AVANT-PROPOS. IX
réveil de la nationalité roumaine. Demeurée sous le sceptre de l'Autriche, la Serbie n'eût point connu Karagcorges.
Ce serait toutefois commettre une étrange méprise que d'attribuer, soit au marquis de Villeneuve, soit au gouvernement dont il exécutait les ordres, la prévision de ces conséquences lointaines de leur action. L' un et l'autre ne poursuivaient que des effets immédiats et ne recherchaient que l'avantage présent de leur pays. La poHtique de l'ancien régime, à de rares exceptions près, eut le mérite d'être toujours et étroitement française; sans se laisser détourner par aucune considération du but pratique qu'elle s'était proposé, elle s'atlachait uniquement à distinguer et à faire prévaloir en toutes circonstances l'intérêt du royaume. Nos agents du Levant travaillaient au maintien et à l'extension de nos privilèges, au développement de notre trafic; ils s'occupaient en même temps d'augmenter l'autorité morale de la France, de faire croire à sa force irrésistible , à sa supériorité sur les autres Etats, de relever le prestige du royaume de toutes les manières et, comme on disait alors, « de rehausser la splendeur des lys ». Enfin ils cherchaient à prolonger la domination des musulmans, parce que la France trouvait en eux d'utiles auxiliaires contre ses propres ennemis, parce qu'ils favorisaient son commerce, accueillaient ses produits de préférence à tous autres, et qu'elle n'était point assurée de retrouver chez leurs successeurs, si l'Orient changeait de maîtres, les
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mêmes facilités. C'est ainsi que le ministère du Roi Très- Chrétien, dirigé par un prince de l'Eglise, fut le premier en Europe à soutenir le pouvoir chancelant du sultan; c'est ainsi que le cardinal de Fleury proposa comme but à notre diplomatie, pendant plusieurs années, « la conservation de ti toutes les frontières de l'empire ottoman ' 55 . Nous avons pensé que cet effort, dont le résultat fut d'assurer jusqu'à la Révolution le maintien de notre inQuence et surtout de notre prépondérance commerciale dans toutes les parties de la Turquie, et qui forme l'épisode saillant de nos relations avec l'Orient au siècle dernier, appelait un récit détaillé et méritait un historien.
Qu'on ne dise point que l'étude d'un passé glorieux et disparu sert uniquement à provoquer d'amers retours sur le présent et d'attristantes comparaisons. D'abord, un tel travail porte en lui-même sa récompense. A l'heure où la France semble réduite à se souvenir , il est bon de se retirer dans le passé pour l'y retrouver agissant dans toute la plénitude de ses forces, sachant à la fois se faire estimer et craindre, soutenant avec éclat son rôle de grande puissance, se montrant enfin dans le monde tout ce qu'elle doit être. La France d'il y a cent cinquante ans est déjà la France; ses efforts nous intéressent, ses succès nous enflamment, et j'éprouve, pour ma part, à découvrir quelqu'une des
' Instructions du secrétaire d'Etat Amelot au marquis de Villeneuve, 25 mars 1738 : archives des afiaires étrangères