LES DKBIJTS D'UN AMBASSADEUR
apri^s les ftMes, cl les fêtes duraient toujours; à l'en croire, l'été venu, il inviterait Son Excellence à passer toute une journée avec lui dans sa maison de plaisance, sur le canal, et c'est là que leur amitié se formerait; mais Villeneuve trouvait long d'ajourner jusqu'au retour de la belle saison le renouvellement de ses justes instances '. En attendant, notre commerce continuait à languir et nos missions souffraient. Il n'élait j)as jusqu'aux objets les plus étrangers à la politique qui ne fussent pour le marquis matière à déconvenue. Les abbés Fourmont et Sevin n'avaient pu s'introduire dans la bibliothèque du sérail; le premier s'en était consolé en visitaut la Grèce, le second en recueillant à Constantinople bon nombre de manuscrits byzantins, mais l'ambassadeur avait dû renoncer à inaugurer sa mission par quelque service d'éclat rendu aux lettres, comme si, par ses soins, < les Ménandrc " et autres écrivains de ce rang fussent sortis du tombeau " " . Au printemps de 1729, fatigué cl dégoûté, Villeneuve se trouvait réduit à agiter des mesures extrêmes; il proposait à son gouvernement de s'entendre avec l'Angleterre et les Provinces-Uniespour suspendre tout envoi de draps en Orient jusqu'à lalevée des droits abusifs, lorsque la Porte se décida à rompre le silence. Malheureusement son langage n'avait rien de rassurant ; il prenait un ton acerbe, qui répondait mal aux paroles flatteuses dont le viziravait d'abord salué notre envoyé. L'hostilité des Turcs se dévoilai t ; au lieu de répondre à nos revendications, ils formulaient des griefs, et leur irritation prenait pour sujet les entreprises de la France sur la côte septentrionale de l'Afrique.
' Correspondance de VilloiuMive avrc Cliauvelin, 1/27, passhn.
- Lettres sur Constantinople, par l'abbé Skviv, p. 7. V oy. la relation du voyage de MM. Sevin et I''ouriiionl, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. VII, p. 3VV et suiv.
92 LA MlSSIO\' DU M AU QHS DE VILLE\ELVE.
Les régences d'Alger, de Tunis cl de Tripoli, vassales indisciplinées de la Porle, ne vivaient et ne pouvaient vivre que de la course. Leur population ne connaissait point d'autre métier; composée de corsaires de profession, de soldats paresseux et de renégats, elle eût péri en perdant son seul moyen de subsistance, le produit des prises et la rançon des captifs. Eu unissant ses forces, peut-être la chrétienté fùt-olle parvenue à anéantir les Barbaresques; c'était une erreur de croire qu'elle put les amender. Les bombardements qu'ils avaient subis, les terribles exécutions ordonnées par Louis XIV, les exploits de Duquesne s'acharnant sur Alger et l'écrasant sous les bombes, n'avaient point mis un terme à leurs déprédations. Lorsque après queb^uc rude châtiment ils traitaient avec une puissance chrétienne et consentaient à respecter momentanément sou pavillon, ils ne désarmaient point, mais se bornaient à changer d'ennemi ; ils rompaient aussitôt avec une autre nation et se choisissaient de nouvelles victimes.
Vers la fin du dix-septième siècle, la France avait changé de système à leur égard ; au lieu de chercher à détruire le fléau de la course, elle avait imaginé de le détourner sur autrui d'une manière permanente. Montrant moins de rigueur à l'égard des Barbaresques, fermant les yeux sur les infractions de détail commises aux traités, elle obtint d'eux une fidélité relative à leurs engagements, en les acceptant comme auxiliaires dans sa lutte contre l'Europe et en les associant au bénéfice de ses entreprises. Avec Alger l'intelligence fut poussée loin ; pendant les guerres de la ligue d'Augsbourg et de la succession d'Espagne, on vit des corsaires français se joindre aux Algériens pour courir sus aux bâtiments anglais et hollandais. Louis XIV' considérait alors comme alliés ceux qu'il
LES DKIÎLTS D'L'\ A M lî A S S A D K l ». 93
frjiil.iil nagiiiTo on bandits, leur donnait refuge dans le port de Marseille, faisait restituer an dey les esclaves cliréliens ([ni se sauvaient à bord de nos navires et, par un arrêt en conseil, admettait les Algériens au partage des prises faites eu commun '. Après le rétablissement de la paix européenne, la France persista dans la même politique, avec plus de mesure toutefois et surtout |)lus de mystère. Elle se bornait à détourner les corsaires d'accepter aucune proposition de paix de la part d'autres puissances et prétendait s'assurer le monopole de relations passables avec eux. Ses efforts tendaient surtout à prévenir un accommodement entre les Régences et ceux des Etats d'Italie dont les sujets naviguaient depuis 1713 sous pavillon d'Aulriclie. En effet, les flottes de commerce sorties de Gènes, de Xaples, de Livourne, offraient un aliment suffisant à l'activité des Africains, et les portes qu'elles subissaient payaient la rançon de nos vaisseaux.
Cependant l'Empereur s'occupa de modilier celte situation Maître de contrées qui tant de fois avaient fait sentir leur action sur la côte d'Afrique, il agita les moyens d'imposer aux Barbaresques le respect de son pavillon et d'assurer la sécurité de ses nouveaux sujets. Le prince Eugène proposait une grande expédition militaire; peut-être rèvail-il aux lauriers que don Juan d'Autriche avait cueillis jadis sous les murs de Tunis. L'Empereur préféra agir indirectement sur les Régences eu s'adressant à la puissance suzeraine, c'est-à-dire à la Turquie. Lorsqu'il lui imposa le traité de Passarouitz, il y (it insérer un article par le(|uel la Porte s'engageait à contraindre Alger,
' Inventaire des arrhh-cs de la chambre du commerce, p. 20. — Arcliivos (les affaires étranjjèrcs : Chambre du commerce de Marseille, 1707-1710.
94 LA MISSIOX DL MARQLIS UE VILLENEUVE.
Tunis et Tripoli, à faire leur paix avec l'Autriche. Pour s'acquiKor de sa promesse, le sullau envoya eu Afrique un émissaire spécial. A Alger, cet agent fut fort mal accueilli et dut se rembarquer au milieu des huées de la populace. « De « quoi le sultan veut-il que nous vivions, criait-elle sur son « passage, s'il faut avoir la paix avec tout le monde '? » Au contraire, à Tunis et à Tripoli, les efforts de la Porte furent couronnés de succès ; elle ménagea entre les deux villes et l'Autriche des traités mal observés et souvent enfreints, mais qui n'en apportèrent pas moins de sérieuses entraves aux exploits des corsaires-. C'était un échec pour noire politique, échec dont les conséquences se firent immédiatement sentir. Obligés à quelques ménagements envers le commerce italien, les corsaires se retournèrent contre nos bâtiments et vinrent les enlever jusque sur les côtes dePi'ovence. Ramenée à quarante ans en arrière, la France dut songer à des mesures de défense et de répression. Une expédition fut résolue contre Tunis et Tripoli ; son objet était d'obliger ces deux villes, en leur faisant sentir la supériorité de nos forces, à s'attacher de préférence aux engagements conclus avec le Roi; sous cette forme indirecte, la lutte s'engageait sur la côte d'Afrique entre notre influence et celle qui, maîtresse de l'Italie, commençait â nous disputer l'empire de la Méditerranée.
Une flotte de six vaisseaux et frégates, deux galères, trois galiotes à bombes, prit la mer sous le commandement de M. de Grandpré. Les instructions de cet officier lui prescrivaient de se présenter devant Tunis et Tripoli et de leur imposer, sous
' H. DE Grammoxt, La course et l'esclavage à Alger, l"^» partie. Reçue historique de mai 188i, p. 35.
2 Ha.mmkr, p. 404.