‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 36 sur 61 · ARRIVEE DU COMTE DE BOWEVAL · texte numérisé non relu

ARRIVEE DU COMTE DE BOWEVAL

lant pour ôpouvautcr le craintif Ibrahim; il s'estima heureux que la réserve de la P'rance lui permît d'ohéir aux sollicitations de Talman, traita Bonncval en suspect et donna l'ordre de le retenir en Bosnie, dans une demi-caplivilé.

Plus tard, lionneval devait reprocher amèrement à notre représentant de lui avoir refusé toute assistance. Il ignorait les ordres de la cour, il ignorait aussi que cet abandon, s'il le réduisit dans la suite à de dures extrémités, eut pour premier effet do lui sauver la vie. A cotte époque, le séjour de Constantiuoplc lui eût été fatal. En le voyant s'évader de ses Etats et passer en Orient, Venise no s'était pas moins émue que l'Autriche. Epuisée par ses guerres du siècle précèdent, déchue do son antique splendeur, repliée sur ollo-mème, Venise n'aspirait plus qu'à s'assurer la trau(|uille possession des débris do son empire, et toute sa politique se réduisait à vivre. La présence chez les Turcs d'un génie remuant, propre à leur rendre le goût des conquêtes, lui parut une menace pour son existence même; elle résolut de conjurer ce péril public par des moyens dont elle n'avait pas entièrement perdu l'usage. Les inquisiteurs d'Etat prononcèrent contre Bonneval une condamnation à mort et chargèrent le baile de la République à Constantinoplo de la mettre à effet. On sait comment s'exécutaient ces sentences rendues dans l'ombre, à l'aide d'un poison discret ou d'un coup de poignard anonyme. Bonneval retenu loin do Constantinoplo, le bailo dut suspendre l'accomplissement des ordres du tribunal d'J'llal : ' Que Vos (' Excellences, écrivait-il aux inquisiteurs, me laissent le "temps; il est certaines opérations délicates qui ne sau - ^- raient se brusquer ; il convient de les préparer avec beau- *< coup de patience et d'attendre dos conjonctures favora -

" bles ' . !) Le bailo nioiirut peu de temps après, sans avoir renconlré l'occasion de s'acquitter de sa mystérieuse commission. Cependant Bonneval rongeait son frein dans sa triste résidence de Bosnie. Il errait de bourgade en bourgade, taulùt à Serajevo, tantôt à Travnik, partout soumis à une irritante surveillance. La province entière, avec ses montagnes fermant l'horizon , ses âpres paysages, ses châteaux forts couronnant les cimes de murailles crénelées, lui semblait une maussade prison. Les jours, les mois s'écoulaient sans apporter de réponse à sa double missive. Si quehjue nouvelle lui arrivait du dehors, c'était l'annonce d'un péril. Il sut que l'envoyé impérial h Constantinople continuait ses manœuvres; il apprit que des agents allemands inondaient la Bosnie. Ils épiaient tous ses mouvements, corrompaient les autorités et, avec leur complicité, se préparaient à l'enlever. Lui faudrait-il soutenir un siège dans sa maison, comme Charles XII k Bender, ou succomber dans un guet-apcns et subir un trépas misérable, après avoir tant de fois mérité une belle mort? Son esprit fertile lui suggéra d'ingénieux moyens de défense. Après avoir armé ses gens, il distribua autour de son habitation une vingtaine de molosses et en fit autautde sentinelles vigilantes. Contre la vénalité des officiers turcs, il eut recours au fanatisme de leurs troupes. La garnison de Serajevo se recrutait dans le pays d'alentour et se composait de Bosniaques musulmans ; c'étaient des soldats à mine de bandits, de sauvages montagnards, au regard d'oiseau de proie, à la ceinture hérissée d'armes meurtrières. Bonneval

' Lettre du baile Daniel Doi.Fix en date du 13 septembre 1729, aux arcliives de Venise. iVous devons la connaissance de ce document au regretté .M. Armand Baschet. Voyez la lettre des inquisiteurs du 30 juillet dans l'ouvrage de M. Lamanskv, les Secrets d' JLtat de Venise. Cf. Revue historique , t. XX, p. 119.

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leur (il |i;irl(>r, s'adressa à leur fjénérosilc, les intéressa à son sort en se [)rêse!itanl eoninic une victime de la liainc des giaours; les pins iéroces vinrent anssitùt le trouver, Fassurè- .rent de Icnr protection et se firent ses gardes dn corps.

Ce seconrs le mettait à l'abri d'nne attaque de vive force, mais le défendait- il contre de mystérieuses embûches? Il semble que les autorités impériales ou vénitiennes placées sur les confins de la Bosnie aient reçu des instructions analogues à celle du baile et qu'elles mirent plus de zèle à les remplir. A l'en croire, Houueval dut trois fois sou salut à son cuisinier parisien; cet honnête serviteur remarqua dans les vivres qu'on lui fournissait certains indices suspects et prévint son maître. Depuis lors, celui-ci ne rêvait que persécutions, tentatives homicides contre sa personne; l'eau qu'il portait à ses lèvres lui semblait empoisonnée. Ku même temps ses ressources s'épuisaient; la parcimonie de la Porte l'obligeait à vivre de dix piastres par jour, (|u'il lui fallait partager avec ses compagnons. Plus (jue la crainte de la mort, cette gêne le torturait; l'ennui et le dépit s'ajoutaient à la gène pour combler ses souffrances. Il avait cru eu finir avec la domination autrichienne, et voici que les intrigues de l'Autriche l'enlaçaient de tontes parts; le joug auquel il avait pensé se soustraire pesait sur lui plus lourdement que jamais. Après dix-huit mois d'attente et d'appréhensions, sa patience était à bout, sa vie devenait intolérable, et peu à peu se dressait devant lui, comme une extrémité fatale, la nécessité de forcer la protection des Turcs en embrassant leur culte et en se déclarant \\n des leurs '.

Il hésitait pourtant et ne se résolut à rien avant d'avoir tenté une

' Rclalion citée p. 132. Villeneuve à Ciiauieliii, 15 janvier 1730.

U2 LA MlSS10\î DU MARQUIS DE VILLEXEtVE.

suprême démarche auprès de l'ambassadeur de France. Un messager déguisé remit de sa part à V illcueuve une seconde lettre. Le ton en était pressant sans cesser d'être haut; Bonneval indiquait clairement que, repoussé parla France, il se réfugierait dans l'apostasie, mais, tout en montrant la protection de l'ambassadeur comme sa dernière ressource, la réclamait encore comme un droit.

«Je doute fort, disait-il, que Votre Excellence ait reçu la lettre « que j'ai eu l'honneur de lui écrire par le courrier et neveu du ' pacha de Bosnie. ' Il revient ensuite sur ses projets en abaissant ses prétentions, ne demande plus que la permission d'organiser un corps de Moldaves et de l alaques avec lequel il entamera, au premier signal, la Hongrie ou la Transylvanie, puis il termine ainsi : «Au reste, je ne suis point Allemand, maisFran- « çais, comme vous savez, et cependant les manèges des Impéi< riaux m'arrêtent dans ce pays sauvage depuis six mois. Il est ■i vrai que j'ai servi l'Empereur pendant vingt-deux ans en qua- « lité d'officier général ; mais comme il m'a donné la démission « de tous mes emplois et la commission de me retirer oii bon " me semblerait, hors la seule ville de Vienne et la cour, je suis « rendu au Roi. Je ne saurais croire que Votre Excellence se soit ■' jointe aux Allemands auprès du grand vizir pour suspendre i mon voyage et m'arrêter ici, puisque vous n'aviez pour cela " qu'à me faire savoir les intentions du Roi. J'ai donc l'honneur ' de vous supplier, Monsieur, déconsidérer que les Allemands, « n'ayant plus aucun droit sur ma personne, font une injure à « Votre Excellence et à toute la nation, quand ils se prévalent de <t mes services passés pour continuer leurjuridiction sur moi '. ^

' Lettre du 19 décembre 1729. Affaires étrangères, Turquie.

AURIVKE Dl COMTE DE UO.WEVAl,. 143

Enchaîné par sos inslniclious, Villeneuve continua à garder le silence, et Bonneval se prépara à exécuter sa menace en se faisant musulman. A cet instant, ne se livra-l-il pas en lui un dernier comhat? Il s'en est toujours défendu, prétendant qu'à son départ de Venise il était prêt à tout et ne reculait devant ^lucune des conséquences possibles de sa détermination : u Je .' crois, disait-il plus tard à Casanova, que si l'on m'eût donné « le commandement de cinquante mille Juifs, j'aurais été faire «le siège de Jérusalem'. -^ A nous, qui avons connu ses espérances, qui avons assisté à ses déboires, à ses angoisses, qui avons entendu ses appels, il est difficile de le croire sur parole. Un éclair de sensibilité passa-t-il dans celte âme toute aux passions violentes? Songea-t-il à l'abîme qui allait désormais le séparer de tous les siens? Eut-il une pensée pour cette jeune femme dont les avis et les encouragements ne lui avaient jamais fait défaut dans ses épreuves, dont la tendresse patiente ne se rebutait pas et s'obstinait doucement à le suivre? Xous croirons plus volontiers que, dans cette crise, ce qui souffrit le plus en lui fut son orgueil. Il avait rêvé de traiter a\cc le sultan de puissance à puissance, et maintenant se voyait près de se confondre dans la foule de ces esclaves qu'un caprice du maître peut élever, mais qu'un geste replonge dans la poussière. Il a confessé que le joug des Turcs doit être en horreur « à la grande noblesse, parce ([u'il admet l'égalité^ " . Il y eut sans doute en lui un tumulte rapide de sentiments divers, puis une résolution irrévocable, et aussitôt un visage impassible et railleur. C'est l'air qu'il affecta de conserver envers tous ceux

' Mémoirex de Casnuoca, édition de 1860, t. I'', p. 304. 2 Lettre citée p. 134.

\ii LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLE \EUVE.

qui, parmi les cliréliens, eurent encore à s'occuper de lui : il a laissé un récit de son abjuration, adressé à Voltaire, où il a su mettre un égal dédain pour le culte qu'il embrassait et pour celui qu'il abandonnait. Il raconte qu'ayant envoyé son domestique Lamira auprès d'un Turc instruit, pour lui rapporter la formule sacramentelle qu'il aurait à prononcer, Lamira lui dit eu revenant : "Monsieur le comte, ces Turcs ne sont pas si sots i' qu'on le dit à Vienne, à Londres et à Madrid. » — ^- Je lui u répondis, ajoute Bonneval, que je sentais un mouvement de " grâce turque intérieur, qui consistait à donner sur les oreilles i^ au prince Eugène, quand je commanderais quelques bataillons « turcs', n 11 accomplit ou éluda les prescriptions que la loi de Mahomet impose à ses nouveaux adeptes, prit le nom d'Ahmed, puis, dépouillant le costume etl'épée du gentilhomme, revêtit l'habillement d'un Turc de condition, la robe flottante brodée de fleurs, la pelisse, enfin le turban « pesant quatre livres* « . Ajoutons que, même aux yeux de ses nouveaux coreligionnaires, il dédaigna de se montrer musulman zélé, parut aussi rarement à la mosquée que jadis à l'église, et ne s'abaissa pas jusqu'au mensonge.

Sa conversion ne lui procura d'abord que la sécurité. Le sultan Ahmed et le grand vizir Ibrahim n'éprouvèrent plus la tentation de le livrer à ses ennemis, mais craignaient trop d'éveiller les susceptibilités ombrageuses de l'Autriche pour lui confier un commandement. Ils le laissèrent en Bosnie, l'y traitant mieux et augmentant sa pension, d'ailleurs ne paraissaut pas plus songer à l'employer que s'il se fût agi, suivant

' Lellre citée p. 121.

^ Lettre publiée par le prince de Ligne, p. 15S-

AlUnVEE DU COMTE DE BONNE VAL. 145

l'expression de Villeneiae, " d'un soiis-liculeujint d'infanterie ' . Il ne négligeait cependant aucun moyen d'attirer leur attention; il leur envoya un plan pour la restauration des forteresses de lîosnie et la mise de cette province en état de défense. Plus tard, il chercha à piquer leur curiosité par une autre communication. A l'entendre, il avait découvert, sur les domaines mêmes du Grand Seigneur, un trésor dont les Turcs ignoraient l'existence, et il s'offrait à les en faire profiter. Dès que sa course errante le jetait dans un pays nouveau, il se mettait à en étudier curieusement la nature et les produits, et possédait une aptitude singulière à en reconnaître les ressources. Il fut le premier à soupçonner dans le pays des llalkans l'existence de richesses minérales que notre époque devait retrouver et mettre en valeur. Auprès de l'une des villes où il fut interné, il obtint de faire pratiquer des excavations. Il cherchait l'or; ce fut la houille qui apparut. Dans celte matière d'apparence vile, les Turcs ne surent point distinguer le trésor caché dont on leur avait parlé, cessèrent les travaux et reprochèrent à Boimeval de leur avoir ménagé une déconvenue".

Eu définitive, les grands projets du comte sur l'Orient paraissaient aboutira un échec misérable. L'Europe ne croyait plus avoir à s'occuper de lui : " Je suis du sentiment de ceux « qui pensent, écrivait Chauvelin à Villeneuve, que la fin de son K sort sera une extrême misère, s'il ne lui arrive pis ^ . « Moins absolu dans ses appréciations, plus sagace, Villeneuve ne

' Villeneuve à Chauvelin, 15 janvier 1730.

5 Letire de l'ambassadeur extraordinaire .'\ngelo Emo, 20 décembre 1731. Aicliives de Venise.

"* Gtiauvelin à Villeneuve, 20 décembre 1730.

14(> LA AIISSIOX DI M A R Q L I S DE VILLEXELVE.

s'associait pas sans réserve à ce pronostic. A ses yeux, la fortune de IJonneval était de celles dont il ne faut jamais désespérer, et l'écIipse de sou étoile, si profonde qu'elle fût, n'étail pas définitive. Il remarquait aussi qu'en affectant de le négliger, les Turcs ne l'oubliaient pas. Songeaient-ils à quelque expédition militaire en Asie? Ils témoignaient aussitôt d'un vague désir de l'utiliser et, à titre d'encouragement, augmentaient sa pension de quelques piastres, quitte à lui retirer ce modique supplément dès que les chances de guerre paraissaient s'éloigner; le traitement dont ils usaient à sou égard donnait la mesure de leur confiance dans le maintien de la paix. Attentif à ce manège, Villeneuve le suivait avec un soin d'autant plus vigilant qu'en dépit de défiances réciproques, malgré l'opposition de leurs caractères, le hasard maintenait entre l'ambassadeur et le renégat une sorte de solidarité. Obéissant à des mobiles différents, le premier à son devoir, le second à son intérêt, tous deux poursuivaient le môme but et prétendaient ramener la Turquie à sa politique traditionnelle. Tous deux se voyaient obligés d'ajourner leur action en présence des terreurs du fciible gouvernement de la Porte. Enfin, c'était un événement désiré et prévu par l'ambassadeur , attendu par lui comme le signal d'un grand effort diplomatique, qui devait permettre à Bonneval de rétablir sa fortune ou plutôt d'en commencer une nouvelle. Depuis quelques mois, Villeneuve remarquait à Constantinople un sourd mécontentement; le fanatisme assoupi se réveillait et commençait à gronder; son explosion allait soustraire la Turquie à l'influence des deux empires et la rejeter violemment dans ses^ voies naturelles.

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