LA FH ANC E E\ ORIENT
gers de passage y trouvent une table ouverte et luxueusement servie, des spectacles français et italiens, des bals, des concerts, des fêtes qui se prolongent pendant plusieurs jours, comme une image lointaine de riiospitalité fastueuse de Versailles et aussi deson étiquette hautaine. Lady Montagne reproche à notre ambassadrice de tenir trop au cérémonial et de se faire suivre en tout lieu, à l'exemple des reines, d'une « carrossée » de demoiselles d'honneur '. La fermeté de nos envoyés, jointe au prestige de la France, a triomphé de l'orgueil musulman; le temps des humiliations et des injures est passé pour nos ambassadeurs; tout au plus doivent-ils craindre quelques démêlés désagréables au sujet de l'étiquette, et encore est-ce souvent l'excès de leurs exigences qui donne lieuà ces querelles. En 1699, le comte de Ferriol brave tous les usages de l'Orient en se présentant avec son épée à l'audience du sultan; on veut la lui arracher; il repousse violemment les officiers du sérail, engage une lutte, rentre dans son palais, et demeure dix ans sans remettre ses lettres de créance, plutôt que de se présenter désarmé devant le monarque. Il s'avise aussi de se promener sur le Bosphore dans un caïque copié sur le modèle de celui du sultan et attire à ses bateliers une rude bastonnade. Ces querelles puériles et violentes, ces assauts d'orgueil se poursuivent en dépit des relations d'amitié qui persistent entre les deux cours et ne les altèrent pas sensiblement.
Autour de l'ambassadeur se groupent des autorités diverses. Son principal lieutenant est le drogman de France, dont l'importance dépasse de beaucoup celle des secrétaires. Intermédiaire obligé de tous nos rapports avec les autorités musulmanes,
' OEuvres de lady Monlaguc, édition française de 1804, t. II, p. 28.
dépositaire de tous nos secrets, le drogman est » le uerf des « affaires • , suivant l'expression d'un de nos diplomates '. Il représente la tradition vivante : les ambassadeurs passent, le drogman reste et sert souvent à un ministre nouveau venu d'éducateur et de conseil. Jadis la France choisissait ses interprètes parmi les Grecs du Plianar et n'y trouvait que des agents d'une fidélité sujette à caution. Colbert a eu l'heureuse inspiration d'envoyer dans les écoles fondées par nos missionnaires à Constantinople et à Smyrne de jeunes Français qui se forment à l'étude des langues orientales et assurent le recrutement de drogmans nationaux. Les supérieurs des missions françaises, le vicaire apostolique, nommé par le Saint-Siège et pensionné par la France, forment le conseil ecclésiastique de l'ambassadeur; en 1684, lorsque M. de Guilleragues fait son entrée à Andrinople, où réside Sa Hautesse, les chefs des Capucins et des Jésuites l'accompagnent à cheval. Le clergé latin n'est pas seul à faire cortège au représentant du Roi. La capitale compte une population arménienne nombreuse, active et riche. Jadis elle s'est séparée de Rome dans sa plus grande partie. Par un effort constant, la politique de Louis XIV s'appliqua à la rattacher au catholicisme, c'est-à-dire à la France, tout en respectant ses rites nationaux. En 1691 , trente et un mille Arméniens reconnaissaient la suprématie du pontife romain et " faisaient les mêmes réjouissances pour les « victoires du Roi qu'auraient pu faire les plus zélés sujets " de Sa Majesté * » . Dans les années suivantes, les intrigues
' Lettre de M. Peyssonnel, secrétaire d'ambassade, 25 mars 1739 (collection Schefer).
2 Arcliivcs des affaires étrangères : Affaires religieuses et missiotis du Levant, 1645 à 1701.