‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 31 sur 61 · LES DKBL'TS D'UM AMBASSADEUR · texte numérisé non relu

LES DKBL'TS D'UM AMBASSADEUR

naviguait sous notre protection, lue troupe de Turcs, furieux (le se voir soustraire une proie que la tempcMe leur avait livrée, assiégèrent la maison de notre agent, violèrent cet asile, dépouillèrent le Génois et nialtrailèreut Castagnier. Celui-ci se rendit aussitôt à Conslantinople pour y demander justice ; loin de la lui accorder, alléguant d'anciens griefs, le c;ipitan-paclia le fit arrêter et jeter au bagne. La Porte ne se contenta pas de cette violation du droit des gens; elle supprima tous les consulats français de l'Archipel, même celui des Dardanelles, aux portes de Conslantinople. C'était jeter un trouble profond dans nos relations commerciales avec les ports de Grèce et de Turquie, et, en détruisant les stations de secours que laFranceavait échelonnées sur la route de ses navires, priver notre influence dans les mers du Levant de ses points d'appui nécessaires.

Villeneuve s'occupa avant tout d'obtenir l'élargissement de Castagnier ; il s'agissait de sauver notre honneur avant de songer à nos intérêts. Mais c'est en vain que l'ambassadeur demanda audience au vizir Ibrahim, s'adressa à son lieutenant ou kiaya, au reis effcndi, ministre spécialement chargé des rapports avec les étrangers; il n'essuya que des refus ou des ajournements. En présencedecedénide justice, était-il impossible d'en appeler au sultan lui-même de ses ministres négligents ou prévenus? Villeneuve avait su se créer quelques intelligences dans l'entourage intime du monarque et se proposa d'y recourir. Un effendi d'apparence respectable, qui remplissait au Sérail les fonctions "d'aumùnier du Grand Seigneur et deprél'cepteur de ses enfants > , fut sollicité de notre part d'intervenir discrètement et montra d'abord un empressement du meilleur augure. Par malheur, se ravisantpresque aussitôt, "il demanda, « raconte Villeneuve, si on ne lui avait point promis de présent

' de ma part, ajoutant qu'une affaire de celte conséquence ue « pouvait pas commencer sans ce préliminaire, que, comme il " n'avait jamais été intéressé, il n'exigeait pas de moi une « grande somme, que pour s'engager aux premières démar- « chcs qu'il devait faire, il se contenterait d'une montre à répé- " titiou à boite d'or garnie de diamants, que pour douze ou " quinze cents piastres j'en trouverais une chez les marchands « anglais telle qu'il la souhaitait, et que si dans les suites ses « soins étaient suivis du succès que je pouvais désirer, il s'en ' rapportait à moi sur la façon de lui en marquer ma recon- « naissance ' » .

Villeneuve démêla parfaitement le but de ce langage et comprit que le Turc se proposait " d'escroquer un présent » , en se faisant payer à l'avance pour un office qu'il ue pouvait ou ne voulait rendre. < La France sait reconnaître les services, « mais ne les achète point » , telle fut la fîère réponse de l'ambassadeur. Néanmoins ses alarmes croissaient. En durant, la situation s'aggravait. La prolongation de l'injure faite à l'un de nos agents menaçait de discréditer la France aux yeux de ses protégés comme de ses rivaux ; d'autre part, une démarche officielle pouvait aboutir à une rupture, suivie de conséquences incalculables. Persistant dans la pensée de faire arriver nos doléances jusqu'au pied du trône de Sa Hautesse, Villeneuve se demandait quel moyen, quel canal employer. Comment glisser un émissaire dans ce vaste et mystérieux sérail qu'il apercevait des fenêtres de son palais, ceint de murailles, ville distincte à l'extrémité de la ville, proche et pourtant inaccessible ? Comment déjouer la surveillance d'un

' Villeneuve a Chauvelin, 1*^' juillet 1730.

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peuple de gardions cl parvenir jus(ni'aii\ jardins où le (Jrand Seigneur tenait sa cour, aux kiosques où ilainiaità écoulerle murmure de la mer, aux retraites inconnues où s'agitait un monde de passionsetd'intrigues, et où lecapriced'une favorite, l'influence d'un eunuque décidaient des résolutions suprêmes? Le marquis eut une inspiration subite. Si les chrétiens ne pénétraient au Sérail (|u'eu de rares occasions et avec un appareil solennel, il n'en était point de même de leurs femmes. Souvent celles-ci recevaient de furtifs messages qui les invitaient à franchir le seuil du palais, et des eunuques à mine farouche les conduisaient jusqu'au fond du harem. Elles pénétraient dans des appartements somptueux et clos, baignés d'une lumière douce, égayés seulement par le hrsit des jets d'eau ou la chanson monotone des esclaves. Lh, les princesses musulmanes, femmes, filles ou favorites des sultans, surchargées de bijoux, immobiles comme de resplendissantes idoles, laissaient avec une nonclialance ennuyée couler lentejuent les heures vides. Aussi la j)résence d'une femme d'Murope leur était-elle une distraction, un plaisir. Elles provoquaient sa visite et la faisaient durer; il leur semblait que l'étrangère apportait au milieu d'elles, avec l'écho des bruits de la ville, comme un parfum de grand air et de liberté. Parmi les chrétiennes, elles recherchaient de préférence celles (|ui savaient leur enseigner d'ingénieux j)asse-(enips cl possédaioiil l'art de renou\eler la série épuisée des divertissements ordinaires. < La musi(jue, la danse, dit un voyageur, une "jolie voix, la connaissance de quehiues remèdes simples, u sont des talents que les femmes turques prisent beau- " coup. Les femmes de France, toutes chrétiennes qu'elles " sont, peuvent s'attendre à un accueil favorable, quand elles

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« sont annoucées par les eunuques comme femmes à talents * . - Sous Ahmed, la reine du harem était Fatma, fille du sultan et femme du grand vizir. Souvent elle appelait auprès d'elle une Genevoise mariée qui vivait à Constantinople sous la protection de la France; elle la traitait en amie et l'associait à ses occupations favorites. A cette époque, l'art de la broderie était tenu en particulier honneur à Constantinople ; contre les murs du Sérail, en quelque sorte sous sa protection, s'élevaient d'humbles échoppes, où des artisans sans rivaux préparaient ces tissus qui excitent encore notre admiration et qui, par l'harmonieuse variété de leurs ornements autant que par l'intense éclat de leurs tons, charment tout à la fois et rassasient les yeux. Comme la Genevoise était fort habile en ces ouvrages, la sultane Fatma aimait à s'y exercer avec elle et prenait conseil de son goût. Apprenant cette intimité, Villeneuve songea à en profiter, et connaissant celle qu'il appelait la - brodeuse » pour une femme " très-sensée, capable de secret et propre à « rapporter fidèlement ce qui lui serait confié " , il n'hésita pas à en faire noire ambassadrice auprès de la sultane. Il lui donna ses instructions et lui composa un rôle, l'invitant d'abord à se présenter au harem avec un visage affligé et baigné de pleurs. Naturellement Fatma demanda la cause du chagrin de son amie; celle-ci répondit que l'avenir lui apparaissait sous de sombres couleurs, qu'en effet la rupture imminente entre la France et la Porte, provoquée par l'emprisonnement d'un consul, entraînerait la ruine de tous ceux qui trafiquaient à Constantinople sous la protection de notre ambassade.

Au nom de notre nation, la sultane manifesta un intérêt

1 Flachat, t. 1'% p. V'*6.

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mêlé d'étonncincnt cf de cmiosilê. C'est qu'en effet la France avait an harem à la fois sa légende et son histoire. La première remoulait à une haute antiquité et se répétait depuis plusieurs siècles, transmise et consacrée par la tradition. On contait que jadis la lille d'un roi de France, voyageant sur mer, avait été cnleiée par des corsaires, conduite à Constantinople et menée dans le harem de Sa Hautesse. Frappé de sa heauté, le Commandeur des croyants l'aurait épousée, et depuis celte époque tous les descendanls de la nohle lignée d'Olhman porteraient dans leurs veines quelques gouttesdusang royal de France. Les Turcs croyaient ou feignaient de croire à celle alliance, tout involontaire de notre part, entre les deux familles souveraines, et chaque fois qu'un nouvel amhassadeur se présentait au nom du Roi, c'était un usage invariable qu'à sa première audience le grand vizir lui eu rappelât toutes les circonstances. Au souvenir de cette invraisemblable aventure s'ajoulail, pour gagner à la France le cœur des sultanes, celui d'événements moins éloignés et parfaitement authentiques. Celait au cours du siècle précédent, à l'époque de démêlés violents entre Louis \l\ et la Porte; une escadre française avait paru tout à coup dans le Bosphore, amenant un nouvel ambassadeur et chargée d'appuyer par uue démonstration menaçante les représentations de cet envoyé. Rompant avec d'anciennes coutumes et affectant un mépris superbe pour les exigences de l'orgueil mahomélan, les vaisseaux étaient entrés dans le détroit sans saluer le Sérail de leur artillerie; ils avaient jelé l'ancre sous les mnrs mêmes du palais, qu'ils semblaient défier par leur silence. Indigné de cette nouveauté sacrilège, le peuple jetait des cris de mort contre les chrétiens, nos marins prévoyaient une attaque et se tenaient prêts au combat, la flolle

ot la ville s'observaient dans une attitude menaçante, lorsque la galanterie de nos officiers donna au différend une solution inattendue. La sultane Validé allait se rendre sur le bord de la mer pour visiter un navire en construction et fit demander aux vaisseaux le salut royal. Sans hésiter, nos Français accordent à la prière d'une femme ce que d'impérieuses représentations n'ont pu leur arracher; dès que le cortège de la sultane se montre sur la plage , l'aspect de nos vaisseaux se transforme et s'égaye; les mâts, les vergues s'ornent d'une riche parure de banderoles et de pavillons, et plusieurs salves rendent à la souveraine l'hommage qu'elle est venue solliciter en personne '. Cet acte de courtoisie, plus conforme au caractère français qu'aux mœurs de l'Orient, avait laissé à Constantinople une impression durable, et peut-être après un demisiècle en eût-on retrouvé l'écho dans les récits du harem. Il n'en fallait point davantage pour que la sultane Fatma s'indignât en apprenant les vexations que les Français avaient à subir sous le règne de son père et le gouvernement de sou mari. Elle s'écria « qu'elle aimait les Français, qu'elle savait que c c'étaient les meilleurs amis de l'Empereur son père, et qu'elle « était elle-même Française par le cœur * » , Elle demanda à sa protégée de lui remettre par écrit l'exposé des plaintes de nos nationaux, et assura qu'ils obtiendraient satisfaction.

Avec beaucoup d'adresse, Villeneuve sut tirer parti de ces dispositions. Evitant de paraître en sou nom dans l'intrigue et d'y exposer son caractère, recommandaut à la Genevoise de garder les apparences d'un intermédiaire bénévole, il se servit

'Correspondance de M. de XoinIcI, novembre 1670; Archives des affaires étrangères.

2 Villeneuve à Cliauvelin, l»"" juillet 1730.

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d'elle pour « couler » à la sullanc un mémoire rédigé en turc l't qui lui fut remis comme l'œuvre de l'un de nos marchands; tous nos griefs s'y trouvaient énumércs point par point, et l'insulte faite à la France dans la personne de l'un des ses consuls y était retracée sous les traits les plus forts.

A quelques jours de là, le grand vizir manda le drogman de l'ambassadeur et le chargea de porter à sou maître les plus flatteuses assurances : «Je veux absolument qu'il soit content-) , ajouta le ministre. Cette bienveillance semblait un premier effet des avis et des instances de la sultane ; celle-ci ne s'en tint pas là et se chargea d'agir directement. Elle écrivit de sa main au capitan-pacha pour lui donner l'ordre sans réplique de mettre Castagnier en liberté, à une date qu'elle désignait. Au jour convenu, informée qu'à midi l'infortuné consul n'avait point quitté le bagne, elle entra en courroux, envoya successivement dix émissaires au capitan-pacha pour le rappeler à l'obéissance, et ne se radoucit point qu'elle n'eût appris la délivrance de Castagnier et sa remise entre les mains de l'ambassadeur. Elle chargea même la Genevoise d'aller trouver de sa part Villeneuve, bien que celui-ci continuât à s'abstenir de toute démarche personnelle, le fitassurerdeses sympathies pour notre nation et l'invita à disposer de son crédit en toute circonstance ; prenant goût à la politique, elle témoignait le désir d'être inlbrmée de tout ce qui se traiterait désormais entre l'ambassadeur et le grand vizir, et «faisait son affaire » d'assurer l'exécution des promesses de son mari. Villeneuve répondit avec discrétion h cet empressement ; l'intervention de la lille du Grand Seigneur lui paraissait une ressource précieiuse, mais quelque peu compromettante, dont il n'entendait user qu'à défaut de toute autre et à l'instant des luttes décisives. Il n'insista pas tout de suite

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sur le rétablissement des consulats, qui eut lieu quelques mois plus tard, et se horua à entretenir une bienveillance qu'il se réservait d'employer dans l'avenir.

« Quoique la sultane, ajoulc-t-il en rapportant à son mite nistre cette aventure, se soit portée de son pur mouvement a à toutes les démarches qu'elle a faites, j'ai cru cependant, ; connaissant l'esprit d'intérêt qui règne dans cet empire, ^ que Sa Majesté ne désapprouverait pas que je donnasse à cette princesse quelque témoignage de reconnaissance pour i me ménager la continuation de ses bons offices; je lui ai fait il présenter par la Genevoise trois agrafes de diamants. Elle fit li d'abord difficulté de les recevoir et demanda si c'était " l'usage en France que les princesses du sang reçussent des <i présents, quand elles rendaient quelque service. Elle les prit « cependant, en chargeant cette femme de me dire qu'elle ne « les avait acceptés que pour m'obliger. Elle lui ordonna de " tenir la chose extraordinairement secrète et témoigna d'ail- .; leurs d'être fort satisfaite de cette honnêteté '. '■

Malgré les épreuves qu'il avait dû subir, Villeneuve n'avait point lieu d'être mécontent de ses débuts. Par un heureux, mélange de fermeté et d'adresse, il avait à deux reprises évité de graves complications, et le fâcheux mouvement qui précipitait le déclin de notre influence semblait définitivement enrayé. Sans doute, la France n'avait point recouvré tous les avantages qu'elle possédait dans le passé, mais elle s'était préservée de nouvelles pertes et maintenait ses positions. Si notre représentant était encore plutôt considéré qu'écouté, si les ministres d'Autriche et de Russie continuaient à imposer leurs avis par la

1 Villeneuve à Ghauveliu, 1"^ juillet 1730.

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