‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 15 sur 61 · LA FRA\CE E\" OUIE\T · texte numérisé non relu

LA FRA\CE E\" OUIE\T

des dissidents, le zèle iucoDsidérc de quelques Jésuites, les violences même de notre ambassadeur, ([ui fît enlever et conduire eu France le patriarche hérétique Avedick, émurent la Porte et tranformèrent en hostilité active contre les prosélytes sa dédaigneuse tolérance. Le mouvement de conversion s'arrêta ; néanmoins les Arméniens catholiques restèrent nombreux, clergé et fidèles prenant le mot d'ordre au palais de France. De Péra, notre influence rayonne dans l'Archipel. Elle a pris position à l'entrée même de cette mer, dans ce groupe d'îles qui, situées à égale distance de la Grèce et de l'Asie Mineure, semblent relier l'un à l'autre les deux continents. Les Cyclades ont été le dernier refuge de la civilisation latine en Orient; jusqu'au milieu du seizième siècle, quelques principautés frauques yonl subsisté, apanages de familles vénitiennes ou génoises, débris de l'empire fondé par les croisés. Barberousse les détruisit; toutefois une partie notable de la population, et la plus riche, est demeurée latine; les descendants des anciens seigneurs du pays vivent encore dans leurs palais délabrés, au front desquels se montre* fièrement l'écusson des ancêtres. Par lettres patentes du G novembre 1675 ', Louis XIV se déclara officiellement le protecteur des populations latines de l'Archipel, et ses efforts tendirent désormais àjustifier ce titre. Bien que la France n'eut point de marchands fixés dans les îles, des consuls et vice-consuls y avaient été établis; leurs demeures servaient de lieux d'asile à la fois contre la rapacité des Turcs et les déprédations des corsaires. Les établissements de nos religieux reçurent la même destination, et le désir de s'attirer les bienfaits de notre protection multipliait le nombre

' .^rciiives des affaires étrangères : Turquie, supplément, 1674 à 1677.

des catholiques. Les missions prospéraient à Naxos, à Milo, à Andros. Syra, reine des Cyclades par sa situation au centre de l'Archipel, était devenue le siège d'une florissante colonie latine, administrée par un groupe de Franciscains : notre bannière, arborée par les moines sur la terrasse de leur couvent, " réjouissait les yeux " du voyageur français '.

Les corsaires, il faut le dire, servaient parfois d'auxiliaires aux religieux ; bons chrétiens à leur manière, ils combattaient sans relâche les progrès de l'Islam ou de l'hérésie. " Il y a quelques années, dit Tournefort , que dix .< ou douze familles de Naxie embrassèrent la loi de Maho- " met; les chrétiens du rite latin les firent enlever par des it armateurs qui les emmenèrent à Malte. Personne depuis ne ;: s'est avisé de se faire mahométan à Naxie ". » Les corsaires contribuaient aussi à rehausser dans les îles le prestige du nom français; parmi les chevaliers de Malte, les plus braves, les plus entreprenants étaient de notre nation ; leurs exploits volaient de bouche en bouche et devenaient légendaires. Enfin bon nombre de nos matelots, après une vie d'aventures à bord des vaisseaux de Malte, se retiraient dans les îles, s'y mêlaient à la population et y faisaient pénétrer notre langue et nos mœurs. Aussi la navigation et le commerce de la France jouissaient-ils dans ces parages de facilités inconnues aux autres peuples ; tous les ans, à l'époque de la récolte, des milliers de voiles apparaissaient dans l'Archipel ; c'étaient des barques légères, venues de Provence; elles fouillaient tous les replis de la côte, se glissaient dans les anses les plus reculées ; grâce à la sympathie

' Tournefort, Relation d'un voyage du Levant, Paris, 1717, t. I*', p. 320.

- Id., t. I", p. 177.

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des populations, elles chargeaient des blés dont l'exportation était souvent interdite dans les autres parties de la Turquie, et leur retour sauva plus d'une fois d'une disette imminente les provinces méridionales du royaume ' .

Dans le port le plus fréquenté de la côte asiatique de l'Arcliipel, à Smyrne, la France jouit d'une incontestable suprématie. Sa nation l'emporte par le nombre de ses membres; le quartier qu'elle occupe est le plus spacieux et le plus beau; son commerce soutient sans désavantage la concurrence anglaise et, suivant le mot de La Motraye, " a coupé la gorge « à celui des Hollandais * » . Le même voyageur parle de la vie luxueuse que mènent nos marchands de Smyrne. Il les compare k de petits seigneurs, les montre donnant la matinée aux affaires, la soirée aux divertissements, achevant la journée dans de longues parties de chasse ou sous los ombrages des jardins qu'ils possèdent autour de la ville. Le négoce de Smyrne ne cessait de croître à leur profit; pourtant, au cours de la dernière guerre entre Venise et la Porto, cette Echelle avait été menacée d'un désastre. La flotte vénitienne avait battu celle du capi tan- pacha ; les galères turques fuyaient éparses dans l'Archipel ; les vainqueurs parurent devant Smyrne, proie tentante et facile. Aussitôt le consul de France se jette dans un canot, se rend seul au-devant de l'ennemi, monte à bord du vaisseau-amiral des Vénitiens, s'adresse au provéditeur et, lui montrant de loin dans Smyrne nos églises, nos magasins, les habitations de nos marchands, le conjure d'épargner une ville quasi française. Craignant de s'attirer la disgrâce de Louis XIV, les Vénitiens s'éloignent ; Smyrne évite

' Arcliivcs dfs affaires étraii'jères : Chambre du commerce, \. XIII, 1729. ^ Voyage en Europe, Asie et Afrique, la Haye, 1727, p. 182.

un(î attaque qui lui eût été fatale et doit son salut à notre intervention '.

Au nord de l'Archipel, la France a deviné l'importance de Salonique et abordé la première à cette Échelle, destinée à devenir l'une des places les plus fréquentées du Levant. Dès le milieu du dix-septième siècle, elle y a installé un consul; pendant quelque temps elle s'y est assuré le monopole du commerce. Jusqu'en 1719, les Anglais ne peuvent paraître à Salonique qu'à la condition de se placer sous notre protection et de se confondre dans nos rangs ^ . Dans la Macédoine et l'Épire, seuls de tous les Européens, les Français sont traités en amis; ils voyagent et trafiquent en sûreté; au contraire, les autres peuples sont considérés comme d'irréconciliables adversaires avec lesquels il est possible de conclure des trêves, mais point de paix définitive ^ Cependant, à mesure que l'on s'éloigne de la côte pour pénétrer dans les âpres régions de l'intérieur, les populations deviennent farouches; elles haïssent ou ignorent l'étranger; aussi quel étonnemeiit, au milieu de ce chaos de montagnes qui couvre le nord de la péninsule hellénique et abrite les belliqueuses peuplades de l'Albanie, de découvrir une nation tout entière où le nom de la France est connu, vénéré et souvent invoqué ! Quelques tribus albanaises, dont la principale est celle des Mirdites, sont demeurées catholiques au milieu de leurs compatriotes musulmans ou grecs, qui se portent entre eux une haine de frères ennemis. Rome a placé sous notre garde le troupeau qui lui est demeuré fidèle et ne réclame

' Inventaire, p. 120, 121.

- Archives des affaires étrangères : Mémoires sur le commerce du Levant, 1717-1731.

3 Lettres édifiantes, t, \", p. 35.

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