LES DEBUTS DTX AMBASSADEUR
vivait dans celle \ille avec ce (jiie la province complaît de plus distingué par la naissance, le rang et l'esprit; son intime ami était M. de Caumont, magistrat lettré, auquel nous devons plusieurs volumes d'intéressante correspondance. De manières alfablcs et aisées, Villeneuve possédait cette politesse noble, cette grâce dans la dignité dont notre ancienne société française avait conservé le privilège et le secret'. Il savait représenter et devait donner une idée avantageuse de sa nation dans un pays où aucune supériorité ne saurait se faire accepter, si elle ne se révèle aux yeux.
L'envoi d'un ambassadeur à Constanlinople s'acconipagnail alors d'un appareil militaire destiné à montrer la France dans les mers du Levant sous un aspect à la fois redoutable et magnifique. Plusieurs vaisseaux de ligne s'armaient à Toulon ; ils devaient conduire le nouvel envoyé à sou poste et terminer leur voyage par une visite aux liclielles. L'aspect de ces citadelles flottantes, bérissées d'artillerie, cbargées d'ornements, promenant sur les rades leur mouvante arcbitecture, semblait fait pour répandre dans tous les lieux où elles passaient une admiration mélangée d'effroi. A leur bord s'embarquait un détacliement des gardes de la marine, puis une troupe de gentiisbommes cbarmés de voir du pays, qui s'offraient pour composer à l'ambassadeur une escorte d'bouncur et ajouter à l'éclat de ses premières audiences. Ou les «boisissait de bonne mine, ayant du bien, capables de montrer autour du représeulant de la France des babils cbamarrés de dorures et de broderies. C'est ainsi que Villeneuve se trouva emmener, sans compter sa femme, ses enfants et deux de ses frères, une suite de cent personnes de condition, tant officiers -de marine (jue compagnons volontaires. Lu usage reconinian-
12 LA AIISSIO.X DU M A R Q L I S DE VI LLE \ E L l E .
dablc voulait que (i;ins toute expédition de ce genre la science ou los lettres eussent leur représentant, et qu'un ou deux savants personnages fussent adjoints à l'ambassade, avec mission d'euricliir le cabinet du Roi de marbres antiques ou de camées précieux, à tout le moins de rapporter un mémoire sur quelque poini d'histoire ou d'archéologie. Pour observer les traditions en tout point, les abbés Seviu et Fourmont, membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, furent admis à faire partie du voyage. Ils devaien!, avec l'appui de l'ambassadeur, tenter de s'introduire dans la bibliothèque du sultan, vérifier l'exactitude des traditions qui y signalaient la présence de manuscrits antiques trouvés par Mahomet II dans les dépouilles de Byzance, reconnaître et décrire ces mystérieux trésors.
Tandis que la suite du marquis le précédait à Toulon et prenait place à bord du Léopard et de \ Alcyon, Villeneuve complétait à la cour son apprentissage diplomatique. C'était un usage établi, lorsqu'un sujet avait été jugé digne d'une ambassade, qu'il ne rejoignît pas immédiatement son poste. Il lui fallait se livrer à une étude préalable et se donner l'éducation particulière que comportaient ses fonctions. Les archives du dépôt des affaires étrangères s'ouïraient devant lui; il était invité à consulter la correspondance de ses devanciers et surtout celle de son prédécesseur immédiat. Il devait aussi se mettre en rapport avec les personnes qui avaient voyagé dans le lieu de sa mission ou y avaient été envoyées pour le service du Roi. Enfin on lui remettait un long écrit intitulé : Mémoire pour servir d'instruction. Ce travail, soumis à la révision du secrétaire d'Etat, était l'œuvre des premiers commis des affaires étrangères, c'est-à-dire d'hommes profondément