‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 23 sur 61 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES DÉBUTS d'uN AMBASSADEUR.

Comment le chancelier d'A<juesseau fit nommer le marquis de Villeneuve à l'ambassade de Constanlinople. — Caractère et passé de M. de Villeneuve. — Appareil imposant dont s'accompagne l'envoi d'un ambassadeur en Orient. — Education spéciale qu'il reçoit. — Le Mémoire pour servir d'instruction. — Le premier objet de la mission de Villeneuve doit être de veiller à la défense ou au rétablissement de nos privilèges religieux et commerciaux. — Cargaison de cadeaux. — Voyage du Léopard et de V Alcyon. — Lettre d'un officier de marine sur les plaisirs de l'Argentière. — Arrivée à Conslantiuople. — Le sultan dans sou kiosque. — Premières audiences : les roses et les épines. — Etat de Constanlinople et de la cour ottomane; constructions, fêtes, promenades. — La passion des fleurs. — - Fête des tulipes. — Premières difficultés. — Politique de la France sur la côte septentrionale de l'Afrique. — Expédition contre les Carbaresques; soumission de Tunis, bombardement de Tripoli. — Villeneuve prévient une intervention ottomane. — Les cnvoyésdubey à Paris; leurs occupations d ins celte capitale. — Traité signé par le chevalier de Goyon; déloyauté du bey, sa soumission définitive. — Emprisonnement d'un consul et suppression des consulats de l'Archipel. — Moyens dont se sert V^illeneuve pour obtenir satisfaction. — Les femmes franques au harem. — Intervention d'une sultane. — Légende répandue parmi les Turcs sur l'enlèvement d'une princesse française et son mariage avec le Grand Seigneur. — La Validé et l'escadre française en 1670. — La sultane obtient l'élargissement du consul. — Les trois agrafes de diamants. — Premiers résultats de la mission de Villeneuve.

Eu 1728, le cardinal de Fleury, ministre tout-puissanl d'un roi qui prolongeait volontairement sa minorité, cherchait un titulaire pour l'ambassade de Constantinople. La vacance de ce poste envié avait mis en éveil de nombreuses convoitises, et déjà les intrigues prenaient leur cours. Le consul de France à Smyrnc, appelé à faire l'intérim de l'ambassade depuis la

()8 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

mort du vicomte d'Antlrezol , aspirait à la succession de ce diplomate; le ministre de la marine écrivait secrètement au médecin du sultan pour savoir si Sa Hautesse approuverait un tel choix. A la cour et parmi les personnages consultés, les avis se partageaient, chacun ayant à pousser un parent ou un protégé. Ce fut le chancelier d'Aguesseau qui fît cesser les hésitations du cardinal, en lui présentant un homme que son passé ne paraissait point disposer particulièrement au rôle d'amhassadeur, mais dont les qualités l'avaient frappé. Le marquis Louis-Sauveur de Villeneuve exerçait dans la sénéchaussée de Marseille, sa ville natale, les fonctions de lieutenant général civil, charge à la fois judiciaire et administrative, faisant de celui qui eu était investi le représentant le plus élevé de l'autorité royale dans Tétendue de son ressort. Villeneuve avait été mandé récemment à Paris pour une affaire portée devant le tribunal qu'il dirigeait et s'était trouvé en relation avec le chancelier. On a dit que dans toute carrière se présente un instant critique et décisif, une heure qu'il faut saisir, où la fortune se montre complaisante et ne demande qu'à se laisser fixer. Pour le marquis, son voyage à Paris marqua cette conjoncture favorable. Il sut en profiter, se mit eu lumière, s'attira de hautes protections et, parti lieutenant civil, revint ambassadeur. Il avait été proposé par le chancelier, désigné par le cardinal, agréé par le Roi. Au lieu de confier la direction de nos intérêts en Orient à un homme de cour, le premier ministre avait pris le parti de la remettre simplement à un fonctionnaire éprouvé par de longs services et d'un mérite reconnu ' . La société politique du dix-huitième siècle a été trop souvent

' Saint-Priest. p. 260.

LES DÉBETS D • U \ AMBASSADE l 11 . 69

jugée et condamnée d'après ses membres irrégtiliers. A celle époque déjà proche des grands bouleversemenls, on vit paraître à la cour, dans les ambassades, aux armées, dans les conseils de la couronne, bon nombre de personnages d'une ambition inquièlo qui cherchèrent à se distinguer en s'écartant du rang et protendirent arriver en dépit de la règle. Ministres brillants et légers, hommes d'Klat persuadés que l'intrigue mène à tout et que la politique n'est qu'une aventure, auteurs de systèmes infaillibles, agents s'employant de préférence à manier les ressorts d'une diplomatie mystérieuse, tous ont leur place marquée dans cette galerie; ils ont piqué l'altenlion de la postérité, attiré sa curiosité à défaut de sa considération, et lui ont paru l'expression d'un temps dont ils ne présentent que l'une des singularités. La France eut pourtaut au siècle passé sa phalange de serviteurs loyaux et consciencieux, rompus par une lougue expérience à la pratique des affaires, les abordant avec sérieux, les suivant avec une prudente habileté, instruits enfin à continuer toutes les traditions du grand règne. Villen(Mive fut au nombre de ces agents réguliers de l'ancienne monarchie. Jusqu'à son aml)assade, sa vie avait été laborieuse et unie, sa carrière honorable et sans éclat. Appelé soudain à un rôle considérable, il le remplit avec succès et, jeté au milieu de graves événements, sut les dominer par une application soutenue, qu'il joignait à beaucoup de pénétration et à une grande fermeté de principes.

Ses qualités n'étaient j)oint toutes d'un ordre aussi sévère. « Il a beaucoup d'esprit ' , écrit de lui à deux reprises le duc de Luynes '. On s'accordait à lui reconnaitre un tour original

' Mémoires sur la cour de Louis XV, publiés par MM. Dussikux cl Sod- LIK, t. VI, p. 14'*.

et piquant dans l'expression de sa pensée, « de la gaieté sans étourdcrie ' « , une manière de conter à lui, où la malice se mêlait à la bonhomie et se relevait d'une pointe d'accent provençal. Il gardait aussi de sa terre natale une heureuse vivacité à concevoir et à agir, mais cette ardeur se conciliait chez lui avec un goût inné pour les solutions modérées et justes, et se mettait au service d'une rectitude de jugement qui parait avoir été le trait principal de son caractère. En somme, c'était un Méridional sage. D'autre part, la dignité de sa vie et la sûreté de son commerce lui attirèrent jusqu'aux sympathies de ses adversaires; il ne pensait point que l'art de négocier fût celui de mentir savamment, se montrait en public tel qu'il se laissait voir dans son intérieur, et sa politique fut toujours celle d'un galant homme. Il était de bonne noblesse de robe, quoique aucun lieu ne rattachât sa famille aux antiques maisons qui portent le même nom et dont les rameaux se sont multipliés sur le sol de la Provence. Son père, ancien conseiller au parlement d'j\ix, avait exercé lui-même les fonctions de lieutenant général civil à Marseille ; parmi les quatre frères du marquis, l'un s'était donné à l'Eglise et devint évêque, les trois autres servaient dans l'armée ou la marine, et deux furent tués à l'ennemi; la part de Dieu faite, la famille de Villeneuve était toute au Roi. Xé en 1G75, Louis-Sauveur était en charge depuis 1708; il avait épousé en 1717 Anne de Bausset, d'une noble famille de Marseille -. Il

1 Laugier, Histoire des négociations pour la 2}(ii-v de Belgrade, Paris, 1768, t. I^', p. 9.

« Mous devons ces détails à l'olligeance de M. Blaxcart , arcliivisle du déparfemcnt des Bouches-du-Rhôiie. Voy. aussi, sur la famille du marquis, VHistoire héroïque et universelle de la noblesse de Provence, par Àrtkfeuil, t. II, p. 523.

Page 1