LA FRANCE EM ORIEAIT
tait le pied des autels. Cliaciiii des monuments qui, dans le temple même, rappellent le souvenir des différentes scènes de la Passion et forment autant de reliques vénérées, a été pris et repris, disputé avec une invincible opiniâtreté. La position principale, celle dout la possession faisait l'objet des plus ardentes convoitises, était le Saint-Sépulcre lui-même, c'està-dire l'édifice construit au centre de l'église et qui recouvre d'une enveloppe de marbre le roc sacré du Tombeau. En 1717, à la suite d'une croisade diplomatique qui dura cinquante ans, la France obtint un firman autorisant les Latins à réparer la coupole du Sépulcre; cette décision consacrait leur droit, en les admettant à faire acte de propriété sur le domaine contesté. Les travaux s'exécutèrent avec solennité, sous la protection d'un corps d'armée turc, campé sur la montagne de Sion. Cette conquête nouvelle du Saint-Sépulcre mit l'Orient en émoi; la Porte fît un si grand état de la faveur octroyée qu'elle envoya un ambassadeur en porter à Paris la notification officielle.
A l'époque où le pouvoir de nos rois s'exerçait avec tant d'autorité dans l'enceinte des édifices sacrés, la France ne possédait pas encore de représentant politique à Jérusalem. En 1700, un consul s'était jeté dans la ville sainte d'autorité, suivi d'hommes en armes et le mousquet haut, mais n'avait pu soutenir cette audace et avait dû se retirer devant la populace ameutée; le consul de Saida n'avait le droit de paraître à Jérusalem que pendant les fêtes de Pâques, pour présider aux cérémonies latines. En Judée et dans les provinces voisines, sur ce sol imprégné de christianisme, la France ne conservait et ne développait son crédit qu'eu s'appuyant sur le sentiment religieux; grâce à la protection qu'elle accordait et imposait aux établissements ecclésiastiques, sa langue se parlait sur les bords du
Jourdain et de la mer Morte, les moines du Carmel mêlaient sou nom à leurs prières, sa renommée s'étendait jusqu'aux désertsqui séparent la Syrie de l'Egypte, et le voyageur étonné retrouvait dans les monastères du Sinaï les portraits de Louis X\\ et de Colhert".
L'Egypte attirait particulièrement nos marchands. Cette belle et douce région exerçait sur les Français un charme mystérieux ; ceux qui l'avaient vue vantaient son climat, sa fertilité; tous parlaient avec admiration de cette féerique cité du Caire où se retrouvaient les merveilles d'une civilisation plus délicate que celle des Ottomaus. Malheureusement l'Egypte était la proie d'une oligarchie sanguinaire; les beys mamelucks y avaient annulé l'autorité de la Porte et faisaient peser sur tous les habitants, indigènes ou Européens, une capricieuse tyrannie. Un avantage précieux rachetait pour nous cet inconvénient. En Egypte, la France ne se contentait point de la première place parmi les nations européennes; elle y était seule et, par les privilèges exclusifs qu'elle avait su se procurer, écartait eucore toute concurrence. Ses produits payaient aux douanes d'Alexandrie trois pour cent, ceux des étrangers vingt pour cent, et cette inégalité de traitement interdisait en fait le commerce des autres peuples. Seule, la France possédait au Caire une '^ nation » et une ^ contrée ; ; seule, jusqu'à la fin du dix-septième siècle, elle y tenait un consul , qui possédait le rang de bey et marchait l'égal des seigneurs du pays*; enfin nos compatriotes considéraient si bien l'Egypte comme un domaine réservé que, lorsque l'Angleterre réussit pour la première fois à y introduire
' Lettres édifiantes, p. 541.
* Archives des affaires étrangères : consulat du Caire.
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un consul, en IGDG, ils se récrièrent et dénoncèrent ce fait comme un alteinte intolérable à leurs privilèges'. D'ailleurs, cette innovation ne nous suscita point de sérieuses rivalités : quelques années plus tard, tandis que nous comptions au Caire onze maisons de commerce et cinquante néjjocianls, l'Angleterre y tenait deux marchands et la Hollande le même nombre. Jusqu'à la Révolution, la France conservera presque intact le monopole qu'elle s'est assuré et, fortement établie dans la vallée du Xil, continuera d'y représenter l'Europe.
A nos yeux, l'Egypte n'était pas seulement un marché; déjà notre gouvernement l'envisageait comme un passage vers d'autres régions, terre promise du marchand et du navigateur. Sous Louis XIV, d'intéressantes négociations s'étaient poursuivies dans le but de nous ouvrir la mer Rouge et de nous assurer la faculté de transit par l'isthme de Suez. Les produits de l'extrême Orient, apportés jusqu'à Suez par les flottes de notre Compagnie des Indes, eussent été transportés de la mer Rouge à la Méditerranée par nos marchands d'Egypte ; à Alexandrie, d'autres navires français fussent venus les chercher pour les distribuer à l'Europe. La France eût ainsi ramené dans la Méditerranée le commerce des Indes, lui épargnant de lointains détours, et l'eût concentré tout entier dans ses mains. Ce plan était prématuré et devait échouer. Néanmoins la question était posée ; depuis lors , elle resta constamment ouverte , et la France moderne n'a fait que réaliser, en la poussant jusqu'à ses plus audacieuses conséquences, une pensée du grand roi '.
' Inventaire, p. 15.
2 Arcliives des affaires étrangères et de la marine, instructions données à MM. de la Haye, de Xointel et Girardin. Bibliothèque nationale, n"» 7102 à 7170 du nouveau fonds français, mémoires manuscrits de l'ambassade de M. Girardin.
A défaut (le la mer Rouge, d'autres voies pouvaient s'ouvrir à travers les Etats ottomans vers les profondeurs de l'Asie. Un de nos ambassadeurs étudia l'établissement d'une route commerciale entre Alep et le golfe Persique ; nos navires eussent été admis à remonter le cours de l'Euphrate. Des comptoirs se fondèrent à Bassora et à Bagdad; l'ancienne métropole des califes eut sa " maison du Roi » , destinée à la fois aux marchands et aux missionnaires, servant de chapelle, d'école et de magasin ' . Durant les dix dernières années du règne de Louis XIV, la France s'efforça surtout de pénétrer en Perse. Des religieux et d'aventureux explorateurs lui avaient préparé les voies. En 1708, une mission officielle, composée de cent soixante-six personnes , apportant des présents et une lettre du Roi pour le Sofi, fît route vers l'Asie centrale. Sou chef, Jean-Baptiste Fabre, mourut en arrivant à Erivan, mais cet accident ne mit pas fin à l'ambassade; elle allait se poursuivre à travers mille vicissitudes et se transformer tout d'abord en invraisemblable équipée. Fabre s'était fait accompagner de son fils, âgé de seize ans; il avait emmené aussi un auxiliaire d'un nouveau genre; c'était une jeune femme qu'il avait rencontrée à Paris et qui s'était attachée à sa fortune, s'engageant par écrit « à le suivre et l'accompagner dans ses voyages^ . Marie Petit (c'était le nom de cette créature) conçut l'extraordinaire dessein de se substituer à son amant défunt dans la charge qu'il exerçait, de faire attribuer au jeune Fabre le commandement nominal de l'expédition et de s'en assurer la direction effective. Elle commence par séduire le gouverneur d'Eri-
' Paul Lucas, Voyage au Leraut, Paris, 1704, p. 136 à 138. 2 Le biUel figure aux archives des affaires élrangèrcs : correspondance d^ Perse.