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commença le morcellement de leur empire en livrant à l'Autriche, sauf Temeswar, tous les pays qu'ils possédaient au delà du Danube. Pendant la dernière partie de la guerre, tandis que la Porte luttait contre l'Autriche et ses alliés, à sa droite se levait un nouvel adversaire. Au bruit des victoires allemandes, la Russie avait senti se réveiller sa haine contre l'Infidèle ; chrétienne avant tout, malgré son zèle schismalique, elle s'associa à une croisade qui était demeurée jusqu'alors toute catholi(|ue, dont l'empereur romain était le chef et dont le Pape s'était fait l'apôtre. Elle y signala sa présence par un succès, prit et se fit céder h la paix la ville d'Azof, située sur la mer qui porte son nom et qui n'est elle-même que le prolongement septentrional de l'Euxin.
Dans les vingt-cinq années qui suivirent, la Turquie eut à combattre de nouveau l'Autriche et la Russie, mais séparément. Enorgueilli de ses victoires, persuadé que rien n'était impossible au vainqueur de Charles XII, Pierre le Grand se crut assez fort pour atteindre le but suprême des aspirations de son peuple, la délivrance de l'Orient chrétien. Au lieu de se borner à entamer les frontières de l'empire ottoman, il rêva de le détruire et tenta en 1711, sans moyens suffisants, cette immense entreprise. Il s'égara avec son armée dans les déserts de la Bessarabie, fut enveloppé et réduit à capituler; le traité du Pruth lui enleva Azof et refoula momentanément la Russie dans ses steppes. Plus heureux dans ses tentatives orientales, l'empereur Charles VI infligea aux Turcs, de 1715 à 1717, une succession de désastres. Vainqueur à Peterwaradein, le prince Eugène s'empara de Belgrade après un siège mémorable , l'Autriche pénétra de nouveau dans la péninsule des Balkans, mais celte fois s'y établit
et y prit position. La paix de Passarouitz, signée en 1718, lui accordait Belgrade avec les districts environnants, égaux à peu près aux deux tiers du territoire actuel de la Serbie; l'Empereur conservait en même temps toute la portion de la principauté de Valachie située à Touest de FAluta, affluent septentrional du Danube; enfin il obtenait en Bosnie une bande de terrain longeant la rive méridionale de la Save depuis les montagnes de la Croatie jusqu'à sa rencontre avec le Danube. Dans les stipulations de Passarowitz , il semble que tout eût été ménagé afin de permettre à l'Autricbe de poursuivre et de compléter ses succès ; de toutes parts elle avait su se réserver des positions offensives et des facilités d'attaque. Belgrade lui donnait au delà du Danube une tète de pont jugée imprenable; la conquête de la Serbie l'installait au cœur môme de l'empire ottoman et lui permettait de menacer à la fois Salonique et Constantinople. Sou établissement sur les deux rives de la Save, en privant la Bosnie de sa frontière naturelle, mettait cette province à sa discrétion ; enfin ses progrès dans les pays roumains consolidaient sa domination sur le Danube et la rapprochaient de la mer Xoire. Jamais sa situation en Orient ne devait être plus avantageuse ni plus menaçante. Entre les deux Etats prêts à revendiquer l'héritage à demi ouvert de la Turquie, l'Autriche avait pris une aiance considérable sur la Russie, retardée par son échec du Pruth, et, si rien n'arrêtait la décadence des Osmanlis , il fallait prévoir l'instant où les armées germaniques précéderaient celles de la Russie à la fois sur le bas Danube et devant Constantinople.
Cependant l'Autriche ne tournait pas encore vers l'Orient toutes ses espérances et toutes ses convoitises. Le descendani
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des Habsbourg ne s'était pas réduit au rôle de représentant de la race germanique sur le Danube et dans le pays des Balkans; il demeurait le chef reconnu de l'Allemagne et continuait de disputer à la maison de IJourbon riiégômonie de l'Europe. Le jeune successeur de Louis \I\ , plus encore que le sultan, restait l'adversairecontrelequel la diplomatieimpériale tournai! ses efforts et cherchait des alliances. Les premières années du dix-huitième siècle avaient vu s'opérer de profondes modifications dans le système fédératif de l'Europe. La maison d'Autriche avait perdu l'Espagne, passée sous le sceptre d'un Bourbon ; la politique du Régent, en prenant son point d'appui à Londres, avait momentanément détaché d'elle l'Angleterre €t la Hollande; pour compenser ces pertes, l'Empereur rêvait de s'assurer à titre permanent et dans toutes les questions le concours de la Russie, cette puissance nouvelle et déjà formidable. Sous Pierre le Grand et Catherine l", la Russie avait souhaité passionnément de s'unir à nous et fait à Louis XIV des offres constamment repoussées '. Désespérant de s'assurer notre alliance, elle se résignaà enchaîner de plus en plus sa politique à cellcde l'Autriche, sous la conditionquelacour de Vienne renoncerait à poursuivre isolément ses progrès dans le Levant; les deux empires devaient concerter désormais toutes leurs entreprises contre le Turc, en partager le profit, et marcher d'un pas égal à la conquête de la monarchie ottomane. Charles VI accéda à ces propositions, qui devinrent les bases du traité signé à Vienne le 25 août 1726. Les parties contractantes s'eu- ■gageaient à s'assister mutuellement de trente mille hommes
' Ces eiïorls de la Russie et les avaningcs que la I<'rance en aurait j)u tirer sont exposés dans notre ouvrage Louis XV et Elisabeth de Russie.
contre toute attaque; de plus, dans le cas où l'une d'elles entrerait en guerre avec la Turquie, l'autre s'obligeait à la soutenir de toutes ses forces '. Le résultat pratique de cet accord était d'assurer à l'Empereur la libre disposition d'une partie des troupes moscovites contre la France, au Tsar l'appui de la puissance impériale tout entière contre la Porte. Une étroite solidarité allait s'établir entre l'action de la grande puissance germanique en Occident et celle de la Russie en Orient. Jamais la Turquie n'avait couru un aussi grave péril; en offrant, soit à l'Autriche, soit à la Russie, un prétexte pour reprendre les armes, elle s'exposerait à subir le choc de deux empires dont la force agressive à son égard avait plus que doublé depuis le siècle précédent, et déterminerait une lutte où son existence même serait en jeu.
Sous celte menace, la Turquie se rangea à un parti que nous lui avons vu embrasser plusieurs fois après de graves reiers; elle se rapprocha de ses pires ennemis, de ceux mêmes qui venaient de s'entendre pour la frapper ; se plaçant spontanément sous la dépendance des cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg, accédant à toutes leurs demandes, recherchant leurs conseils et jusqu'à un certain point leur tutelle, elle acheta au prix de cette soumission quelques années de repos. L'auteur de ce système fut le grand vizir Ibrahim, qui gouverna seize ans sous le nom du sultan Ahmed IIL Doué d'un esprit souple et cultivé, ami des arts de la paix qu'il faisait fleurir avec une munificence éclairée, moins hostile que ses prédécesseurs à la civilisation de l'Occident, à laquelle la Turquie fit sous son ministère d'utiles emprunts, il manquait de résolution et de
1 Martex?, Traités da la Russie avec V Autriche, i. V^, p. 3'* et suiv.
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perspicacité; son adresse s'employait à parer aux clifliciiltés de chaque jour, sans chercher à prévoir ou à prévenir le péril du lendemain.
L'évolution que la politique ottomane opéra sous ses auspices eutpour premier résultatd'altérer notre crédiletd'attcindre nos intérêts. " Les Turcs, dit un amhassadeur, donnent plus à la «craintequ'àramitié' î ; ils négligèrentuneanciennealliée pour désarmer des adversaires dont ils redoutaient la puissance; les avantages divers et multiples que les prédécesseurs d'Ahmed III nous avaient accordés furent sacrifiés en partie à la jalousie des deux cours impériales. Déjà, par le traité de Carlovvitz, l'Empereur s'était fait associer nominalement à notre protectorat leligieux ; par le traité de Passarouitz, il avait assuré au commerce de l'Autriche des avantages égaux à ceux que nous conféraient nos capitulations. Après 1726, notre amhassadeur àConstantinoplevit son crédit halancé et parfois supplanté par la faveur croissante des envoyés d'Autriche et de Kussie. En même temps, l'intervention de nos agents devenait impuissante à défendre les catholiques. A des persécutions locales succédaient contre nos missionnaires des mesures générales et permanentes ; dès 172i, un firman leur avait interdit toute communication avec les sujets du Grand Seigneur; un autre, rendu eu I72G, leur ordonna de quitter tous les lieux où la France n'avait point de consuls; c'était réduire la propagande catholique aux limites étroites dans lesquelles les capitulations de 1G73 avaient prétendu l'enfermer, et, d'un trait de plume, effacer l'œuvre de cinquante années. Trouhlés dans leur œuvre, menacés dans
' Lettre du marquis de Villeneuve en date du 26 décembre 1728. Archives de» affaires élrangères.
leur sécurité, les religieux latins commençaieiit à douter de la France, et déjà l'on avait vu certains d'entre eux répudier notre patronage ; les missions de Tunis s'étaient placées sous la protection de l'Empereur, devenu maître, depuis le traité d'Utrecht, des parties de l'Italie les plus voisines de l'Afrique. Enfin la chambre du commerce de Marseille se plaignait d'infractions réitérées à nos privilèges. Les droits de douane avaient été augmentés de taxes arbitraires, notre négoce était accablé de ces charges, et de 1720 à 1730 le chiffre annuel de nos importations diminua de dix millions'. Récemment admis dans les mers du Levant, le pavillon germanique commençait à s'y montrer en rival du nôtre; les sujets italiens de l'Empereur l'avaient naturellement arboré, et leur exemple entraînait peu à peu les autres peuples de la Péninsule . L'Angleterre et la Hollande souffraient comme nous de ces innovations ; malheureusement, habituées à nous considérer comme leurs seuls concurrents, elles s'applaudissaient de nos pertes. Tandis que leurs gouvernements échangeaient avec la cour de Versailles de cordiales assurances, leurs agents du Levant continuaient par tradition de contrecarrer les nôtres, se refusaient du moins à tout effort commun et laissaient la Turquie subir de plus en plus l'ascendant des deux empires.
' Entre autres griefs, nos marchands alléguaient le suivant : • Les ' douaniers des dilférentes Echelles de l'empire, disaient-ils, ne veulent « plus donner ou recevoir des teskérés ou billets, pour certifier qu'une telle « marchandise qu'on veut transporter d'une Echelle à une autre a déjà payé » le droit de douane à l'endroit où on l'a débarquée, et par ce refus on t assujettit les négociants à payer un second droit, j (Mémoire des griefs des ambassadeurs et négociants français en Turquie, Bibliothèque nationale, n° 7194.) On voit que la question du double droit et des teskérés, soulevée aujourd'hui à l'occasion de l'établissement d'une ligne de douanes entre la Turquie proprement dite et la Roumélie orientale, n'est pas nouvelle dans nos relations avec le Levant.
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La politique du vizir Ibrahim pouvait écarter pour un temps le péril suspendu sur son pays; elle était impuissante à le conjurer définitivement ; c'était un expédient plutôt qu'un système. L'alliance de 1726 s'était formée dans un but agressif; file contenait en germe une double déclaration de guerre à !a Turquie et, tôt ou tard, devait porter ses fruits. Dès à présent, si la date de la riij)liire demeurait incertaine, il était facile de prévoir l'événement qui lui sen irait de prétexte. La vacance du trône électif de Pologne ouvrait périodiquement pour les Etats voisins une ère de troubles et d'ardentes rivalités. Après la mort d'Auguste I", client de l'Autriche et de la Russie, les Polonais tenteraient un suprême effort pour se soustraire à la tutelle des deux cours impériales; ils s'adresseraient au sultan, dans lequel la politique française leur avait montré un protecteur naturel, et lui confieraient le soin de les défendre. Sous peine de se réduire à un humiliant aveu d'impuissance, la Turquie serait forcée de répondre à cet appel et d'affronter la lutte. Dans cette extrémité, elle se retournerait vers nous, après nous avoir momentanément délaissés, et réclamerait notre appui. Quel serait alors le rôle, quelles seraient les déterminations de la France? Assisterait-elle impassible à la ruine de ses plus vieux alliés? Chercherait-elle à réserver son intérêt, en s'assurant une part de leurs dépouilles? Au contraire, rendrait-elle aux Turcs le service qu'elle en avait reçu deux siècles auparavant, alors que le secours de Soliman l'avait dégagée de l'étreinte de ses ennemis? Saurait-elle enfin, sans recourir aux armes, par les seules ressources de sa politique, pacifier l'Orient et réfréner des ambitions impatientes? Embarrassantes et complexes, ces questions se poseraient à bref délai, et l'ambassadeur appelé à représenter la France en
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Orient aprôs le traité de 172() se trouverait uécessairemenl mêlé à une crise décisive pour l'avenir de notre influence. Cet envoyé eut l'habileté et le bonheur de donner au problème une solution conforme aux intérêts comme à la gloire de son maître, et cette victoire diplomatique devait faire de la mission du marquis de Villeneuve, suivant Texpression d'un Allemand, '< la plus brillante que signale l'histoire dans les u rapports de la France avec le divan de Constantinoplc ' " .
> Haaiaikk, t. m. I, LXVIII, p. 490.