‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 39 sur 61 · UNE REVOLUTION A C ON ST AN TIN OP LE · texte numérisé non relu

UNE REVOLUTION A C ON ST AN TIN OP LE

cipaux suivants. Tandis que ces derniers s'arrêtaient dans la première cour, Padrona entra avec Muslu dans la salle du Divan, hautain et sans défiance, et prit place au milieu des di<jnitaires assemblés. Soudain, sur un signal convenu, des armes sortent de dessous la robe des tchaouchs ; Padroua cherche son poignard à sa ceinture; un coup de sabre lui tranche la main; d'autres l'abattent et l'achèvent. A cette vue, Muslu s'enveloppe de sa pelisse magnifique, et impassible, sans faire un mouvement» attend les bourreaux. Il fut égorgé, puis les vingt-sept autres rebelles furent appelés les uns après les autres et partagèrent sou sort. Les soldats insurgés, qui tenaient encore la plus grande partie de la ville, n'osèrent rien tenter pour venger leurs chefs; réduits à l'impuissance par leurs discordes et leur indiscipline, ils abandonnèrent leurs positions et ne cherchèrent qu'à se cacher; ou les laissa se disperser, puis, méthodiquement et secrètement, on en fit périr un grand nombre'. Le sultan devait sa liberté à Djanum et à Caplan-Ghiraï; ils allaient jouir durant quelque temps de la principale autorité. En apprenant leur rôle dans les scènes sanglantes du Sérail, tandis que les autres ambassadeurs restaient prudemment enfermes chez eux, le marquis de Villeneuve se rendit à l'arsenal, résidence du capi tan-pacha, et lui fit annoncer sa visite. Il avait résolu de lui exposer sur-le-champ les demandes dont il avait entretenu en vain le gouvernement précédent. La démarche était hardie; mais Villeneuve savait que le nouveau capitan-pacha pouvait tout pour le rétablissement de nos privilèges commerciaux; ses fonctions ne lui attribuaient pas seulement le pouvoir sur mer, mais le gouvernement des

1 Villeneuve à Gbauvelin, 29 novembre 1730.

ports, dos côtes et des îles de rcmpire; on Tappelait le « roi Cl de l'Archipel « . De plus, sans connaître Djaniim, par une sorte d'intuition, Villeneuve pressentait en lui un ami des Français, car il n'ignorait point que notre nation avait été mêlée à plusieurs des entreprises de l'heureux pirate et avait favorisé ses expéditions les plus risquées.

A cette époque, nos compatriotes conservaient un esprit d'initiative et de hardiesse, poussé souvent jusqu'à la témérité, qui les servait surtout dans les Etats musulmans. L'Orient était demeuré le pays des aventures, celui où le réel prenait le plus volontiers les airs du merveilleux. Les Français qui venaient naviguer ou commercer dans ces parages se lançaient par goût, par tempérament, dans les romans en action dont ils voyaient les scènes se dérouler sous leurs yeux; ils s'y liaient avec des personnages puissants, avec d'autres qui l'avaient été et pouvaient le redevenir, s'associaient à leur sort, en partatreaient les vicissitudes, et s'assuraient par ce moyen des protections intermittentes, mais souvent efficaces, qui s'étendaient à tous nos compatriotes. C'est ainsi que Djanum n'oubliait point les services rendus à sa fortune par quelques Français. Il se rappelait qu'un de nos capitaines lui avait fourni deux vaisseaux pour accomplir sa tentative contre Tunis et Tripoli, qu'un autre l'avait ramené à son bord de Bone à Tunis, qu'enfin notre consul dans cette dernière ville s'était secrètement associé à ses desseins contre la Régence et l'avait réconforté après sa dernière mésaventure. Jugeant tous les Français d'après ceux qu'il avait connus, il se plaisait à leur croire certaine affinité de caractère et d'humeur avec lui-même, se sentait naturellement attiré vers eux, et allait accueillir en ami l'ambossadcur qu'il n'avait jamais vu.

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Après avoir passé enlre deux haies d'estaflers entièrement vêtus de rouge, Villeneuve fut introduit dans une salle où le capilan-pacha le rejoignit aussitôt. Au lieu de le saluer à la manière des Turcs, Djanum lui adressa un henvemito énergique, puis continua la conversation en mauvais italien. « Il « me parla, écrivait le marquis, de tous les ambassadeurs de « France qu'il avait connus... Il me répéta plusieurs fois qu'il « avait reçu, dans le temps de ses disgrâces, des services « essentiels des Français ; qu'il ne s'était pas toujours trouvé " en état de leur en marquer sa reconnaissance, mais qu'il « espérait que la place dont le Grand Seigneur venait de « l'honorer lui en ferait naître les occasions; qu'il avait assez " de connaissance des véritables intérêts de cet empire pour " comprendre que l'amitié de la France lui était très-néces- " saire; qu'il savait que le gouvernement passé n'avait pas eu « pour elle tous les égards qu'on lui devait, mais qu'il fallait " oublier le passé, parce que Dieu en avait fait justice '. -.^ Le voyant dans ces dispositions, Villeneuve ne perdit pas un instant pour lui exposer les griefs dont nous poursuivions depuis si longtemps le redressement, et emporta de positives assurances, c^ .\Ia visite, ajoutait-il, fut terminée par beaucoup « de politesses ; il me prit la main deux ou trois fois avant que " je sortisse, et me la serra, en me disant : « Baono amico^ « sempre amico dei Francesi '. »

Peu après, des firmans impériaux venaient contenter l'ambassadeur sur presque tous les points. La levée des droits excédant le tarif fixé par les capitulations fit tomber les entraves imposées à notre commerce; en même temps, les officiers

' Villeneuve à Maurepas, 29 novembre 1730.

qui avaient molesté des étrangers naviguant sous notre pavillon, venaient, par ordre du grand amiral, présenter à l'ambassadeur de publiques excuses; notre protection recouvrait ainsi son efficacité, et la bannière de France son prestige. Jusqu'aux confins de l'empire, cette influence nouvelle se faisait sentir ; les droits perçus sur nos produits à Bassora étaient tellement élevés qu'ils avaient eu pour résultat d'intercepter nos communications par ce port avec l'océan Indien ; ils furent supprimés, et nos marchands virent se rouvrir devant eux cette porte de la Perse et des Indes '.

Djanum avait tenu parole ; il semblait même vouloir dépasser ses engagements. Il reconnaissait notre droit non-seulement à l'égalité avec les nations les plus faiorisées, mais à la primauté; faisant allusion à l'apparition dans les mers du Levant de certains pavillons, dont la présence était une usurpation sur nos anciens privilèges, il disait à Villeneuve : " Ces nouieaux venus «ne vous font pas plaisir; ils ne m'en fout pas non plus. « Soyez assuré que, dans peu de temps, je ferai rendre à « la nation française toute la considération qui lui est due, et « plus encore qu'elle n'en a eu dans aucun temps*. » Il parlait d'écrire immédiatement aux Barbaresques, afiu qu'ils eussent à déchirer tous les traités conclus avec l'Empereur et à courir sus aux navires portant ses couleurs. Le khan de Tartarieet les autres ministres affectaient des sentiments non moins français. La Porte agitait le projet d'envoyer une ambassade solennelle au Roi et de négocier le renouvellement des capitulations. Notre crédit reprenait ainsi plus de consistance et faisait de nouveaux progrès à chaque étape de la révolution.

• Villeneuve h Maurepas, 29 novembre 1730.

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Néanmoins, il était difficile à la France de prendre sur la Turquie un point d'appui solide, tant que la situation de cet empire resterait précaire et troublée. Pendant près d'une année, le nouveau règne ne fut qu'une lutte. Les anciens soldats de Padrona et d'Ali, poursuivis, traqués, chercliaient à échapper au supplice par de nouvelles révoltes; les émeutes se succédaient périodiquement. Parfois aussi, d'immenses incendies éclataient sans cause connue; ils dévoraient tout un quartier, cinq à six mille maisons à la fois ; à la faveur de la panique, les janissaires se soulevaient et pillaient. Non moins que la force ouverte, l'intrigue mettait en péril le nouveau gouvernement. Dans le harem, la sultane Fatma, l'ancienne protectrice des Français, restée puissante et respectée malgré la ruine de tous les siens, aspirait à venger son mari et à délivrer son père ; elle forma avec la sultane Zélide un complot pour rétablir le monarque déchu. A l'instigation secrète des deux princesses, un formidable soulèvement eut lieu ; l'At-meïdan servit de théâtre à une véritable bataille, où Djanum chargea les rebelles et les défit après une lutte opiniâtre. Les jours suivants, il compléta sa victoire par des massacres ; on procéda à des exécutons sommaires de mille personnes à la fois. Enlevée du harem, Fatma fut enfermée dans le sérail des vieilles sultanes, triste lieu de retraite pour les favorites hors d'âge ; le chagriu et l'ennui y abrégèrent ses jours. Près d'expirer, elle demanda pour toute grâce d'être ramenée au palais de plaisance que jadis elle s'était fait élever sur les rives du Bosphore, dans un site enchanteur, et obtint de mourir en face d'un beau spectacle '.

' Lettre de l'ambassadeur vénitien Anyelo Emo, 29 mai 1733. Archives de V^enise.

Malgré la rigueur déployée au nom du nouveau sultan, son trône ne devait s'affermir que par la main d'un premier ministre vraiment digne de sa charge, joignant un esprit politique à un caractère vigoureusement trempé. Depuis la révolution, le sceau de l'empire, insigne de la fonction suprême, avait passé en plusieurs mains; les personnages qui l'avaient tenu s'étaient tous montrés inférieurs à leur fortune et aux événements. Enfin, dans l'automne de 1731, Topal-Osman-pacha fut fait grand vizir. Sa longue carrière l'avait déjà montré soldat intrépide, général heureux, gouverneur intègre; élevé au premier rang, il allait effacer tous ces prédécesseurs autant par ses vertus que par ses lumières. Son aspect surprend dans ce siècle de décadence et de stérilité pour sa race, comme celui d'un colosse dans un désert. Sou extérieur était rude et un peu fruste; rien ne rappelait eu lui la douceur souple et les grâces efféminées d'Ibrahim, mais tous ses actes portaient l'empreinte d'une magnanimité qui n'avait point besoin d'être relevée par le faste et la hauteur. Sous son ministère, les troubles cessèrent complètement; au lieu de se borner à les réprimer quand ils éclataient, il tarit leur source en ramenant la tranquillité dans les esprits et sut s'imposer à tous les sujets du sultan par l'autorité de son ferme génie.

Les hommes destinés à maîtriser une révolution apparaissent rarement parmi ceux qui en ignorent ou en détestent les tendances; imbus de son esprit, partageant ses passsions, ils s'appliquent seulement à en régler et à en discipliner les mouvements. Depuis un an, l'ardent désir d'une action au dehors n'avait rien perdu chez les Turcs de sa vivacité ; il se retrouvait au fond de toutes les agitations populaires. « Que prétenc diez-vous? » demandait-on à deux soldats menés au supplice

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pour avoir pris part à l'un des derniers complots. — « Nous « faire une réputation dans le monde, répondirent-ils, nous « enrichir et obliger notre empereur de faire la paix avec nos « frères les Persans, et de faire la guerre aux chrétiens. Pour « deux hommes que l'on fera mourir, il en renaîtra cin- "(juante'. " Osman retrouvait au fond de son cœur cette haine vigoureuse contre le double ennemi de l'État, et aspirait lui-même au relèvement de sou pays par les armes. D'ailleurs, le plus siir moyen à ses yeux de maintenir la tranquillité intérieure était de donner satisfaction aux sentiments du peuple dans ce qu'ils avaient do juste et d'élevé; par goût et par système, il résolut deutreprendre à bref délai une guerre de revanche contre les deux empires.

Comme Djanum, il trouvait dans sa propre histoire une raison d'aimer la France. Vingt-trois ans auparavant, il avait été pris par un corsaire et conduit à Malte. Le capitaine de port, un Français nommé Arnaud, l'accueillit avec égards, lui avança le prix de sa rançon et lui rendit la liberté sur parole. Le souvenir de ce traitement et surtout de la confiance témoignée dans sa loyauté laissa au cœur d'Osman une impression profonde. Quelque temps après, Arnaud, qui s'était livré au commerce sans succès, alla le trouver dans la ville de Xisch, dont il était gouverneur; le pacha prépara au marchand ruiné une entrée de souverain; il envoya toute sa maison au-devant de lui, le fit passer sous de riches tentures, lui offrit une hospitalité fastueuse, puis s'efforça de lui procurer les moyens de réparer ses malheurs. Nommé grand vizir, l'un de ses premiers soins fut d'appeler ilrnaud à

' Villrneuie à Cliauvcliti, 2 septembre 1731.

Constantinople. Il voulut le recevoir au milieu de la foule de clients et de serviteurs qui composait la cour du graud vizir, presque aussi nombreuse que celle du Graud Seigueur, et, s'adressaut à tous les assistants : " Voici, dit-il en leur " montrant Arnaud, celui à qui je dois la liberté, la vie et ma « fortune ; je n'oublierai jamais ses bienfaits. Il a eu soin de (1 moi pendant mon esclavage et m'a délivré des fers; il était « riche alors; ses malheurs ont détruit sa fortune, mais Dieu, « qui est grand, et par l'ordre de qui toutes choses arrivent « dans ce monde, a permis que je me visse en état de le relever, « et c'est à moi aujourd'hui d'avoir soin de lui, comme il a « eu soin de moi '. » Arnaud ne fut pas seul à éprouver les effets de sa reconnaissance; le généreux vizir semblait vouloir récompenser tous ceux de nos nationaux qu'il rencontrait pour les mérites d'un seul, les com])lait de faveurs, et sa sympathie pour notre peuple allait jusqu'à la passion. ^ Vous " pouvez écrire au Roi, disait-il à Villeneuve, que lors même « que le Grand Seigneur eût choisi un grand vizir au milieu de « la France, il n'aurait pas le cœur plus français que moi *. " Ces dispositions, jointes aux principes politiques de Topal- Osman, facilitaient singulièrement la tâche de notre ambassadeur. Il n'eut qu'à présenter des demandes pour les voir accueillies. Grâce à Djanum, la France avait recouvré ses privilèges commerciaux; Topal-Osman lui rendit ses privilèges religieux. Los missionnaires, qu'Ibrahim avait réduits à n'être que les chapelains de nos consulats, purent de nouveau cxer-

' Le récit de l'arrivée d'AnxAiD et les paroles de Topal-Osmax figurent aux archiies des affaires étrangères, Turquie, 1731. Cf. Haji.mer, t. III, p. 447; le prince de Lig.ve, p. 208.

2 Villeneuve à Ghauvelin, 2 janvier 1732.

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cer leur ministère dans toutes les provinces, même dans celles où nous n'avions pas de représentants et où ils nous en tenaient lieu. Un ha tti-chér if confirma expressément les immunités des Pères de la Terre Sainte ; le pacha de Jérusalem reçut défense de pénétrer dans leurs églises. A Galala, les églises des Jésuites, des Dominicains et des Franciscains avaient été détruites dans l'un des derniers incendies, et les Turcs s'étaient opposés jusqu'alors à leur reconstruction. S'ils toléraient les établissements chrétiens d'ancienne date, ils accordaient difficilement la permission de les restaurer ou d'en fonder de nouveaux, surtout dans les centres populeux et auprès d'édifices consacrés à leur culte. " Le son des cloches chrétiennes, « disaient-ils, réveille les anges qui viennent dormir la nuit « sur le toit des mosquées ' . ^ Villeneuve obtint de Topal-Osman l'autorisation pour les religieux de relever leurs églises, et cette concession, qui fîiisait violence aux préjugés de l'Islam, fit reconnaître de nouveau dans 1' « empereur de France » le protecteur tout-puissant de la religion.

Le rétablissement de la France daus tous ses anciens droits était désormais un fait accompli, mais Villeneuve n'entendait point se reposer sur des avantages acquis sans combat. Il jugea le moment venu de reprendre le rôle que certains de ses prédécesseurs avaient joué, celui de guide et d'inspirateur de la Porte dans ses relations avec les puissances chrétiennes. Son but fut de gagner d'abord l'affection et la confiance de Topal-Osman; il lui suggérerait ensuite les mesures propres à replacer la Turquie au rang qu'elle occupait naguère en Europe, et lui insinuerait en même temps de

' Lettres édifiantes, t. !«'■, p. 30.

régler tous ses mouvements d'après nos avis ; le Roi recouvrerait ainsi un auxiliaire à la fois puissant et docile.

Les efforts de Villeneuve réussirent ; au bout de peu de temps, Topal-Osman en fit publiquement son ami et secrètement son conseiller. Il le recevait à toute lieure, le comblait de prévenances, choisissait les plus beaux chevaux de ses écuries pour les lui envoyer, et le public s'étonnait d'une intimité sans exemple entre un grand vizir et un envoyé chrétien. Les officiers suspects d'hostilité contre nous étaient impitoyablement frappés. Un drogman s'était signalé par sa haine envers les Français : Topal-Osman l'exila, puis, ne trouvant pas la satisfaction suffisante, le rappela et lui fit trancher la tête. En même temps il communiquait à Villeneuve toutes ses intentions concernant la politique extérieure et ne s'arrêtait à aucune détermination sans avoir pris son avis; jamais la France n'avait pénétré plus avant dans les conseils de la Porte '.

Villeneuve ne détourna point le vizir de ses projets belliqueux; seulement il entendait amener la Turquie à n'éclater qu'au signal de la France et suivant les besoins de notre politique. Il représentait à Topal-Osman que, dans une entreprise décisive pour les destinées de l'empire, il importait de ne rien laisser au hasard, qu'en conséquence la Porte devait avant tout se délivrer de ses embarras présents, assurer ainsi l'aisance de ses mouvements, puis préparer de longue main ses moyens d'action contre l'Autriche et la Russie. Le ministre entrait dans ces vues; il s'efforçait de conclure avec Thamas-Kouli-Khan un traité qui eût fermé l'Asie centrale à l'influence moscovite et peut-être réuni contre l'envahisseur chrétien les deux nations

1 Correspondance de Villeneuve avec Chauvelin, d'oclobre 1731 à avril 1732, passhn.

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musulmanes, et tenait l'ambassadeur au courant de tous les détails de la négociation. En même temps, Villeneuve le décidait à entrer en communication avec les chefs magyars et cosaques qui s'étaient réfugiés en Turquie après l'asservissement de la Hongrie à la domination autrichienne et la défaite de Mazeppa par Pierre le Grand; on pourrait, par le moyeu de ces mécontents, fomenter la guerre au sein même des Étals ennemis et susciter d'utiles diversions '.

Malgré ces précautions, l'issue de la lutte à engager demeurait douteuse tant que les Turcs resteraient militairement inférieurs à leurs adversaires. L'art de la guerre se modifie sans cesse; ils combattaient encore comme deux siècles auparavant. Leurs lourdes armées étaient capables d'un impétueux élan ou d'une résistance tenace; mal ou point commandées, insuffisamment instruites, n'agissant que par masses confuses et désordonnées, elle ne savaient ni manœuvrer ni livrer bataille suivant les règles. Cependant le hasard avait récemment offert aux Turcs une occasion d'apprendre la guerre. Un éducateur militaire s'était offert à eux, mais ils l'avaient dédaigné et relégué dans un coin obscur de leur empire; il fallut la prévoyante perspicacité de Topal-Osman pour le retrouver en quelque sorte et l'utiliser. Dès son entrée en charge, le nouveau ministre songea à appeler Bonneval auprès de lui et prévint Villeneuve de cette intention-. Aucun ordre nouveau n'autorisant le marquis à se départir de la réserve qui lui avait été précédemment imposée envers son aventureux compatriote, il dut se borner à recevoir la communication de Topal-Osman sans y répondre. Dans les dispositions où l'on savait le vizir,

' Villeneuve à Alonti, 9 mars 1732.

* Villeneuve à Cbaiivelio, 2 juin 1732.

174 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

ce silence pouvait passer pour un acquiescement. Topal-Osmau le considéra comme tel et donna suite à son projet. Peu après Bonncval arrivait à Constantiuople et se voyait solennellement conduit par le chef des tcliaouchs à l'audience du grand vizir, qui le reçut avec faveur et lui témoigna de singuliers égards. Transporté au siège de la civilisation orientale , dans un monde nouveau et fertile en surprises, au milieu d'un peuple dont il n'avait pris que le costume et dont il ignorait encore le caractère et les mœurs, Bonneval ne manifesta aucun trouble. " Je n'ai jamais vu d'homme moins embarrassé " , disait de lui Saint-Simon, lorsqu'il le rencontra à Paris, sous la Régence, après sa première et triste équipée'; à Constantinople, cette imperturbable aisance ne l'abandonna point. Il avait une fierté native qui lui permettait de soutenir sans s'abaisser les personnages les plus difflciles. Jadis, combattant dans les rangs de nos ennemis, il ne supportait point dans leur bouche une parole malséante à l'égard de la France, et vengeait « sur la « face copieuse » d'un officier général prussien un propos injurieux à l'adresse de Louis XII '. Sous le turban, il ne s'humilia point devant ses nouveaux coreligionnaires et ne renia rien de son passé, sans rougir devant les chrétiens de ce qu'il appelait lui-même " sa situation extravagante ' » . Il s'était établi dans une petite maison de Péra, au milieu des Francs, et recherchait presque exclusivement leur société; il continuait de vivre à l'européenne et repoussait dans les pratiques de la religion du Prophète tout ce qu'elles avaient

I T. XIV de l'édition Chéruel, p. 118.

- Lettre de Bonneval du 17 août 1724, publiée dans les Pièces intéressantes et peu connues, t. I"^"", p. 27.

' Lettre publiée ù la suite du mémoire du prince de Ligne, p. 177.

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de contrariant pour ses goûts ; lorsque venait le temps sacré du Ramadan, il alléguait une fièvre opportune pour se soustraire au jeûne commandé par la loi'. Dédaignant de se confondre avec les musulmans, de s'initier à leurs usages, même d'apprendre leur langue, il semblait attendre qu'ils vinssent vers lui, au lieu d'aller à eux. Toutefois il comptait mériter leur confiance par de sérieux services et résumait le principe de conduite qu'il s'était tracé, eu disant " que son but ^- était de servir fidèlement et en bonuète liomme la société « dans laquelle on l'avait forcé de se rendre * ». Il ne considérait poiut la Turquie comme une patrie, mais comme une carrière; son espoir était de francbir rapidement tous les grades de la hiérarcbie militaire ottomane pour atteindre au plus élevé, celui de pacba à trois queues, qui seul lui donnerait droit de prétendre à uu grand commandement dans la prochaine guerre et le mettrait en mesure d'y jouer un rôle décisif. Pour éprouver ses talents, Topal-Osman lui avait confié une fraction des troupes réunies au siège de l'empire, le corps des bombardiers, à discipliner et à instruire. Bonneval s'acquitta avec zèle de ses nouvelles fonctions; on pouvait le voir chaque jour traverser le Bosphore dans son caïque, débarquer près de Scutari , et là commander par interprète à ses bombardiers l'exercice et la manœuvre, au grand ébahissement des populations asiatiques. En peu de temps, il accomplit le miracle d'habituer une troupe dont il ne connaissait point la langue à évoluer avec une précision qui eût fait envie au plus habile régiment de France ou d'Allemagne.

' LeUredc l'ambassadeur vénitien Angelo Euo,7 mars 1732. Archives de Venise.

^ LeUrc écrite à la cour de France par un a<|ent de Bo\.\EVAL, 24- novembre 1739. Affaires étrangères, Turquie, supplément».

Ce résultat plut à Topal-Osman. Le vizir se sentait d'ailleurs captivé par l'esprit vif et prinie-sauticr de Bouneval, par l'étendue de son savoir, par la chaleur communicative de son langage. Il recherchait sa société, tenait avec lui de longues conférences, faisait briller à ses yeux le titre ambitionné de pacha à trois queues, et semblait lui réserver le rôle d'organisateur de la future armée ottomane. Déjà Bonneval préludait à cette œuvre d'ensemble en adressant à son protecteur des mémoires clairs, substantiels, éloquents, où il signalait les premières réformes à accomplir. Dans l'un d'eux, il se livre à une comparaison approfondie entre les armées d'Europe et d'Orient, exalte ce sentiment de l'honneur qui chez les premières est le principe du courage et la source des grandes actions, mais ne méconnaît point la valeur des mobiles différents qui animent au combat les soldats de l'Islam et leur font, avec une héroïque abnégation, mépriser le danger et rechercher la mort '. Comme tous les vrais hommes de guerre qui purent juger les Turcs à l'œuvre, soit eu qualité d'alliés, soit en qualité d'adversaires, il s'était pris pendant ses campagnes de Hongrie d'une estime singulière pour ces soldats braves et patients, sobres, infatigables, vivant de peu et se battant à jeun, superbes au feu d'entrain et d'impétuosité, et il se plaisait à répéter qu'à leur tète « un général habile parcourrait - victorieusement l'univers d'un pôle à l'autre * ^' . Suivant lui, que fallait-il à de tels hommes pour égaler les meilleures troupes de la chrétienté, si ce n'est d'emprunter à leurs enne-

1 Cette pièce figure à la suite du mémoire du prince de LifiXE, p. 232. D'après les circonstances auxquelles elle fait allusion, elle semble avoir été composée dans les premiers temps du séjour de Boxxeval à Constautinople.

^ Lettre citée à la paye précédente.

UiVE lu. \0LIT10ÎV A C OM ST A\" TIN OF LE. 1-7

mis leur manière Je combattre ? Aussi proposait-il d'introduire immédiatement parmi les soldats du sultan les principaux usages en ligueur dans les autres armées, tels que l'emploi d'armes uniformes, la division des troupes en régiments, bataillons, escadrons, brigades, l'habitude des exercices réguliers, de la petile guerre et des manœuvres d'ensemble '. Il insislait siu* la nécessité d'augmenter le nombre des officiers et de leur donner une insiruction solide, allait jusqu'à pnrlor de modifier le costume des janissaires en l'allégeant, etiantait l'uniforme à la prussienne. Une partie des mesures qu'il recommandait fut adoptée; ses bombardiers furent proposés comme un corps modèle sur lequel les autres parties de l'armée auraient désormais à se régler. En fournissant à ses nouveaux coreligionnaires les moyens de reparaître sur le champ do bataille sans désavantage, lîonneval servait utilement son ancienne patrie et secondait les efforts de noire ambassadeur. Sans se concerter, évilant de se voir, continuant d'affecter l'un vis-à-vis de l'autre un air d'indiGerence, Villeneuve et lîonneval se complétaient mutuellement : l'un s'était fait l'inspirateur politique des Ottomans, l'autre s'érigeait auprès d'eus en conseiller militaire.

L'actif travail qui s'opérait à Constantinople n'échappait pas entièrement aux regards de l'Autriche et de la Russie; ces puissances s'inquiétaient surtout des menées de Bonneval et n'épargnaient pas à Villeneuve le reproche immérité de secrète connivence avec le renégat. Les ennemis de la Turquie n'avaient plus d'espoir que dans les vices mêmes de son gouvernement, dans ces intrigues de palais qui venaient périodiquement bou-

' Prince de Ligne, p. 248, 249.

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leverser les résolutions les mieux prises, et cette fois encore leur attente ne fut pas déçue. Le vrai maître de l'empire n'était parfois ni le sultan ni le grand rizir, mais le Jcislaraga ou chef des eunuques noirs. Investi du gouvernement du harem, ce personnage trouvait dans sa charge les moyens de circonvenir et de dominer le monarque; trop souvent un esclave africain, tiré des profondeurs du Soudan, tenait entre ses mains le sort des ministres, celui des peuples. En 1732, le kislar-aga en fonction, Béchir, était un vieillard de quatre-vingts ans; il régna trente ans au Sérail, assista à l'élévation et à la chute de deux sultans, de douze vizirs, et son pouvoir sortit fortifié de chacune de ces crises. Acheté pour trente piastres sur le marché du Caire, il laissa à sa mort de fabuleux trésors; on trouva dans sa succession huit cents montres d'un merveilleux travail ' . Ibrahim avait recherché et obtenu sou alliance; Topal-Osman essaya de secouer son joug et s'en fit un ennemi. L'eunuque noir et la sultane Validé, mère de Mahmoud, également irrités des hauteurs de l'impérieux ministre, se liguèrent contre lui et obtinrent son renvoi; il dut échanger les fonctions de grand vizir contre le gouvernement d'une province reculée de l'Asie *. Il descendit du pouvoir avec la fermeté et la dignité calme qui faisaient le fond même de son âme. Lorsqu'il eut quitté Constantinople et traversé le Bosphore, on le vit, s'arrètant sur la côte d'Asie, célébrer un sacrifice pour remercier le Très-Haut de l'avoir délivré du fardeau du pouvoir. Les Turcs, dit un proverbe oriental, passent facilement des sommets dans les vallées. Villeneuve ne se montra pas ingrat envers le ministre

• H^^nIER, p. 536.

2 Villeneuve à Chauvelin, 3 avril 1732.

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