‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 42 sur 61 · I.A SrCCESSlOV DE POLOGX'i · texte numérisé non relu

I.A SrCCESSlOV DE POLOGX'i

avaient porté leur fruit'. Déjà lAutriclie et la Russie accusaient ouvertement le Roi d'iniplorer le secours des Infidèles, déjà l'Angleterre et la Hollande, toujours jalouses de nos progrès à Constantinople, redoutant un traité qui consoliderait notre prépondérance en Orient, avaient écrit à leurs ambassadeurs de s'unir au Moscovite et à l'Allemand pour entretenir les défiances de la Porte et croiser nos efforts*.

Embarrassée par tant d'obstacles, la négociation languissait. Cependant Villeneuve ne perdait point courage; il découvrait des ressources nouvelles pour faire face à des difficultés sans cesse renaissantes. Jamais la diplomatie française n'avait fait preuve à Constantinople d'une activité comparable à celle qu'elle déploya pendant l'été de 1734-. Toutes les personnes en état de seconder nos desseins furent pratiquées et gagnées; un agent de Villeneuve s'était attaché au drogman de la Porte, s'était installé chez lui, ne le quittait ni jour ni nuit. Grâce à ces efforts, si le débat se prolongea plusieurs mois, il aboutit néanmoins, avant la fin de l'année, à un plan combinéentre le grand vizir, Villeneuve et Bonneval. La Porte n'éclaterait pas immédiatement. Elle emploierait les derniers mois de 173i à terminer la guerre de Perse et à se débarrasser de cette épine incommode qui gênait tous ses mouvements; ce soin ne l'empêcherait pas de soutenir les confédérés par tous les moyens occultes à sa disposition. L'hiver venu, le sultan appellerait Stanislas dans son empire ; puis, au printemps, le grand vizir et Bonneval, avec toutes

' Les procès-verbaux des interrogatoires qu'il subit à la Bastille sont conservés am archives des affaires étranj^ères : Turquie, 17-;4.

* La note envoyée à ce sujet par les Klats Généraux figure au\ archives de Venise : correspondance d'Orient, 173V.

les forces de l'Asie, entreraient en Pologne et ramèneraient' dans sa capitale le monarque détrôné. Quant à la France, on lui laissait le choix entre un traité et une déclaration un peu plus explicite que la précédente. «J'espère, écrivait Villeneuve « à sa cour en lui soumettant ce texte nouveau, que je pourrai u réussir à obtenir que la Porte s'en contente, pourvu que je " puisse remettre une lettre de Sa Majesté qui autorise ma Il signature et qui lui serve comme de ratiflcation'. »

Si Bonneval s'était prêté finalement à cette concession, c'est qu'il s'imaginait avoir découvert un moyen infaillible pour lier la France, tout en respectant ses scrupules. En Suède, le parti opposé à la Russie prenait le dessus dans la diète et négociait avec la France un traité qui eût étroitement uni les deux couronnes; qu'une convention de même nature fût ménagée entre la Suède et la Porte, cette dernière se trouverait l'alliée de la France indirectement et au second degré; elle obtiendrait ainsi une garantie contre toute défection de notre part, sans que le Roi aitcontractépar lui-même un pacte avec les mécréants. Pour réussir dans ce projet, Bonneval imagina d'utiliser ses relations personnelles avec le roi de Suède; avant de monter sur le trône, ce prince l'avait connu, avait fait la guerre à ses côtés, s'était pris d'amitié pour lui, et même, s'il faut en croire le prince de Ligne, l'avait fait féliciter, après sa conversion à l'islamisme, " sur ce qu'il avait enfin une religion- » . Avec cet ami tolérant, Bonneval n'eut pas de peine à nouer une correspondance; il reçut bientôt des lettres où Frédéric VII le traitait de « compagnon et de frère d'armes ' » , puis, en mai 1735, il pré-

' Villeneuve à Cliauvelin, 31 août 1734.

- Prince de Ligne, p. 59.

3 Lettre du baile Coiitariiii, 4 jui.i 1735; archives de Venise.

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sentait au vizir deux émissaires suédois, chargés de jeter mystérieusement les bases d'une alliance. A ce moment, ranimalion des Turcs était extrême ; leur langage et leurs actes annonçaient la guerre; de toutes parts, leurs troupes s'ébranlaient '. Mais cette ardeur devenait inutile pour avoir été trop lente à se manifester; elle ne répondait plus en effet aux dispositions de uotre gouvernement. A l'heure où la Turquie, après tant d'ajournements successifs, semblait répondre à notre appel, le Roi retirait ses offres et la France se dérobait.

Il est douteux que Fleury ait jamais éprouve pour la cause de Stanislas une sollicitude bien vive ; à tout le moins perdit-il promptement, avec la confiance dans le succès, la volonté d'y contribuer. Contraint d'engager la guerre à cause de Leczinski, il n'entendit pas longtemps la faire au profit de ce prince, et toute son adresse s'employa à déplacer le différend qui nous avait mis les armes à la main. Soulevant la question italienne, il s'en servit pour distraire le Roi, éblouir la France et reléguer au second plan la querelle qui s'agitait dans les plaines du Nord et les contrées mystérieuses de l'Orient. La Pologne avait été l'occasion de la lutte, l'Italie en devint l'objet. A Versailles, les politiques avaient embrassé avec ardeur l'idée de refaire la carte de la Péninsule et d'y créer, sur les ruiues de la domination autrichienne, une collection d'Etats dont les uns grossiraient le patrimoine de la maison de France et les autres lui demeureraient attachés par les liens de la gratitude. C'était sur ces bases qu'avaient été conclus, en 1733, les traités d'alliance avec l'Espagne et la Sardaigne. L'Autriche serait rejetée au delà des Alpes, des rameaux détachés de la famille de Bourbon seraient

' Villeneuve àCliauvcliii, 2 et 18 juin 173.7.

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transportés à iVapIes, sur les cotes de Toscane, à Parme, et couvriraient bientôt de leur ombre le midi et le centre de l'Italieau nord, le Piémont agrandi servirait de barrière contre les retours otfeusifs de l'Autriche; il s'annexerait la Lombardieet, si la fortune des armes lui permettait d'aller jusqu'à Mantoue, abandonnerait dans cette marche en avant l'ancien domaine de ses princes, la Savoie, qui serait réunie au royaume de France. Les rapides succès des Français dans le Milanais et des Espagnols dans les Deux-Siciles, pendant les campagnes de 1733 et 1734, avaient ajouté à la faveur qu'inspiraient ces idées; une fois de plus, la France se laissait prendre à l'éclat de ces victoires italiennes, dont le nom harmonieux sonne si bien dans la bouche de la renommée, et oubliait les luttes qui se poursuivaient obscurément au fond de contrées glacées et perdues dans la brume. Cependant le drame de Dantzick avait passionné la cour et le public. " Ça été, dit d'Argenson, comme « un moment de situation bien intéressante dans une tra- «gédie' »; par malheur, la chute de la place sembla le dénoùment. Il parut que dans cette crise la Pologne avait fourni son suprême effort, épuisé ses dernières ressources, et n'avait réussi à sauver que l'iionneur. Durant les mois qui suivirent, les difficultés rencontrées par notre diplomatie à Constantinople, les lenteurs et les atermoiements de la Porte, les indiscrétions et les trahisons commises, l'air d'aventure que Bonneval donnait à toutes ses démarches et qui enlevait toute apparence de sérieux à une négociation dont il était l'àme, achevèrent de dégoûter le Roi et ses ministres. Lorsque Villeneuve les informa que l'accord souhaité avec la Porte

était sur le poiut do se réaliser, ils refusèrent d'ajouter foi aux assurances de l'ambassadeur, crurent cliez lui à de persistantes illusions et, doutant tout à la fois de la sincérité des Turcs et de l'efficacité de leur concours, suspendirent leur répcuise'. Se détournant dônnitivement de l'Orient, c'est sur un tout autre terrain c[ue la France allait se livrer en fiueur de Stanislas à une dernière et extraordinaire tentative.

Depuis un an, la situation respective de la France et de la Russie était étrange. Elles ne s'étaient point déclaré la guerre et se la faisaient. Les troupes envoyées par Louis XV au secours de Stanislas avaient chargé avec fureur les Moscovites sous les murs de Dantzick, mais le droit des gens ne s'opposait point alors à ce qu'un prince assistât militairement ses alliés et leur prêtât une armée ou une Hotte, sans entrer en lutte déclarée avec la puissance contre laquelle le secours était fourni. Il est vj"ai que notre marine s'était livrée à des actes d'hostilité directe contre la Russie, mais notre gouvernement les avait dissimulés sous le nom de représailles. Profitant de cet état mal défini, sur la foi de renseignements venus d'une petite cour d'Allemagne et d'après lesquels la Tsarine, fidèle à ses preny^-res sympathies pour la France, n'eût pas été éloignée de reconnaître « le " faux de son système^ " ,Fleuryjugea l'instant venu d'adresser à cette princesse un mystérieux appel. Moins d'un an après l'entrée de l'électeur de Saxe à Varsovie sous la protection des baïonnettes russes, trois mois après la prise de Dantzick, la France dépêchait a. Pétersbourg un émissaire secret, l'abbé Langlois, chargé de demander à la Tsarine d'abju-

' Cliaiiveliii à Villeneuve, 13 novembre, 15 novembre, II décembre 173V. - h/., 15 novembre 1734.

rcr puhliqiicmcnt sos orreiiis eu rccounaissant Stanislas '.

Le cardinal crut-il jamais à la possibilité de celte brusque et éclatante conversion ? Xous inclinons à penser que sa finesse de vieillard rusé se servit seulement de cette négociation pour décourager les derniers partisans que Leczinski Comptait dans le conseil, et en même temps pour se justifier à leurs yeux ; eu recourant à un remède désespéré, il laissait croire à l'inefficacité de tous moyens pratiques et rationnels. Quoi qu'il en soit, si les ministres russes ne se refusèrent pas à converser amicalement avec l'abbé Langlois, ils n'élevèrent jamais cet entretien à la hauteur d'une négociation, et la Tsarine répondit à nos avances en détachant seize mille hommes de son armée de Pologne, sous Lascy, pour renforcer les troupes autrichiennes d'Allemagne. Poliment éconduit, l'abbé revint au bout de six mois environ, six mois irrévocablement perdus pour la cause de Stanislas, durant lesquels la France se refusa systématiquement à profiter de la bonne volonté tardive des Ottomans et laissa les Russes consommer eu Pologne leur œuvre d'iniquité.

Au commencement de 1735, les confédérés touchaient à cet instant fatal pour les partis en détresse où tout s'écroule à la fois, où la trahison se joint à la mauvaise fortune, où le découragement devient universel et la défection contagieuse. Les principaux chefs composaient avec l'ennemi ; le besoin d'argent, cette plaie universelle de la noblesse au siècle dernier, les jetait tour à tour dans les bras du vainqueur'. En présence de cette situation, la cour de Versailles était fondée à prononcer la condamnation définitive des espérances de Stanis-

' Chamelin à Villeneuve, 15 novembre et 11 décembre 1734. * Villeneuve à Ghaurelin, 20 et 30 mai 1735. Cf. Herrmaxx, Histoire de l'empire 7-iisse, dans la collection de Heeron et L'ckert, t. IV, p. SOV, 565.

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las ei à déclarer l'intervention des Turcs intempestive et sans but. Elle put écrire avec vérité à Villeneuve, en lui enjoignant tle refuser toute déclaration et d'interrompre les pourparlers, « qu'aujourd'hui la guerre n'aurait plus grand effet' " ; toutefois c'était elle-même qu'elle devait accuser en partie d'un résultat auquel sa politique vacillante et contradictoire avait contribué. Par une égale irrésolution et de mutuelles défiances, la France et la Turquie avaient laissé péricliter une cause qui leur était commune, et perdu la seule occasion qu'elles aient eue peut-être au dix-huitième siècle de sauver la Pologne.

Le rétablissement de la paix en Occident devint désormais l'objet des vœux et des efforts de Fleury. Sans doute l'Italie entière n'était point délivrée, mais le cardinal s'estimait heureux que les circonstances lui eussent permis de réaliser une partie des desseins qu'il avait annoncés. De son côté, l'Empereur se lassait de payer les frais d'une guerre dont la Russie et la Saxe recueillaient le profit; il inclinait à un accommodement. A la fin de 1734 et au début de 1735, Walpole avait essayé, d'accord avec les Etats Généraux de Hollande, de jouer le rôle de pacificateur. Ses efforts avaient été vains, la France l'accusant de partialité envers nos ennemis, l'Autriche reprochant aux puissances maritimes de ne lui offrir qu'une médiation au lieu d'une alliance. Connaissant les dispositions conciliantes de Fleury, l'Empereur préféra s'aboucher avec lui sans intermédiaire. Dans l'été de 1735, le cardinal reçut personnellement quelques ouvertures de la cour de Vienne et s'empressa de les accepter, à l'iusu du ministre des affaires étrangères. " Il escamota la paix à Chau-

1 Chaiivelia à Villeneuve, 10 septembre 1735.

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« vclin, disait pins tard Frédéric II, comme Chauveliu lui avait « escamoté la guerre ' . » Xous n'avons pas à entrer dans le détail de cette négociation, mystérieusement entamée dans le couvent des moines Trinitaires, à Vienne, entre les ministres de l'Empereur et un agent secret du cardinal. L'Autriche se résignant à de larges sacrifices en Italie, Fleury ne parlant plus de la Pologne, il était possible de s'entendre. Cependant Louis XV désirait pour son beau-père un dédommagement territorial. Le cardinal se fût contenté du duché de Barrois, avec la promesse vague de la Lorraine, lorsque la branche régnante à Xancy pourrait être translérée en Toscane, où la famille des Médicis achevait de s'éteindre. Admis enfin à participer au débat, Chauvelin exigea l'attribution immédiate de la Lorraine à Stanislas et sa réunion au royaume après la mort du prince polonais ; cette belle province serait ainsi appelée, dans un avenir rapproché, à renforcer et à compléter la France. Chauvelin parla haut; l'Empereur céda, et, le 3 octobre 1735, les deux cours signèrent les préliminaires de Vienne, convertis plus tard en traité définitif-.

L'habileté du ministre des affaires étrangères avait su voiler sous l'éclat d'une magnifique compensation l'insuccès de notre entreprise principale. Xotre échec en Orient n'en était pas moins réel et considérable. C'est à tort que la France avait regardé la guerre de Pologne comme une de ces rencontres exigées par le seul point d'honneur, où un peu de sang versé suffit à laver une injure et d'où la réputation sort intacte, quelle que soit l'issue du combat. La rivalité de Sta-

' Histoire de mon temps, édilion de 1789, p. 11.

- Voir le récit détaillé de cette négociation dans Y Histoire de la réunion delà Lorraine à la France, ^&r M. le comte n'HALSSo.wiLLK.t. lV,p.250à261.

nislas et d'Auguste III n'était pas un incident isolé dans l'jictiou politique qui se déroulait lentement des bords de la Baltique à ceux du Bosphore : elle en formait une péripétie décisive. Leczinski avait été vaincu par l'union de l'Autriche et de la Russie; sa défaite cimentait l'alliance des deux cours et leur permettait de reprendre avec avantage leurs projets contre la Turquie. C'est en vain qu'au premier bruit de la défection de la France, le sultan avait envoyé contre-ordre à ses troupes prêtes à s'engager et repris l'attitude d'un spectateur désintéressé ; ce mouvement de recul ne sauverait pas les Ottomans. Dès le début de la crise, Villeneuve les avait prévenus qu'eu laissant sans secours un voisin faible qui implorait leur appui, ils n'éviteraient pas la guerre, mais l'ajourneraient seulement pour la subir dans des conditions défavorables; l'Autriche et la Russie, leur avait-il dit, après avoir fait sur la Pologne l'essai de leurs forces, ne résisteraient pas au désir de poursuivre leurs conquêtes aux dépens d'un autre État dont les possessions offraient à leurs convoitises un appât non moins tentant; elles ramèneraient vers le Danube et pousseraient sur le chemin de Constantinople leurs armées fortifiées par la lutte et animées par la victoire. L'instant était venu où cette prédiction devait se réaliser. Une grande guerre en Orient allait suivre ou plutôt continuer celle qui s'achevait dans leXord, et la Turquie aurait à supporter le choc des deux empires, après avoir craint de s'attaquer à l'un d'eux. Tout annonçait qu'elle succomberait dans cette lutte inégale ; qu'elle y pérît ou qu'elle en sortît seulement mutilée , affaiblie, rejetée sous la dépendance de ses redoutables voisins, la France subirait les conséquences de ce désastre et, après la Pologne, verrait l'Orient lui échapper.

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