi écrivait en personne au grand maître pour lui signaler le méfait de l'un de ses chevaliers, qui avait capturé un navire dans la zone protégée, et ordonnait aux vaisseaux de Frauce de courir sus au coupable ' . La présence de nos nationaux était devenue une sauvegarde pour les côtes du Levant; la France demeurait fidèle à son rôle de médiateur permanent entre la chrétienté et l'Islam.

Appuyée sur sa triple base, politique, religion, commerce, l'influence française embrasse toutes les parties de l'empire ottoman, mais ne s'y fait point sentir également. Elle a ses centres principaux; elle pénètre plus profondément certaines villes, certaines contrées, et il est des groupes de population dont elle s'est emparée en maîtresse absolue. La France orientale a tout d'abord une capitale, c'est Péra, cette ville européenne bâtie à côté de Constantinople, sur la rive opposée du golfe magnifique qui sert de port à la métropole de l'Islam. Sur le flanc de la colline de Péra s'élève le palais de France, résidence de l'ambassadeur; cet édifice "glorieux à la nation'" , entouré d'une ceinture de couvents et d'églises, dominant à la fois Péra, la ville des ambassadeurs, et Galata, la ville des

' Inventaire, p. 29.

- LeUrc de Pontchirtrain à la cl ambre c!u coiiimerce, 2V juin 1711, Inventaire, p. 21.

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marchands, se dresse comme une forteresse chrétienne en face des minarets de Stamboul. Hùtc du palais de France, l'ambassadeur du Roi est reconnu et traité à Constantinople comme le premier des Francs, c'est-à-dire des chrétiens étrangers. Dans les autres cours, nos envoyés cèdent le pas à ceux de l'Empereur; eu Orient, le Roi ne se contente pas d'être le chef effectif de la clirétienté, il veut en être le chef officiel. Il prend et se fait attribuer dans tous ses rapports avec les puissances musulmanes les titres d'Empereur et de Majesté impériale, et a obtenu pour son représentant la préséance sur ceux des autres princes. Pour éviter un conflit de prétentions, l'Empereur n'accrédite à Constantinople que des envoyés d'un rang secondaire, ministres résidents ou internonces. L'Angleterre, la Hollande, la Russie entretiennent des ambassadeurs, mais ceux-ci, aussi bien que le bailede Venise, sont forcés de subir notre supériorité, et jusqu'à présent leurs velléités de révolte sont demeurées sans succès. C'est en vain que l'Anglais a réclamé au moins une égalité de traitement, en affublant son maître des titres pompeux de " seigneur de la mer et de protecteur de la religion « sans images' » ; comme il s'avisait un jour, dans uneaudiencc commune, de s'arroger le pas sur l'envoyé du Roi, le vizir Kupruly le saisit parles épaules et le repoussa brutalement, lui demandant « qui l'avait rendu si hardi de prendre la place de « l'ambassadeur de France * " .

En raison de son éloignement et de ses fonctions multiples, le représentant de la France à Constantinople jouit d'une indé-

' Arctiives des affaires étrangères : Turquie, supplément.

* Ce fait est rappelé dans les instructions données au marquis de Guilleragues, ambassadeur à Constantinople, le 10 juin 1679. Arcliives des affaires étrangères.

pcndance et d'uae autorité que ne connaissent point nos autres envoyés. On peut dire de lui dans toute la rigueur du terme qu'il lient la place du souverain et en exerce les prérogatives; sa charge équivaut à quelques égards à une vice-royauté. Son rôle ne se borne pas seulement à négocier, mais comprend le gouvernement des intérêts divers remis aux mains de la France; ce diplomate doit être doublé d'un administrateur. 11 légifère et rend des ordonnances, il lève en certains cas des impôts sur le commerce; en temps de crise ou en cas d'intérêt majeur, ses pouvoirs sur les Français qui habitent ou parcourent le Levant sont illimités et vont jusqu'au droit de vie et de mort. En IGU , Achille de Sancy-Harlay fait dresser une potence à la porte de son palais et y fait pendre un de ses serviteurs coupable ; plus tard, M. de la Haye ordonne de précipiter du haut d'une terrasse un Français soupçonné de trahison. L'initiative de l'ambassadeur n'a d'autres bornes que sa responsabilité, et il est rare que ses coups d'autorité ne soient point sanctionnés et soutenus par son maître.

Investi de certains privilèges de la souveraineté, il exerce aussi quelques-uns de ses attributs honorifiques. Un appareil quasi royal l'environne. Lorsqu'il fait officiellement ses visites, de longues files de laquais et d'écuyers habillés de ses couleurs le précèdent; des chevaux de main sont conduits au-devant de lui, couverts de riches caparaçons. Un voyageur remarque que l'envoyé de Louis XIV ne sort point sans que la foule s'amasse sur son passage et le traite en souverain '. Son palais est le rendez-vous de la société policée de Constantinople; les éfran-

' Chevalier i»e Bellkrue, Voyage d'Espagne à Bender, Paris, 1721, p. 28 et suiv.

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