‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 25 sur 61 · LES DÉBUTS D'L\ AMBASSADEUR · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS D'L\ AMBASSADEUR

versés dans la pralicjiie des négociations et la connaissance des différentes cours. Il débutait d'ordinaire par un expose historique qui servait à fixer et à maintenir la tradition; il indiquait ensuite l'état actuel de nos relations avec le pays auquel il s'appliquait, les inléréis que la France possédait dans cette partie de l'Europe et les principes sur lesquels devait s'y régler s(ui action. D'ailleurs, la pièce officielle avait moins encore pour hul d'indiquer les matières à trailer dans une cour que la manière d'y négocier. Elle fournissait à l'ambassadeur une sorte de manuel de conduite, rédigé d'après tous les renseignements qui avaient pu être recueillis sur les membres du gouvernement auprès duquel on l'accrédilait.

Le mémoire remis à Villeneuve porte la signature du garde des sceaux Chauvelin, qui joignait à cette fonction celle de secrétaire d'Etat des atfaires étrangères. Le ministre signale tout d'abord l'importance du poste de Constanlinople et les services qu'un ambassadeur bien inspiré est à même d'y rendre, sous le triple point de vue de la religion, du commerce B et des rapports que peuvent avoir aux intérêts généraux « de l'Europe et particulièrement à ceux du royaume les mou- « vements ou l'inaction d'une puissance aussi considérable « que celle des Turcs )i . Abordant en premier lieu la question politique, linslruction relrace les dernières vicissiludes de l'empire oltouuin; elle constate que les désastres subis par cet Etat le condamnent présentement à l'immobilité. Cette attitude est d'ailleurs la seule qui réponde aux dispositions d'Ahmed III et de son principal ministre, dont les inclinations et les faiblesses sont longuement exposées. Dans ces conditions, le gouvernement du Roi ne paraît fonder que peu

d'espoir sur le concours immédiat des Turcs, alors même que l'état des affaires générales et particulièrement une reprise d'hostilités contre l'Autriclic réclameraient une telle diversion. Le mémoire fait allusion, il est vrai, à certaines instructions données verbalement à l'ambassadeur et qui peut-être iui recommandaient, dans des cas prévus, quelques insinuations auprès de la Porte; néanmoins, la conclusion qui se dégage des considérations développées par écrit est que les circonstances ne se prêtent guère, pour le moment, à une politique active de la France en Orient. Villeneuve se bornera donc à établir solidement son crédit personnel auprès des Turcs et par ce moyen ménagera l'avenir. En effet, la situation peut changer. A Constantinople, les révolutions sont fréquentes et les pouvoirs instables. Le trône du Grand Seigneur est plus fragile qu'aucun autre, et " la place de vizir, si élevée, est " environnée de tous côtés de précipices » . A un sultan et à un vizir craintifs peut succéder un gouvernement plus entreprenant, plus disposé à se rapprocher de nous, plus accessible à de virils conseils. En cas de changement, soit dans la personne du souverain, soit dans celle du ministre, le premier soin de Villeneuve devra être " d'envoyer une définition " bien juste du caractère, des sentiments et des talents de « celui qui sera devenu maître, afin que Sa Majesté soit en « état de juger si elle doit modifier ou confirmer ses instruc- « fions » .

Réduit en politique à un rôle expectant, Villeneuve devra réserver toute sa sollicitude pour les questions intéressant la religion et le commerce. Cette double matière avait été jugée d'une si liante importance qu'un mémoire spécial, annexé à l'instruction, lui consacra d'amples développe-

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moDts '. Il était enjoint à Villeneuve de poursuivre la rêvocaliou des mesures ordonnées contre les missionnaires ; toutefois le ministère français reconnaissait les inconvénients d'une politique offensive à l'égard des cultes dissidents et proposait pour but à l'ambassadeur la conclusion d'une trêve religieuse en Orient, par les soins et sous les auspices de la France. En ce (jui concernail le commerce, tous les progrès réalisés depuis un demi-siècle claieut soigneusement détaillés; ce tableau faisait mieux ressortir la nécessité de mettre fin aux abus signalés, de réprimer les infractions commises à nos droits et d'assurer la conservation d'un commerce devenu, parmi tous ceux auxquels se livraient les sujets du Roi, « le plus grand et le plus utile à la France » . Enfin Villeneuve devait, par tous les moyens eu son pouvoir, défendre notre situation en Orient, faire en sorte que notre prééminence y demeurât fout Ji la fois effecliv e et sensible, " maintenir notamment les prérogatives de sa dignité et i< empêcher qu'elle ne soit avilie par les entreprises des Turcs - » . Quelque utiles que fussent ces indications, elles n'auraient pas suffi à notre ambassadeur, si l'on eût négligé de lui fournir les moyens matériels de rendre ses conseils persuasifs et ses arguments sans réplique. En Orient, les présents étaient le prélude et le couronnement indispensable d'une négociation; il fallait en distribuer à tout le monde, depuis Sa Hautesse jus(|u'au plus humble serviteur du sérail. Cependant le cardinal de Fleury n'aimait guère la dépense. Lorsqu'il était astreint à se départir de ses habitudes de parcimonie, il préfé-

' Ce mémoire figure à la Bibliotlièqiie nationale, avec la corrcsj)on(laace de Villeneuve.

* Mémoire pour servir d'instruclion au marquis de Villeneuve, tl aoùl 1728. .archives des affaires étrangères : Turquie.

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rait les dons eu nature aux libéralités pécuniaires. Aussi, tandis que Villeneuve avait reçu Tordre d'éviter les gratifications en argent, le Léopard et Y Alcyon emportaient une cargaison de cadeaux. C'étaient d'abord des meubles précieux, les uns incrustés d'écaillé, les autres en bois d'amarante ou de violette ornés de bronzes d'une ciselure délicate; c'étaient des lustres et des pendules de prix, des armes à monture d'argent, une collection de porcelaines de la Chine et du Japon « d'une épaisseur non ordinaire " , dit l'inventaire dressé au départ. Ces belles pièces étaient réservées au sultan, au grand vizir, au mufti, et devaient les charmer par leur nouveauté. Les officiers d'un rang inférieur se contenteraient de présents plus communs, montres, tabatières « des plus à la mode >■ , boussoles, lunettes d'approche, objets de bijouterie et de coutellerie. Enfin la couravait voulu que ses largesses eussent une double utilité et qu'elles servissent, toiil en nous attirant les complaisances de la Porte, à répandre de plus eu plus en Orient le goût de nos produits; aussi avait-elle remis à Villeneuve un assortiment complet d'étoffes fabriquées dans nos manufactures, depuis les draps d'or ou d'argent jusqu'à ceux de qualité ordinaire, en passant par les velours, les satins et les tapis.

Villeneuve rejoignit enfin ses compn; nous, et, le 14 décembre 1728, les vaisseaux mirent à la voile. Souvent, avant de se rendre à Constantinople, nos ambassadeurs avaient ordre de se montrer dans quelque pays où il importait de relever le prestige de la France. Le prédécesseur de Villeneuve avait passé par Tunis et reçu au lîardo un pompeux accueil. Par exception, afin de pourvoir le plus promptement possible à la vacance de l'ambassade, il avait été décidé que Ville-

LES DÉBUTS D'UN A M B A S S A DE U H . -n

ueiive s'acheminerait directement à sou but. La traversée tut

heureuse jusque dans l'Archipel, où une tempête accueillit

les vaisseaux et les tint enfermés pour quelque temps dans la

rade de l'Argentière, petite île située à l'entrée des Cyclades.

Aussilùl que la présence de l'ambassadeur y eut été signalée,

les évèques grecs des iles vinrent le visiter avec leur clergé ; les

pachas lui envoyèrent des compliments et des rafraîchissements.

En même temps, les habitants de Milo le prenaient pour arbitre

de leurs différends. De moins graves occupations vinrent aussi

distraire nos Français pendant leur séjour forcé à l'Argen-

tière ; une lettre écrite à Chauvelin par un officier de marine,

M.d'Orves.nous les faitconnaître et nous donne une idéeavan-

tageuse de la belle humeur qui régnait autour du marquis.

«Je compte, dit M. d'Orves, que M. l'ambassadeur vous

« informera de son arrivée dans les premières terres de son

^< district, et je ne veux pas manquer aussi à m'acquiller de ma

« charge, en ayant l'honneur de vous instruire de particularités

^ que la gravité de son ministère ne lui aura peut-être pas

< permis de mettre dans la dépêche. Xous mouillâmes hier à

« l'Argentière, petite île qu'un peu denier séparedu Mile (.\lilo)

■* et qui n'a pas mérité que le nom que les anciens lui donnaienl

«ait passé jusqu'à nous. Cette île, ou ce rocher, pour mieux

' dire, apourlant un bourg entouré de murailles qui le mettent

« à l'abri des voleries des pirates et que madame l'ambassa-

" drice fut curieuse de voir. Ou lui amena sur le bord de la

« mer les équipages des plus notables habitants du pays, et

' ces équipages, Monseigneur, pour vous rapporter les choses

' exactement, sont des bourriques sur lesquelles Son Excel-

' lence et ses femmes montèrent. Nous grimpâmes à sa suite

'jusqu'au bourg. La porte par laquelle nous entrâmes ni les

'H LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

i-;iiilros lieux que nous visitâmes ne nous fournirent pas le " plus j)elit reste trarcliilecturc ni rien qui méritât notre atten- « tien, ciiosc fâcheuse pour un voyageur qui ne veut pas mentir, " et plus triste encore pour deux illustres antiquaires que " nous avons sur notre vaisseau; ce sont MM. les abbés Sevin « et Fourmont. A défaut de ces antiques monuments, nous " trouvâmes dans les rues plusieurs preuves modernes de la « beauté des femmes de l'ancienne Grèce; c'est du moins ce « que M. l'abbé Sevin, qui doit s'y connaître, assura, et je vous « avouerai, Monseigneur, en franc ignorant, que ce savant ^< abbé n'aurait pas été plus charmé de la découverte de quel- « que médaille de la fameuse Hélène que je ne fus touché de " voir ces belles têtes vivantes, qui ont naturellement toutes •' ces belles couleurs que nos dames tâchent de se donner, et u qui vous regardent avec de beaux et grands yeux noirs que « que nous ne savons pas faire en France. On assembla dans la « maison où madame l'ambassadrice fut descendue quatre ou « cinq filles qui portent de ces belles têtes, qui dansèrent à la «façon du pays des danses que la nature seule leur a apprises « et qui se ressentent assez de ce que cette bonne maîtresse i: dicte à ceux qui n'écoutent qu'elle. Tout cela ne se voit pas « indifféremment, et ce ne fut pas sans peine que M. l'ambas- 11 sadeur soutint la gravité de son caractère. — Ces peuples, " Monseigneur, sont très-misérables dans un sens et peut-être «très-heureux dans nn autre; à peine ont-ils de quoi se " nourrir et se vêtir très-pauvremeni, mais pourvu qu'il leur « reste de quoi payer leur capitation qu'ils appellent < karach ' » ,

1 II s'agit (lu haradji ou taxe personnelle à laquelle étaient soumis tous les chrétiens.

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« ils ne s'iuquiètcnl millcmoiit cloloiirélat. Accouliinu's à lour « niisèrc, ils j);iss(MiI pros(|iic (oui leur temps dans une molle « oisivcfé. Peu de fcsiins, à la vérité, mais eu revanche beau- (. coup de danses et d'amour, voilà en abrégé un portrait ' fidèle de tout ce que nous avons vu à l'Arf^entière '. »

Le Léopard oi V Alcyon firent leur entrée dans le Bosphore le 12 novembre. L'arrivée d'un ambassadeur de France à Constantinople était un événement pour la ville. Le sultan se plaisait d'ordinaire à y assister. Dès que les vaisseaux avaient doublé la pointe du Sérail, quand déj<à Constantinople se déployait sur son amphithéâtre de collines, quand plus loin Galata, Péra , Scutari apparaissaient pour composer à la ville impériale un cortège de cités, lesFrançaisdistinguaientà l'entrée du port, sous un pavillon soutenu par des colonnes de marbre, le monarque mahométan environné de toute sa cour. Il était sur un sofa, grave et majestueux; autour de lui ses icoglaus, ses bostandjiSj ses janissaires, par leur immobilité absolue, semblaient former une garde de statues; derrière eux, la foule des dignitaires offrait une confusion de couleurs voyantes, de robes traînantes et de turbans énormes, un scintillement d'armes et de pierreries. C'était comme une image vivante et résumée de la civilisation de l'Orient qui surgissait au seuil de Stamboul; placé dans sou observatoire, le sultan complétait par sa présence l'incomparable spectacle qu'offrait la ville avec l'animation de son port, l'aspect pittoresque de ses habitants, l'amoncellement de ses édifices, la splendeur de ses mosquées couronnant les hauteurs de coupoles et de minarets. Aujourd'hui, si le cadre est demeuré, le tableau a pâli; il conservait

' Lettre du 30 octobre 1728. Affaires étrangères, Turquie.

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alors l'éclataute vivacité de ses couleurs. Cependant l'apparition ne durait qu'un instant; les vaisseaux saluaient de leur artillerie, puis, continuant leur route, dépassaient le Sérail et la ville musulmane; ils s'approchaient de la rive opposée du port et jetaient l'ancre devant l'arseual de Top-hané. [En débarquant, l'ambassadeur reconnaissait sur le rivage les robes brunes ou noires des missionnaires jésuites et franciscains, venus à sa rencontre avec la nation en chantant le Te Deunij et, dans cette pieuse compaipiio, il montait à Péra, où il se retrouvait presque en France '.

Les premières visites de Villeueuie au sultan et à ses ministres lui fournirent l'occasion de déployer le faste convenable à sa qualité, mais aussi le mirent aux prises avec les exigences puériles ou humiliantes de l'étiquette musulmane; c'étaient, au dire de l'ambassadeur, les « épines 'i , auprès des « roses " ^ . Il se rendait au Sérail avec le cérémonial accoutumé, à cheval, précédé des hautbois des gardes de la marine, environné de toute sa maison et de la noblesse qui l'avait accompagné, lorsque le chef des tchaouchs ou huissiers de la Porte, au lieu de le précéder, voulut le faire marcher à ses côtés et s'arroger la première place. Villeneuve repoussa cette prétention comme elle le méritait; aussitôt le Turc, jetant son haut turban de cérémonie, piqua des deux et disparut. L'ambassadeur n'en

• Voy. iiolaminent la Relation du chevalier de Camilhj, publiée par M. le comte L. d'Osseville, p. 6 et 7, et la relation inanustrite conservée à la Bibliotlièque nationale, n° 7199 du fonds français. — Cf. La Mutkave, p. 205 et suiv.

- Villeneuve à Chauvclin, 26 décembre 1728. Nous rappelons que tous les extraits cités de la correspondance échangée entre l'ambassadeur et les divers secrétaires d'iîtat sont tirés des volumes manuscrits conservés en double dans nos arcliives diplomatiques et à la IJibliothèque nationale, sous les numéros indiqués plus liant.

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\it pas moins s'ouvrir dcvanl lui los différentes cours du Sérail cl lut admis dans les appartements impériaux, où le Commandeur des croyants lui apparut pour quelques instants, entouré do quatre de ses fils. En recevant la lettre de créance, le souverain dit seulement : " Cela est bien >: , et l'audience prit fin. Il était lormellemcnt interdit aux ambassadeurs de parler d'alfaires à Sa Hautesse; c'était au grand vizir qu'ils devaient présenter leurs requêtes ou leurs plaintes, c'était auprès de ce miuistre qu'il leur importait de se ménager bon accueil.

Lorsque Villeneuvo fut admis pour la première fois à l'audience du vizir Ibrahim, il put admirer ses traits réguliers et fins, son profil pur, la politesse grave et la dignité douce de ses manières. Lu goût immodéré pour le luxe et la parure éclatait dans sa personne; ses mains étaient chargées de bagues comme celles d'une femme; ses vêtements semblaient, suivant l'expression d'un auteur oriental, " une merde perles et de « brillants ' » . Il invita l'ambassadeur à prendre place auprès de lui sur le sofa, puis, lorsque le mailre des saluls eut prononcé la prière d'usage, à laquelle les tchaouchs répondirent par de bruyantes acclamations, ou fit sortir tout le monde, à l'exception du premier secrétaire de V illencuve et du drogman de la Porte; les Français de lu suite du marquis furent poussés dehors comme les autres, et ceux qui s'obstinaient à rester virent leur curiosité punie par d'assez rudes bourrades. « En '(homme qui n'aime point les jeux de mains, écrit l'abbé Sevin, « je m'étais retiré au centre du bataillon'. ■

L'entretien entre le vizir et l'ambassadeur dura cinq quarts

' Cite par Haaimkr, p. 424.

- Lettres sur CoustantinopU', Paris, an X, p. 4.

d'heure, mais se passa presque entièrement en compliments, le premier n'épargnant ni les paroles gracieuses ni les prévenances. " Lui ayant été porté une pipe, écrit Villeneuve à « Ciuiuvelin dans sa relation de l'audience, il me demanda si « j'étais dans l'usage de fumer, et comme je lui répondis que « je ne fumais pas ordinairement, mais que je fumais quand «il le fallait, il me fit donner dans le même temps la seconde «pipe qu'onlui avait préparée, qui avaitvingt pieds de longueur, « et je fumai avec lui environ un quart d'heure. " Le marquis ajoutait ensuite, faisant allusion à un badinage du cardinal de Fleury : « J'ose me promettre de vos bontés que vous « voudrez bien ne pas faire mention de ce dernier article à <i Sou Eminence. Dans les dispositions où il me soupçonnait, *< lors de mon départ de Paris, de vouloir devenir musulman, " il pourrait croire que la métamorphose est à demi faite '. i L'honneur de fumer avec le grand vizir passait aux yeux des Turcs pour une distinction singulière. Ibrahim ne démentit point cette apparente bienveillance, lorsque la visite prit fin par la distribution des présents d'usage. Il fit apporter un grand nombre de cafetans de toutes couleurs et ordonna qu'on les remît aux Français. Il fallut que ceux-ci s'en affublassent surle-champ; ils durent même remonter à cheval et reprendre le chemin de l'ambassade sans quitter ce déguisement, car on les avait prévenus que le Grand Seigneur, placé à l'une des fenêtres d'un palais voisin, les suivrait probablement des yeux et tiendrait à juger sur leurs personnes de l'effet de ses présents ^.

' Villeneuve à Chauvelin, 26 décembre 1728.

5 Villeneuve rendit aussi visite au Clicik-ul-Islam ou grand prêtre, que l'on appelait alors le « mufli " . — « Il me fit plusieurs queslious sur ma « famille, écrit l'ambassadeur, et comme je lui dis que j'avais amené ma

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Si Villeneuve se fût contenté de ces faveurs et n'eùl recheiclié pour son pays aucun avantage positif, sa tâche durant les premiers mois de son séjour eût été à la fois facile el plaisante. Il n'avait qu'à accueillir les politesses des ministres turcs, à y répondre, à ne point les eniretenir d'affaires, et à jouir du spectacle sans cesse renouvelé que lui offrait Coustanlinople. La cour ollomaue brillait alors (l'un éclat particulier. Ahmed, dégoûté du poids des affaires , enclin à cette tristesse ennuyée qui sert hop souvent d'inévitable compagne à la toute-puissance, cherchait un refuge contre lui-même dans les plaisirs; il les voulait ingénieux, variés, réglés avec art; sensible avant tout à ce qui récrée les yeux, rien ne le charmait autant qu'une fête bien ordonnée dans un beau palais. Toutefois, par un mélange singulier, ce sultan voluptueux était en même temps thésauriseur; il aimait la vue et la possession de l'or. Avec beaucoup d'habileté, son vizir Ibrahim savait flatter en lui ces deux penchants opposés et empêcher qu'ils ne se contrariassent mutuellement. Pressurant les peuples et diminuant les dépenses d'utilité générale, il se réservait par ce moyen l'usage desommes immenses (ju'il employait, partie à grossir l'épargne impériale, partie à satisfaire les luxueuses fantaisies d'Ahmed. Il se rendait ainsi nécessaire et s'était assuré la réalité du pouvoir, en se faisant le dispensateur entendu des plaisirs de son maitre.

a fcniinp, il me demanda si jo n'en avais (ju'uiie. Je lui répondis que notre I roli;(ion ne nous pcrmctlail pas d'en avoir un plus grand noiniire; « après quoi, il me demanda combien j'avais d'cnfanls, et lui ayant r(''pli([ué a que j'avais beaucoup de filles, mais que je n'avais qu'un fils, il me dit que je • n'en avais pas assez et qu'il souhaitait que j'en eusse encore un dans et! « pays-ci, qui porlàt le nom de Conslantinopolitain. » Ce vœu fut exaucé; Villeneuve eut pendant sa mission uu second iï.s qui fut appelé Constantin et auquel le mufli se trouva de la sortj servir de parrain.

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Connaissant le goût d'Ahmed pour les constructions, il avait fait d'abord réparer ou orner les principaux monuments de la capitale. S'il n'éleva aucune de ces mosquées aux dômes imposants, aux minarets multiples, qui perpétuent le souvenir des grands sultans du passé, .llahomet, Sélim, Soliman, il peupla Constantinople d'édifices gracieux. Le premier objet qui frappa désormais les regards du sultan, aux portes mêmes de son palais, fut la charmante fontaine à laquelle il donna sou nom et que nous admirons encore près de l'entrée du Sérail, chefd'œuvre de frêle architecture, dont les angles s'arrondissent en tourelles et dont les murs s'incrustent d'une fine dentelle de marbre '. D'autres places, d'autres quartiers reçureut une semblable décoration. Eu même temps, le grand vizir multipliait aux environs de la ville les lieux de plaisance et les palais d'été. Comme le sultan aimait à se reposer auprès du ruisseau des Eaux-Douces d'Europe, où il admirait la beauté d'un site encore agreste, par ordre du vizir, des sièges de marbre s'élèvent h cet endroit, d'élégants pavillons surgissent de terre, et l'eau disciplinée s'écoule dans des bassins et des canaux. Les Eaux-Douces d'Asie subissent la même transformation. Le nombre des résidences impériales s'accroit sans cesse; toutes portent des noms gracieux ou significatifs. Le sérail des Miroirs montre les glaces qui répèlent et semblent prolonger lesappartements; le sérail des Porcelaines baigne dans

• Le sultan ccmposa lui-même l'inscription qui l)rillo en caractères d'or sur l'une des faces du monimient. a Celle font.iine, dit l'inscription au pascsanl, te parle de son àjje dans ces vers du siillaii Aimied. Ouvre la clef de c cette source pure et tranquille, en invoquant le nom de Dieu, bois de Il cette eau intarissable et limpide, et prie pour te sultan Ahmed. » Les jolies fontaines de Galata, de Top-hané , de Scutari datent de la même époque.

LES Di:niTS D'L\ AMBASSADELU. 85

les eaux du délioil ses murs rovèlus de faïences multicolores. Dos arcliitecles venus de tous les pays, les uns appelés d'Occident, les autres attirés de l'Asie, associent dans ces édifices les styles les plus divers et prennent leurs modèles tantôt à Versailles, tantôt à Ispalian. Peu à peu le Bosphore se borde de constructions légères et disparates, bâties à la lia te, cherchant l'effet, et faisant songer, comme celles qui leur ont succédé de nos jours, à un décor improvisé.

Pour animer les lieux qu'il venait d'embellir, Ibrahim ordonnait sans relâche de nouvelles fêtes. Il augmenta le nombre de celles que consacrait la loi musulmane; il voulut qu'elles fussentcélébrées avec une solennité inusitéeet qu'elles ne finissent plus avec le jour; il récompensa magniliquement ceux qui inventaient de nouveaux procédés d'illumination. Pendant la nuitdesdeux IJaïram, notre ambassadeur voyait, du haut des terrasses de Péra, la ville, les jardins, les eaux même étiuceler de feux, les coupoles des mosquées s'environner de multiplescouronnesde lumière, et entre leurs minarets, grâce à d'invisibles appareils, les versets du Coran s'inscrire sur le ciel en traitsde flamme. A certains jours, il voyait toutes les maisons de la ville s'orner de feuillages et de tentures ; c'était à l'occasion de quelque événement heureux dans la famille impériale, lorsqu'il s'agissait de célébrer la naissance ou le mariage de l'un des trente-neuf enfants du Padischah. Le grand vizir ordonnait alors d'universelles réjouissances, il faisait recruter dans les provinces et envoyer à la fois dans la capitale jusqu'à deux mille musiciens, quinze cents cuisiniers, autant de mimes et de bateleurs '. Parfois aussi tous les habitants étaient

' Hammem, p. 388.

86 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

conviés à de grandioses représentations, simulacres de batailles navales, combats de lions, joutes entre cavaliers arabes et tartares; pour y assister, la foule de Constantiuople se réunissait sous des tentes ou s'entassait sur des gradins qui transformaient en amphithéâtre les flancs creusés d'une colline, et par la bigarrure de ses costumes devenait elle-même une partie du spectacle.

Dans l'intervalle de ces réjouissances, la vie du sultan se passait en promenades, eu visites aux points de vue préférés, en réunions intimes qui se tenaient souveut dans les palais appartenant au grand vizir ou aux principaux ministres. Chacun de ces derniers s'était fait une demeure digne de recevoir le maître avec sa maison et sou harem; chacun le traitait successivement et le retenait de longues heures durant. La journée s'écoulait alors en divertissements de toute sorte. Rien n'y rappelait pourtant les grossières orgies auxquelles les cours du Xord se livraient à la même époque. La loi religieuse des Orientaux et leur goût naturel les en préservaient, en maintenant à leurs plaisirs un air de gravité ou de poésie. C'étaient des stations sous de beaux ombrages, des festins entremêlés de prières, des distributions de présents, parfois aussi de subtils passe-temps qui semblaient évoquer l'ancienne Byzance aux lieux où elle avait vécu. On lisait des vers harmonieux sur un sujet menu ou puéril ; le culte de la forme était alors poussé chez les Turcs jusqu'à ses extrêmes limites, une belle écriture passait pour un don précieux, et les calligraphes, étaient estimés à l'égal des poètes. Cette société à la fois cruelle et précieuse, sanguinaire et raffinée, faisait succéder à des scènes de carnage de délicates jouissances, et chez Ahmed III, meurtrier de tous ses frères, une passion dominait

I,liS DEBUTS D U\' AMBASSADEUR. 87

toutes les autres, c'était celle des fleurs. Jamais les tulipes ne furent cultivées en Hollande avccplus de soin, recherchées avec plus d'amour qu'elles ne le furent à Constantinople sous le règne de ce prince et de quelques-uns de ses prédécesseurs. Elles se retrouvaient partout, faisant la gloire des parterres et ornant les appartements dans des vases de verre au col élancé. Le sultan avait institué eu leur honneur la fête des tulipes; on construisait à cette occasion une longue galerie, elles en tapissaient les parois à l'intérieur et y multipliaient les motifs de décoration; le plaisir du maître était de se placer au centre de la galerie, sous un pavillon, et d'assister aux éhats de ses femmes qui allaient butinant parmi les fleurs qu'on avait entremêlécii de confiseries. Le soir, les tulipes ingénieusement éclairées semblaient elles-mêmes lumineuses. Cette fête se célébrait au retour de la belle saison et portait aussi le nom de fête du printemps, mais l'hiver n'interrompait point le culte rendu à la nature dans ses plus gracieuses productions. Le sultan faisait couvrir en partie ses jardins ; ils se garnissaient de cages remplies d'oiseaux rares ou chanteurs et devenaient, en même temps que des serres, d'immenses volières. Par penchant naturel ou par flatterie, les grands copiaient l'exemple du maître; tous avaient leurs plates-bandes et ne cessaient de les enrichir ])ar de coûteuses acquisitions; ils payaient une tulipe jusqu'à mille livres. Des bosquets disposés avec art, des édifices de verdure s'élevaient de toutes parts autourde leurs palais et servaient de cadre à toutes leuis fêtes.

Ces magnificences intimes n'apparaissaient aux ambassadeurs que par échappées. Le grand vizir aimait à leur donner audience dans ses jardins et à leur en faire goûter tous les charmes. S'ils n'assistaient à aucune des fêtes données en

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riionnciir du sultan, au moins pouvaient-ils, grâce à la situation d'une ville où tout semble disposé pour la vue, suivre des yeux, dans ses fastueux déplacements, une cour qui semblait toujours en quête d'un nouveau but d'excursion. Tantôt elle leur apparaissait voguant sur les flots du Bosphore et de la Corne d'Oi", à bord d'élégants caïques recouverts de tentes de soie ; tantôt ils l'apercevaient se dirigeant eu longue cavalcade vers l'un des lieux marqués pour ses plaisirs. Tandis qu'elle défilait, le costume ottoman se laissait voir dans tous les détails de son étrangcté magnifique; les pelisses bordées de fourrures s'ouvraient sur les robes d'un tissu plus léger et de nuances plus claires; les ceintures de cachemire laissaient passer le manche curieusement travaillé du handjiar; les turbans prenaient toutes les formes et toutes les dimensions, variaient suivant les rangs et atteignaient chez les principaux personnages un prodigieux développement. Enfin la beauté des chevaux et le luxe de leur équipement ajoutaient à ces marches un attrait particulier; ils s'avançaient bardés d'or ou d'argent, le front empanaché, couverts de housses qui resplendissaient de pierreries '.

Si brillants que fussent ces spectacles, ils n'éveillaient d'ordinaire chez nos envoyés qu'une curiosité passagère et malveillante. Le Turc restait pour eux un peuple grossier, dont le faste se mêlait de barbarie. Ils professaient sincèrement l'horreur du culte du Prophète, et les pratiques religieuses qui accompagnaient tous les actes de la vie orientale pro-

1 Voir Hammeh, 1. LXIV, passim. — La Moikaye, p. :3V0 et suii. — MiGXiiT, Histoire de l'empire ottoman, t. IV, p. 317. — Flachat, Observations sur le commerce et les arts d'une jyartie de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, t, 11. p, 19 et siiiv.

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voquaieuf sur leurs h'iros des rôflexioDS ironiques ou indignées. Ils aimaient à montrer dans leurs relations les docteurs de la loi maliométane - moins chargés du poids de leurs turbans " que de celui de leurs iniquités ' » , et, lorsque le Coran leur apparaissait, porté sur un chameau caparaçonné, c'était à leurs yeux " lctriomj)hedu diahle ' > . De plus, le sensdu pittores(juc était moins vil' et nîoins exercé chez les Français du dix-huitième siècle qu'il ne l'est parmi nous. Habitués à prendre pour idéal exclusif le style qui régnait dans les arts de l'Occident et à considérer Versailles comme la suprême expression du beau, la fantaisie puissante et désordonnée de l'Orient les déconcertait au lieu de les charmer. Ces contrastes surgissant à chaque pas, ce tumulte de couleurs, celte confusion d'ornements, cette exubérance d'imagination qui ne reculait devant r.ucun détail bizarre ou repoussant, gênaient leur admiration et contrariaient leur goût. Ils ne pouvaient comprendre qu'une troupe de derviches en haillons on de fanatiques à demi nus mêhU ses contorsions aux grandioses cérémonies de l'Islam; certaines pompes extraordinaires, que nous leur envions d'avoir connues, ne faisaient passer à leurs yeux qu'un miroitement fatigant. Les jardins mêmes de l'Orient leur semblaient ' sans âme ^ '> , parce qu'ils n'y retrouvaient point ce peuple de statues qui dans les nôtres servait d'accompagnement à la nature, et, peu sensibles aux caprices délicats de l'architecture turque, ils ne voyaient dans les palais de Constantinople que d'ingénieux « colifichets * » . Villeneuve se

' Correspondance de M. de Xoinlel, sous Louis XIV. Archives des affaires étrangères.

9 Id.

* l''l.ACHAT, t. II, |). 2o4.

* Relation manuscrite citée à la page 80.

contente dans sa correspondance d'allusions rares et malveillantes aux tableaux que lui offrait son nouveau séjour; ils compensaient mal à ses yeux la privation de ressources de société qui lui étaient un besoin, comme à la plupart des Français de son époque, et les éblouissemenls de Constantinople ne lui firent jamais oublier ce qu'il nommait dans une lettre à M. de Caumont « les enchantements de Paris'. »

D'ailleurs, chez le marquis, cette antipathie pour les fêtes du sultan Ahmed avait une cause particulière : l'ambassadeur trouvait dans les frivoles occupations de la cour auprès de laquelle il était accrédité le principal obstacle à ses desseins. Les soins qu'exigeait l'apprêt de continuels divertissements fournissaient au vizir Ibrahim un prétexte commode pour se dérober à toute discussion et pour éluder nos demandes. Depuis son arrivée, fidèle à ses instructions, Villeneuve ne poursuivait qu'un but, le rétablissement de nos privilèges eu matière de religion et de commerce, et la remise en vigueur intégrale des capitulations. Dans son premier entretien avec le vizir, il avait abordé ce sujet. Ibrahim répondit en l'interrogeant sur les jardius de Versailles; il voulait savoir s'ils étaient toujours beaux et «bien entretenus* » , et parla longuement de l'imitation qu'il en avait tentée auprès des Eaux-Douces d'Europe. Quelques jours plus tard, le drogman de la Porte se présentait à l'ambassade, mais c'était pour demander, au nom de ses maîtres, qu'on leur fît venir de France des plantes et des fleurs. Quant au grand vizir, il avait pris le parti de devenir invisible; huit mois s'écoulèrent, pendant lesquels Villeneuve ne le vit qu'une seule fois. Il faisait dire à l'ambassadeur qu'il le recevrait

' LeUre du 15 avril 1733. {Collection Schefer.) ' Villeneuve à Gliauvelio, 26 décembre 1728.

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