ARRIVEE DL' COMTE DE BOWEV.AL
succès. Il vit arriver en TiiDjuie, après d'orageuses aventures, un personnage qui se présentait à lui el que l'on considérait déjà comme l'auxiliaire désigné de notre politique. Le comte de Bonneval, né Français, appartenant à la première noblesse du royaume, avait servi d'abord dans les armées de Louis XIV^ puis dans celles de l'Autriche, où il avait acquis une réputation européenne. Maintenant le hasard de sa destinée le conduisait en Orient; il devait établir chez les Turcs, auprès de notre envoyé ofliciel , un représentant irrégulier de la France, disposé à la servir avec une libre indépendance , sans admettre d'autre règle que sa passion, son intérêt ou sa fantaisie. Pour satisfaire une vengeance personnelle, il se proposait de tenter à lui seul ce que la France avait essayé plusieurs fois par l'intermédiaire de ses ambassadeurs, c'est-àdire d'apprendre aux Ottomans à se défendre contre leurs voisins chrétiens et à garder leur place en Europe. Si dil'licile que fût cette tâche, elle ne semblait pas au-dessus de ses forces, et nos rivaux, qui l'avaient jugé à l'œuvre, tremblaient de la lui voir accomplir.
Dans la dernière guerre contre les Turcs, Eugène de Savoie avait trouvé en Bonneval l'un de ses meilleurs lieutenants. Si le prince avait conçu les grandes opérations militaires qui refoulèrent au delàdu Danube les années ottomanes, Bonneval a\ail été en plus d'une circonstance la main qui exécute. A Petcruaradein, sa valeur avait lixé la victoire; plus tard, par une manœuvre habile suivie d'attaques vigoureusement menées, il avait contribué fortement au gain de la bataille devant Belgrade ainsi qu'à la prise decette ville. Après la paix, il revint à Vienne, où l'empereur Charles VI le combla d'honneurs, lui donna place dans le « suprême conseil de guerre " , pi"incipale autorité
lis LA MISSIOX DU MARQLIS DE V I LLE .\ E L VE.
militaire de rAutriche, et l'admit dans tous les secrets de son gouvernement.
Bonneval était alors l'un des personnages les plus remarqués de son temps. Les talents qu'il avait déployés sur le champ de bataille l'avaient mis hors de pair parmi les généraux de l'Empereur; le prince Eugène, dans une lettre, lui avait décerné le brevet de grand capitaine '. En même temps, il possédait ces qualités brillantes qui ajoutent du relief au mérite : un tour original et piquant dans l'esprit, une instruction qui savait se faire valoir, le don de frapper tous ceux qui l'approchaient autant par son éloquence pittoresque que par la flamme de son regard. Sa valeur même était de celles que l'on distingue au milieu d'une armée composée entièrement de braves gens. Il rencontrait ou savait faire naître les occasions de se signaler, et sa carrière de soldat comptait de ces aventures qui sont les bonnes fortunes de la guerre. A Peteruaradein, il avait été environné avec un faible détachement par un corps entier de janissaires; il se défendit héroïquement, puis, jeté à bas d'un coup de lance, se fil mettre sur les épaules de deux de ses hommes et rejoignit ainsi le camp chrétien, en passant au travers des mécréants. Cet exploit fit le tour de l'Europe; il fut mis en vers par Jean-Baptiste Rousseau. Le physique même de Bonneval et ses manières le distinguaient. Rien ne rappelait dans sa personne la tenue majestueuse et un peu compassée de la plupart des officiers générauxdeson temps ; il s'était composé un type très-militaire et bien à lui : un visage ouvert et décidé, les cheveux courts et taillés en rond, " l'air noble et soldat * > . Tout en lui attirait
' Lettre citée par le prince de Ligve, dans son Mémoire sur Bonnecal, Paris, 1817, p. 35.
* Prince de Ligxe, p. 69.
ARRIVEE nu COMTE DE BO\\E\ AI,. 1 19
rattcntion, jusqu'aux onze cicatrices que lui avaient laissées ses cauipa;]nrs, jusqu'à certaine blessure dont il n'avait guéri que par miracle et qui l'obligeait à porter au bas ventre une plaque (le métal pour soutenir ses entrailles '. Il avait tout ce qu'il faut pour exciter de chauds dévoucmcnis et d'insurmontables aversions : un fonds de générosité joint à un caractère tranchant et irascible, une liberté de mœurs poussée jusqu'à la licence avec une rondeur de bon compagnon, un parler franc, audacieux, souvent cynique, et, malgré tout, un charme singulier qui surprit les sympathies les plus diverses. Eu quelque lieu qu'il passât, il se faisait des ennemis acharnés à sa perte; vd'autre part, il comptait des amis dans tous les pays et dans les mondes les plus opposés; il eut pour correspondants familiers tour à tour Fénelon et Voltaire. Amis et ennemis, tous considéraient ses exploits passés comme le gage et le prélude de plus étonnantes actions; chacun sentait que l'avenir lui réservait un rôle, et parmi ceux mêmes ([u'il avait combattus, il jouissait d'une sorte de popularité, mélange de haine bruyante et d'admiration.
Comment cet adversaire redoutable des Ottomans fut-il amené à leur offrir son aide et ses conseils? Le fait semble avoircausé aux contemporains plus de scandale quede surprise. Tandis qu'il déployait dans ses luttes contre rinlidéie la \aillance d'un croisé, Bonneval ne combattait point pour sa religion, il n'y croyait pas; il ne défendait point sa patrie, il n'en avait plus. Son passé portait une tache diflicile à la\er. En ITOi, à la suite d'une querelle avec le ministre Chamillart, il a\ait brusquement quitté notre armée d'Italie, pris du service chez
' Prince de Lir.xE, p. 33.
120 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.
l'Emporcur, avec qui nous étions en guerre, accepté de nous combattre, Iranclions le mot, passé à l'ennemi. Sans doute les coups qu'il avait portés plus tard à l'adversaire du nom cJirélion lavaient en quelque sorte réhabilité. Le Régent lui avait fait remise de la peine encourue pour son crime; il avait reparu en France, s'y était même marié avec mademoiselle de Biron, éprise du héros entrevu, puis, dix jours après les noces, brisant le cœur qu'il avait gagné sans y penser, était reparti brusquement pour Vienne. Il désertait de nouveau sa patrie pour retrouver la faveur de l'Empereur et • la protection du prince Eugène, Cependant, au lendemain de ses brillants succès de Hongrie, tandis que sa fortune eu progrès le portait sans effort vers de hautes destinées, tandis qu'Eugène vieillissant semblait lui réserver au moins une part de sa succession militaire, ce favori du sort redevenait un mécontent. Il témoignait quelque lassitude de la domination sous laquelle il s'était volontairement replacé et semblait impatient d'essayer d'un nouveau maître.
A quelle particulière disposition d'esprit faut-il attribuer cette inconstance? On ne saurait l'expliquer que par des passions hautes; Bonneval n'en connut point d'autres, et le mobile de ses pires actions ne fut jamais bas. D'autre part, l'ambition ne lui servit pas de règle unique; il se détourna plusieurs fois de la voie qui s'ouvrait droite et facile devant lui, pour se jeter à corps perdu dans les chemins de traverse et les fondrières, quitte, disait-il, à (■ chiffonner sa perruque, déchirer ses habits, « perdre son chapeau et ses souliers, en sautant les fossés ' - .
' liettrc publiée dans les Mémoires du comte de Bonneval, t. II de l'édition de 1806, p. 62. Cet ouvrage, paru en 1737 et plusieurs fois réimprimé, contient quelques lettres et pièces authentiques, mais l'ensemble ne se compose que d'un tissu d'iuicntions romanesques. Il en est de
ARRIVKE DU COMTK DE DO\"\EVAI,. 1-21
Faut-il voir seulonioiit dans sa conduite Teflct d'un iriéniédial)le défaut do caractère, « qui, comme une paille secrète, " est venu altérer la trempe de Tensemble et rompre le milieu «d'une belle vie '"? Sans doute il avait dans riiumeur je ne suis (jiioi d'inquiet et de changeant, une ardeur mal réglée, l'horreur et l'impatience du frein. Toutefois, pour qui pénètre plus avant dans cette âme, un seul et irrésistible ressort s'y découvre. Des trois scnlimcnls qui formaient alors le fond moral commun de la plupart des gentilshommes, croyance ou au moins respect aux idées religieuses, dévouement passionné à la royauté, orgueil delà race et du nom, Bonneval avait complètement perdu les deux premiers. En France, sa jeunesse s'était écoulée avec Philippe d'Orléans, le duc de Vendôme, le marquis de la Fare, ceux que la cour de Louis XIV appelait les libertins et qu'il nomnuiit » les hounètes gens avec lesquels «il avait passé sa vie'»; à leur contact il avait pris un scepticisme fanfîiron. D'autre part, le culte de la royauté ne lui tenait pas lieu des croyances perdues. Seul, le sentiment de la grandeur et de l'illustration de son origine vivait en lui, poussé h l'extrême et atteignant des proportions démesurées. L'antiquité de sa maison, de hautes alliances, le prestige du nom conservé intact à travers les siècles, lui avaient inspiré une loi violente dans la supériorité de sa race sur le reste de l'humanité. L'orgueil du sang, voilà la passion maîtresse de IJdtaneval ; elle le possède, le domino, le pousse à d'insignes exploits,
même pour tous 1rs récits publiés jusqu'ici sur Bonucval, à l'exccptiou do l'écrit (lu prince de Ligne et de l'élude de Sainte-Beuve dans les Cnnseries du lundi.
' Saixtk-Bklie, p. 400 du t. V des Lundis.
- Lettre à Voltaire, publiée dans les OKuvres d>: Voltaire, édition Didot, 1. XLVIII, p. 338 et suiv.
122 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXELVE.
mais c'est elle aussi qui l'égaré, en lui persuadant que son honneur ne saurait se comparer à celui des autres hommes, et qu'il lui interdit de s'asservir à la discipline étroite des États modernes. Avec un esprit qui devançait parfois son siècle, Bonncval a le caractère tout féodal; il nous apparaît comme l'un des derniers représentants de cet esprit aristocratique qui fît les grands révoltés des âges précédents, et semble égaré dans un siècle oii le pouvoir absolu des rois, pliant tous les sujets à la même règle, leur imposait une sorte d'égalité dans la soumission.
Sans doule il consentait à prêter une obéissance limitée au souverain en personne, à celui dont il se reconnaissait le sujet ou plutôt le vassal, car il employait de préférence cette expression qui impliquait l'idée d'un lien librement accepté. Ce qu'il ne pouvait souffrir, c'était qu'aucune autorité s'interposât entre le prince et lui-même ; il s'insurgeait en particulier contre celle des ministres, personnages qui tenaient leur pouvoir beaucoup moins de leur naissance que de la désignation royale. La vue d'un homme de médiocre origine, revêtu des hautes fonctions de l'Etat, amenait aussitôt sur ses lèvres d'irrévérencieuses comparaisons, et lui rappelait la fable de l'âne porteur de reliques. -■ Les reliques, disait-il, représentent « ici les charges que les princes confèrent, et l'âne, c'est le " ministre ou ses semblables, qui, étant nés dans la lie du « peuple, croient qu'on rend à leurs personnes les hommages « qu'ils reçoivent, tant les hommes de néant sont susceptibles "de sotte vanité'. ■ Dès que les ministres ne se bornaient
' Lettre du 12 septembre I1%i. Archives des affaires étrangères : correspondance de Bruxelles. Cette lettre a été publiée dans les Mémoires, t. II, p. 54.
AUIUVÈE Di: COMTE DE HOWEVAL- 123
plus à lui Uiiusinctlrc les ordres directs du souverain, il leur refusait toute créance, toute marque de considération, cl une querelle avec l'un d'eux va se placer au début de chacune de ses révoltes.
Dès sa première jeunesse, servant dans la marine française, où il s'était engagé à treize ans ', il avait fait une lière réponse au secrétaire d'Etat Seiguelay. Comme celui-ci parlait de le réformer pour défaut d'âge : On ne casse pas un homme de
' ma sorte! s'écria lîouueval. — X'importc, répondit le ministre fort bien inspiré, le Roi casse le garde de la marine, mais
' le fait enseigne de vaisseau '. n Sa querelle avec Chamillart ne fut que l'effet du dédain de l'homme d'cpée pour l'homme de plume et de bureau. Comme il faisait la guerre à la manière féodale, sans admettre de contrôle et sans tenir compte des règles sévères que Louis XIV avait introduites dans l'administration de ses armées, il s'attira de justes observations de la part du secrétaire d'Etat; celui-ci, fatigué de l'indiscipline de son subordonné, s'oublia même jus(ju";i lui écrire en termes outrageants. Aussit(M Bonneval bondit : ^- Si dans
"trois mois, dit-il, je ne reçois point de satisfaction de l'insulte que vous me faites, j'irai chez l'Empereur, où tous
' les ministres sont gens (b; ((ualité et savent comme il faut
"traiter leurs semblables'. ^ \'oilà le secret de sa pensée échappé dans ces derniers mots et le fond de son àme (|ui
^ Archives de la marine; personnel.
2 Prince dk Ligxk, p. 18.
^ Id., p. 23-28. V'oy. aux arrliiies des affaires étrangères, n" V9V du fonds France, les pièces intitulées Mémoires anecdotiqucs du comte de Bonneval, 170^-1729. Ce sont des mémoires rédigés par Bonneval lui-même ou an moins sous son inspiration évidente; ils donnent sur chacune de ses aventures la version qui lui est la plus favorable et doivent être conlrôlésau moyen d'autres documents.
124 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.
s'illumioe d'im rapide éclair. Il alla chez l'Empereur, il y retourna après sa réconciliation avec la France, pensant se soustraire à jamais au despotisme du pouvoir ministériel; mais à Vienne même il retrouia un gouvernement appuyé sur une administration forte, de hauts fonctionnaires jaloux de leurs prérogatives, un premier ministre surtout , le prince Eugène, qui faisait sentir partout sa pesante et méticuleuse autorité; il avait cru s'affranchir et n'avait fait que changer de
joug-
Aussi, dès que la guerre ne l'absorbe plus tout entier, sa
bile s'échauffe-t-elle de nouveau. Des propos sarcastiques,
des épigrammes, des couplets lancés par la ville lui attirent
des ennemis dans l'entourage intime du prince Eugène;
il s'attaque bientôt à ce ministre lui-même, dont il voit la
bienveillance à son égard se transformer peu à peu eu hostilité.
Vainement des voix amies s'efforcent-elles de le prévenir;
vainement sa jeune femme, dont les lettres lui parviennent
comme de timides et touchants rappels, l'avertit-elle du danger
vers lequel il se précipite : " Quand nos amis, lui écrit-elle,
" deviennent nos ennemis, je les crois les plus dangereux '. »
Vainement l'Empereur lui confîe-t-il un commandement loin
de la cour, à Bruxelles, où sou indépendance sera moins
gênée. Rien n'est capable de le satisfaire et d'imposer silence
à sa verve frondeuse. En fait, il n'y avait plus de place pour
un homme de son caractère dans la chrétienté telle qu'elle
était alors or^janisée ; il ne lui restait plus qu'à en sortir et à
l.Letlre du 8 novembre 1721. Les lettres de la comtesse ont été publiées par le prince de Ligxk à la suite de son mémoire. Elles sont charmantes par la pensée et l'expression; la plainte y trouve des accents pénétrants sans jamais s'abaisser jusqu'au reproche, et la tendresse s'y fait discrète comme si elle craignait d'être importune.
ARRIVlilE DU COMTE DE DOW El. AL \-2b
lui déclarer la guerre ; c'est ce qu'il fit, en essayant de prendre les Turcs pour auxiliaires.
Le motif de sa rupture avec l'Empereur lut une intrigue qui mit plusieurs cours en émoi, et qui, après avoir [)ris son prétexte à Madrid, éclata à Bruxelles, se continua à Vienne et trouva son dénoùment en Turquie. Une disgrâce survenue à la jeune reine d'Espagne y donna lieu. La quatrième fille du duc d'Orléans, à peine âgée de quinze ans, était alors la femme du roi don Luis. Jamais souveraine ne convint moins à l'Espagne. Qu'on se figure une enfant mal ou point élevée, comme toutes les filles du Régent, grandie à l'aventure au Palais-Royal, au milieu des maîtresses de son père et de ses compagnons de plaisir, habituée à une vie frivole et dissipée, incapable de contrainte, persuadée qu'un laisser-aller joyeux forme le train ordinaire de ce monde, puis transportée subitement à Madrid, au milieu d'habitudes austères, dans une cour dévote et médisante, et là se heurtant de toutes parts aux aspérités d'une impitoyable étiquette. S'étonnera-t-ou que tout en elle ait déplu à ses sujets, et que sa nouvelle patrie se soit refusée à l'adopter Z Elle dédaignait d'assister aux fêtes données en son honniMir, malmenait ses dames d'atour, tournait en dérision leur figure ou leurs ajustements, affectait dans ses allures el dans sa mise un négligé incroyable. Partout ses manières eussent choqué, à Madrid elles donnaient matière à scandale. Après avoir vainement essayé de la ramener par des remontrances, le Roi son mari se crut obligé de sévir et la mit aux arrêts pour quelques jours dans son appartement'.
' Voy. sur cette aventure le piquaut récit de M. le comte E. de Barthé- 1.EAIV, dans son livre les Filles du Rcgcnt, Paris, 187V, t. II, p. 374 et suiv.
Comme bien Ton pense, cette aient me fit grand bruit dans tonte l'Europe; on en discuta les causes, la médisance s'altachaul à transformer en inconséquences de jeune femme de purs caprices d'enfcvut. Parmi les villes où la nouvelle fut particulièrement commentée, il faut citer Bruxelles. Séparés depuis peu de la monarchie espagnole, les Belges ne s'étaient pas encore désaccoutumés de considérer Madrid comme leur capitale, et leurs regards s'yreportaientpar habitude. Parmi les nobles des Flandres, plusieurs conservaient pour leurs anciens souverains un honorable attachement; chez d'autres, peut-être un sentiment contraire se faisait-il jour; peut-être, en rapportant avec complaisance les bruits répandus sur la cour d'Espagne, leur semblait-il encore se donner le plaisir de médire de leurs maîtres. Ln soir d'août 1724, dans une assemblée^ c'est-à-dire dans une réunion mondaine, la marquise de Prié, femme du gouverneur des Pays-Bas, s'avisa dédire qu'elle connaissait le véritable motif do la disgrâce survenue à la jeune reine d'Espagne; un gentilhomme, dont elle citait le nom, aurait été surpris et poignardé dans l'appartement de la princesse. Cette nouvelle de pure invention, la marquise prétendait la tenir de source certaine et l'avoir reçue directement de Madrid par l'intermédiaire de deux chanoinesses, dont une princesse de Hohenzolleru. Les jours suivants, madame de Prié et sa fille, madame d' Apremont, répétèrent les mêmes propos à tout venant, -> la fille relayant la mère ' » , suivant l'expression de Bonneval. Tombant de haut, la calomnie fit grand effet; des palais elle passa dans les t: maisons à bière'» et devint le sujet de toutes les conversations.
' Ecrit rerais par Bonncual au minishe de [""rance à Bruxelles. Affaires étrangères : Bruxelles, 1724.
- Mémoires anecdotiques, cités plus liaut.
auuivi:e du comte de boweval. 1-2-
C'est ici que Bonueval parait en scène, se posant on champion de rinnocencc faussement accusée. Ce qui le pousse et le fait éclater, c'est un accès de générosité chevaleresque, mais c'est encore et surtout l'orgueil de race. La reine d'Espagne n'est pas seulement à ses yeux une femme, une Franraise, une souveraine, c'est aussi une parente : les lionneval sont alliés au sang de France par les familles de Foix et d'Albret. " Comme j'ai Il l'honneur, disait-il plus tard à ce sujet, d'appartenir à la < maison de Bourbon par les filles de souverain qui sont entrées i( dans la mienne, je ne pouvais, sans être déshonoré, souffrir « un pareil attentat contre une princesse de France'. >< Voici comme il s'y prit pour venger l'injure faite à la reine d'Espagne. Les assemblées qu'il tenait chez lui n'étaient pas moins fréquentées que celles de la marquise de Prié, et, comme il le disait sans modestie, c'était là ■• que la noblesse venait se désennuyer* . Profitant d'un soir de concert, où l'assistance était nombreuse, il s'exprima en termes de la plus grossière violence sur le compte des auteurs de la calomnie, désignant par de claires allusions M. de Prié, sa femme et sa fille. Le lendemain, des libelles reproduisant les mêmes expressions se répandaient sous son nom par toute la ville. Prié le mit aussitôt aux arrêts, puis le fit conduire à la citadelle d'Anvers ; la popularité du général était telle que son arrestation faillit devenir le signal d'une émeute '\
' Écrit cité à la page précédente.
^ Id.
3 Toutes les pièces relatives à la querelle avec Prié se trouvent aux archives (les affaires élrangères : Bruxelles, 172'f. Une partie a été publiée dans les Mémoires, t. II, passim, et dans le recueil intitulé : Pièces inlcressautes et peu connues pour servir à /7//.s/o/rf, Bruxelles et Paris, 1781- 1790, t. I, p. 4i à lOS.
Bonneval avait violé toutes les règles de la discipline et manqué à l'Empereur dans la personne de son représentant; bien plus, il avait compromis ce monarque envers la France et l'Espagne en donnant aux imputations malveillantes de la maison de Prié contre une princesse de Bourbon un irréparable éclat. Il est probable néanmoins que Charles VI se fût contenté de lui infliger une peine légère, tant il lui portait d'amitié, tant il attachait de prix à ses services, si Bonneval n'eût promptement aggravé sa faute par une suite de violences. Mais le traitement dont il a été l'objet l'a courroucé, et chez lui le rebelle reparait aussitôt. Au lieu de se défendre, il menace; du fond de la citadelle d'Anvers, il écrit à l'Empereur des lettres hautaines dans lesquelles il exige une satisfaction pour la reine d'Espagne, la suspension des pouvoirs de Prié et la mise en jugement de ce gouverneur. Sa témérité va jusqu'à se réclamer de la protection de puissances étrangères contre son souverain ; profitant de la réunion k Cambrai d'un congrès cliargé de régler d'anciens différends entre l'Espagne et l'Autriche, sous la médiation de la France, il s'adresse officiellement aux plénipotentiaires pour les inviter à poursuivre la réparation de l'outrage fait à une maison royale, à réclamer des explications auprès de la cour de Vienne, àévoquer l'affaire au tribunal de l'Europe. Ses factums demeurés sans réponse, il change de plan, ne désespère point de gagner à lui seul sa cause auprès de l'Empereur et compte y réussir à force d'audace. Comme le prince Eugène appuie de son crédit la fortune chancelante des Prié, il lui déclare ouvertement la guerre et se croit assez puissant à Vienne pour triompher du premier personnage de l'État. Ayant reçu l'ordre de se rendre dans la forteresse du Spielberg, en Moravie, tandis qu'un con-
AKRIVKE DU COMTE DE lîOWEVAL. 1-29
seil de guerre cxniniiiera sa condiiilc, il obéit, se présente, accepte d'être jugé, ni.iis sous la condition qu'Eugène ne fora point partie du tribunal; il s'est arrêté en cbemin |)oiir lui écrire une lettre, clief-d'œuvre d'insultante ironie, (|ui contient à la fois une récusation et un défi :
.' Je me (latte. Monseigneur, a-l-il dit, connaissant votre « probité et riionucnr qui vous guide, que vous serez Irès- " content que je vous délivre par une récusation très-bien fon- " dce des soins frivoles déjuger de nos différends... (!!e serait « profaner un temps aussi précieux que le vôtre que de l'eni- " ployer à d'aussi cbétives bagatelles... J'ai lieu de craindre « que la présence de Votre Altesse Sérénissinie dans les conseils « fermerait la boucbe à mes autres juges, quand ils sauraient " qu'elle se tient offensée dans la personne du marquis de Prié, " et que cette considération pouvant aller jusqu'à me déslio- " norer, vous ne lissiez comme minisire avec votre plume » ce qu'il vous serait très-difficile de faire avec votre épée, <! quoique je sache avec certitude que \otre Altesse Sérénis- " simc joint à la qualité du plus grand et du plus excellent « capitaine de l'Kiirope une intrépidité à toute épreuve '. > Cette arrogante prise à partie ne laissait d'autre issue à la querelle que la perte de IJonneval ou la retraite d'Kugène : " Si M. de Bonneval rentre dans Vienne par une porte, disait le prince, j'en sortirai [)ar une autre *. « Ce qui semble à peine croyable, tout en permettant d'apprécier le crédit dont jouissait Bonneval et en justifiant sa confiance dans une cer-
' S'i- octobre 172V. Affaires étranjjères : lînixelles. Le icxtc de celle pièce, publié dans les Mélanges de Buts-Jourdain, Paris, 1807, t. III, p. 201, avait été considéré jusqu'à présent comme apocryphe.
* Mémoires anccdotiques.
laine mesure, c'est qu'entre Eugène cl lui rEmpcreur hésita. Lorsque le conseil (le guerre, nommé sous l'influence du prince et délibérant en sa présence, eut condamné Bonneval à perdre tous ses emplois et à tenir prison pendant un an, le souverain hésita à ratifier cette décision et à signer l'arrêt. " On i< a cru pendant trois semaines, écrivait l'envoyé de France à c Vienne, qu'il ne signerait pas. Pendant presque tout ce .( temps, le prince Eugène avait une petite fièvre continue qui « ne l'empêchait cependant pas de sortir. L'Empereur parais- .< sait dans les plus grands embarras; on ne voyait qu'espions i dans la ville et dans les maisons; l'Empereur voulait savoir u ce que nous écrivions à nos cours, et l'on ouvrait toutes nos lettres '. » Enfin la pressante insistance du prince qui avait été le plus ferme soutien de son empire triompha des scrupules de Charles VI; il confirma l'arrêt avec une résignation triste, qui ressemblait à un pressentiment. Bonneval subit sa peine, puis quitta Vienne, jurant à l'Autriche une haine sans merci, cherchant un moyen do satisfaire son ressentiment et prêt à l'accepter de toutes mains.
Il se retira d'abord à Venise. Cette ville était alors en politique un port franc. Elle accueillait volontiers les étrangers de toute provenance, off'rant une hospitalité facile aux personnages de marque éloignés de leur pays par quelque disgrâce et incertains de l'accueil qu'ils trouveraient ailleurs. Bonneval y demeura deux ans, menant grand train, toujours aimable et fêté. En même temps, il négociait avec diverses puissances auxquelles il songea successivement à offrir ses services. Son
' Lettre de M. du Bourg, chargé d'affaires, en date du 23 février 1725. Affaires étrangères : Vienne,
ARRIVEE UV COMTE DE ROWEVAL. 131
premier mouvemeut lui de relouruer ou France ; mais si le gouvernement du Roi ne rclusail pas de le recevoir, il ne consentait pas à l'employer '. Il s'adressa alors à l'Espague, qui, tout occupée d'un rapprochement avec rAutriche, ne se soucia point de mécontenter cette dernière, en accueillant l'ennemi du prince EUç'j[ène. Bonne val se retourna du côté de la Pologne; là encore riullueuce autrichienne dominait et l'écarta. Ainsi les inimitiés puissantes qu'il s'élait altirées le tenaient à peu près bloqué dans Venise. Une seule voie restait ouverte devant lui, celle qui conduisait vers l'Orient; elle pouvait le mener au but suprême de ses désirs, c'est-à-dire à cette vengeance éclatante qu'il prétendait tirer de l'Autriche; il s'y précipita. Dans l'été de 1729, il s'embarquait à Venise sur un navire léger avec une dizaine d'hommes, d'abord d'anciens serviteurs restés fidèles à sa fortune, puis quelques aventuriers. L'un d'eux, qui se disait ingénieur, avait inventé des bombes asphyxiantes et cherchait un gouvernement disposé à employer son industrie.
En cet équipage, Bonueval traversa l'Adriatique et débarqua à Raguse. C'était le point le plus rapproché par lequel il pût se jeter en Turquie; le territoire de la cité libre confinait aux possessions du sultan. Les fugitifs s'engagèrent dans les âpres sentiers par lesquels les montagnards de Bosnie et d'Herzégovine, formés en caravanes pittoresques, viennent encore de nos jours apporter leurs produits sur le marché de Raguse. Après un difficile voyage, ils se trouvèrent enfin en pays turc. Pour unique recommandation, Bonneval possédait
1 Leltre du secrétaire d'I'^tit Morville au duc de Iticliclieu, ambassadeur A Vienne, en date des 16 mai et G juin 1726. Archives des affaires étrangères.
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un p;isso-p()it sijjné do rambassadeur do France eu Aulriclie, c'était alors le duc de Richelieu, de célèbre et galante mémoire ; il avait connu le comte à Vienne, s'était tout de suite senti attiré vers lui et s'était offert à le servir. Justifiant de sa qualité de Français, lionneval comptait recevoir des Orientaux un accueil favorable et pénétrer par tcrro justju'à Constantinoplo. Il atteignit sans accident Serajevo, capitale de la Bosnie ; là, le hasard lui ménageait une fâcheuse rencontre. La première personne de considération qu'il aperçut dans la ville turque fut un officier autrichien, envoyé au pacha de Bosnie pour régler certaines questions relatives à la frontière. Assis au seuil d'une hôtellerie, l'Allemand vit passer Bonueval, le reconnut et lui fit le salut militaire, mais aussitôt, courant chez lo pacha, remontra vivement à ce gouverneur quelle responsabilité il assumerait en laissant passer un rebelle et un transfuge. Emu de cet avertissement, le pacha accueillit les voyageurs avec l'affabilité grave des musulmans, mais non moins poliment les empêcha de passer outre, jusqu'à ce que le sultan eût statué sur leur sort ' .
En se rendant chez les Turcs, Bonneval avait un plan parfaitement arrêté. Il ne songeait nullement à embrasser l'islamisme ; cet acte, en le faisant immédiatement sujet de la Porte aux yeux des musulmans, l'eût livré à eux sans conditions et jeté sous leur dépendance absolue. Or, il comptait leur olfrir bien moins ses services que son alliance; il n'entendait obtenir d'eux que la permission d'organiser sur leur territoire et avec leur aide sa guerre privée contre l'Empereur. Il se créerait d'a-
1 Relation du voyage publiée par le prince dk Ligxe à la suite de son mémoire, passim.
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bord des inlclli'jenccs pjinni Ions h^s onncinis (|iio rAiilriclic avait conservés dans les pays réccniniont ajoutés à son <Mnpiro, Hongrie, Transylvanie, Valacliie orientale; puis, profilant de rinévitabic instant oii la guerre se rallumerait entre l'Empereur et le Ture, il attirerait à lui les mécontenU de toutes ces provinces, en ferait une armée ([u'il lè\erait, instruirait el conduirait lui-même. Se jetant alors dans les Etals aulrichiens et ne demandant aux forces ollomanes que de lui servir de réserve, il s'efforcerait de soulever la Hongrie et ses dépendances contre rEmpereiir, puis de se tailler une principauîê dans les pays qu'il aurait arrachés à son ennemi; il s'y établirait eu maître sous la suzeraineté nominale de la Porte et, s'assurant à la fois l'indépendance et le pouvoir, donnerait ainsi satisfaction au double et constant besoin de son àme. Bien qu'il ne demandât pour le moment que la faculté de préparer l'avenir, il ne se dissimulait point quelles difficultés lui opposerait l'indolence ottomane, mais espérait les surmonter grâce à un précieux appui. Il était convaincu que ses projets répondaientsi bien aux viséesdela politique frauçaise, que noire ambassadeur ne pourrait manquer de lui servir auprès de la Porte d'introducteur et de répondant. Il comptait négocieravec les Turcs par l'entremise et sous la médiation de la France. Dès qu'il se vit arrêté en Bosnie, son premier soin fut de s'adresser au mar(|uis de Villeneuve en môme temps qu'au grand \izir. Dans sa lettre à ce dernier, il se bornait à imiter la phraséologie et les formules pompeuses de l'Orient; il vantait les vertus d'Ibrahim et, sollicitant la permission de se rendre auprès de la Sublime Porte, donnait pour motif principal de son voyage en Orient la passion (pii lui était venue de voir un minisire > dont les vertus, la gloire, l'amour pour les
« sciences et les arts sont connus de tout l'irnivers ' - . C'est à Villeneuve qu'il se réservait d'exposer son plan ; c'est lui qu'il comptait intéresser, séduire et convaincre, persuadé que l'intervention de l'ambassadeur suffirait à lui ouvrir le chemin de Constantinople et à l'y faire écouter.
Le 18 août 1729, le drogmau de la Porte se présenta chez l'ambassadeur. Après l'avoir entretenu de matières indifférentes, comme si sa dignité d'Oriental ne lui eût point permis de montrer quelque impatience à aborder l'objet principal de sa visite, il tira de sou sein une lettre à l'adresse du marquis de Villeneuve et la lui tendit. Elle était de Bonneval et avait été envoyée au vizir pour qu'il la transmît à l'ambassadeur.
D'un style incorrect et saccadé, cette lettre semblait écrite
sous un souffle de colère; pourtant l'Iiommc s'y peignait tout
entier, avec sa vigueur de pensée et son assurance superbe :
« Votre Excellence jugera bien, disait-il, que les injustices-
" et l'ingratitude de la maison d'Autriche m'ont piqué au vif.
« Mon désir est de servir les Turcs et d'attraper, si je puis, en
" même temps, quelque pays aux dépens de la Hongrie. ' Il
demande d'abord à l'ambassadeur de le réclamer comme sujet
du Roi et de le faire appeler à Constantinople, puis indique
son but, développe ses moyens et ajoute : < J'aurai l'honneur
« de parler plus amplement là-dessus à Votre Excellence quand
« j'aurai celui de la voir, et j'espère (|ue la nouveauté devoir
i un homme de ma qualité et de mon rang offrir ses services
« aux Turcs ne la préviendra pas contre moi. Elle comprend
i: bien que je ne suis pas assez fort tout seul pour me venger
1 Lettre publiée pai- le prince de Ligxe, p. t81.