LES DKBUTS DL.\ AMBASSADEUR
•comme des peuples indisciplinés, rehclles à tout frein, s'étaut mis hors la loi du monde civilisé, et s'attachait à démontrer que les expéditions dirigées contre eux dérivaient moins de la guerre que delà police. D'ailleurs, les instructions de sa cour lui suggéraient de solides arguments; dans une lettre du 28 juin 1729, Chauvelin réduisait à leur juste mesure les inteutious qu'où uous prétait , disculpant la France du reproche de chercher dans des conquêtes lointaines et des luttes indigues d'elle une gloire à bon marché.
" Il ne faut point se lasser, disait-il, de représenter aux il Turcs les mêmes choses que vous leur avez dites, et tâcher » de leur faire concevoir que, lorsque le Roi se porte à user " envers les Tripolins ou autres de châtiments tels qu'un «bombardement, c'est toujours à regret et jamais dans le '( dessein de diminuer la puissance du Grand Seigneur ni « d'augmenter la sienne; que dans les cas de quelques entre- « prises de notre part contre les villes et les côtes de la Bai- « barie, on ne peut nous imputer des desseins de conquête <• ou de destruction, mais seulement celui d'obliger les liar- « baresques à se conduire à notre égard comme ils le doivent ; < enfin, qu'une forte preuve de ces vérités est que de ces « entreprises il ne résulte ni gloire ni prolit pour uous, i puisque d'un côté ce ne saurait être un grand honneur " pour la France de mettre à la raison des Etats qui lui sont « aussi inférieurs en force et en dignité, et que de l'autre nous « ne cherchons d'autre dédommagement de nos dépenses eu '( ces occasions (jue de faire rentrer et tenir dans le devoir « ceux qui en sont sortis '. ) Commenté par l'ambassadeur,
' Gliauvclin i Villeneuve, 28 juin 1729.
100 LA MISSIOX DU MARQllS DE V 1 LLE \ E L' V E .
si ce langage ne calma pas immédiatement les Turcs, il les amena du moins à suspendre l'effet de leur mécontentement. Ils se résolurent à ne rien précipiter et à attendre les événements, heureux de trouver dans nos explications un motif pour céder à leur apathie naturelle et prolonger leur immobilité. Effrayé de nos préparatifs, le bey avait fait partir pendant l'hiver une ambassade pour la France; elle se composait de trois membres de son divan, choisis parmi les plus vénérables. Lorsque ces personnages arrivèrent à Paris, le secrétaire d'Etat de la marine, M. de Maurepas, dans les attributions duquel se trouvaient compris les rapports avec les Barbaresques, refusa de traiter par leur inlermédiaire. Sans doute la France ne désirait rien autant qu'un trailé qui lui assurerait de justes satisfactions, mais préférait le conclure devant la ville rebelle, en présence de nos vaisseaux et de nos canons, toujours prêts à appuyer d'irrésistibles arguments les raisons de nos envoyés. De l'avis de M. de Maurepas, la paix avec Tripoli était de ces affaires diplomatiques qu'il convient de traiter militairement, et le ministre avait confié ses pouvoirs à un officier de marine, le chevalier de Goyon. Celui-ci devait se rendre sur la côte d'Afrique avec une forte croisière, avant-garde de la grande expédition qui se préparait à Toulon, pousser les hostilités contre la régence avec la dernière vigueur, et, le cas échéant, recevoir sa soumission. Le chevalier possédait toutes les qualités propres à notre corps d'officiers de marine, jeunesse de cœur, vaillance, entrain; sa correspondance respire l'ardeur k bien faire en même temps qu'une bonne humeur toute nationale ; c'était « un joli Français " , suivant une expression du prince de Ligne '.
' Melfinges, t. VII, p. 176.
LES DliltlJTS DIX A.MKASSADKLH. loi
Remises eu de telles mains, il était permis d'espérer que les choses seraient menées « hautement et diligemment ' » . Toutefois, comme la présence des envoyés du bey <à Paris pouvait être utile à un moment donné, le gouvernement les accueillil bien, les garda, ets'occupa mêmede pourvoiràleuramusemcnl. Pendant six semaines, la curiosité des Parisiens se satislil à la vue des Africains promenés aux frais du Koi u dans dix carrosses de remise » ; ils parcoururent tous les quartiers, visitèrent les principaux monuments, devinrent les habitués des lieux de promenade et de réunion; on les vit au bois de Boulogne, dans les théâtres, à la foire Saint-Laurent*. Le cours de ces divertissements fut interrompu par l'arrivée à Paris d'un traité signé par le chevalier de Goyon. Dès que les vaisseaux avaient reparu devant Tripoli, le bey avait tout accordé, restitution des navires, remise des captifs, payement d'une indemnité dont Tripoli pourrait s'acquitter en livrant un certain nombre de chevaux arabes, choisis parmi les plus fins, et destinés à repeupler les écuries royales ; enfin il fut convenu qi-e la République adresserait au Roi l'expression solennelle de sou repentir et une formelle demande de pardon. Le traité conclu sur ces bases avait été rédigé en deux exemplaires, l'un français.
' Lettre du chevalier de Goi/on, du 18 août 1729.
* j. Ils furent coiultiils au bois de Boulof[no, dont la promenade leur fut très-agréable, dit une relation conservée aux arcliivcs de la marine; on leur fit voir le cliàteau de Aladrid et ses principaux appartements. — Le 3 juin, les envoyés allèrent ù l'opéra de Tancrède; on les avait placés au premier banc de rampliithéàtre, comptant qu'ils y seraient plus commodément qu'à la lofje du Uoi, où l'on a coutume de les placer. — Le 8, les envoyés allèrent à la Comédie italienne, où ils virent représenter Arlequin muet par crainte, qui leur fit plaisir. — Le 24, les envoyés allèrent voir l'opéra de Roland, n
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rautrc luic, et ce dernier, revêtu de la sigaature des puissances de Tripoli, avait été remis au chevalier de Goyon. Tout semblait terminé, mais le gouvernement du Roi savait avec quelle défiante prudence il convient de traiter avec les nations à demi barbares; il n'ignorait point qu'à leurs yeux les négociations ne sont souvent que ruses de guerre, et que ces peuples excellent, mettant à profit les subtilités de leur langue, à glisser dans un traité des clauses qui en affaiblissent la portée et en annulent l'effet. Aussi le chevalier de Goyon avait-il reçu l'ordre de ne point s'éloigner avec sa croisière de la côte d'Afrique, avant que le traité eût été examiné à Paris par des personnes compétentes, trouvé en bonne forme et ratifié.
A Paris, le traité fut soumis à l'examen de M. Pétis de la Croix; c'était l'interprète juré du Roi pour les langues orientales. Il appartenait à une famille qui depuis près d'un siècle exerçait ces fonctions de père en fils, et chez laquelle la connaissance de la diplomatie musulmane, de ses usages et de ses finesses, se transmettaitdegénération en génération pour le bien du service. Il suffit d'un coup d'oeil à M. Pétis de la Croix pour constater de graves discordances entre l'instrument français et le texte ottoman. Ce dernier réduisait arbitrairement le montant de l'indemnité. Quant à l'article concernant la demande de pardon, il était rédigé en termes qui permettaient à la République de se soustraire, moyennant de vagues assurances, à cette humiliante formalité.
Ausitôt le comte de Maurepas manda les envoyés ; les foudroyant d'un regard qui n'admettait pas de réplique, il leur déclara que le courroux du Roi était à son comble, que Sa Majesté n'entendait plus supporter dans sa capitale les représentants d'un peuple déloyal et sans foi, et qu'elle allait les.
LES DEBUTS DIX AMBASSADEUR. lOî
exiler à Chàlons. Les pauvres envoyés s'eu revinrent à leur hùlel éperdus; le séjour de Chàlons leur apparaissait surtout comme un redoutable supplice, et le compte rendu officiel de leurs faits et gestes assure qu'au sortir de l'audience du ministre, tristement enfermés chez eux, » ils passèrent tout « le jour et le lendemain à chercher les moyens d'apaiser M. le « comte de Maurepas ' » . Ils ne trouvèrent rien de mieux que d'écrire à leur bey une lettre dans laquelle ils le suppliaient de se prêter à toutes nos exigences et l'avertissaient qu'en cas contraire " la république de Tripoli ne devait plus espérer « de paix avec la France * » . Cette démarche était le seul but auquel tendaient les menaces de Maurepas, qui voulait mettre à profit la présence des envoyés à Paris pour exercer par leur entremise une pression sur le bey et lui faire parvenir par la bouche de ses propres sujets l'écho de nos colères. Ce résultat obtenu, il se radoucit, et les plaisirs des envoyés reprirent leur cours ^ En même temps, on expédiait à M. de Goyon un nouveau traité rédigé en turc pai'Pétisde la Croix et que le chevalier devait simplement présenter à la signature du bey, sans lui permettre d'en discuter les termes. Par leur manœuvre déloyale, les habitants de Tripoli avaient surtout voulu gagner quelques semaines et laissera la Porte, auprès de laquelle ils
' Relation citée.
3 (I Le 17 juillet, dit la relation que nous avons citée, les envoyés allèrent au combat du Taureau. — Le 28, on les conduisit à la foire Saint- Laurent, où, ayant demandé à voir les marionnettes, on leur en donna le divertissement. — Le 8 août, les envoyés allèrent à l'Opéra-Comique, dont ils parurent contents — Le 11, on conduisit encore les envoyés à la foire Saint-Lauront, où on leur fit voir différentes curiosités. — Le 15, les envoyés furent encore conduits au combat du Taureau, parce que ce spectacle paraissait leur faire beaucoup de plaisir. •
avaient envoyé des émissaires, le temps d'intervenir; mais Villeneuve continuait à agir, et la Turquie demeurait impassible. Dénué de toute espérance de secours, le bey s'humilia. Le traité fut dicté en turc à son secrétaire par l'un de nos interprètes, et lui-même, suivant le mot du chevalier, n'eut " qu'à aquiescer, signer et toper' ». Avant de s'éloigner, notre escadre put voir quelques navires de Tripoli, armés en course, se glisser hors du port pour donner la chasse aux bâtiments italiens ; la paix avec la France donnait le signal d'une reprise d'hostilités contre l'Empereur.
Les envoyés, demeurés à Paris, furent chargés de présenter au Roi la demande de pardon. Ce fut une scène solennelle. Louis XV reçut les Africains dans sa chambre, assis, ayant à ses côtés le cardinal de Fleury et le ministre de la marine debout; une brillante assistance emplissait la pièce. Les ambassadeurs firent trois profondes révérences, puis récitèrent une formule convenue à l'avance et interprétée au fur e( à mesure qu'ils la prononçaient : « La République de Tripoli, « dirent-ils, nous envoie au pied de Votre auguste troue qui ' est l'ornement du monde et l'asile des grands rois, pour « assurer Votre Majesté Impériale du repentir et de la vive ' douleur qu'elle ressent des justes sujets de plainte qu'elle a » donnés à Votre Majesté Impériale, Lui en demander très- ■ humblement pardon de sa part, La supplier da l'effacer de ' sa mémoire et Lui jurer solennellement qu'ils demeureront -' à jamais fermes et inébranlables dans l'observation des trai- < tés de paix qu'Elle a bien voulu leur accorder, et qu'ils appor-
' Lettre du chevalier de Goyou, du 18 août 1729. Arcliiies de la morine.