CHAPITRE IV
Le mariage de Louis XV. — Causes intimes de la {guerre de la succession de Pologne. — Le Roi prend le parti d'aider son beau-père à remonter sur le trône. — Nécessité d'une force étrangère pour assurer le triomphe de Stanislas. — La Turquie seule est en mesure de fournir aux partisans de ce prince un secours direct et matériel. — ConCdence faite à Villeneuve des desseius du Roi. — Hésitations du cardinal; ses négociatioi:s avec la Tsarine par l'intermédiaire du feld-maréchal Munich. — L'Autriche et la Russie adoptent pour candidat le nouvel électeur de Saxe. — Listructions données à Monti et à Villeneuve. — Efforts de Monti à Varsovie. — Villeneuve improvise M. de Tott ambassadeur auprès du khan de Tartarie. — Levée en masse des Tartares. — Incertitudes du grand vizir sur les véritables intentions de la France. — Intrigue imaginée pour faire passer Stanislas en Pologne. — Diète de Wola. — Stanislas proclamé. — Irruption des Russes sur le territoire polonais. — Instances de Villeneuve auprès du grand vizir; Ali demande que la France signe un traité avec la Porte; en attendant, il refuse d'agir et immobilise les Tartares. — Moyens dout se sert l'ambassadeur pour pénélrer les molifs de ceite conduite. - — Liaison de Bonneval avec Saïd-effendi : goût de ce dernier pour la civilisation de l'Occident et pour Paris.
— Saïd présente Bonneval au vizir comme éducateur et conseiller politique. — Mémoires rédigés par le comte sur les affaires de l'Orient et sur le rôle que la France est appelée à y jouer. — Il persuade au vizir d'exiger de nous un engagement formel. — Les huit cent cii?quante bourses. — Un vAhoxmemewl subtil et turquesqiie. — Entrée des Russes à Varsovie. — -Stanislas s'enferme dans Dantzick; ressources de son parti et ses chances de succès. — Continiialion de la guerre de Perse; victoire et mort de Topal-Osman. — Perplexités du conseil du Roi; Villeneuve est autorisé à faire une déclaration verbale. — Bonneval prémunit les Turcs contre l'emploi de cet expédient. — Ses messages i la cour de Versailles.
— Ses vues prophétiques sur l'avenir de la Russie en Europe et en Asie; projet de ligue contre cette puissance. — Siège de Dantzick. — Apparition et brusque départ de l'escadre française. — Héroïsme et mort du comte de Plélo. — La France se décide trop tard à envoyer une déclaration écrite; chute de Dantzick. — Evasion de Stanislas. — Reprise des négociations à Constantinople. — La faveur de Bonneval à son apogée. — Charges et dignités dont il est revêtu; tableau de son existence sur les
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rives <lu Bosphore. — Les ministres étrangers lui renient hommage. — Ses entrevues avec Villeneuve. — Son indiscrétion et sa légèreté. — Un confident mal choisi. — Villeneuve parvient à concerter avec le vizir et Bonneval un plan d'action; rôle réservé à la Suède; ardeur tardive des Ottomans. — Découragement de la France; elle détourne son attention du i\oril et de l'Orient. — La question italienne. — Défaite consommée du parti de Stanislas — Paix entre la France et l'Autriche. — Conséquences de la guerre de la succession de Pologne au point de vue de la Turquie et de nos intérêts eu Orient.
Depuis près de linit ans, une princesse de Pologne était reine de France. Eu 1725, Louis XV avait épousé la fille de Stauislas Leczinski, élevé jadis au trône de Varsovie, d'où Tavaieut précipité les Allemands et les Russes. Les premières années de cette union avaient été paisibles plutôt qu'heureuses. La douceur de la reine Marie, la tendresse reconnaissante qu'elle témoignait à l'auteur de sa fortune avaient d'abord charmé le jeune prince, mais ces impressions fugitives n'avaient pas dissipé dans son esprit un doute et un regret. Louis XV, dont le caractère offrait un mélange de timidité et d'orgueil, avait accepté en enfant docile une alliance imaginée par le duc de Bourbon dans une vue d'étroit intérêt; toutefois, il était trop pénétré de sa propre grandeur pour n'avoir pas senti quelle choquante inégalité de rang le séparait de la princesse exilée, fille d'un roi sans couronne, qu'on lui donnait pour femme, et son amour-propre en conservait une secrète blessure. Un seul événement, la restauration de Stanislas Leczinski, eiit atténué ses regrets en donnant à son choix une tardive justification. Si Leczinski lui-même, après une existence tourmentée, n'aspirait plus qu'au repos et trouvait dans l'éléva-
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tion de sa fille la consolation de toutes ses disgrâces, sou gendre se chargeait d'avoir de l'ambition pour lui, et la première velléité politique de Louis XV, celle qui marque le début de son intervention personnelle dans la conduite de son Etat, paraît avoir été de rendre une couronne au père de la Reine. Une parole échappée au secrétaire d'État Chauvelin jette un jour singulier sur les véritables causes de la guerre de 1733 : « Le Roi, « disait Chauvelin à un ami, se trouvait n'avoir épousé qu'une « simple demoiselle, et il fallait que la Reine fut fille de roi ' " . Ainsi, la pensée dont s'inspirait depuis près d'un siècle notre politique dans toutes les élections polonaises, celle de donner à la République un chef qui la protégeât contre ses voisins et défendît son indépendance en péril, se fortifiait et se compliquait cette fois d'une préférence personnelle; il ne nous suffisait plus que la Pologne nommât librement son roi, il fallait que son suffrage se portât sur Stanislas. Trois aus avant la mort d'Auguste, la résolution de la France était prise et son choix irrévocable. " Sa Majesté veut véritablement se tenir à « portée , écrivait-on de Versailles à Villeneuve le 10 oc- " tobre 1730, suivant le parti que les circonstances lui périt mettront de prendre lors de la vacance du trône de Pologne, « de faire pour le roi Stanislas tout ce qui sera possible". » L'importance du rôle attribué au marquis dans le projet du Roi explique comment il fut l'un des premiers à en recevoir l'avis ou plutôt la confidence.
En effet, pour assurer à Stanislas un nouveau règne, la principale difficulté n'était point de l'élever sur le trône, mais de l'y maintenir. Il était demeuré aux yeux de la plupart des
' Mémoires du marquis d'Argensou, édition de 1857-1858, t. II, p. 45. - Chauvc'in à Villeneuve, 20 octobre 1730.
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Polonais le roi national, par opposition au roi saxon, qui gouvernait avec le secours et au profit de l'étranger, A la mort de ce dernier, il était naturel qu'un parti puissant se retournât vers Leczinski; la France n'aurait qu'à seconder par son crédit, ses sollicitations, ses libéralités, un mouvement d'opinion spontané en faveur de son candidat. Toutefois, une élection, même unanime, ne suffirait pas à assurer la couronne sur le front de Stanislas. L'Autriche et la Russie, intéressées à nous disputer la Pologne et à maintenir cet État sous leur dépendance, ne toléreraient point de sa part un acte d'émancipation qui pourrait marquer le début d'une ère nouvelle; habituées, depuis le commencement du siècle, à disposer de sou trône, elles ne laisseraient point se rompre cette tradition, surtout au profit d'un prince allié et feudataire de la maison de France. Elles découvriraient quelques vices à son élection, puiseraient dans l'arsenal compliqué des lois polonaises des armes pour l'attaquer, puis mettraient leurs troupes au service du compétiteur qu'elles auraient suscité au beau-père de Louis XV. La maison de Saxe, fidèle au dessein de s'assurer la possession héréditaire de la couronne de Pologne, serait amenée à rechercher l'appui des deux empires et à se faire l'instrument de leur despotisme. La Pologne ne disposait point de forces suffisantes pour résister à cette coalition; d'ailleurs, si, en vertu d'im usage presque invariable, ses suffrages se portaient d'abord sur le candidat qui personnifiait à ses yeux la cause des libertés nationales, facile à diviser et à corrompre, elle se laissait promptement arracher une rétractation et, pensant qu'une démonstration platonique suffisait à sauvegarder son honneur, subissait après un simulacre de résistance le choix
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dicté par l'étranger. « Les Polonais me nommeront, mais ne « me soutiendront pas ' " , disait Leczinski avec un scepticisme fondé sur l'expérience. Pour déterminer son succès, il fallait donc qu'une force venue du dehors lui permît de s'opposer dans son propre royaume aux entreprises de l'étranger, et garantît la Pologne tout à la fois contre ses dissensions intérieures et contre l'intervention tyrannique de ses voisins.
La France se trouvait-elle en mesure de fournir directement à la Pologne cet indispensable secours? A considérer l'état de l'Europe, le gouvernement du Roi disposait, pour combattre les projets de l'rlutriche et de la Russie, de facilités jusqu'ici inconnues : c'étaient la neutralité de l'Angleterre et le concours de l'Espagne. Sans doute, l'alliance conclue sous la Régence avec le premier de ces Etats touchait à sa fin, l'iutimité entre les deux cours avait cessé, et l'Angleterre, sentant revivre ses incurables défiances, se détachait de nous, mais sans se rapprocher encore de nos adversaires. Les intentions pacifiques du ministre Walpole formaient contre-poids aux tendances hostiles du Parlement, et il était permis d'espérer que la Grande-Bretagne se désintéresserait des affaires de Pologne, surtout si la France usait de modération dans le succès, s'attachait à circonscrire la lutte plutôt qu'à l'étendre, et ne mettait point la jalousie britannique à de trop rudes épreuves. A Madrid, Philippe V avait consenti à reprendre la couronne, et Elisabeth Farnèse avait ressaisi le gouvernement; poursuivant l'élévation de sa famille plus encore que l'agrandissement de son royaume, cette princesse ambitieuse rêvait de pourvoir d'un trône chacun de ses enfants, et convoitait
1 Cité par Ratherv, dans son ouvrage le Comte de Plélo. Paris, Pion, 1876, p. 212.
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pour eux les domaines italiens que la paix d'Utreclit avait attribués à l'Autriche. Après avoir cherché à se les approprier par un rapprochement avec l'Empereur et par des mariages, déçue dans cet espoir, elle se retournait vers la France et nous offrait l'alliance de l'Espagne, contre la promesse de garantir aux infants la Toscane et les Deux-Siciles. En Italie même, la France trouvait une alliée dans la maison de Savoie, pressée d'arrondir son royaume de Piémont aux dépens de l'Autriche. Notre diplomatie possédait ainsi les moyens d'opposer une ligue à celle qui se formerait sous l'inspiration de l'Empereur, mais, quel que fût le prix de nos alliances, elles ne nous offraient qu'une assistance détournée pour atteindre notre but. Les forces combinées de la France, de l'Espagne et du Piémont pourraient porter à l'Empereur des coups sensibles en Italie, attirer et retenir dans cette contrée la plus grande partie de ses troupes, mais quel moyen de faireparvenir les nôtres sur le théâtre principal des opérations, c'est-à-dire en Pologne, et d'empêcher que cinquante mille Russes, jetés à l'improviste dans ce pays, n'arrivent à Varsovie sans rencontrer devant eux une armée régulière ou une forteresse? Sans doute, la mer s'ouvrait libre devant nos vaisseaux; une escadre pourrait transporter sur le littoral de la Baltique quelques troupes de débarquement, mais en nombre insuffisant pour décider le sort d'une campagne. Une force française, partie du Rhin, tenterait-elle de pénétrer jusqu'en Pologne en se faisant jour à travers la masse compacte des Etats germaniques? L'éloignement de notre base d'opération et les dispositions de l'Allemagne eussent fait de cette expédition la plus téméraire des aventures; il a fallu l'écroulement du vieux monde, il a fallu aussi l'au-
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dace du génie pour donner à l'Europe Fétonnant spectacle d'une armée française allant, à travers l'Allemagne domptée ou fascinée, vaincre les Russes sur les bords du Niémen. A l'époque où Stanislas s'apprêtait à faire valoirses prétentions, la Russie se trouvait, par son éloignement même, à l'abri de notre action, et il n'était possible à la France de l'atteindre qu'en lui faisant la guerre indirectement et par procuration. Une négociation babile déciderait peut-être l'une des puissances voisines de la Pologne à s'armer pour sa défense, en s'aidant de nos encouragements, de nos avis et de nos subsides.
Parmi les Etats que leur situation géographique rendait susceptibles d'assumer cette tâche, la Prusse possédait les meilleures troupes; malheureusement sou roi, Frédéric I", père du grand Frédéric, loin de songer à sauver la Pologne, projetait d'agrandir son royaume à ses dépens ; il faisait sonder les cours de Vienne et de Pétersbourg au sujet d'un démembrement; cet âpre convoiteur du bien d'autrui devait rêver tout ce que son fils exécuta. La Suède avait jeté plusieurs fois dans les querelles du Xord le poids de son épée, mais ses divisions la condamnaient à l'impuissance et ne laissaient plus de place à l'apparition d'un Gustave ou d'un Charles. Un seul empire, la Turquie, par la situation de ses Etats limitrophes de ceux de la République sur une grande étendue de territoire, par la force militaire qu'il conservait malgré sa décadence, par les dispositions qu'il annonçait et que devait lui suggérer le soin de sa propre conservation, semblait destiné à jouer vis-à-vis de la Pologne ce rôle de protecteur que la France déléguait, ne pouvant l'exercer par elle-même. D'ailleurs, n'était-ce point euvers la Turquie que Pierre le Grand vaincu avait pris l'engagement,
pour ses successeurs comme pour lui-même, de renoncer à toute ingérence dans les querelles intérieures de la Pologne ? Il appartenait à la France de rappeler au Divan celte stipulation solennelle, de l'éclairer sur ses droits et de le déterminer à les faire valoir. La guerre prochaine offrirait ainsi pour nous un caractère original et sans précédent; nos armées n'auraient à opérer que des diversions, et la France combattrait principalement par ses diplomates. Si notre envoyé à Varsovie devait entamer le combat en persuadant aux Polonais de voter pour Stanislas, à Villeneuve incombait l'honneur difficile d'assurer la victoire en provoquant l'action des Turcs.
L'avant-garde de la grande armée orientale que la France destinait à secourir la Pologne, semblait toute désignée : elle se composait des tribus tartares établies sur la côte méridionale de la mer ^'oire, du Danube au Causase. Vivant à cheval, dormant sous la tente à côté de leurs moutures sellées et de leurs lances en faisceaux, « avec la neige pour « lit, dit un contemporain, et la glace pour chevet ' >; , les Tartares recherchaient la guerre comme une distraction et un besoin. On sait le prestige qu'exerçait la France sur ces peuples : ils pressentirent nos projets et prévinrent nos propositions. Le nouveau khan, avant de retourner en Crimée, après la révolution de Constantinople, avait dit au drogman de Villeneuve : « Votre empereur doit être amateur de gloire « comme son bisaïeul, et il n'est pas possible qu'il ne désire <'■ le rétablissement de son beau-père sur le trône de Po- « logne. I! faut que vous sacliiez que le roi Stanislas n'a
' llelalioii coiiseivce aux archives des affaires étrangères, Turquie, 1728.
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«pas de plus grand ami que moi. Dites-moi si l'empereur « de France a formé ce dessein, afin que nous agissions de « concert'. » Villeneuve, mis récemment au courant des vues de sa cour, n'eut garde de négliger ces dispositions; par son entremise, une mystérieuse correspondance s'établit entre la petite cour de Stanislas, le khan de Tartarie et les partisans que le roi déchu avait conservés en Pologne ; des émissaires partis de Chambord, résidence habituelle de Stanislas, se rendaient d'abord à Constantinople, puis eu Crimée, et de là dans les châteaux de la Podolie et de l'Ukraine ; ils y portaient des encouragements, distribuaient des instructions et transmettaient le mot d'ordre *.
Les Tartares, postés au-de\ant des possessions méridionales de la Russie, devaient, dans notre plan, attaquer les Moscovites chez eux, dès que ceux-ci feraient mine de s'opposer par la force à l'élection de Stanislas. La milice du khan était une troupe irrégulière, incapable de livrer une bataille rangée ou de faire le siège d'une bicoque, mais redoutable par son impétuosité. Les Tartares effrayaient d'abord par leur masse : c'était la nation entière qui partait en guerre, et elle comptait deux cent mille hommes. A l'annonce d'une expédition, les hordes éparses dans la steppe s'assemblaient au point désigné comme rendez-vous, et se formaient sur une seule ligne de plusieurs lieues de longueur. Le khan se plaçait au centre avec les principaux chefs, puis donnait le signal du départ, et tout s'ébranlait. On galopait à l'aventure dans la direction du Nord; l'immense bande courait sur le sol comme
' Villeneuve à Chauvelin, 20 novembre 1730.
- Correspondance énhangée entre Villeneuve et Chauvelin, 1731, 1732, passim.
un nuage bas et sombre, sillonné de l'éclair des lances. Pour l'arrêter, les Russes avaient construit les lignes de l'Ukraine, difficiles à garder par leur étendue même; l'obstacle cédait toujours en quelque endroit, et la trombe de cavalerie s'abattait sur les plaines de la Petite Russie. Là elle se divisait, s'éparpillait à l'infini ; ses détachements pillaient et brûlaient, détruisaient les récoltes, coupaient les routes, emmenaient les habitants en esclavage; cette poussière humaine s'infiltrait dans tous les organes de la vie du peuple russe et en paralysait les mouvements '. Toutefois le fléau ne durait qu'un temps, et les Tartares finissaient toujours par être rejetés au delà de la frontière; ils étaient ainsi plus propres à retarder qu'à arrêter les opérations des armées moscovites, et leurs prouesses seraient inutiles si les troupes ottomanes, moins agiles, mais plus solides, n'entraient en campagne à leur tour pour barrer aux Russes le chemin de la Pologne ou les prendre en flanc dans leur marche sur Varsovie.
xAprès s'être assuré des Tartares, il eût été d'une politique prévoyante, avant même l'ouverture de la succession de Pologne, de demander aux Turcs des engagements positifs, d'abord celui de laisser au khan, leur vassal, toute liberté d'action, puis la promesse de coopérer directement à notre entreprise. Malheureusement le ministère du Roi, après avoir dévoilé ses vues à Villeneuve, lui avait recommandé de ne se point découvrir trop tôt, de ne procéder que par discrètes insinuations, puis tout à coup, pendant près de deux ans, cessa de l'entretenir de la Pologne; on eût dit qu'il avait oublié sa précédente communication. La vérité était que Fleury,
• Mémoires du baron de Tott sur les Turcs et les Tartares, t. II, p. 207) à 272.
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versatile par timidité, dominé et souvent aveuglé par son goût pour les solutions pacifiques, ne désespérait point de déterminer le succôs de Stanislas sans effusion de sang; après avoir songé à susciter des ennemis à la Russie, il négociait à Pétersbourg et se flattait, par une intrigue ourdie avec la tsarine Anna, de soustraire cette princesse h l'influence de son propre ministère et de l'attirer dans nos intérêts.
x-lnnalvanovna, montée sur le trône en 1730, avait trouvé à son avènement une alliance toute faite, celle avec l'Autriche; elle n'avait point songé à répudier cette partie de la succession de Pierre II, et avait laissé la conduite des affaires étrangères à Ostermann qui, en maintenant le traité de Vienne, défendait son œuvre. En 1732,1e crédit du comte de 5i[uuic!i vint balancer celui d'Ostermann auprès de la Tsarine et de son favori Biren. Munich fait penser aux condottieri du seizième siècle, à ces mercenaires de haut parage qui parcouraient le monde la mine fière et le regard vainqueur, mettant leur épée au service du plus offrant. Xé dans l'Oldenbourg et d'abord sujet danois, il avait servi successivement en Autriche, en Pologne et en Russie. Pierre le Grand avait remarqué ses talents d'ingénieur et de général, mais il était réservé à l'impératrice Anna de le mettre hors de pair. Il reçut d'elle la dignité de feld-maréchal, le cordon de Saint-André, et onze emplois difîerents qui assurèrent son autorité sur toutes les parties de l'armée. Son origine et son passé annonçaient des préférences autrichiennes; «ce n'est qu'un xAUemand de plus », disait tristement notre chargé d'affaires Magnan'. Ce dernier ignorait qu'un accident de la carrière militaire de
' Lettre à Ghauveliu, 2G avril 1732. Archives des affaires étraujèrcs : Russie.
Munich avait décidé pour jamais de ses sympathies. Il s'était pris d'estime pour les Français en les combattant; fait prisonnier à la journée de Denain, il avait été traité avec une délicate générosité, particulièrement à Cambrai, où il l'ut interné et où il se lia avec Fénelon. Sou séjour eu France lui laissa la conviction que notre nation était à la fois la plus noble et la plus forte de l'Europe, et ce furent les sentiments qu'il s'efforça plus tard d'inspirer à Anna Ivauovua. Il obtint de cette princesse l'autorisation de déclarer à M. Magnan " que la Tsa- « rine avait un vrai désir de prendre avec Sa Majesté Très- « Chrétienne d'étroites liaisons' »,et laissa môme entrevoir que sa souveraine tolérerait à ce prix le rétablissement de Stanislas.
Comme bien l'on pense, Fleury n'eut garde de laisser tomber cette insinuation. Magnan reçut l'ordre de traiter directement avec la Tsarine par l'intermédiaire de Munich, à l'insu d'Ostermann. Malheureusement les prétentions émises de part et d'autre se trouvèrent inconciliables. Fleury s'était bercé d'étranges illusions en prêtant à la Tsarine l'intention de nous obliger gratuitement; cette princesse réclamait en échange de son alliance l'abandon de notre ancienne politique en Orient, dont le principe essentiel était de maintenir l'intégrité de la Turquie et de la Pologne; elle demandait au Roi de l'aider par son influence à obtenir des Ottomans la restitution de la ville d'Azof, et à ce prix consentait à laisser régner Stanislas, mais sur une Pologne mutilée, qui subirait une rectification de frontières à l'avantage de la Russie et renoncerait à tout droit sur la Courtaude . La France se défendit de disposer ainsi du
' Magaan i Chauvelin, 2G avril 1732.
bien (rautriii, et la négociation subit un temps d'arrêt'. Peutêtre restait-il un moyen de conclure; il eût consisté à s'adresser à la vénalité trop connue des ministres moscovites. Les provocations ne nous firent pas défaut ; Munich éuumérait avec complaisance devant Magnan les présents adressés par l'Empereur à la Tsarine et à ses conseillers, surtout à Biren et à tous les siens. La Tsarine montrait un goût prononcé pour les tapisseries, et l'envoi de quelques beaux ouvrages sortis de la manufacture des Gobelius aurait peut-être exercé une influence singulière sur la marche des négociations. La cour de France accueillit ces insinuations; il eût mieux valu les prévenir; elle fit des promesses, mais montra peu d'empressement à les tenir. " Il faut faire les choses honnêtement, écrivaittt elle à Magnan, mais sans trop gâter ceux à qui l'on aura à « donner-. " Après trois mois de stériles débats, ce fut Anna qui prit l'initiative d'une rupture, et les hésitations de la France la conduisirent à essuyer un refus dans une affaire où elle avait reçu les premières avances. Elle n'avait point réussi à gagner la Russie, tout en négligeant de prendre ses garanties à Coustantinople, et lorsque la mort d'Auguste II survint, cet événement attendu depuis tant d'années la prit au dépourvu,
L'Autriche avait déjà regagné à Pétersbourg le terrain perdu ; elle proposa de régler par un pacte spécial entre les deux cours la succession d'Auguste. L'Autriche et la Russie étaient d'accord pour exclure Stanislas ; il restait à faire un choix parmi ses compétiteurs. Le nouvel électeur de Saxe, fils
' Correspondance de Russie, juillet à novembre 1732. Archives des affaires étrangères.
s Gliauvelin à Magnan, 56 oclobrc 1732.
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du roi défunt, briguait les suffrages des Polonais; il sut en même temps se concilier les sympathies de TEmpercur en garantissant la Pragmatique Sanction par laquelle Charles VI, prive d'héritiers mâles, assurait à sa fille la totalité de ses États héréditaires, puis gagna Biren par la promesse de la Courlande ; les deux cours impériales l'adoptèrent comme candidat et s'engagèrent à le soutenir de toutes leurs forces.
A ce concert de nos ennemis qu'opposerait la France? Elle ouvrit une négociation avec l'Espagne, une autre avec la Sardaigne, mais ne se forma aucun plan de conduite dans le Xord et en Orient; elle se déchargea sur l'intelligence et l'énergie de ses représentants à Varsovie et à Constantinople du soin de faire prévaloir ses intérêts, et remit entre leurs mains la cause de Stanislas. Le marquisde Monti, ambassadeur à Varsovie, fut invité seulement à recommander ce prince aux suffrages de la diète et à jeter trois millions dans cette assemblée. Villeneuve dut porter les Turcs d'abord à déclarer leur intention de défendre contre toute violence le résultat de l'élection, puis, le cas échéant, à exécuter cette menace. " Voilà, « Monsieur, lui écrivait Chauvelin en lui envoyant cette in- " struclion, tout ce que vous aurez de moi sur cette matière, « tout importante qu'elle soit. Il faut, dans l'éloignement où Il nous sommes l'un et l'autre, s'en remettre pour ce qui est " à faire à la Porte à ce que vous jugerez convenable. Il suffit " en une pareille position que quelqu'un aussi capable « de bien faire que Vous l'êtes soit instruit des vues et des u desseins que nous avons, et il me semble que vous l'êtes « parfaitement'. '> Il était recommandé toutefois aux deux
' Gliauvelin à Villeneuve, 23 mai 1733.
ambassadeurs de se prévenir mutuellement et de s'entendre. Agissant d'un commun accord, ils allaient rivaliser de zèle et d'entrain sur les théâtres différents assignés à leur activité.
Monti plaisait aux Polonais par je ne sais quoi d'aventureux et d'emporté qui répondait à leur humeur. Il se jeta à corps perdu dans leurs querelles. Varsovie, pleine d'une bouillante noblesse qu'y attirait l'approche de l'élection, rappelait alors l'aspect de ces cités italiennes du moyeu âge où les partis se disputaient l'influence de haute lutte, où les citoyens armés les uns coutce les autres passaient leur vie à se défier et à en venir aux mains, où les palais recevaient des garnisons, servaient de places d'armes et soutenaient des assauts. En Pologne, les ambassadeurs des puissances étaient les véritables chefs des factions rivales ; ils les groupaient autour d'eux, les disciplinaient et les armaient; l'envoyé saxon avait réuni chez lui huit cents cuirasses. Monti fit de sa résidence le quartier général des partisans de Stanislas et, à leur tète, mena hautement le combat contre ses collègues de Russie, d'Autriche et de Saxe. Il n'épargna aucun moyen pour triompher; il gagnait les uns, intimidait les autres, corrompait un grand nombre. Après quelques semaines de lutte chaude et indécise, la victoire parut se dessiner eu sa faveur. Dès le printemps de 1733, les avantages remportés par nos amis dans une diète préparatoire et dans les diétines locales présageaient leur succès définitif.
En Orient, le premier soin de Villeneuve avait été d'organiser la levée en masse des Tartares et de les mettre eu mesure
' .Archives des affaires étrangères, Pologne, 1733, passhn. Massikt, Histoire de la dernière guem', Amsterdam, 1736-37, t. I, j\ l à 2G.
d'agir sur un signal. Usant de la liberté d'allures qui lui a été reconnue, il prend la résolution d'accréditer auprès du khan un représentant de la France plus autorisé qu'un consul, et cherche un sujet pour cet emploi. Un militaire devait convenir parfaitement; il fallait à la cour du khan un hardi cavalier qui pût accompagner le priuce tarfare dans ses expéditions, l'assister de ses conseils sur le champ de bataille, y faire lui-même bonne figure et imposer à un peuple qui prisait surtout l'adresse et le courage. Le hasard voulut qu'en ce moment un jeune capitaine français, le baron deTott', attaché au régiment de Berchcny, se trouvât à Conslantinople; il allait en Hongrie, son pays d'origine, recruter des hussards. Villeneuve le retient d'autorité, modifie son itinéraire et l'improvise ambassadeur. M. de Toit ira auprès du khan avec des lettres de créance signées du marquis, des instructions régulières et des présents. Comme il était habile et diligent, comme il avait une connaissance approfondie des langues et des mœurs de l'Orient, il s'acquitta de sa mission promptement et à souhait. Il décida le khan â rassembler deux armées, l'une en face de l'Ukraine, l'autre un peu plus à l'est et vers le Caucase. Les escadrons tartares vinrent border de tous C(Més la frontière russe, prêts à l'entamer, escarmouchant déjà avec les postes moscovites. Tott les inspectait, les encourageait, leur distribuait des subsides mensuels ; la Tartarie s'était mise tout entière à la solde de la France. A la fin d'août, Villeneuve fut informé qu'il pourrait, quand l'instant serait venu, adresser directement aux deux armées un ordre de marche et de son cabinet diriger leurs opérations ^.
' C'est le père de l'auteur des mémoires cités plus liant. * Villeneuve à Chauvelin, 4 juillet, l'"'" août, 23 août 1733.
En même temps, Villeneuve assiégeait le Divan de pressantes sollicitations. Il conjurait le grand vizir Ali d'écrire publiquement au comte Potocki, roi provisoire de Pologne sous le nom de primat, que le sultan ne souffrirait aucune atteinte à la liberté de l'élection, d'écrire officieusement en faveur de Stanislas, d'adresser aux ministres d'Autriche et de Russie à Constantinople des représentations et des menaces. Le vizir se prêta à ces démarches ; il écrivit et parla, seulement ses lettres furent vagues et ses paroles hésitantes. Tout d'abord la Turquie avait manifesté l'intention de courir aux armes, puis, à mesure que se rapprochait la date fixée pour l'élection, ses dispositions devenaient moins fermes et son courage semblait mollira
Le caractère du vizir ne suffit pas seul à expliquer cette timidité ; il faut en chercher l'une des causes dans le doute qui planait encore sur nos iutentious. La France soutenait bien Stanislas par les armes de la diplomatie, mais chacun se demandait si elle consentirait à l'assister par des moyens plus efficaces, tels qu'une déclaration de guerre à l'Autriche et l'envoi de secours matériels aux puissances qui se seraient compromises pour ses intérêts. Malheureusement ses actes ne répondaient guère au langage tenu en son nom et portaient la trace d'incertitudes persistantes. Tandis que des camps autrichiens se formaient en Silésie, tandis que des corps russes se massaient autour de Smolensk, la France se bornait aux protestations. Le 17 mai, le Roi signifia à l'Europe par un manifeste qu'il considérerait toute entreprise contraire à la liberté de la Pologne
' Villeneuve à Chauvelin et à Monti, d'avril à septembre 1733. Lettres du balle de Venise en date des 28 octobre et 14 novembre 1733 : arcliives de Venise.
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comme une menace pour la paix générale'. La Tsarine répondit en envoyant aux magistrats de Dantzick l'ordre de s'opposer au débarquement de Stanislas, s'il cherchait à pénétrer en Pologne par leur ville ; elle écrivit à Copenhague au roi Christian VI de lui fermer le Sund, cette porte de la Baltique dont le Danemark tient les clefs, Fleury se résigna alors à agir, mais sans énergie, et, pour transporter Stanislas en Pologne, au lieu de préparer une grande expédition maritime, imagina une intrigue de comédie. Le 26 août 1733, une escadrille appareille dans la rade de Brest, le canon tonne, les forts rendent le salut royal; la foule aperçoit sur le pont de l'un des bâtiments un personnage qui lui offre les traits de Stanislas; le bruit du départ du prince se répand aussitôt, l'Europe s'en émeut. Le voyageur entrevu à Brest à travers la fumée du canon n'était qu'un simple chevalier de Malte, connu pour sa ressemblance avec Stanislas. Au même moment, ce dernier quittait la France déguisé et traversait furtivement l'Allemagne pour se rendre à Varsovie *. L'opposition entre les moyens détournés dont se servait la France et l'attitude provocante des deux empires frappait les esprits les moins prévenus, et, si elle ne suffisait pas à arrêter l'élan impétueux qui entraînait les Polonais vers Stanislas, la finesse réfléchie des Orientaux en tenait un grand compte.
A partir du 1" septembre 1733, l'attention de l'Europe se concentre sur Varsovie avec une particulière anxiété ; la diète d'élection s'est ouverte. Dans la plaine de Wola, aux portes de la ville, campent quarante mille nobles, égaux par les droits, réunis pour se donner un chef. Les premières discus-
' MassLET, t. I, p. 5.
' Ratherv, p. 191.
sious s'achèvent dans un calme relatif, lorsque la nouvelle de l'entrée d'un corps d'armée russe sur le territoire de la République éclate comme un coup de foudre. Des clameurs s'élèvent de toutes parts; les regards se tournent vers le grand chancelier, chef des forces militaires de la Pologne ; on s'étonne de le voir immobile à sa place lorsque l'ennemi foule le sol de la patrie. Le chancelier, favorable au candidat allemand, quitte aussitôt le champ d'élection suivi d'un petit groupe de gentilshommes et se retire de l'autre côté de la Vistule. La diète fulmine une protestation contre ce départ qui ressemble à une trahison; c'est l'instant que choisit Monti pour lancer en avant le nom de Stanislas et promettre que le roi de France maintiendra l'élection avec toutes ses forces. Une explosion d'enthousiasme se produit en faveur de notre candidat; les opposants se taisent ou se retirent; Stanislas est proclamé. Cependant, dans les provinces orientales de la Pologne, les Russes précipitent leur marche, impatients de se réunir au parti saxon et de briser l'œuvre de la diète ' .
L'annonce de l'élection et celle de l'entrée des Russes étaient parvenues en même tempsàConstautiuople. Villeneuve expédia immédiatement aux Tartares l'avis d'attaquer, puis se rendit chez le vizir. Quelques jours auparavant, il avait enfin obtenu de ce ministre des promesses positives et se hâtait d'en réclamer l'exécution; il insista sur la nécessité d'une déclaration de guerre immédiate à la Russie. A son grand étonnement, le vizir lui parut de nouveau froid et indécis; son langage était vague, ses réponses évasives; serré de près, il se
' Batherv. p. 195 à 197, 205 à 207. Voir aussi la pièce intilulétî : Lettre d'un getilil/iomme polonais à un de ses intimes amis sur l'heureuse élecdon du roi de Pologne, la Haye, 1733.
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dérobait toujours. Enfîu, forcé daus ses derniers relranchemeuts, il laissa échapper ces paroles : « Puisque l'Empereur I' et la Moscovie ont entre eux une ligue défensive, pourquoi '< la France et la Turquie n'en feraient-elles pas une sem- « blable? et alors la Porte, assurée des secours de la France « dans le besoin, ne gardera plus les mêmes ménagements ' . " Puis, s'euhardissant et faisant front, il expliqua sa pensée, cette fois en termes nets et précis; il demandait que la France et la Turquie signassent uu traité d'alliance, stipulant des secours réciproques.
Ce fut au tour de Villeneuve d'être embarrassé, car il connaissait trop les principes de sa cour pour ne point craindre un désaveu, s'il compromettait le nom du Roi dans un traité avec l'Infidèle. Le rôle des deux interlocuteurs se trouva subitement interverti; maintenant le vizir devenait pressant, et Villeneuve éludait une réponse; ce fut lui qui rompit l'entretien, après avoir promis de transmettre à sa cour les demandes de la Turquie. Bientôt il eut le déplaisir d'apprendre qu'un ordre du sultan, envoyé en toute liàte aux Tartares, leur avait interdit de violer la frontière moscovite et les tenait enchaînés sur leurs positions. Le souci de l'ambassadeur fut porté à sou comble par un bruit d'après lequel une somme considérable aurait passé récemment des mains du ministre de Russie dans celles du vizir, formant le prix de l'inaction des Turcs.
\illeneuve demeura plusieurs jours dans le doute sur les dispositions de la Porte, incertain s'il fallait voir dans les paroles du vizir une défaite habile ou l'exposé sincère d'un
' Villeneuve à Chauveliii, 15 oclobre 1733.
système. Lue précaution dout il s'était avisé lui permit de saisir le mot de l'énigme. Tout en s'abstenant de fréquenter Bonneval, il n'avait jamais cessé de l'observer. Divers agents à notre solde avaient dû s'insinuer dans les bonnes grâces du chef des bombardiers, le faire parler, et rapporter au palais de France ses moindres discours. Les dernières conversations de Bonneval, lorsqu'elles furent répétées à l'ambassadeur, lui livrèrent le secret de la conduite du vizir, en le mettant sur la trace d'une intrigue singulière, où le renégat, sans paraître en personne, avait composé et distribué les rôles.
Xous avons laissé Bonneval, après la chute de Topal-Osman, dans un isolement /jui ressemblait fort à une disgrâce. Lue correspondance de cette époque nous le montre vivant à l'écart, confiné d'ordinaire chez lui et souvent tourmenté par la goutte '. Ses appointements lui suffisaient pour vivre, non pour briller. Sa société ordinaire se réduisait à quelques réfugiés hongrois; jusqu'aux compagnons qui avaient partagé ses épreuves en Bosnie l'abandonnaient et cherchaieut fortune ailleurs ; l'inventeur de bombes asphyxiantes s'était fait médecin*. Cette médiocrité devait peser à un homme du caractère de Bonneval plus que d'éclatantes disgrâces ; il a pris soin pourtant de nous avertir que ces coups nouveaux du sort n'avaient point abattu son courage, et qu'il avait su contre eux s'armer d'indifférence et se cuirasser de belle humeur. « Dans toutes les u persécutions qu'on m'a fait subir, écrivait-il plus tard, je ;c n'ai jamais perdu l'appétit. Heureux ceux qui ont leur phiit losophie dans le sang' ! ^ Il affirmait d'ailleurs que rien n'était
' Archives de Venise : lettres de Conslantinople du 25 mai 1732. "* Lettre publiée par le prince de Ligne, p. 168.
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perdu tanf qu'il sciait k Constantiuople et en état « de prendre " l'occasion aux cliovoux ' » .
En effet, son espoir d'un sort meilleur ne devait pas être toujours déçu, et, après avoir longtemps tardé, la fortune vint le visiter sous les traits d'un effendi du nom de Saïd. C'était l'un des rares musulmans de cette époque qui eussent voyagé et connussent l'Europe. Fils du pacha envoyé en France pour notifier la remise du saint sépulcre aux religieux latins, Saïd avait accompagné son père dans cette ambassade; il avait parcouru nos villes, vu le Paris de la Régence, assisté aux fêtes de la cour, observé notre civilisation, et ce monde de l'Occident qui lui était un jour apparu hantait sans cesse son esprit comme une captivante vision. "Il est homme d'esprit, écrivait de lui un " secrétaire d'ambassade; il a conservé un vernis de sou Paris, li dont il regrette sincèrement le séjour... La liberté française " est toujours présente à son esprit, pour lui rendre plus amer " l'esclavage dont les grands mêmes ne sont pas exempts dans « ce pays ^. » De tels goûts avaient dû le porter naturellement à rechercher la société de Bonneval, avec lequel il se plaisait à s'entretenir dans notre langue. Le comte exerça facilement sur ce Turc à demi policé le pouvoir de séduction dont la nature l'avait doué avec tant de libéralité, et acquit aux yeux de l'effendi un prestige dont son ambition devait tirer parti.
Saïd possédait un emploi qui le rapprochait du grand vizir et l'amenait à travailler sous ses ordres. Depuis le début de l'affaire de Pologne, il assistait aux embarras croissants du
' Villeneuve à Chauvelin, 3 avril 1732.
2 Lcltre de M. de Peyssonncl au marquis de Caumont, 14 janvier 1739 {Collection Schefer).
ministre et put s'apercevoir que les dernières nouvelles de Varsovie mettaient le comble à son inquiétude. De plus en plus, Ali se sentait partagé entre le sentiment ou plutôt Tinstiuct des véritables intérêts de son pays, qui le portait à soutenir Stanislas, et la crainte de se jeter dans une entreprise périlleuse sans être assuré du concours de la France. Ses appréhensions étaient d'autant plus vives que la prudence formait en quelque sorte une qualité obligatoire pour les ministres ottomans; la défaite leur était imputée à crime, et tout vizir convaincu d'avoir conseillé ou conduit une guerre malheureuse échappait rarement au fatal lacet. Plus habitué à la diplomatie intime du Sérail qu'à l'étude des questions politiques, Ali avait au moins le mérite de s'avouer son inexpérience, et ne cachait point sou désir de trouver un conseiller qui , complétant son éducation d'homme d'État, le mît en mesure de prendre un parti en connaissance de cause. C'est à ce moment que Saïd lui parla de Bonneval, vantant les lumières de son ami et ses aptitudes universelles. Bonneval s'était présenté aux Turcs comme général expérimenté; ils allaient l'employer comme diplomate consultant. Le vizir consentit à le voir, se le fit amener secrètement par Saïd, lui posa diverses questions sur les forces respectives des puissances, leurs intérêts et leurs dispositions dans le conflit présent, puis l'invita à mettre ses réponses par écrit. Voici Bonneval, ennemi juré des gens de plume et de cabinet, réduit à les imiter, et à composer sur commande de longues dissertations.
Il s'en acquitta fort bien. Les situations diverses par lesquelles il avait passé l'avaient mis à portée, ainsi qu'il aimait à le répéter, « de vivre familièrement avec la plupart des rois,
«princes et ministres' » .Dans cette société, comme sa curiosité ne négligeait aucun objet, il avait recueilli une foule d'observations sur tous les pays, et ces connaissances acquises, jointes à sa pénélration naturelle, avaient fait de lui rinstrucleur le plus éclairé que la fortune pût offrir aux Ottomans. Il devait leur montrer pour la première fois le dedans de cette Europe clirélicnnc qu'ils n'avaient considérée jusqu'alors que sous son aspect extérieur, campés à ses côtés depuis trois siècles en étrangers et en ennemis. Pour répondre au grand vizir, passant on revue dans une suite de mémoires les principales puissances, il dévoila les bases et apprécia la valeur de leur organisation militaire, examina leurs ressources, indiqua leurs principes et leurs mœurs politiques, leurs moyens préférés, le but vers lequel tendait ordinairement leur ambition, dégageant avec netteté cet ensemble de traits qui assurent à chaque Etat, au point de vue de son action extérieure, un caractère et comme une physionomie propres. Ce travail plut au vizir; concevant une idée avantageuse des talents de notre compatriote, Ali se trouva amené à lui demander la conclusion pratique de ses enseignements, c'est-à-dire la solution du problème qui s'imposait à la Sublime Porte; il l'interrogea sur la conduite à tenir dans la conjoncture présente.
La réponse du comte fut dictée par diverses considérations. D'abord les mêmes craintes qui éloignaient le vizir de tout parti aventureux devaient porter Bouneval à lui recommander
' Mémoires remis à la Porte par Bonneval. La copie ou au moins l'analyse (le la plupart de ces pi ces, transportées en t^-aiice par suite de circonstances que nous aurons à rapporter plus loin, se trouve aciueliement en la possession de M. Scliefer, cpii a bien voulu nous rn donner connaissance. Plusieurs de ces documents sont reproduits aux archives des alfaires étrangères : Turquie, 1734-35.
la prudence; il savait, disait-il, que, dans Tempire où le hasard l'avait jeté, « les ministres répondent de leurs avis sur leur « tète ' il . Puis, s'il appelait de tous ses vœux la reprise de la lutte entre la Turquie et quelques-unes des puissances chrétiennes, l'infériorité de son grade actuel l'empêchait de souhaiter une explosion précipitée; il fallait, avant que la guerre éclatât, que le simple hey fût devenu pacha et séraskicr, et que la confiance du sultan l'eût mis à un rang assez élevé pour lui permettre d'aspirer au commandement de la totalité, ou au moins d'une fraction importante des forces ottomanes.
A ces raisons de déconseiller une action immédiate, d'autres se joignaient à ses yeux, d'un ordre plus élevé, puisées dans les réflexions justes et prévoyantes qu'il s'était faites sur l'état de l'Europe. Avec une sagacité supérieure à celle de la plupart des politiques de son temps, il avait reconnu l'importance d'un fait capital, celui qui deiait, avec le développement de la Prusse, dominer l'histoire des rapports internationaux au siècle passé, l'élévation subite de la Russie. Il comprenait que l'empire des tsars, aussi fort par la constance de sa politique que par ses ressources matérielles et ses millions de sujets, obéissant à une impulsion qui ne s'arrêterait plus, poursuivait non-seulement l'abaissement, mais la ruine totale des États placés à ses côtés, et que le sort déjà infligé à certains d'eux présageait celui que l'avenir réservait aux autres. La Russie avait démembré la Suède; elle préparait l'entier asservissement de la Pologne et, après avoir abattu cette barrière opposée à son ambition, reprendrait en Orient l'œuvre prématurément tentée par Pierre l". En se portant au secours
* Confidence faite par Bonaeval au drogmaii de France et rapportée dans la dépêche de Villeneuve du 13 juillet 1734.
LA SUCCESSIOX DE rOLOGVE. OQT
de la Pologne, la Tuiquic ne ferait ainsi que pourvoir à sa propre sûreté et défendre son indispensable rempart; il était nécessaire qu'elle affrontât le redoutable conflit auquel la provoquait l'irruption des Moscovites, mais en l'envisageant avec tous ses effets et comme une liillc pour l'existence. Or, en dépit des multitudes armées dont ils disposaient, en dépit de quelques réformes réalisées dans leur état militaire, les •Osmanlis ne sauraient résister aux deux cent mille hommes de troupes réglées que la Russie pouvait mettre eu ligne, s'ils n'étaient soutenus et comme étayés par l'une des grandes puissances de l'Occident. Dans la pensée de Bonneval, la France pouvait jouer et devait assumer ce rôle. Depuis dixsept ans, la Russie était intervenue dans toutes les querelles de l'Europe comme l'alliée et l'auxiliaire de la maison d'Autriche; ses progrès s'accomplissaient aux dépens d'États qui avaient servi jusqu'ici de points d'appui à notre politique dans leXord et dans l'Orient; ses succès nous atteignaient indirectement et bouleversaient à notre désavantage l'équilibre de l'Europe. Le péril était assez menaçant pour que la France s'appliquât de toutes ses forces à y porter remède et, n'écoutant que la voix de son intérêt, rompant avec le préjugé qui l'avait éloignée jusqu'à présent de l'alliance des Infidèles, signât avec la Turquie un traité dont l'objet serait de défendre en commun la Pologne, c'est-à-dire de contenir et de refouler la Russie. L'avis de Bonneval fut donc que les Ottomans devaient se préparer à la guerre avec une extrême énergie, mais ne l'engager que si la France leur donnait sa parole par écrit de s'associer franchement à la lutte et d'y payer de sa personne '.
1 Mémoires cités p. 205. Voir aussi les dépêches de Villeneuve du 5 novembre 1733, des 15 février et 13 juillet l73i.
238 LA \!ISSIO\ DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.
On se rappelle qu'à diverses époques, pressés d'eutreprendre une guerre avantageuse à nos intérêts, les Turcs avaient d'abord répondu à nos exhortations en nous proposant une alliance formelle. Toutefois cette demande avait été présentée par eux avec une sorte de timidité, soutenue sans conviction et promptement retirée. Les conseils de Bonneval (et ce devait être l'effet principal de sa présence à Constantinople) transformèrent chez eux une velléité vague en doctrine ferme; les Turcs ne conservèrent aucun doute sur la justice et l'utilité de leur prétention dès qu'un Occidental éclairé. Français lui-même, se fut chargé de fournir des arguments à leur timidité et leur eut appris à raisonner leurs défiances. Le vizir goûta pleinement les idées de Bonneval, s'en pénéira, et ce furent celles qu'il présenta comme siennes à Villeneuve, lorsque l'ambassadeur lui demanda une réponse définitive. Ainsi, naguère encore tenu dans une humiliante suspicion, Bonneval se trouvait acquérir du premier coup une influence occulte, mais prépondérante, dans les conseils de la Porte, et devenait l'inspirateur politique, ou, pour parler comme Voltaire, "le souffleur» du sultan. Ses projets nous ouvraient la perspective d'un grand rôle à jouer en Orient, mais devenaient l'obstacle capital à l'accomplissement immédiat de nos désirs.
D'ailleurs, ni le grand vizir, ni Bonneval ne mettaient en doute l'adhésion de la France aux conditions qu'ils lui posaient; tous deux considéraient l'action de la Turquie comme seulement retardée, et voyaient toujours dans le Moscovite l'ennemi du lendemain, xlli, dans le temps même qu'il ajournait notre envoyé, adressait au représentant de la Tsarine les plus vifs reproches sur la conduite de sa cour. Le Russe baissa la tête sous la réprimande, puis, l'orage passé, avec un sang-
LA SICCESSIUX DE l'OLUGXE. 209
troid iusoleul, fit offiiraii premier ministre huit cent cinquante bourses, contenant quatre cent \iiigt-cinq mille êcns, sous la condition que les Turcs observeraient la neutralité jusqu'à la fin de Tannée. A cette proposition, Ali réfléchit. On était en octobre; le vizir se dit que trois mois, ou peu s'en faut, s'écouleraient avant qu'une réponse pût arriver de Versailles. En accédant au marché offert, il ne faisait après tout que demeurer fidèle au système adopté par son gouieruement otju<jé conforme à la sûreté de l'empire : il pouvait donc s'enrichir sans se vendre et sans trahir personne. Grâce à ce raisonnement « subtil et turquesque ' , comme disait Antoine Galland, il prit les huit cent cinquante bourses, puis, la conscience en repos, se prépara tranquillement à attaquer les Moscovites, mais seulement lorsque la France aurait accédé à ses propositions'^.
Les Russes surent profiter de ce répit. Lascy, le meilleur général de la Tsarine après Munich, avait reçu le commandement des troupes entrées en Pologne : il se dirigea hardiment sur Varsovie. Les Polonais dissidents qui lui servaient de guides savaient que les lois de la République accordaieîif deux mois pour protester contre l'élection dans le lieu même où elle s'était accomplie; ils voulaient atteindre Wola avant l'expiration du délai. Sans avoir livré un combat, les Russes paraissent devant Varsovie; la Vistule seule les sépare de la capitale et du champ d'élection. La brillante cavalerie (jui
• Journal d' Antoine Galland jyendant son séjour à Constanlinople (1072- 1673), publié par .M. Schkkkr, Paris, Leroux, 1881, t. I*"', p. 18. ^ Villeneuve à Cliauveiin, 5 uovcmbre 17:>">.
-'10 LA MISSIOX DU MARQIIS DE VILLEXELVE.
iormait la diète s'est dispersée ; huit mille geutilshommes tout au plus se serrent autour de Stanislas ei défendent le passage de la Vistule. Lascy veut le forcer; il est repoussé. Cependant le terme fatal approche; alors, et à la veille du dernier jour> les partisans du Saxon se réunissent à Praga, autour d'une auberge de village, et proclament Auguste III roi de Pologne, opposant cette élection de grand chemin à celle qui [)eu de jours auparavant avait été enlevée d'acclamation, et qui, malgré certains défauts au point de vue d'une légalité stricte, répondait assurément au vœu général de la nation'.
Continuer la défense dans Varsovie était impossible; les murailles de la vieille cité tombaient en ruine. Dans toute la Pologne, Stanislas n'eût pas trouvé une place assez forte pour servir de point de ralliement à ses partisans. Ce centre do résistance qu'il eût vainement cherché dans ses Etats, une ville libre, protégée et vassale de la Pologne, le lui offrit. Dantzick avait embrassé sa cause avec ardeur; elle l'appelait dans ses murs et se disait prête à tous les sacrifices pour le soutenir. Forte par sa situation à l'embouchure de la Vistule et par sa puissante ceinture de remparts, elle n'avait rien ;i craindre d'une surprise et pouvait soutenir longtemps un siège en règle. Stanislas se rendit à Dantzick et s'y établit, accompagné de Monti et de ses principaux conseillers.
La guerre véritable allait seulement commencer. A aucune époque de leur histoire, les Polonais n'ont su défendre leurs frontières ni empêcher l'étranger de s'aventurer jusqu'au cœur du pays. L'occupation de Varsovie marquait le début de toute intervention allemande ou russe, mais ne faisait pas cesser la
' Hathkrv, p. 209. Masslet, t. I, p. 25-28.
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résistance. Tandis que les colonnes ennemies prenaient les villes et parcouraient le pays, dans les châteaux, au fond des forêts, des bandes valeureuses s'organisaient, et bientôt commençait une guerre de surprises et d'embuscades, favorable à l'héroïsme sans frein et à l'audace indisciplinée des Polonais. Peu à peu, l'insurrection se propageait, gagnait toutes les provinces et enveloppait l'envahisseur de ses mailles insaisissables. Inexpugnable derrière les remparts de Danizick, Stanislas pouvait provoquer des soulèvements, se mettre en communication avec tousses partisans, les diriger de loin et leur offrir un asile en cas de revers. Si la Pologne demeurait impuissante à se débarrasser par elle-même de ses ennemis, sa résistance se prolongerait assez pour donnera la France le temps d'accorder la garantie sollicitée, aux armées d'Orient le temps d'accourir. Il restait à savoir si la France, adoptant une politique nouvelle et hardie, se prêterait à l'engagement qu'on exigeait d'elle. Villeneuve ne dissimula point la vérité à son gouvernement. " Les choses en sont venues à ce point, lui écrivait-il, où « il me paraît, suivant les avis de M. de Monti, que le secours Il des Turcs est absolument nécessaire pour soutenir une cause "juste. Il est certain qu'on peut l'obtenir, mais il sera bien ce difficile de parvenir à nos fins sans prendre la voie d'un traité " formel '. 'i Puis il ajoutait cette réflexion, qui semble cacher un conseil : " Je sais combien ce parti est opposé aux senti- « menfs d'un prince aussi pieux que Sa Majesté. Je sais aussi « qu'il n'y a que la justice et la nécessité absolue qui puissent « autoriser et rendre licite une alliance avec les Infidèles, n Eu même temps, il usait de tous les moyens eu son pouvoir pour
1 Villeneuve à Chauveiin, 5 novembre llo'-i.
-JIJ LA MISSiOX DU MARQLIS DE V 1 L LE \ E l VE .
s'assurer une prompte réponse : il organisait un système de cominuuicalious moitié terrestres, moitié maritimes, par Durazzo, Ancône et Rome, qui permettrait à un courrier de faire en moins d'un mois le trajet de Versailles à Constantiuople.
Durant quelques jours, en décembre, Villeneuve se reprit à l'espoir d'entraîner les Turcs avant d'avoir obtenu aucune assistance de son gouvernement. On venait d'appreudre que la France avait enfin laucé une déclaration de guerre, sinon à la Russie, au moins à l'Autriche. Les alliances avec l'Espagne et la Sardaigne étaient conclues; nos armées franchissaient le Rhin et les Alpes, et leurs premiers pas étaient marqués par des succès, la prise de Kehl et l'occupation du Milanais. Ces nouvelles dissipèrent une partie des inquiétudes de la Porte; Villeneuve s'occupait de la débarrasser d'un autre souci. La guerre de Perse durait toujours et même avait repris avec une violence nouvelle. C'était, dans les vastes plaines de la Mésopotamie, autour de Bagdad, une lutte épique entre Thamas- Kouli-Khan et Topal-Osman, nommé séraskier, c'est-à-dire crénèralissime des forces ottomanes d'Asie; les deux capitaines se défiaient à la manière antique , se donnaient rendez-vous sur des champs de bataille désignés à l'avance, et là heurtaient leurs armées dans de formidables chocs. Cependant le séraskier avait reçu, avec la conduite des opérations, les pouvoirs nécessaires pour traiter. Villeneuve eut l'idée de le porter à en faire usage et, comme il avait su garder l'afiection de l'ancien vizir, le trouva disposé à écouter ses conseils. Les pourparlers allaient s'ouvrir, lorsqu'une défaite totale des Persans sous Bagdad sembla terminer la lutte. Les Turcs trouvèrent dans leur victoire même l'oocasion de constater la connivence de la Russie avec leurs ennemis ; parmi les captifs, ils
découvrirent un jjrand nombre de soldats, d'officiers, d'inffénieurs moscovites, affublésde l'habillement asiatique ; la Tsarine se servait de la Perse pour faire indirectement la guerre aux Osmanlis. Le ressentiment de ces derniers, n'étant plus contenu par la crainte d'un redoutable ennemi, fut sur le point d'éclater : u La guerre à la Russie n'est pas encore déclarée, disait " legi'and vizir à Villeneuve, mais elle est résolue '.> Malheureusement une fortune adverse semblait se complaire a nous déjouer. Thamas-Kouli-Khau sut retrouver une armée avec la- (|uelle il surprit l'un des corps du séraskier. Celui-ci vole au secours de ses soldats; il est entouré et tué. La perte du seul grand homme de l'Islam fut irréparable pour les siens. Ses troupes se dispersèrent; il fallut que les Turcs refissent une armée d'Asie à force d'hommes et d'argent; leur attention se détourna encore une fois de leurs frontières du nord pour se reporter vers les provinces méridionales de leur empire, et ils se montrèrent plus décidés que jamais à ne rien entreprendre en Europe avant d'avoir obtenu une réponse catégorique de la France.
Au reçu des dépêches de Villeneuve, le conseil du Roi entra en délibération. Le cardinal se prononça aussitôt contre toute liaison permanente avec l'Infidèle. Il était prêtre, prince de l'Eglise ; pouvait-il, sans manquer à son caractère, conseiller à Louis XV d'apposer la signature royale au bas d'un pacte réprouvé par la religion? Sa conscience d'homme d'Etat avail aussi ses scrupules; hésitante et timorée, elle l'éloignail d'un |)arti qui lui semblait dangereux dans le présent, compromettant pour l'avenir. D'ordinaire mesuré dans ses appréciations, Fleury s'exprimait à cet égard avec une précision cassante,
' Villeneuve à Monti, 12 décembre 1733.
214 LA MISSIOX m MAUQIIS DE V 1 1. I>E \ E r\ E .
et Chauvplin, qui le connaissail bien, assurait dans ses épanchements familiers " que M. le cardinal sentait sur cela une « répugnance qu'on ne lui ferait pas vaincre ' » . L'hypothèse d'un véritable traité fut ainsi péremptoirement écartée.
Cependant, n'était-il point quelque autre moyen de rassurer les Turcs? A défaut d'une alliance générale et perpétuelle, ne pouvait-on conclure avec eux un accord limité, restreint à un point spécial, valable seulement pour la durée de la guerre actuelle, excusé par l'urgence du péril et la grandeur du but à atteindre? Cet expédient, Villeneuve l'avait suggéré dans ses dépèches, en indiquant l'objet principal des terreurs du grand vizir. Tant que la France continuerait la guerre contre l'Autriche, le ministre oriental ne s'effrayait pas trop à l'idée de s'attaquer aux Russes, certain que les progrès de nos armées ôteraient à l'Empereur la faculté de distraire un seul de ses régiments de l'Allemagne ou de l'Italie pour l'envoyer sur le Danube, et que les Ottomans n'auraient en tète qu'un adversaire. Mais qui lui garantissait que la France ne traiterait pas avec Vienne après une courte passe d'armes, permettant ainsi à l'Empereur, délivré de toute appréhension du côté de l'Occident, de se retourner contre eux et de se réunir à la Russie pour les accabler? Comment dissiper cette crainte, si ce n'est à l'aide d'une déclaration, ayant la valeur d'une promesse indiscutable, par laquelle la France s'obligerait à ne conclure aucun accommodement avec l'Autriche tant que la Russie n'aurait point de son côté signé la paix avec le sultan, les deux négociations devant se poursuivre simultanément et demeurer subor-
' Interrogatoire d'un agent secret des cours du \ord, arrêté à Paris en 1731- : archives des affaires étrangères, Turquie.
LA SICCESSIO.X DE POLOGXE. 215
données l'une à raiilio? Après beaucoup d'hésitations, le cardinal ne se refusa pas à entrer dans cette voie. Le principe de la déclaration admis, il eût fallu la rédiger en ternies assez expli- •ciles pour ùter à la défiance du vizir, éclairée par la redoutable sagacité de lîonneval, tout moyen d'y découvrir des réserves ou des échappatoires. Malheureusement on s'efforça d'atténuer encore la demi-mesure à laquelle on s'était réduit; Villeneuve fut seulement autorisé, le 23 janvier 1734, à déclarer de vive voix " que le Roi n'oublierait point les intérêts du Grand " Seigneur, lorsqu'il songerait à rendre la paix à l'Europe' " . Avant même d'avoir reçu cette instruction, Villeneuve eut à prévenir le ministère de son inefficacité. En effet, Bonneval avait pressenti l'expédient auquel la France aurait recours, l'avait dévoilé aux Turcs, et s'était appliqué à les mettre en garde contre son emploi ; or les ministres ottomans se montraient chaque jour plus docilesà ses avis, et peuii peu chacune de ses paroles devenait pour eux un infaillible oracle. En apparence, rien n'était changé à sa condition. Sa vie demeurait obscure; sa journée s'employait à des travaux qui se rattachaient à ses fonctions militaires; il exerçait des troupes, traçait de mémoire le plan des forteresses de Hongrie, apprenait aux Turcs à fondre des grenades et à confectionner des chevaux de frise *. Le soir venu, il se glissait furtivement hors de sa demeure, se faisait conduire à Stamboul, et là, se retrouvant avec les principaux ministres, leur donnait des leçons de politique et de diplomatie. Il avait pris un empire absolu sur le vizir et sur son kiaya, c'est-à-dire sur les deux hommes qui avaient le plus de part à la conduite des affaires. Même le sultan commençait à s'occu-
1 Cliaiivclin i Villeneuve, 23 janvier 173 V.
- Villeneuve au marquis de Caumout, 22 janvier 1734 [CoUeclion Schcfer).
216 LA MISSIOX D L' MARQUIS DE VH.LEXEL'VE.
per de lui, s'intéressait curieusement à sa personne et à ses desseins, et c'est peut-être de cette époque que date chez Malimoud une prédilection marquée pour le caractère et le génie de notre nation : « Qui dit Français, répétait-il souvent, dit
esprit'. " Sentant croître son ponvoir, Bonneval reprend toute son assurance; son ambition grandit, son imagination se donne libre carrière ; il rêve désormais, par une action personnelle, quoique encore mystérieuse, de rapprocher sou ancienne et sa nouvelle patrie, de vaincre leurs mutuelles délîances et de servir entre elles d'intermédiaire et d'arbitre.
D'une part , dans les écrits qu'il ne cesse de présenter au grand vizir, il vante la grandeur de la France et le prix de son concours, mais eu même temps, s'il veut uous servir, c'est en nous imposant ses principes au lieu d'accepter les nôtres. Malgré la réserve que Villeneuve continue par ordre d'affecter à son égard, il lui fait passer à plusieurs reprises l'exposé de ses plans; il ne s'en tient pas là; c'est ù la France elle-même qu'il a résolu de s'adresser, et c'est avec le ministère du Roi qu'il prétend se mettre en communication directe. Un gentilhomme danois, M. de Bohn, jeté sur les rives du Bosphore par les hasards d'une aventureuse carrière, se préparait à partir pour Paris; après l'avoir choisi comme confident, Bonneval en fait son ambassadeur. Il le charge de remettre aux ministres copie de quelques-uns des mémoires qu'il a rédigés pour la Porte, y joint ceux qu'il a fait passer a Villeneui'e, en ajoute d'autres dans lesquels il reproduit sa grande idée sous plusieurs formes différentes et la développe avec une abondante précision. Il insiste plus fortement que
1 Lettres grecques de madame Chénier, publiées par W. Robert de Box- XIÈRES. Paris, Chiravay, 1879, p. 190.
LA SlCCESSIO\ ne rOLOGXE. 217
jamais sur les avanlagos du lien permanent qu'il prétend établir entre la Franco et la Turquie ; puis, entraîné par la Icudance naturelle de son esprit à tirer d'observations justes des conséquences chimériques ou prématurées, il laisse entrevoir que ralliance dont il proclame la nécessité se transformera promptement en coalition. La Suéde y accédera la première. L'Espagne, intéressée à fermer la .\Iéditcrranée à toute influence nouvelle, suivra l'exemple de la France. Quant aux nations maritimes, l'Angleterre et la Hollande, la première surtout, tarderont - elles longtemps à reconnaître chez le Moscovite un rival futur et redoutable nonseulement dans les contrées du Levant proprement dites, mais même dans les lointaines régions de l'Asie centrale? Et Bonneval montrait la Russie franchissant depuis quelques années la chaîne du Caucase, débordant sur les rives de la Caspienne, sur les hauts plateaux de l'Arménie, et s'efforçant de détourner à son profit le commerce des Indes. « eu atteni; dant, disait-il, que cette nation avide et ambitieuse se ré- <c pande dans toute l'Asie' ". Par ces raisons, l'Angleterre serait naturellement amenée à s'associer aux efforts tentés pour ramener la Russie à ses anciennes limites ; elle entraînerait la Hollande à sa suite, et l'on verrait les États de l'Occident se liguer, sous l'impulsion de la France, pour assurer l'intégrité de l'empire des sultans, prévisions grandioses qui devaient se réaliser cent \ingl années plus lard et faire de notre pays, pendant une courte période, le centre de la résistance européenne contre les ambitions orientales de la Russie.
' Mémoires cilés p. 205.
■218 I.A M1SSI0\ Di: MARQL'IS DE VILLEXEUVE.
Le langage de Bouneval servait de commentaire à nu projet de traité qui fut remis à Villeneuve par les Turcs, en février 1734, et dans lequel la France aurait stipulée! la fois pour elle-même et pour l'Espagne son alliée. A force d'adresse, l'ambassadeur parvint à éluder cette embarrassante proposition; il remontra que la négociation d'un véritable traité engagerait de longs et difficiles débats, incompatibles avec les résolutions immédiates que commandait le péril de la Pologne. La Porte n'insista point, mais Villeneuve reconnaissait de plus en plus la nécessité de lui fournir une garantie plus solide que de vagues assurances. Ali refusait de se fier à la parole d'un ambassadeur et prétendait pouvoir opposer à la France, en cas de besoin, sa propre signature. Une déclaration écrite, reproduisant en termes plus explicites la déclaration verbale, semblait devoir le rassurer et lui apparaître comme l'équivalent provisoire d'un traité; il était même permis d'espérer que Bouneval se montrerait moins inflexible dans ses conseils, dès que la France aurait témoigné, par une concession sérieuse, le désir d'entrer ultérieurement dans ses vues. Au prix de quelques lignes, Villeneuve se faisait fort d'amener les Turcs à se déclarer sur-le-cbamp et à opposer en Pologne aux armées moscovites une invasion libératrice '.
Le temps pressait, les Russes avaient entrepris le siège de Dantzick. Les troupes de Lascy n'auraient pas suffi à cette opération, quoique renforcées par celles de l'électeur de Saxe; elles avaient à soutenir des combats de chaque jour contre les bandes qui s'étaient levées de toutes parts en faveur de Stanislas. Mais un corps de soixante-dix mille hommes, sous les
• Villeneuve à Chaïuelin, 26 février, 11 ot 18 mars 1734.
ordres du général Croysbacli, posté jusque-là en Ukraine pour observer les Turcs et les Tartares, les voyant impassibles, prit la direction du nord-ouest et, traversant la Pologne dans touto son étendue, se porta sur Dantzick '. Munich ne voulut céder à personne la gloire de forcer le refuge de Stanislas : il prit ie commandement des troupes destinées au siège. Dantzick s'était préparée à la résistance; les bourgeois étaient sur les remparts, une femrnc tira le premier coup de canon; Monli avait recruté en Danemark et eu Suède un régiment de dragons qui portait son nom et formait à Stanislas une garde d'élite. Avec son impétuosité ordinaire, Munich tenta d'abord une attaque de vive force et ne put eulever que quelques redoutes; il essaya alors d'un bombardement, sans plus de succès. Il donna enfin l'assaut au Hagelsberg, position dominante qui a joué son rôle dans tous les sièges de Dantzick. Cette fois, ce fut presque un désastre pour les Moscovites; ils laissèrent deux mille hommes sur le carreau, et le découragement commença à se mettre dans leurs rangs. Au dehors, les partisans de Stanislas se groupaient par fortes colonnes; des corps de dix à quinze mille hommes tenaient la campagne. .Partout la défense s'enhardissait et l'agresseur hésitait.
A cet instant, l'entrée des troupes ottomanes dans les provinces méridionales de la République eût provoqué un soulèvement général en faveur de Stanislas. Précédées et enveloppées de la nuée des Tartares, elles se fussent avancées sans difficulté dans cette Pologne dépourvue de frontières naturelles •comme de places fortes, ouverte aux armées de secours comme ;à celles qui lui apportaient la servitude. Pour faire face à un
' Rathkrv, p. 233.
ennemi nouveau, la Russie eût été obligée de détourner des bords de la Baltique une grande partie de ses forces; peut-être les Turcs eussent-ils été vaincus, mais leur défaite eût servi à dégager Dantzick. Paraîtraient-ils? Tout dépendait encore de la France. D'un trait de plume, elle pouvait ajouter deux cent mille hommes aux défenseurs de Stanislas. La Sublime Porte, docile en ce point aux conseils de Villeneuve, avait pris toutes ses dispositions en vue d'une guerre qu'elle considérait comme imminente. Des corps réguliers s'étaient massés dans la partie septentrionale de la Bessarabie, à l'endroit où le territoire turc faisait une pointe au milieu des possessions polonaises. Le khan avait aussi reçu l'ordre de s'y rendre avec sa nation; il s'y tenait à la tête de cent cinquante mille cavaliers, et montrait plus d'ardeur que jamais : t Je ne descendrai point de " cheval, disait-il, que le roi Stanislas ne soit libre possesseur « de sa couronne. >• Enfin, tout était prêt pour l'action, mais le silence de la France, entravant tout, commençait à surprendre et à mécontenter les Turcs '.
Soudain un grand espoir s'empare de tous ceux qui s'intéressent au salut de la Pologne. Une escadre française vient de paraître dans la Baltique, et un corps de troupes débarque à Weichselmunde, près de l'embouchure delà Vistule, à quelques lieues de Dantzick. Cet événement est accueilli surtout comme une promesse de la part de la France, comme l'indice qu'elle se décide à intervenir en faveur de Stanislas autrement que par des exhortations-. Cependant un autre bruit se répand bientôt, se confirme, et le découragement qu'il sème est d'autant plus fort que la joie a été plus vive; après deux jours passés à terre, le
1 Villeneuve à Chaiivelin, 28 avril, 1" m:ii, 20 mai 1734.
- Villeneuve a;i marquis de Caumont, 20 mai I73i- {Collection Schefer).
corps français s'est roniharqué, el la flollo a lopris le larjjc.
liC secours envoyé par Louis XV se composait en (oui de trois bataillons des régiments de Blaisois et de Picardie, amenés par (|uel(jues bâtiments de faible tonnage. Le commandant de la petite troupe, \I. de Lamotte de La Pérouse, brigadier aux armées du Roi, était un officier brave dans le combat, mais dépourvu d'initiative et fuyant les responsabilités. A Weicbselmunde, il reconnut les lignes que les Russes avaient établies enti'ela côte et Dantzick, les trouva redoutables, et jugea qu'une attaque de vive force, sans artillerie et avec ses ti'ois bataillons, serait non-seulement périlleuse, mais impossible. Dès lors, il ne trouva rien de mieux que de rentrer à Copenhague.
Dans cette ville, il se vit fort mal accueilli par le comte de Plélo, ambassadeur du Roi. Plélo était un Breton, ancien colonel, poëte à ses heures, diplomate par occasion, avant tout sujet loyal et gentilhomme plein d'honneur. La gloire de son maître ne lui était pas moins chère que la sienne. La pensée que le pavillon du Roi, encore inconnu dans les mers du Nord, n'y apparaissait que pour fuir, lui fut insupportable, el il prit la résolution de ramener d'autorité nos trois bataillons sous les murs de Dantzick, lui à leur tète. Rien dans ses instructions ne l'autorisait à ce trait d'audace ; le fait d'un ambassadeur (|uiltant son poste d'ol)servation pour aller combattre était sans précédent; tant de considérations ne le firent pas hésiter : .\\i nom du Roi, votre maître et le mien, dont "je tiens ici la place, dit-il à .\L de Lamotte, je vous ordonne « de me suivre ' . ' Puis il informe Louis XV de ses résolutions : « Vous ne nous reverrez que victorieux, lui écrit-il, ou, si nous
' Cite par Ratiîkiiv, p. 261.
-succombons, ce sera du moins d'une manière digne de vrais^ « Français et de fidèles sujets de V'otre Majesté '. » Le 21 mai, Plélo se fit conduire à bord, et bientôt la petite escadre reparaissait devant U eichselmunde. Comme la première fois le débarquement s'opéra sans difficulté. Ce retour imprévuavait surpris les Russes; derrière Plélo, ils croyaient voir toute une armée. Lne relation contemporaine affirme que le courage des assiégeants aurait succombé en cette occasion et que le siège aurait été levé, sans l'arrivée d'un renfort composé de liuit bataillons et de vingt-deux escadrons saxons ^ Ainsi, à supposer que, peu de jours auparavant, Munich eût été forcé de détacher de son armée un corps d'égale force pour l'opposer à une diversion opérée dans le sud, peut-être l'héroïque inspiration de Plélo eût-elle suffi à emporter le succès et k sauver Dantzick.
Avec ses trois bataillons, Plélo essaya de trouer les lignes russes par une attaque à la baïonnette et de conduire dans la place le renfort qu'il commandait. Le 21 mai, les Français marchent à l'ennemi, les grenadiers au premier rang et parmi eux l'ambassadeur. Ils enlèvent plusieurs ouvrages; ces obstacles franchis, ils en voient d'autres devant eux. Ils y courent, tentent de les escalader, lorsque Plélo tombe, frappé d'une balle, d'un coup de sabre et de quinze coups de baïonnette. Privée de sou véritable chef, écrasée par une pluie de fer, la petite colonne hésite, recule, puis rentre dans son camp. Elle s'euferma dans le fort de Ueichselmunde et ne fit plus rien; bloquée par terre et par mer, car une escadre russe avait forcé notre flottille à s'éloigner, elle tint un mois, puis signa une capitulation. L'action de Plélo honora le nom.
' Ratherv, p 262.
- Massuet, t. I, p. 180.
français dans foute l'Eiiiope, niais ne suspendit pas les opérations de rarméc de siège aulour de Dantzick, ni l'affaiblissement graduel des forces de la défense. A Versailles, elle fut jugée diversement; les uns portèrent aux nues l'ambassadeur qui s'était fait soldat, les autres le blâmèrent, puis on l'oublia. M. de Lamotte fut nommé lieutenant général '.
Tandis que nos soldats succombaient sous Dantzick, le conseil du Roi continuait à discuter au lieu d'agir; il n'avait point encore pris de parti délinilif sur les dernières demandes de Villeneuve. Fleury n'ignorait pas cependant la nécessité de plus en plus urgente de dégager Stanislas; d'autre part, il ne s'était jamais flatté de l'espoir de lui faire parvenir directement et par mer un secours efficace; l'envoi de trois bataillons n'avait été à ses yeux qu'un expédient destiné à calmer l'impatience de l'opinion : il avait présenté cette faible troupe comme l'avant-garde d'une armée dont il comptait ajourner indéfiniment le départ. Cette conduite avait une excuse; l'apparition dans la Baltique de forces françaises considérables eût mis le comble aux défiances de l'Angleterre, et probablement déterminé cette puissance à s'unir avec nos ennemis. A défaut de Français, Fleury avait eu la pensée d'envoyer des Suédois au secours de Dantzick; il avait cherché à entraîner la cour de Stockholm dans la lut le, mais la Suède, menacée ellemême par le Danemark, n'opposait à nos sollicitations que des réponses évasives; peut-être eût-elle consenti à suivre la Turquie, si celle-ci se fût décidée à uq parti de vigueur; elle n'osait lui en donner l'exemple, capable de subir l'impulsion,
' Ratherv, d'après les archives de la guerre, p. 2C6-280. Voy. aussi le Journal historique de la campagne de Danlzick, en ll'àk, par M. ***, alors officier dans le régiment de lîlaisois. Paris, 17G1.
22i LA M1SSI0\ DU M.^RQLIS DE VILLEXEIVE.
non de la donner'. Ainsi la France voyait partout, sauf à Constantinople, les appuis sur lesquels elle avait compté fléchir et se dérober; elle savait que l'intervention des Turcs demeurait la suprême l'essource de la Pologne, et néanmoins ne se résignait pas encoi'e à leur accorder la promesse écrite ([u'ils réclamaient. Les hésitations du conseil se prolongèrent six semaines ; elles se trahissent à certains passages des dépêches de Chauvelin : " C'est matière extrêmement difficile à traiter >; , écrivait-il à Villeneuve, en faisant allusion aux demandes du vizir ", et il est facile de comprendre que l'énergie du secrétaire d'Etat se dépensa en vain , sans avoir raison de la timidité obstinée du cardinal. Enfin il fut convenu qu'une déclaration par écrit serait accordée ; seulement les termes en furent mesurés avec un soin méticuleux et systématiquement affaiblis; on eût dit que la France tenait à se réserver les moyens de discuter la portée de son engagement et d'en éluder l'exécution. La rédaction suivante fut adoptée : « L'empereur de France, reconnaissant la justice . des entreprises de la Porte pour le maintien du traité du -<■ Pruth, la liberté et la tranquillité de la Pologne, fait déclarer t par son ambassadeur qu'il ne prendra aucun engagement et " n'entrera en aucun traité de paix qu'il ne soit pourvu à la et sûreté de la Porte ottomane ^ . » Pour envoyer celte déclaration, la route rapide dont usaient les courriers de Villeneuve fut négligée. On préféra la voie de mer, plus sûre peut-être, mais moins prompte. Une tartane expédiée de Marseille dut
1 Voy. les dépêches citées à cet égard par Ratherv, p. 223. Dès le mois de janvier 1734-, Chaïuelin reconnaissait qu'il était impossible de fonder aucun espoir sur l'action de la Suède avant la réunion de la prochaine diète, c'est-à-dire avant plusieurs mois.
- I-.!:Ure du 26 janvier 1734.
^ Texte joint à la dépêche de Giiauvelin du 31 mai 1734.
LA SI CCESSIOV DE POLOGXE. 2:5
porter à Villcneiuo les ordres du Hoi. Le frêle I)àtiinent fut ballotté quaraute-six jours par la Méditerranée; le 10 juillet, il arrivait à Constantiûople; le 2, Dantzick avait capitulé.
Quelque compromise que fût la cause de Stanislas, elle n'était pas irrévocablement perdue. Lors({ue les vainqueurs pénétrèrent dans la ville de Dantzick, ils n'y trouvèrent point le Roi; il avait réussi à s'échapper, à traverser les lignes ennemies et à gagner le territoire prussien. Frédéric I" accueillit bien le prince fugitif et lui permit même de relèvera Kœnigsberg son drapeau abattu. Stanislas y institua un simulacre de gouvernement, en opposition avec celui de l'électeur de Saxe, établi dans Varsovie. En même temps, l'Europe retentissait du bruit de nos victoires. La France et l'Espagne portaient à l'Empereur des coups redoublés, L'Italie lui échappait presque entière ; ses généraux avaient vainement cherché à ressaisir la Lombardie, livré et perdu une sanglante bataille à Parme; dans les Deux-Siciles, la domination autrichienne s'était écroulée à l'apparition des Espagnols. En Allemagne, les Français assiégeaient et prenaient Philippsbourg sous les yeux du prince Eugène, dont l'âge avait ralenti l'ardeur. Alors que sur tant de points la fortune favorisait le parti français, fallait-il désespérer de le relever en Pologne ? Villeneuve ne le crut point. Il se mit eu relation avec les corps de noblesse confédérée qui guerroyaient encore au nom de Stanislas. Refoulées peu à peu dans les districts méridionaux du pays, ces troupes étaient venues s'adosser à la frontière turque et se réunir en une véri-
226 LA MISSIOX DU MARQIIS DE VILLEXELVE.
table armée autour de la ville de Kaminiec, à quelques lieues du territoire ottoman, d'oi'i elles tiraient tous leurs moyens de ravitaillement. Communiquant difficilementavec la petite cour de Stanislas, à travers une contrée semée de garnisons ennemies et sillonnée par les escadrons des Cosaques, elles furent heureuses de trouver auprès de l'ambassadeur du Roi à la Porte assistance etdirection. Villeneuve joua désormais à leur égard le rùle que l'éloignement ne permettait plus à Stanislas de remplir ; il les exhortait à ne point désespérer, leur faisait passer d'importants subsides, et se flattait, armé de la déclaration royale, de déterminer bientôt les Turcs aune grande expédition dont le but ne serait plus de dégager, mais de reconquérir la Pologne. Villeneuve comptait que la prise de Dantzick avait jeté les Russes dans une trompeuse quiétude, jugeait possible de les surprendre, et s'appliqua à entretenir leur confiance jusqu'à ce que toutes les mesures eussent été concertées. Aussi enveloppa-t-il de mystère la reprise de ses négociations avec la Porte. Il se garda de remettre la déclaration au vizir dans une audience publique et jugea même imprudent de la lui porter à sa résidence habituelle. Si Constantinople était un monde, Péra était une petite ville, et les allées et venues des ministres étrangers y étaient surveillées par leurs collègues avec une méfiante curiosité. L'ambassadeur et le vizir convinrent par leurs drogmans d'abriter la négociation dans un repli ignoré du Bosphore, loin du tumulte et des indiscrétions de la ville. La belle saison fournit à Villeneuve un prétexte naturel pour s'assurer d'une maison de plaisance sur le canal : il eut soin de la choisir proche d'un jardin où le vizir se promenait quelquefois, y vint avec sa famille, et là, sans témoins, sous les ombrages qui forment la parure de la côte, eut avec le premier
\.\ SUCCESSIOV DE POLOGXE. 227
ministre une entrevue que le hasard seul sembla avoir ménagée. Il présenta la déclaration, développa ses espérances. Malheureusement les exigences de la Turquie croissaient avec le danger de la Pologne et la difficulté de lui porter secours; la France subissait la peine de ses retards, et des concessions qui naguère l'eussent conduite à son but devenaient insuffisantes. Villeneuveeut à lutterde nouveau avec cette diplomatie d'Oricnl (}ui dispute le terrain avec une douce opiniâtreté, résiste en ayant l'air de céder, et découvre sans cesse à la défense des ressources imprévues. Il discuta trois heures avec le vizir sans lui arracher une réponse formelle ; après l'entrevue, le drogman de la Porte vint le trouver. Il lui expliqua que la déclaration, dans son texte franç;iis, avait été assurément conçue avec autant de netteté qu'il était possible de le souhaiter; mais, hélas! se liàtat-il d'ajouter, est-il une expression qui, en passant d'une langue dans une autre, ne perde quelque chose de sa précision et de sa vigueur? Aussi ne fallait-il point s'étonner si les termes de la déclaration, une fois traduits, avaient paru si vagues, si faibles, si peu significatifs qu'il était impossible de les admettre. Les Turcs ajoutèrent qu'une lettre de l'empereur de France serait précieuse au Grand Seigneur et conviendrait à la gravité des circonstances; c'était un moyen d'obtenir cette signature royale si ardemment désirée et qui ne figurait point au bas de la déclaration. Puis c'étaient des retours offensifs, un projet de traité glissé furtivement entre les mains de Villeneuve, après que l'on avait paru renoncer à toute idée d'alliance générale '. Pour obtenir le secret de la Porte, Villeneuve reconnaissait de plus en plus la nécessité de le demander, malgré les répu-
' Villeneuve à Cliauvelin, 28 juillet, l^^ août 1734.
2iS I,A MISSIOX DL AI A R Q L 1 S DK VILI.EXELVE.
gnanres de son maître, à celui qui iuspiriiit désormais toutes les déterminations, et qui, absolu dans ses volontés, parlait du moins nettement et allait droit à son but, au comte delîonneval, devenu pacha à deux queues, personnage officiel et directeur reconnu de la politique extérieure de l'empire.
Longtemps mystérieuse, sa faveur avait enfin éclaté. Le temps n'était plus où le grand vizir le voyait à la dérobée et le récompensait avec de bonnes paroles. Il avait exigé et obtenu de plus positifs avantages. D'abord ce fut le rang de pacha. Ou le vit alors sortir peu à peu de l'ombre où il s'était tenu volontairement, « se donner de l'air ' » ; il retrouva aussitôt des amis, des clients, des flatteurs. Désormais il ne cesse plus de s'élever; les honneurs lui arrivent eu foule, se pressent, s'accumulent autour de lui. Il est fait gouverneur de Caramanie, charge honorifique qui ne l'empêche point de résider au siège de l'empire; il obtient un palais à Scutari, un revenu annuel de cinquante mille livres. A ce moment, il affiche son pouvoir; quand il se rend au Sérail, c'est dans le pompeux appareil des dignitaires musulmans; il est <à cheval, un cortège de domestiques l'entoure, des hommes à pied en costume éclatant écartent la foule sur son passage ; son rang lui donne le droit de faire porter devant lui deux queues de cheval au bout de longues hampes bariolées. Au palais, il aborde familièrement les ministres ; ceux-ci lui prodiguent les marques de déférence et leurs plus respectueux sahits. Lui a dédaigné de se plier aux usages serviles aussi bien qu'à la gravité de l'Orient, de se composer un air conforme à son nouvel état, et le costume qu'il a adopté paraît encore un
1 Archives de Venise : lettres de Conslantinople du 24 juillet 1734.
déguisement. Tel nous l'avons connu à Vienne et à Bruxelles, tel nous le retrouvons au Sérail, hautain, présomptueux, dominateur, le geste bref, le ton impérieux ou ironique. 11 étonne de sa verve des gens < qui parlent moins en un mois, " suivant la remarque d'un voyageur, que les chrétiens en « un jour' Il : il critique, redresse, ordonne; il gourmande ses nouveaux amis et les subjugue par son audace. Son franc parler intrépide semble toujours à la veille de le perdre auprès du plus soupçonneux des gouvernements, et rien n'étonne les ministres étrangers autant que sa faveur, si ce n'est de la voir durer. Dans l'été de 1734-, la puissance de Bonneval touche à son apogée; il est mandé journellement à la Porte, assiste aux conseils solennels et aux conférences secrètes, et aucune décision relative aux puissances chrétiennes n'est prise sans le consentement de l'homme nécessaire*.
Son orgueil voulait une dernière satisfaction. Peu lui importaient au fond les honneurs dont le comblaient les ministres de la Porte. Il considérait les musulmans comme une race inférieure au milieu de laquelle le hasard des événements l'avait jeté, profitait de leur faveur, mais ne s'en glorifiait point. Ce qui lui tenait au cœur, c'était de forcer les égards de ses pareils, des personnes de condition accréditées auprès de la Porte par les princes de l'Europe : il voulait se voir recherché par les puissances et courtisé parleurs envoyés. Ceux-ci, après l'avoir d'abord évité et dédaigné, avaient senti peu à peu fléchir leur roideur devant la nécessité de se concilier une puissante
' La Motravk, p. 205.
- Villeneuve à Chauvcliti, 1.3 et 28 juillet, -31 :ioiit IToV. La faveur de Bonneval est éfjalemeut alleslée par les dépèclies vénitiennes du t.") juillet et du 19 août de la rnème année, et par les dépêches russes citées par Soi.oviKK, t. \X, p. 109.
•J30 LA MISSIUX DU MAUQL'IS DE V 1 1.LE \ E U l E.
protection. Les ministres des Etats secondaires s'étaient rendus les premiers ; ils se présentaient maintenant à l'audience de Bonneval. Les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande avaient rédé ensuite, cherchant toutefois à se soustraire à un hommage direct par des prévenances; le premier faisait passer secrètement au nouveau pacha des vins et des liqueurs; tous deux l'envoyaient complimenter par leurs drogmaus. Bonneval rentrait ainsi d'autorité et le front levé dans cette société chrétienne de laquelle il s'était lui-même retranché. Seul ou à peu près, le marquis de Villeneuve, sur les ordres réitérés de sa cour, avait jusqu'à présent résisté au mouvement qui entraînait ses collègues. Bonneval souffrait impatiemment cette réserve delà part du représentant de son ancienne patrie, et en marqua plusieurs fois sa surprise. Après de longues perplexités, Villeneuve demanda enfin à être relevé des prescriptions rigoureuses qui lui avaient été tracées : « M. de Bonneval, écrivaitil, ne saurait plus être regardé comme un Français qui est f venu changer de religion en Turquie, mais comme un mu- " sulman qui a été élevé à la qualité de pacha et a beaucoup " de part au ministère'. » Puis, sans attendre la réponse de sa cour, résigné à lui désobéir pour la mieux servir, il se mit en relation avec Bonneval et consentit à le voir.
Villeneuve et Bonneval eurent plusieurs conférences aux environs de Constantinople, sans autres témoins que des secrétaires et le drogman de la Porte. Il serait curieux de lonnaitre comment s'abordèrent ces deux hommes appartenant au même pays, au même monde, amenés à se rencontrer sur une rive lointaine, dans une condition prodigieuse
' Villeneuve à Cliauvelin, 28 juillet 173V.
ment différente, et dont pourtant les efforts tendaient au même but, par des voies opposées. Malheureusement la correspondance du premier ne nous fournit aucun détail à cet égard; elle glisse sur un sujet délicat entre tous, et nous ne savons si l'ambassadeur et le pacha, à l'abri des charmilles discrètes du Bosphore, oublièrent pour un iustant leur personnage respectif. Quoi qu'il en soit, ce l'approchement entre eux ne produisit pas la confiance; trop d'amers souvenirs les séparaient. Villeneuve détestait en liouneval le conseiller trop clairvoyant qui avait ouvert les yeux du vizir sur le caractère égoïste de notre politique; Bouneval ne pardonnait pas à l'ambassadeur de l'avoir abandonné en 1729 et réduit à l'apostasie. Depuis, la hauteur dont l'envoyé du Roi avait usé à son égard lui avait paru d'autant plus insupportable que, conservant sous le turban sa superbe aristocratique, il reprochait à Villeneuve une origine moins illustre que la sienne, traitait volontiers de parvenu u ce petit ambassadeur ' », et qualifiait son procédé d'impertinence. Le peu de goût qu'il éprouvait pour la personne de l'ambassadeur ne fut pas sans contribuer à l'inflexibililé dont il témoigna dans les pourparlers. D'ailleurs, son esprit absolu ne lui permettait point de se départir des principes qu'il avait posés; la voie d'un traité formel lui paraissait toujours la seule qui pût satisfaire à la fois la dignité et les intérêts des deux puissances; s'il n'espérait plus convaincre la France, il entendait lui forcer la main, et n'admettait guère de tempérament au système dont il était l'auteur.
Sa présence dans les conseils de la Porte nuisit au succès de la négociation par un autre motif. S'il possédait certaines des
' LcHre citte par le prince dk Ligxk, p. 178.
(|ualités de riiomme d'Etat, il n'en avait ni la réserve, ni la prudence; il se chargea de rendre vaines les précautions qu'avait prises Villeneuve pour dérober à tous les yeux les démarches de la France. « Les effets de son indiscrétion, ■' écrivait le marquis, sont encore plus pernicieux que ceux « de son entêtement. Il n'y a plus de secret dans cet « empire depuis qu'on lui a donné part aux affaires'. " Tous les Européens d'un passé douteux qui affluaient déjà en Orient, exilés ou émigrés, musulmans de fraîche date aspirant à se refaire une destinée dans un monde nouveau, se groupaient naturellement autour de celui dont l'exemple les encourageait; Bonneval les accueillait avec une bienveillance familière, les poussait, les employait; il lui parut piquant d'avoir un abbé renégat pour lui servir de secrétaire et l'aider dans la rédaction des mémoires qu'il soumettait à la Porte. Incapable de dissimulation, il jetait au vent sa pensée devant ces dangereux auxiliaires, agitait bruyamment en leur présence les vastes projets dont sa tête était pleine, et avait fait de sa maison le rendez-vous d'un monde cosmopolite, remuant, besoigueux, qui tenait bureau d'intrigues, et dans lequel la Russie et l'Autriche recrutaient facilement des espions. Bohn, cet agent que Bonneval avait chargé de le représenter auprès de la cour de France, fut le premier à le trahir. Avant de quitter Constantinople, il se vendit aux ministres des deux cours impériales, leur dévoila nos demandes, les desseins de Bonneval, les hésitations de la Porte. Arrivé à Paris, il y continua son métier d'espion, fut enfin soupçonné, arrêté et jeté à la Bastille, mais ses révélations
' Villrneuve à Chauveliii, 11 septembre 1734.