‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 35 sur 61 · ARRIVEE DU COMTE DE BOWEVAL · texte numérisé non relu

ARRIVEE DU COMTE DE BOWEVAL

de rEmpeieur. Je fais donc comme les petits souverains, jc' cherche des alliés puissants, et j'espère qu'avec un tel allié, si l'on veut me croire, j'aurai le plaisir avec le temps d'une vengeance entière... Au surplus, .Uonsieur, tant de papes et de rois catholiques se sont alliés aux soudans sarrasins et aux empereurs turcs, (jii'il laudrait (jiic je lusse un sot pour en avoir du scrupule. Nos princes ne s'allienl-ils pas tous les jours avec des souverains protestants, lesquels notre église condamne et traite sur ce point comme les musulmans ? Comme je suis guéri des préventions de ma nourrice, ma conscience et mon honneur ne me reprochent rien là-dessus, et, si je puis ôterà l'Empereur la Hongrie, qui est le séminaire de ses armées, et le réduire à ses pays héréditaires, je rendrai un grand service au Roi, car les Etats s'agrandissent en ahaissant leurs rivaux autant que par les conquêtes, et il m'en reviendra heaucoup d'honneur et sans doute encoie de profit. Ce sont là mes desseins; il me fauilra quelque temps pour préparer les choses et attendre patiemment une conjoncture favorahle, mais le coup n'en sera que plus sur si l'on ne précipite rien, et, comme je ne manque ni de génie, ni d'étude, ni de courage, ni d'expérience dans la guerre, peut-être réussirai-je. Il est certain aussi que si l'on ne tente pas de ces entreprises, elles ne se font pas toutes seules, et que celles qui ont réussi jusqu'à présent ont dû presque toutes leur origine à des particuliers qui avaient de la conduite et de la bravoure. Sùjné : Le général comte de Bo\keval'. "

' Celte Ictlre, en date du 29 juin 1729, transmise par Villeneuve à son gouvernement, figure aux arcliives des affaires étrangères, Turquie, 1729.

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Lorsque Villeneuve eut achevé sa lecture, le drogman lui fit savoir que le vizir avait reçu une lettre du même personnage. Comme celui-ci se disait Français, Ibrahim envoyait consulter l'ambassadeur sur le parti à prendre. Villeneuve fut embarrassé. Il ne se dissimulait point que, dans sa lutte contre les deux empires, Bonneval pourrait lui fournir un précieux renfort. Que cet habile général apprit aux Turcs à ne plus redouter les armes allemandes et russes, ils se retourneraient avec empressement vers la France, leur alliée séculaire. D'autre part, eu accordant au comte une assistance qu'il serait difficile de tenir secrète , Villeneuve craignait d'exposer la France au reproche de connivence avec un homme que sa fuite chez les Infidèles avait mis au ban de la chrétienté. Dans sa perplexité, l'ambassadeur émit un avis provisoire et donna un conseil qui ne préjugeait rien; il recommanda de garder Bonneval à Serajevo en l'y traitant bien, suspendit toute réponse à sa lettre, et demanda des instructions à Versailles.

Elles furent conformes aux traditions constantes de notre politique. La France prêtait volontiers des armes à la Turquie, mais en cachette, à condition qu'elle fût assurée du secret et que rien ne mît en péril sa réputation devant l'Europe chrétienne. Or, le gouvernement du Roi faisait trop peu de fond sur la prudence et la discrétion de Bonneval pour ne point le considérer comme le moins sûr des complices. D'ailleurs, c'était toujours à ses yeux un transfuge de nos armées, sans droit désormais à se réclamer du nom de la France. Résolus à lui refuser une protection qu'il ne méritait plus, nos ministres n'en éprouvaient pas moins le désir de le voir accueilli par les Turcs et s'employant contre l'Empereur; leur joie eût été sans mélange, si la France eût profité

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(le SCS desseins sans y tremper. D'après la réponse de (lliauvelin, il semble que l'envie de nuire à nos adversaires et la crainte de se compromettre se soient combattues dans l'esprit du secrétaire d'Ktat, et que la seconde ait (lui pail'emporter.

Sa lettre commence par cette hautaine déclaration : « Quoi(|ue i: le comte de IJonneval soit Français, homme de naissance, « allié à des personnes de grande considération en France ; « quoi(|uc le Roi lui ait remis la peine de la faute qu'il connnit ' lorsqu'il (juitta sou service pour entrer à celui de l'Empe- II reur, qui était alors sou ennemi, Sa Majesté ne peut uéan- « moins oublier cette l'autc, par laquelle le comte de llonneval « est devenu, et |)our toujours, un homme du sort de qui Sa a Majesté ne peut, ne doit et ne veut point entendre parler. '> Peu après le ministre se radoiuit : « Vous ne devez pas le voir, « dit-il, et vous éviterez mèuie toute communication avec lui, « mais en observant aussi de ne lui point nuire. Peut-être « même dans le fond il n'y aurait pas grand inconvénient, ^^J^!^^^^r\\7. Cl nous ne serions pas fâchés qu'il résidât à ConstantinoniJ^^^ « qu'il y acquît de l'estime et de la confiance, et que XY^vi^- .-c^ « reur eût lieu d'appréhender qu'il devînt, soit par les coi»eils, »■ « soit par l'exécution, le mobile et l'instrument des Tmj^^jii, « contre une partie de ses Ftats ; mais il ne faut pas, en quelque « manière que ce soil, (pie la I''rance puisse être soup(;onnée « d'y entrer, et le Roi ne veut fournir à la cour de \ ienne ■-<■ aucun prétexte de plainte, surtout en des cas oii cette courue u manquerait point de (jualilier nos procédés de projets con- « traires à la religion. " Enfin la lettre aboutit à cette conclusion : " Sa Majesté juge que le parti le plus sûr pour le présent " est que vous déclariez à la Porte que les ordres que vous

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" avpz sont do ne vons mêler en anciiue sorte de manière à ce '•• qui peut avoir rapport à M. de Bonneval, que vous ne vous- " en mêliez point en effet, que vous n'ayez point de commerce <i avec lui, enfin que vous ayez attention que, soit vos secréc: taires, soit vos drogmans, soit toutes autres personnes de votre maison tant soit peu remarquables, s'abstiennent de " toute fréquentation avec lui et les siens, de sorte qu'il n'y ! ait ni la moindre apparence, ni le moindre soupçon de c correspondance ou d'intelligence entre vous et lui '. »

C'était une défense expresse de se livrer directement à aucune démarche en faveur de Bonneval. Bien que ces instructions ne paraissent pas avoir répondu à l'intime espoir de Villeneuve, il crut que sou devoir lui commandait de les suivre à la lettre. Peut-être ne s'attacha-t-il pas suffisamment à la pensée secrète qui s'y faisait jour; peut-être Chauveliu avait-il voulu lui recommander le mystère plus encore que l'abstention, et eùt-il vu sans regret son agent lui désobéir adroitement. Quoiqu'il eu soit, non-seulement Villeneuve laissa sans réponse l'appel de Bonneval, mais même, dans ses entrevues avec les ministres turcs, garda à son égard un silence affecté. C'était laisser le champ libre aux intrigues de l'Autriche. Le baron de Talman, ministre résident de l'Empereur, s'était mis en campagne ; profitant du crédit dont il jouissait, employant tour h tour la prière et la menace, élevant l'iucident à la hauteur d'une question d'Etat, il représenta que l'admission de Bonneval à la cour du Grand Seigneur exciterait les défiance* de l'Empereur et porterait atteinte à l'intelligence heureusement rétablie entre les deux couronnes. Il n'en fallait point

' Villeneuve à Cliauvelin, 15 octobre 1729.

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