‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 37 sur 61 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

UKE RÉVOLUTION A COlVSTAiVTIX OPLE.

La question do l'Asie centrale dans la première moitié du dix-huitième siècle.

— Ecroulement de l'empire des sofis. — La Russie s'introduit dans l'Asie

centrale. — Ses projets. — Pierre le Grand et la route des Indes.

Apparition de Thamas-Kouli-Klian. — Il bat les Afghans, pactise avec les Russes et marche contre la Turquie. — Le sultan traverse le Bosphore pour aller prendre le commandement de son armée. — Parade guerrière. — La capitale abandonnée. — Mécontentement du peuple et des janissaires. — Padrona, AIuslu et Ali. — Emeute au Bazar; comment elle se transforme en insurrection formidable. — Le sultan et la cour rentrent au Sérail. — .Alimed achève de se perdre par sa faiblesse. — Supplice d'Ibrahim et de quatre autres ministres; leurs cadavres livrés au peuple. — Les rebelles somment le sultan d'abdiquer.

— Résignation d'Ahmed; il tire son neveu Mahmoud de prison et y prend sa place. — Le nouveau sultan à la mosquée d'Eyoub. — Triomphe de Padrona. — Le Masaniclto de Constantinople — Le gouvernement mis au pillage; un boucher prince de Moldavie. — Politique des rebelles; velléités de guerre contre l'.Aulriche et la Russie et de rapprocliemenl avec la France. — Arrivée du capitan-pacha Djanum Khodja. — Caractère de ce personnage; le roman de sa vie. — Il détermine le sultan à se débarrasser des rebelles. — Massacre de Padrona et de ses adhérents.

— Entrevue du marquis de Villeneuve avec Djanum. — Motifs de la sympathie que le capitan-pacha ressent pour les Français. — Il remet en vigueur nos privilèges commerciaux et maritimes. — Continuation des troubles. — Le vizir Topal-Osman rétablit l'ordre. — Grandeur d'âme de ce ministre. — Comment il prouve sa reconnaissance au mirchand Arnaud. — Villeneuve gagne son amitié et sa confiance. — L'ambassadeur associé à tous les desseins de la Porte, — Arrivée de Boimeval à Constantinople. — Il est nommé chef des bombardiers. — Ses débuts dans la vie orientale. — Conseils militaires qu'il donne aux Turcs. — Inquiétudes de l'-Autriche et de la Russie. — Le kislur aga ou chef des eun iques noirs. — Chute de Topal-Osman; sa fermeté dans la mauvaise fortune. — Disgrâce de Djanum ; habileté de Villeneuve, — Bonnes inten-

lions et timidité du nouveau gouvernement. — Xécessité pour la France d'une politique énergique, si elle veut entraîner les Turcs et les faire concourir à ses desseins.

La révolution qui s'accomplit en 1730 à Constantinople trouva sa cause déterminante dans les bouleversements de l'Asie centrale. Depuis quelques années, l'atlenlion des Ottomans était violemment attirée par les progrès d'une puissance chrétienne dans ce domaine séculaire de l'Islam. La Russie y pénétrait en conquérante et cherchait à s'emparer de la place laissée vide par l'écroulement d'un empire. Un flot de tribus barbares, sorties de l'Afghanistan, avait envahi la Perse, saccagé Ispahan, forcé le dernier descendant des sofis, Schali- Thamas, à s'enfuir de sa capitale. A la faveur du désordre, une armée russe, conduite par Pierre le Grand, s'était glissée en Asie par l'étroite bande de terre qui s'étend entre le Caucase et la Caspienne, puis avait poussé rapidement ses progrès sur la côte occidentale de cette mer. Pierre ne dissimulait point son but; il montrait à ses soldats, au delà des solitudes où il leur faisait élever des forts et tracer des sentiers, au delà des âpres régions où ils avaient à combattre la nature et les habitants, une contrée lumineuse et féconde en merveilles : c'était l'Inde qu'il comptait atteindre à travers la Perse. Son but était de frayer à ses sujets une voie de terre par laquelle ils iraient chercher les produits de la grande péninsule asiatique, pour les livrer ensuite aux autres peuples; il rêvait de détourner au profit de la Russie ce commerce de l'extrême Orient que les nations européennes se disputent depuis des siècles et qui a successivement fait la fortune de Venise, de la Hollande et de l'Angleterre : . Voilà notre route des Indes, " personne ne nous la disputera -> , disait-il à ses compagnons

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en désignant la région montagneuse qui contourne la Caspienne au sud et conduit par une succession de plateaux et de défilés jusqu'aux environs d'Hérat '.

Les peuplades musulmanes qu'il s'efforçait de soumettre, désespérant de la Perse, s'adressèrent au sultan comme au cliel suprême de leur religion. Ahmed se montrait disposé à prendre leur défense, lorsque le vizir Ibrahim, fidèle à ses principes, conseilla à son maître, au lieu de combattre le Tsar, de s'entendre avec lui pour partager les dépouilles de la Perse. Un traité conclu en 1724 assigna à la Russie la rive occidentale de la Caspienne, à la Turquie la partie centrale du Caucase, Derbent au Tsar, Tiflis et Érivan au Grand Seigneur; le reste devait demeurer à l'émir des Afghans. Ce marché s'exécutait, lorsque la Perse sembla ressusciter, lîn libérateur lui fut envoyé en même temps qu'un maître. Nadir, lils d'un conducteur de caravanes et d'abord chef de pillards, descendit des montagnes du Khoraçan à la tête d'une armée improvisée. Il portait en lui tous les signes auxquels se reconnaissent les hommes marqués pour dompter les peuples : il était intrépide, cruel, fourbe, brûlant d'ambition et d'une foi tenace dans son étoile. Il se présenta d'abord comme le défenseur du sofi détrôné, se fit appeler Thamas-Kouli-Khan, c'est-à-dire ^i le chef des esclaves de Thamas » , appela à lui les Persans restés fidèles à l'ancienne dynastie et à leur tête surprit Ispahan, qu'il inonda du sang de trente mille ennemis. Il ramena alors dans sa capitale le souverain légitime, mais devint sous son nom le véritable roi.

Débarrassé des Afghans, il se retrouvait en présence des

' ScHUVLER, Peter the Great, t. II, p. 593.

copartageaiits de 1724; trop habile pour les attaquer simultanément, il pactisa avec les Russes, leur laissa leurs conquêtes, puis, avec leur secrète complicité, ouvrit les hostilités contre la Porte, surprit Tauris, et renvoya les soldats de la garnison à Coustautiuople après leur avoir fait couper le nez et les oreilles. Le sultan et sou ministre s'étaient flattés de gagner des provinces sans avoir à les conquérir; ils reconnaissaient maintenant la nécessité d'une guerre sanglante pour s'en assurer la possession. La guerre était toujours le parti auquel ils répugnaient par-dessus tout. Ils s'obstinaient à négocier avec Thamas-Kouli-Khan; cependant, pour apaiser le peuple qui n'eût point supporté l'abandon sans combat des territoires acquis par le traité de partage, ils firent à grand bruit les préparatifs d'une campagne. Une armée se rassembla près de Scufari ; le Grand Seigneur annonça l'intention d'en prendre le commandement et le 3 août 1730 fit sa sortie solennelle de Coustantinople.

Ce fut un spectacle spleudide et trompeur. Ahmed traversa le Bosphore sur la galère impériale, accompagné de toute la flotte, puis Coustantinople put voir son cortège se dérouler et serpenter lentement sur la rive d'Asie. Le défilé dura quatre heures. Rien n'avait été oublié pour frapper l'imagination des peuples et faire croire à d'énergiques résolutions. On portait devant le sultan les emblèmes et les reliques de l'Islam, les queues de cheval, les étendards illustrés d'inscriptions, le manteau du Prophète et le Coran, puis les insignes du commandement en chef de l'armée, six longs sacs de maroquin rouge remplis de baguettes pour faire donner la bastonnade. Lo sultan était lui-même à cheval , eutre deux haies de gardes à pied dont les panaches s'élevaient assez haut pour le dérober aux yeux et formaient à ses côtés un double et mobile rcuiparL

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