‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 43 sur 61 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

('onslance de la politique moscovite. — L'asservissement de la Pologne fait naître pour la Russie l'occasion de déchirer le traité de Prutli et de reprendre en Orient sa marche interrompue. — Raisons qui déterminent l'Empereur à faire cause commune avec elle. — l'évolution de l'Autriche vers l'est ; la monarchie des Habsbourg déplace ses ambitions et cherche sur le Danube un dédommagement à ses pertes en Allemagne et en Italie. — La tsarine Anna et 'fhamas-Kouli-Khan. — Relations de la Russie avec les chrétiens d'Orient; agitation au Monténégro, en Grèce, chez les Bulgares. — Rapports enthousiastes du résident \Vichniakof. — Préteste de la rupture : les Tarfares dans le Daghestan.

Inquiétude des Turcs. — Une visite inopinée. — Formation d'une

grande armée russe. — Le vainqueur de Dautzick. — Importance d'Azof au point de vue des projets de la Russie. — La flotte future de la mer \'oirc. — Siège et prise d'Azof. — Emotion à Constantinople; le sultan dans les casernes. — Courage de Wichniakof. — Rôle de Bonneval. — Cérémonial usité pour la déclaration de guerre. — Prise des lignes de Pérécop; les Russes envahissent la Crimée. — L'armée turque se concentre aux portes de Constantinople. — Défilé des corps de métiers. — Mascarade traditionnelle. — Angoisses des principaux ministres. — Manifeste adressé aux puissances. — L'Autriche offre sa médiation. — Mot de Bonneval. — La médiation allemande acceptée. — Habile réserve de Villeneuve. — La France se prépare à intervenir diplomatiquement. — La nécessité de conserver le commerce du Levant prime à ses yeux toute autre considération. — Alémoire où se trouve exposée notre politique. — L'existence de la Turquie présentée comme une garantie de repos et de stabilité pour l'Europe. — Conditions possibles de la paix. — IVécessilé d'interdire la mer \oirc à la marine russe. — La conduite des Turcs y;7/e du caprice. — Envoi de Tott à Babadagh. — Description du camp ottoman; une ville mobile. — Mystère des négociations. — Annonce d'un congrès. — Toit et Delaria font donner aux plénipotentiaires ottomans des instructions conformes à nos vues. — L'Autriche pro?net à la Russie son concours armé. — Sa politique consiste à flatter les Turcs d'espérances trompeuses et à les surprendre. — Ruses de Talman; il entraîne au delà du Danube le reis-effendi et ses collègues. — Voyage dans la steppe. — Le passage de la mer Rouge. — Brusque attaque des Impériaux. — Rentrée en campagne des Russes. — Un congrès

sous la lente, — Capiliilation de. Miscli. — Prise d'Otcliakof; Iiei:reuse témérité Je Munich. — Prétentions exorbitantes des alliés. — Eitrème péril de la Turquie. — Le sultan prend le parti de recourir à la France. — Le Roi accepte le rôle de médiateur. — La France adresse aux Turcs de pressants appels pour les déterminer à la résistance ,et les assure de son appui.

Depuis dix ans, la Russie attendait une occasion et un prétexte pour réclamer de l'Empereur l'exécution de la promesse que ce prince lui avait souscrite en 1726, celle de l'aider à déchirer le traité du Priith et à vaincre les Turcs. D'autres entreprises avaient pu occuper le cabinet de Saint-Pétersbourg ; aucune n'était capable de lui faire oublier le but principal qu'il poursuivait, la ruine ou au moins l'affaiblissement continu de la domination turque en Europe. A cet égard, les Allemands qui gouvernaient sous le nom d'Anna Ivanovna, Biren, Ostermauu, Munich, pensaient comme les tsars de Moscou ; soutenus dans cette voie par le sentiment intime et profond du peuple russe, ils comprenaient qu'un grand succès contre l'Infidèle ferait oublier leur usurpation et légitimerait leur pouvoir. En détrônant Stanislas et en installant à sa place un client et un protégé, c'est encore la Turquie qu'ils prétendaient atteindre. « Je veux la Pologne, avait dit Pierre le Grand, comme une planche pour aller à mes ennemis'. » C'est qu'en effet les provinces méridionales de cet Etat couvraient les parties de l'empire ottoman situées au delà du Danube et directement exposées aux coups de la Russie, la

' Correspondance de M. de Campredon, ministre de France en Russie de 1721 k 1726 : archives des affaires étrangères.

Bessarabie et les principautés roumaines. Une Pologne hostile aux Moscovites , fût-elle trop faible pour défendre contre eux la neutralité de son territoire, pouvait au moins inquiéter leur marche et, en cas de revers, leur couper la retraite. Au contraire, une Pologne soumise leur offrait un facile passage pour arriver jusqu'à la Turquie et d'utiles secours pour la combattre. L'asservissement de la République marquait donc, aux yeux de la Tsarine et de ses conseillers, l'instant propice à la reprise de leurs desseins et à la réalisation d'un plan mûrement médité.

Vers la même époque, tout invitait l'Autriche à ne point refuser son concours à ses alliés du Xord. D'abord ceux-ci pouvaient se réclamer auprès d'elle de services rendus ; pendant la dernière guerre, la Russie s'était chargée presque seule d'occuper Varsovie, d'assiéger Dantzick et de comprimer les soulèvements successifs des confédérés, laissant à l'Empereur les mains libres pour résister à la maison de Bourbon en Allemagne et en Italie. Il est vrai que la reconnaissance ne met qu'un poids léger dans la balance où se pèsent les déterminations des princes, mais un mobile plus puissant poussait l'Empereur à prendre sa part de toute entreprise tentée contre le Turc. État composite, formé d'éléments disparates et dépourvu de limites naturelles, l'Autriche doit à celte situation le singulier privilège de pouvoir en quelque sorte se déplacer suivant sa volonté ; la nature et les traditions, en ne lui assignant aucun but déterminé, lui permettent de les poursuivre tous successivement. Puissance errante, elle a tour à tour occupé et abandonné les contrées les plus diverses, pour revenir à d'autres d'où on la croyait disparue sans retour, et, chaque fois que la fortune des

armes lui enlève des provinces, elle s'applique moins à les recouvrer qu'à les re*mplacer. Après avoir vu son pouvoir en Allemagne grandir et décroître, elle s'était rejetée au commencement du dix-huitième siècle sur l'Italie et se l'était fait adjuger presque entière au traité d'L'trecht. Mais voici que la maison de Bourbon venait de lui reprendre les Deux-Siciles et de s'installer à ses dépens au centre de la Péninsule, tandis que deux jeunes monarchies, néeslemêmejouràsescôtés, la Prusse et la Sardaigue, visaient à se tailler un domaine dans ses possessions d'Allemagne et d'Italie. Dans l'Europe centrale, elle reculait ainsi de toutes parts, mais ses revers mêmes, en la refoulant vers l'Orient, où le traité de Passarowitz lui avait valu tant de positions offensives, semblaient l'appeler à chercher dans cette partie du continent de faciles compensations et à s'y refaire une fortune. Sans doute, l'épuisement de ses finances ne la portait pas à donner le signal d'une nouvelle guerre , mais il était certain qu'en prenant l'initiative d'une action, les Russes l'obligeraient à les suivre. L'Empereur ne négligerait point une occasion aussi favorable de réparer indirectement ses pertes, et, s'il ne s'associait pas dès le début à la lutte, ses armées paraîtraient au moins sur le champ de bataille à cet instant douteux où le sort du combat va se décider, et où tout dépend d'un secours opportun.

La Tsarine comptait sur un second allié. Le prestige de la Russie dans l'Asie centrale n'avait point diminué, et ses rapports avec Thamas-Kouli-Khan demeuraient étroits. Le Persan continuait sa carrière de conquêtes et d'aventures, toujours en expédition, gagnant et reperdant des provinces, apparaissant tour à tour dans les pays les plus divers, hier sur les rives de l'Euphrate, aujourd'hui en Asie Mineure,

aiiiour de Kars, où il infligeait aux Turcs une sanglante défaite. La guerre était sa seule occupation, la gloire et le butin son unique souci, et il gouvernait la Perse de son camp, capitale mobile qu'il transportait de province en province. Il allait bientôt consommer son usurpation, prononcer définitivement la déchéance du Sofi et , réunissant sous la tente les représentants de toutes les races soumises à sa domination, se faire décerner le titre royal par la clameur de vingt peuples; toutefois sa qualité reconnue de chef d'empire ne devait pas mettre un frein à ses goûts de carnage et de destruction. S'il négociait depuis deux ans avec la Porte une paix avantageuse, il ne se décidait point à la signer et se déclarait toujours prêt à s'unir avec la Russie pour un grand effort contre l'ennemi commun. En 1735, rencontrant à Tiflis un envoyé moscovite, il jurait de ne jamais séparer sa cause de celle de la Tsarine, rappelait que cette princesse avait jadis tendu " une main secourable au royaume d'Iran» , et affirmait que, dans son cœur, « il ne mettait rien au-dessus de la Russie ' " . Enfin, au sein même des Etats turcs, les Moscovites s'étaient préparé de précieux auxiliaires; c'étaient les millions de clirétiens répandus dans toutes les parties de la péninsule des Balkans. Jusqu'au règne de Pierre le Grand, la plupart de ces populations avaient semblé se résigner à leur sort; affaissés sous lejoug, séquestrés du reste de l'Europe, on eût dit que les Bulgares, les Serbes et les Roumains avaient perdu jusqu'au souvenir de leur origine et de leur passé. Cependant de vagues traditions jetaient un rayon d'espoir dans la nuit sombre où ils étaient plongés : une prophétie répandue du Danube à la mer Egée

' SoLOviEF, Histoire de Russie, t. XX, p. 93.

annonçait qu'une nation de religion grecque se lèverait dans le Nord pour les affranchir. Pierre le Grand, par un trait de génie qui fit plus pour la grandeur de la Russie que cent batailles gagnées, sut donner une forme précise à leurs aspirations : il ratlacha à l'ortlioxie triomphante de Moscou ces nationalités souffrantes, et fonda ainsi la suprématie morale de son peuple sur toutes les races chrétiennes d'Orient. Il s'adressa à toutes indistinctement, aux Slaves de la Montagne Noire comme à ceux du Balkan, aux Hellènes comme aux Bulgares, leur envoya des agents, accueillit leurs émissaires, puis, au début de sa campagne du Pruth, les appela à se soulever sur son passage '. Bien que sa brusque retraite eût fait succéder une immense déception à l'espoir universel qu'il avait suscité, l;i confiance des rayas dans la Russie n'en fut point ébranlée. Cette puissance leur avait prouvé qu'elle s'intéressait à eux et se donnait leur affranchissement pour but; la légende s'était faite réalité, et le libérateur promis s'était montré. Aussi, lorsqu'en 1735 le bruit se répandit d'une nouvelle prise d'armes des Moscovites contre la Porte, un frémissement courut d'un bout à l'autre du monde oriental. On vit en même temps le Monténégro s'agiter dans sa prison de rochers et se préparer à en sortir *, la Grèce reprendre espoir à la voix d'émissaires envoyés du Nord% et dans toutes les provinces d'Europe se manifester les signes précurseurs d'une rébellion.

Le ministre de la Tsarine à Coustantinople, Wichniakof , recueillait avec joie ces symptômes. Persuadé que le vrai rôle

1 ScHLVLER, t. II, p. 227 à 233.

2 LeUre du baile Coiilarini, en date du 20 avril 173G, archives de Venise.

' Voy. BiKÉLAS, Le rôle de la Grèce dans la question d'Orient, publication du cercle Saiut-Simon, p. 17.

d'un ambassadeur moscovite sur les rives du Bosphore consiste à préparer la guerre et la conquête, il envoyait à sa souveraine des rapports belliqueux, s'adressait à la fois à l'ambition et à la piété d'Anna Ivanovna, à ses sentiments de Russe et de chrétienne : « Les Turcs, écrivait-il, redoutent un sou- < lèvement général, aussitôt que les troupes russes se seront « approchées de la frontière. Les Grecs habitant Constanti- « nople sont la plupart des coquins sans honneur, qui ne con- « naissent ni foi ni loi ; leur préoccupation principale est l'ar- -' gent; ils nous détestent encore plus que les Turcs. Mais les « Grecs des provinces et surtout les Bulgares, les Valaques, « les Moldaves et autres travaillent avec tant d'énergie à se délivrer de la tyrannie et sont tellement dévoués à la Russie .' qu'ils n'hésiteront pas à sacrifier leur vie pour Votre Majesté, ■• pour la libératrice qu'ils attendent '. « Dans d'autres lettres, Wichniakof traçait en termes énergiques le tableau de la décadence ottomane : « J'affirme hardiment, disait-il, et con- " fermement à la vérité, qu'il n'y a en Turquie ni hommes -< politiques, ni chefs militaires, ni financiers habiles. Tout s est dans le plus effroyable désordre; le moindre choc suffira " pour pousser le pays au bord de l'abîme. La terreur qu'in- ;' spirent les Turcs ne s'explique que par le passé et ne se « maintient que par la tradition, car ils sont très-différents '< aujourd'hui de ce qu'ils étaient autrefois. Autant ils étaient " féroces et animés de l'amour de la gloire, autant ils sont « pusillamines et craintifs. On dirait qu'ils pressentent tous u la fin de leur pouvoir iujuste. Que Dieu veuille permettre à ' Votre Majesté de le détruire à jamais *. »

* SoLoviEF, p. m.

Pour entamer les hoslililés, la Russie ne manquait point de motifs. En premier lieu, elle reprochait à la Porto sa conduite ambiguë dans l'affaire de Pologne; sans seconder Stanislas avec efficacité, les Turcs s'étaient compromis pour sa cause; ils avaient fait passer aux confédérés des secours et des munitions, laissé des bandes en armes se réfugier et se reformer sur leur territoire. La cour de Pétersbourg se plaignait aussi des Tartares. Sans doute l'invasion en masse préparée par la diplomatie française n'avait pas eu lieu, mais les sujets du khan étaient '< mauvais géographes ' » , comme disait Bonneval, et peu habiles à discerner les terres d'autrui de leur propre bien; leurs incursions sur les frontières de l'Ukraine se reproduisaient périodiquement; il y avait là un casus belli toujours ouvert que la Russie se réservait, suivant les circonstances, de passer sous silence ou d'invoquer.

Une question plus grave était celle du Caucase. Une partie de cette grande chaîne dominait et enveloppait les établissements russes de la Caspienne ; c'était le massif montagneux du Daghestan, réunion de cimes abruptes que les soldats du Tsar ont dû escalader de nos jours, pour forcer dans son refuge le dernier défenseur de l'indépendance de ces régions. Si la Russie ne cherchait pas encore à s'établir au Daghestan, elle prétendait en exclure toute autre puissance, aussi bien que des provinces situées au nord du Caucase et connues sous le nom de grande et petite Kabardah. De son côté, la Porte revendiquait la souveraineté nominale de ces pays et voulait au moins y conserver un droit de passage pour ses vassaux. De 1733 à 1735, des détachements tartares tra-

' Letire au comte de Horn , ministre suédois: arcliites des affaires étrangères : Turquie, I7.'3'î.

versèrent plusieurs fois les régions contestées et se heutèreut aux postes russes de Bakou et de Derbent'. Occupée sur la Vistule, la cour de Pétersbourg crut prudent de fermer les yeux. En 1735, la Turquie annonça l'envoi au Caucase de l'armée tartare tout entière, avec son chef, pour prendre à revers Thamas-Kouli-Klian, qui opérait en Arménie. Débarrassée de la guerre de Pologne, la Russie résolut de s'y opposer; .\I. de Wichuiakof, dans une communication arrogante, déclara que la marche du khan serait le signal d'une rupture. Le Divan passa outre ; aussitôt un corps d'armée russe se jeta sur les terres des Tartares qui avoisiuaient l'embouchure du Don, ravageant tout, et rappela le khan dans ses Etats. La saison était trop avancée pour que les hostilités pussent se pi'olonger ; les Russes rentrèrent promptement chez eux, mais employèrent tout l'hiver à se préparer, garnissant de soldats, de matériel et d'approvisionnements les provinces méridionales de leur empire.

En même temps, la Tsarine informait le cabinet de Vienne de ses intentions; elle se disait résolue à faire valoir par les armes ses justes griefs, et rappelait à l'Empereur les termes du traité d'alliance. Charles VI ne discuta pas un instant la validité de sou engagement, et les seules réserves qu'il émit portèrent sur l'instant où l'Autriche pourrait se mettre en campagne, l'armée impériale éprouvant le besoin de reprendre haleine et de compléter son effectif*.

Les Turcs ne comprirent pas tout de suite l'imminence et la gravité du péril. Ils crurent qu'il s'agissait d'une querelle entre Tartares et Cosaques, et, comme la Russie ne leur déclarait

' ZiNKEiSKx, Histoire de f empire ottoman. Gotha, 1857, t. V', p. 161. Herr\hnn, t. IV, p. 569.

* SoLOviBF, p. 93 et 115.

point la guorre, qu'elle maintenait son représentant à Coustan-

tinoplc, ils se flattaient d'en être quittes au prix de quelques

satisfactions. Ce qui faisait leur confiance, c'était surtout

l'espoir que les autres puissances ne laisseraient pas le feu de

la guerre, à peine éteint en Pologne, se rallumer en Orient,

et que leur intervention se produirait infailliblement, pour

peu qu'elle fût provoquée. Ils cherchaient donc, sans solliciter

leurs bons offices, à se les faire offrir, et quelques démarclies

courtoises, quelques insinuations discrètes, leur parurent

un moyen suffisant d'atteindre ce but. Jusqu'à présent, les

ministres de la Porte recevaient les ambassadeurs, mais ne leur

rendaient point leurs visites; ils jugèrent prudent de rompre

pour un temps avec ces traditions hautaines de leur cérémonial.

« Le 10 de ce mois, à dix heures du matin, écrivait Ville-

K neuve à Chauvelin, étant au coin de mon feu et en robe de

(■chambre, on vint m'annoncer le capitan- pacha. Je pris

« d'abord avec précipitation mon justaucorps et ma perruque,

« et j'allai le plus vite que je pus du côté de la porte de

« Top-hané, où l'on me dit qu'il devait arriver; dans le temps

«que je m'attendais de le voir paraître, on vint m'avertir

;< qu'il était venu par la rue de Péra, qu'il était déjà dans la

« seconde salle, où madame de Villeneuve était allée le rece-

« voir, seule etsansdrogman, parce que tout le monde m'avait

« suivi, etqu'ellel'avaitconduitdans sou appartement. Lorsque

«j'y entrai, je témoignai à Djanum-Khodja le regret de ne

" m'être pas trouvé à la porte du palais lorsqu'il y était

« arrivé, et je lui en expliquai la raison. Il rit beaucoup et

» longtemps avant de me répondre, et ensuite il me dit en ita-

« lien corrompu qu'il avait été autrefois corsaire, que, lorsqu'il

« en faisait le métier, il trompait toujours ceux qui le cher-

« chaient en ne suivant jamais la route qu'il avait paru avoir ' intention de prendre, et qu'il en avait usé de même pour u venir au palais; il ajouta que la récepliou de l'ambassadrice .< valait beaucoup mieux que celle de l'ambassadeur, et que c< sa visite avait eu pour objet principal de faire connaissance « avec elle. Il resta avec nous environ une heure et demie, et « pendant ce temps-là il rappela tous les plaisirs qu'il avait u reçus en différentes occasions des Français ; il rappela a aussi tous les services qu'il nous avait rendus, et l'attention I qu'il avait toujours eue à nous donner des marques de sa a reconnaissance et de l'amitié qu'il avait pour notre nation... « Je remplis le cérémonial ordinaire dont on use envers les « Turcs d'une certaine considération, et dont ils usent eux- « mêmes envers les ambassadeurs; je lui fis donner du café, " des confitures, de l'eau de fleur d'oranger pour se laver les « mains, et du parfum pour se parfumer la barbe, et, lorsqu'il » voulut se retirer, madame de V illeneuve lui présenta une " douzaine de coussins de velours à fond d'or, une montre « d'or et un pot à oille garni d'argent; ce dernier article du !' cérémonial est le plus essentiel chez les Turcs, et celui dont « l'omission en pareille occasion ne trouverait point d'excuse. " Vous ne sauriez vous imaginer. Monseigneur, la fermenta- ' tion qu'il y a eue sur cette visite dans le quartier de Péra, oii « demeurent tous les ministres des autres nations, moins " encore les raisonnements qui ont été faits à ce sujet, nos ;< envieux ne pouvant pas se persuader qu'un capitau-pacha, « vizir à trois queues, fût veuu voir l'ambassadeur de France «publiquement '. » Djanum avait évité cependant toute allu-

' Lettre à Ghauvclin, du 18 mars 1736.

sion aux secrets désirs de son gouvernement, mais le drogman de la Porte s'était chargé d'expliquer à l'avance le but de sa visite; quelques jours auparavant, cet officier s'était rendu au palais de France, et s'y était étendu longuement sur l'opportunité d'une médiation du Roi dans les circonstances présentes.

Villeneuve ne répondit à ces propositions indirectes que par de vagues assurances; bien que ses instructions et surtout la confiance de sa cour lui laissassent une liberté d'action presque complète, il n'entendait pas compromettre prématurément le nom du Roi dans le conflit qui s'élevait. Egalement provoqués, quoique avec moins d'éclat, les ministres d'Angleterre et de Hollande se montrèrent plus empressés ; ils écrivirent à Pétersbourg, prirent sur eux d'affirmer que la Russie ne ferait point la guerre, et ne réussirent qu'à laisser mettre promptement en doute la sincérité ou le crédit de leurs cours.

Au mois de mars 173G, la grande armée que la Russie destinait à envahir l'Orient se trouva prête. Elle comprenait quarante-deux mille hommes, sans compter douze mille Cosaques ' . Ceux-ci formaient une milice auxiliaire, bonne seulement pour le service d'avant-garde et la guerre d'escarmouches. Quant à l'armée régulière, c'était une troupe lourde et solide, combattant surtout en carré et alors opposant de toutes parts un front hérissé de piques, s'efforçant en vain d'imiter les manœuvres correctes et précises de l'armée prussienne, gardant sous l'uniforme européen qui lui avait été imposé, sous le chapeau et l'habit, un aspect rude et à demi sauvage, mais patiente, soumise, faite à l'obéissance, capable de tout supporter et de beaucoup entreprendre sous un commande-

' Mémoires du général de Manstein, aide de camp de Munich, L I, p. 156.

ment énergique. La plupart des chefs étaient étrangers. Les officiers russes, aussi braves que leurs hommes, étaient ignorants comme eux; on n'en pouvait faire, suivant la réflexion d'un Autrichien, que des capitaines de grenadiers '. Aussi la Tsarine recrutait-elle ses soldats parmi ses sujets et ses généraux partout. L'Irlandais Lascyse rencontrait dans l'état-major do l'armée d'Orient avec le prince de Hesse-Hombourg; sur la liste des officiers généraux figuraient des noms de tous pays,. Spiegel, Leslie, Douglas, Brigny. Le Suédois Lowendal dirigeait l'attaque des places; des Prussiens aidaient organisé l'artillerie; enfin c'était à un Allemand adopté par la Russie, au glorieux feld-maréchal de Munich, que revenait de droit le commandement en chef.

La prise de Dantzick avait mis le sceau à sa réputation. On lui connaissait auparavant de l'initiative, de l'élan, une heureuse promptitude de coup d'oeil et de décision, joints à des qualités de bon tacticien. Il venait de prouver qu'il savait conduire l'ensemble d'une opération et manier de grandes masses d'hommes. Ses défauts avaient aussi paru dans tout leur jour; c'étaient la témérité, la méconnaissance des obstacles, le mépris de la vie humaine. Néanmoins, les troupes avaient pris une confiance aveugle dans ce chef dont la stature leur imposait, dans cet homme " né général ' " , plein de feu et d'impétuosité, toujours à l'avant-garde, sévère jusqu'à la cruauté, mais sachant partager les dangers et les misères du soldat. Eu 173G, ses talents semblaient rehaussés par cette aisance d'allures et

' Rapport du colonel de Bœrcnklau, envoyé par l'Autriche au quartier général russe, cilé par Kéralio, dans son Histoire de la guerre des Turcs, des Russes et des Impériaux, de 1736 à 1739, f. ï", p. 295.

- Ma.vstkin, t. II, p. 191.

LA TURQUIE ET LES DEUX EAIl'lUES. 255

cette foi en soi-même que donne le succès. Il n'ignorait point les difficultés que lui opposeraient dans une campagne d'Orient les distances, la chaleur, le manque de communications, et les avait franchement exposées à Saint-Pétershourg, mais comptait les surmonter toutes à force d'audace et de volonté.

Réussir où Pierre le Grand avait échoué, franchir le l'ruth, soulever la Moldavie et, conduisant ses bataillons au delà du Danube, tendre la main aux Bulgares révoltés, tel était sans doute le but suprême de Munich, mais auparavant la Russie tenait à s'assurer la rive septentrionale de la mer iVoire. Les grands fleuves qui portent leurs eaux à celte mer, le Dnieper, le Don, le Kouban, prennent leur source au cœur même de la Moscovie et semblent des chemins tracés par la nature pour relier l'empire des tsars à l'Orient et à la Méditerranée. Maîtresse de leur cours inférieur, la Turquie s'y était retranchée et bloquait la Russie dans ses déserts. A l'embouchure de chacun des fleuves, elle s'était bâti une ville forte. L'une de ces places, Azof, avait été prise par Pierre le Grand en 1696 ; le Tsar avait proclamé cet événement l'un des principaux de son règne et célébré à sa rentrée dans Moscou un véritable triomphe '; plus tard, la perte de sa conquête avait jeté sur ses dernières années une ombre de tristesse. Depuis lors, les successeurs de Pierre avaient tous aspiré à recouvrer Azof, et Anna Ivanovna tenait à marquer par sa reprise le début des hostilités.

Qu'était-ce donc que cette ville, objet tour à tour de convoitises et de regrets? Sa situation eu faisait toute la valeur. A peu de distance de l'embouchure du Don, dans la steppe vide, on voyait s'élever une bourgade environnée de défenses;

• Rambaud, Histoire de Russie, p. 353.

un système compliqué de bastions, de réduits, de palissades, enveloppait quelques huttes tartares au-dessus desquelles s'arrondissait la coupole d'une mosquée; c'était moins une ville qu'une forteresse, jetée en sentinelle pour garder une position de premier ordre. Azof commandait le vaste estuaire du Don, aujourd'hui ensablé, formant alors une rade magnifique où pouvait se fonder la puissance maritime de la Russie. C'était sur les bords de ce golfe que les ingénieurs du Tsar avaient construit jadis l'arsenal de Taganrog, détruit ensuite et abandonné. Azof reconquis, c'était Taganrog renaissant de ses cendres, c'était une flotte russe s'équipant à loisir dans des eaux tranquilles, s'échappant bientôt de l'embouchure du Don, se guidant à travers les bas-fonds du Palus Méotide jusqu'à la haute mer, atteignant enfin et dominant l'Euxin, voguant à pleines voiles sur une route à l'extrémité de laquelle apparaissaient les rives du Bosphore et la coupole de Sainte- Sophie. Pierre avait dit, en bâtissant sa nouvelle capitale près du golfe où la Neva joint ses eaux à celles de la Baltique : « Je m'ouvre une fenêtre sur l'Occident' « ; Azof, rendu à Anna Ivanovna, allait être une fenêtre ouverte sur l'Orient. Dans les derniers jours de mars, sans qu'aucun manifeste de guerre eût été lancé, Munich prit une forte avant-garde et s'approcha d'Azof . Le commandant turc l'envoya complimenter; le feld-maréchal répondit en faisant enlever les ouvrages avancés de la place et en commençant le blocus, puis les travaux d'attaque. Au même moment, une flottille descendait le Don, pressait Azof du côté du fleuve, et coupait ses communications avec la mer. La ville capitula après deux mois d'une

' Rambaup, Histoire de Russie, p. 403.

énergique résistance, mais ce ne fut point Munich qui en reçut les clefs. Dès qu'il l'avait vue étroitement cernée, il l'avait considérée comme prise, ne s'était point attardé à en diriger le siège, et avait rejoint le gros de son armée, laissé en Ukraine. Il commença aussitôt uu mouvement général en avant, marchant vers la mer Moire et poussant devant lui les Tartares qui ne tinrent nulle part et coururent s'enfermer dans la pres(|u'ile de Crimée, leur refuge et leur place d'armes. La Crimée n'était accessible pour leurs ennemis <|u'en uu seul point, par la langue de terre qui la relie au continent; mais l'isthme était alors barré dans toute sa largeur par les fameuses lignes de Pérécop, suite de tranchées reliées par des tours eu pierre oii se tenaient des postes de janissaires. Les Tartares s'arrêtèrent et reprirent contenance derrière cet abri, s'y croyant en sûreté contre une attaque de vive force'. La Porte n'avait su ni prévoir ni prévenir le coup qui la surprenait. La nouvelle de l'agression russe éclata à Constantinople au milieu des fêtes du Baïram; elle y produisit un moment de stupeur, auquel succéda cette agitation désordonnée qui est souvent le prélude des grandes fautes et des grands désastres. Des troupes défilaient continuellement par la ville, et aucune armée ne se formait; l'arsenal s'emplissait de tumulte, la flotte s'armait précipitamment, puis, au moment de mettre à la voile, uu contre-ordre la retenait dans le port. Au Sérail les conseils se succédaient sans relâche, et Ton pensait remédier à tout en changeant les ministres. Au grand vizir Ali avait succédé .lléhemmed, > né avec les vertus d'un derviche » , suivant l'expression de Villeneuve, plutôt qu'avec les

> XIaxstkin, t. I, p. IG3 à 177,

•258 LA MISSIOX DU MARQIIS DE VILLEXEUVE.

qualités d'un homme d'Etat. ^ Il faisait régulièrement ses « ablutions, ajoute l'ambassadeur, et acquiesçait aveugléii ment à tout ce que Osman, son kiaya, trouvait à pro- .; nos '. " Le gouvernement occulte dont le kislar-aga était chef continuait à élever et à renverser les vizirs, mais luimême tremblait, redoutant à la fois les ennemis du dehors et la sédition au dedans. Pour ramener le calme, le sultan payait de sa personne. Pendant la nuit, il sortait déguisé du palais, se rendait dans les casernes des janissaires, s'y faisait connaître, discutait avec les mécontents, s'efforçait de les apaiser avec des promesses et de l'argent ^ Néanmoins, soit que la Porte s'humiliât devant l'ennemi et implorât la paix, soit qu'elle acceptât de combattre, une révolte semblait également à craindre; menacé de toutes parts et éperdu, le gouvernement redoutait de prendre un parti, et sa conduite à l'égard de l'envoyé moscovite donnait la mesure de ses incertitudes.

A la première nouvelle du siège d'Azof, Uichniakof avait nié le fait imperturbablement. Lorsque la vérité fut devenue publique, il s'enferma chez lui et mit ordre à ses affaires, attendant qu'on vînt l'arrêter pour le conduire au château des Sept Tours, suivant une tradition constamment observée. La perspective d'une dure captivité, peut-être d'un traitement pire, n'avait point refroidi son ardeur. Otage aux mains de l'ennemi, sans s'inquiéter de lui-même, il ne cessait d'exciter les siens à se montrer intraitables et à profiter de leurs avantages. Dans ses dépêches, il constatait avec joie le désarroi des Turcs :

1 Mémoire de Villeneuve sur les affaires politiques; Bibliothèque nationale, n° TiOli..

3 Villeneuve à Cliauvclin, 2) avril 1736. Letlro du baile Contarini, en date du 20 avril 1736. Archives de Venise.

« Voici le moment le plus opportun, disait-il, non-seulement « pour rompre leur orgueil féroce, mais même pour détruire « définitivement cette race sans loi. » Il ajoutait, avec l'abnégation du Russe toujours disposé à s'immoler pour la grandeur de son souverain : " Je ne suis qu'une victime insignifiante et « indigne, mais je suis prêt à confirmer au prix de mon sang « la vérité de ce que j'ai rapporté, si seulement Votre Majesté « daigne mettre la main à l'œuvre. Rien ne s'y oppose; tous u sont frappés de terreur ' . "

Cependant il ne lui fut point donné de consommer ce sacrifice de lui-même qu'il offrait si généreusement à sa patrie; les Turcs le laissèrent libre et continuèrent de le traiter avec égards. Un décret du sultan défendit, sous peine de mort, de donner à personne le nom de Russe en manière d'injure, à plus forte raison d'offenser les Russes euxmêmes^. Fallait-il attribuer cet abandon de barbares usages aux conseils de Bonneval,qui s'efforçait, entre autres enseignements, d'inculquer aux Turcs les principes du droit des gens, ou seulement au désir de ne point rompre sans retour avec la Russie? Quoi qu'il en soit, le bruit d'une négociation secrète se répandait de plus en plus, et Villeneuve mandait à Versailles que, d'après de récentes informations, les Turcs se seraient mis en rapport avec la cour de Saint-Pétersbourg par l'intermédiaire de la Perse, avec laquelle ils continuaient de traiter. Les Persans ayant emprunté au gouvernement moscovite de grosses sommes, la Turquie se chargerait de leur dette, et, comme elle se trouvait elle-même hors d'état de rembourser le créancier, comme d'autre part les indemnités payables en

' SOLOVIEF, p. m. 2 Id., p. 112.

2G0 LA MISSIÛ\ DL MAIIQLIS DE IILLEXELVE,

territoires ont toujours été du goût de la diplomatie russe, le sultan se libérerait en abandonnant Azof. La ville aurait été assiégée et prise du consentement de son légitime possesseur .

Ces rumeurs excitèrent une telle effervescence que la Porte crut nécessaire de les démentir par une imposante manifestation. Elle déclara la guerre à la Russie, en se conformant au cérémonial solennel usité depuis Mahomet II et Soliman. Le 28 mai 1736, au lever du soleil, les principaux officiers de Tempire s'assemblent en armes devant les portes du Sérail. L'un d'eux tient un étendard garni à son sommet de trois queues de cheval, emblème belliqueux et sacré, dont l'apparition annonce la guerre. Les cheicks des douze mosquées impériales bénissent l'étendard, puis récitent à haute voix les versets du Coran qui prêchent la lutte pour la foi, la destruction des Infidèles, et qui ont précipité sur l'Asie, l'Afrique et l'Europe, le flot de l'invasion musulmane. Après chaque verset, les assistants répondent « Amen ». — « Amen " , répètent d'autres voix partant de l'intérieur du Sérail, où se tiennent le grand vizir et les dignitaires. Puis l'étendard est dressé, les queues tournées vers le nord, c'est-à-direvers la Russie ; il est ensuite fixéau pied de l'escalier qui conduit aux appartements du palais, et le sang de onze agneaux, immolés en holocauste, rougit les degrés *.

Le même jour, à la même heure, Munich donnait l'assaut aux lignes de Pérécop. Les Russes s'étaient approchés silencieusement pendant la nuit; au matin ils franchirent le fossé et se jetèrent dans les retranchements. Les Tartares lâchèrent pied presque aussitôt, les janissaires se laissèrent forcer dans leurs tours, et l'armée russe inonda la Crimée. Les

' Correspondance de Villcnr'uie, avril et mai 1736. 2 Hammer, t. III, p. 45G

plaines septentrionales de la péninsule, prolongement des steppes de l'Ukraine, n'ollraient aucun obstacle qui pût retarder leur marche; ils pénétrèrent jusqu'au cœur du pays, jusqu'aux fraîches vallées où s'abritaient les villes tartares, Batclii-Séraï, capitale de bois dont les maisons ne semblaient que des tentes embellies; Akhalsylt, aujourd'hui Simféropol. Les Russes s'en emparèrent sans coup férir et les brûlèrent ; les deux mille maisons de Batchi-Séraï, le palais des khans oii le bois s'était prêté aux fantaisies ingénieuses de l'art oriental, la riche bibliothèque formée par les Jésuites, tout fut emporté par la flamme ' . Cependant l'armée tartare s'était retirée derrière la chaîne de montagnes qui forme le rebord occidental de la Crimée, après avoir détruit derrière elle les maisons et les vignes, empoisonné les eaux et incendié les villages. Les Russes ne purent subsister longtemps dans ce pays ruiné et battirent en retraite, non sans avoir poussé jusqu'à la pointe méridionale de la Crimée. Là leurs officiers, dominant une côte formée do falaises abruptes et entaillée de baies profondes, avaient pu marquer l'emplacement des forteresses futures et désigner les rades où s'abriteraient les flottes destinées à menacer Constantinople.

Tandis que Munich repassait l'isthme, un corps détaché do son armée se saisissait de Kiuburn, place située sur l'un des côtés du vaste golfe formé par les embouchures réunies du Dnieper et du Bug; en même temps les peuplades qui habitaient la rive de l'Euxin, depuis les bouches du Kouban jusqu'au Caucase, se reconnaissaient spontanément sujettes de la Tsarine et ajoutaient leur territoire à son empire '.

A cette poussée de la Russie en avant, les Turcs n'avaient su

' Kéralio, t. I, p. 52.

2 Ah\sTEi.\, t. I, p. 177 à 206, 219 à 22.3.

opposer que la cavalerie des Tartares et quelques garnisons isolées. Tandis que les soldats de Munich parcouraient la presqu'île, l'armée ottomane se réunissait lentement sur les rives du Bosphore. Après la déclaration de guerre, lekiaya était allé planter l'étendard aux queues de cheval au lieu nommé Daoud-pacha. Peu à peu la plaine blanchit sous les tentes qui se groupaient par milliefs autour du signe de ralliement. C'était entre la ville et le camp un va-et-vient continuel, le défilé d'une population entière qui se levait en armes, mais avec l'air de se rendre à une fête. En temps de guerre, chaque corps demétierdeConstantinople fournissait un contingent d'hommes destinés à suivre et à servir les troupes ; ceux qui partaient se faisaient accompagner jusqu'au camp par leurs compagnons, et c'était pour tous une occasion de parade et de divertissement. Soixante-douze corporations se succédèrent en un jour, les maîtres à cheval, le reste à pied, le tout entremêlé de mimes et de bouffons dont les danses figuraient l'exercice des différentes professions '. Le lendemain on vit s'avancer en bel ordre les janissaires, la force réelle de l'armée ottomane, dix mille hommes marchant du même pas, avec l'allure martiale et dégagée de vrais soldats. Vinrent ensuite les autres corps réguliers ; les bombardiers de Bonneval parurent à leur rang, mais leur général ne les commandait pas. Était-ce l'importance de son rôle politique, était-ce la jalousie des généraux turcs qui le retenait à Constantinople? Enfin le grand vizir et les principaux pachas se décidèrent à partir pour le camp : « Ce fut une sortie très-brillante, écrivait le baile de V^euise; ils montaient " des chevaux superbes et magnifiquement harnachés. » Tou-

1 Villeneuve à Chauvelin, 8 juin 1736.

LA TURQUIE ET LES DELX EMPIUES. 263

tefois la contenance des cavaliers ne répondait guère à celle pompe. " La tristesse et la pâleur, continue le Vénitien, « étaient peintes sur le visage du plus grand nombre ; peu « avaient l'air content, mais tous en général prononçaient des « imprécations contre les Russes '. j)

Ils mesuraient en effet la profondeur de l'abîme où leur impéritie et leur imprévoyance les avaient entraînés; n'attendant de la continuation de la guerre que de nouveaux désastres pour l'empire, pour eux la disgrâce ou le supplice, ils rêvaient encore de paix au moment où la colère publique les forçait de s'armer. Dans leur détresse, ils imaginèrent d'adresser un recours formel aux puissances chrétiennes et de les mettre en demeure d'intervenir. Pour la première fois, la Turquie soumit sa cause au jugement de l'Europe, Le grand vizir écrivit au prince Eugène, président du conseil aulique, au cardinal de Fleury, aux Etats Généraux de Hollande et à la seigneurie de Venise, une lettre empreinte de cette dignité calme que les peuples musulmans conservent jusque dans leur décadence, de même que leurs soldats, lorsqu'ils ne savent plus vaincre, savent encore tomber avec courage, " Le Grand Seigneur, .' disait le vizir, ne prend les armes que pour veiller à la " sûreté de ses peuples, dépôt confié par la divine Providence, « tandis que les Moscovites non-seulement n'exécutent pas les « commandements de Jésus-Christ, mais ne gardent même « pas l'apparence de ses préceptes. Ils ont oublié qu'il y a peu « d'années leur armée et le chef de leurs chefs tombèrent, sur « les bords du Pruth, dans les filets des musulmans, et ne « durent leur salut qu'à la générosité des vainqueurs ^. »

' Leltre du baile Contarini en date du 10 juin 1736, arcliives de V'euisc. * Archives des affaires étranjjères : Turquie, 1736.

26 i LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLE \ELVE.

A peine cette démarche fut-elle conuue dans les différentes cours, que l'Autriche proposa sa médiation. Le haron de Talman se rendit officiellement à la Porte; il y remit une lettre du conseil aulique, écrite en réponse à celle du vizir; empreinte d'une apparente cordialité, cette communication portait que l'Empereur s'offrait à procurer aux Ottomans une paix honorable.

De toutes les embûches tendues à la Turquie, cette offre inopinée était sans nul doute la plus dangereuse. Au moment où elle se produisit, la déclaration de guerre russe venait enfin d'arriver à Constantinople; par nue anomalie assez singulière, cette pièce, qui débutait sur un ton indigné, se terminait par un appel à la conciliation. Ce langage nouveau, si on le rapprochait de la démarche autrichienne, suffisait pour révéler à l'esprit le moins clairvoyant un concert entre les deux cours impériales; étroitement unie à la Russie, l'Autriche sollicitait le rôle de médiatrice pour servir les intérêts de son alliée et lui fournir, sous une forme moins onéreuse qu'une assistance militaire, le secours stipulé. Elle se chargerait de transmettre à Constantinople toutes les demandes de la Tsarine, les appuierait, les aggraverait encore en réclamant des avantages pour elle-même, et ne laisserait à la Turquie d'autre alternative que de tout accepter ou d'affronter l'effort réuni des deux empires; suivant toutes probabilités, les Ottomans, déjà étourdis du premier choc de la Russie, ne résisteraient point à une pareille menace; ils se soumettraient, et les deux cours complices s'épargneraient la peine, l'une de continuer, l'autre de commencer la guerre, en s'assurant tous les fruits qu'elles auraient pu attendre d'une victoire complète.

Parmi les conseillers du sultan, un seul perça à jour la politique allemande, ce fut Bonneval. Prendre l'Autriche

u noiir nunlialoiir, c'osl so confesser au renard ' » , disait-il en rappelant le vieux récit français où le compère de la fable se déguise en bon apôtre, pour tromper les âmes simples. Malbeureusemeiit, depuis la chute du grand vizir Ali, le crédit du comte était moins assuré; on marquait moins d'empressement à provoquer ses avis, moins d'attention à les suivre. Trop fier pour s'imposer, il avait repris aussitôt une attitude réservée et presque ironique, se contentant, à chaque incident nouieau, de définir la situation d'un mot piquant, qui se trouvait souvent être le mot juste. En s'effaçant de la sorte, il comptait d'ailleurs n'opérer qu'une fausse sortie et se persuadait (jue la nécessité obligerait bientôt de recourir à lui. " Il se llatte, « écrivait Villeneuve, que sa situation deviendra plus avanta- « geuse, au moins pour les biens de ce monde, car pour les « autres il doit y avoir renoncé depuis longtemps ". " Toutefois, en apprenant la proposition de l'Empereur, Bonneval ne put se contenir ni garder le silence; il écrivit au grand vizir pour lui signaler le péril, mais l'épouvante ne laissait guère à Méhemmed la faculté d'écouter et de réfléchir; il avait sollicité un secours de tous côtés ; le premier qui se présenta fut le bienvenu, la médiation autrichienne fut acceptée.

Cependant l'aveuglement des Turcs n'allait point jusqu'à ne leur laisser aucun doute sur la sincérité des Allemands. Ils espéraient seulement corriger la partialité que l'Autriche apporterait dans la négociation en y faisant entrer d'autres puissances moins prévenues. La tendance des ministres anglais

' Lettre au comte de Horn, en date du 4 septembre 1736. Affaires étrangères : Turquie.

'■^ Lettre au marquis de Caumont, en date du 23 janvier 1736 (Collection Sche/er).

et hollandais à se mêler de tout les fortifiait dans ces dispositions ; ces deux représentants affirmaient qu'un ordre de leurs maîtres les inviterait bientôt à s'interposer officiellement, sans se demander si la Russie et l'Autriche consentiraient à les admettre en tiers dans le colloque qu'elles se ménageaient avec la Turquie. Villeneuve se montra plus habile; tout en évitant d'offrir au grand vizir ses bons offices conjointement avec les envoyés d'Angleterre et de Hollande, il ne le dissuada pas d'accepter les offres autrichiennes. Il ne lui déplaisait point que les Turcs connussent à leurs dépens la bonne foi germanique, son intention étant toutefois de surveiller l'expérience et d'empêcher qu'elle ne fût poussée trop loin. Il laisserait les Ottomans s'approcher du piège, puis les retiendrait à temps en le leur montrant ouvert sous leurs pas, et les amènerait ainsi, reconnaissant leurs erreurs, à se jeter dans nos bras et à mettre en nous toute leur confiance. La France, après avoir réservé son action, pourrait alors élever la voix, prendre en main la cause des Ottomans et tenter en leur faveur un grand efi'ort diplomatique.

Le grand vizir s'apprêtait à partir avec son armée pour les rives du Danube; il comptait y traiter plutôt qu'y combattre. Il avait demandé à Talman de le rejoindre, pour présider aux opérations diplomatiques au nom de la cour médiatrice, et s'était assuré en même temps d'un négociateur russe dans la personne de M. de Wichniakof; pour décider ce ministre à accompagner l'armée, on n'avait trouvé d'autre moyen que de le faire enfin arrêter et conduire au camp ; le belliqueux ambassadeur y était gardé à vue, mais traité avec considération : la troupe de cent janissaires qui le tenait captif se serait transformée au besoin en escorte d'honneur. Point n'avait été besoin

<le prendre senil)lal)le précaution h l'égard de MM. FaTvkner et Calkoën, envoyés d'Angleterre et de Hollande; Ions deux s'étaient spontanément proposés pour suivre le vizir.

Villeneuve ne les imita point. Tenant néanmoins à laisser dans l'esprit de Méhemmed une impression favorable, à lui rappeler que l'appui de la France pourrait être la suprême ressource de la Turquie, il alla lui faire ses adieux au camp de Daoud-Pacha. Admis sous sa tente, il s'entretient familièrement avec lui, demande des nouvelles de la guerre, s'enquiert de la santé du khan des Tartares, qui doit rejoindre l'armée en Bessarabie. " Il se porte à merveille, lui est-il répondu. — « C'est l'espérance de voir bientôt Votre Excellence, dit Villo- " neuve, qui aura dissipé tous ses maux. Il gagne quand nous « perdons. — Eh! que savez-vous, répliqua le grand vizir en " souriant, si vous ne viendrez pas nous voir aussi? nous nous « flattons que vous ne nous refuserez pas de faire ce voyage, si « nous vous en prions. — Que feriez-vous, reprit l'ambassadeur '< sur le même tonde plaisanterie, d'un ministre qui est si peu « initié dans tous vos mystères, tandis que vous en avez tant " d'autres à qui il paraît que vous accordez toute votre con- « fiance ? — A qui voulez-vous, s'écria le Turc, que nous « l'accordions préférablement à la France ? Sera-ce à ces puis- « sauces qui nous avoisinent, et qui, par leur voisinage, ont « des intérêts opposés aux nôtres, plutôt qu'à un souverain tel " que l'empereur de France, qui, par la situation de ses " Etats, ne peut avoir rien à démêler avec cet empire, et qui, « pour faire valoir l'industrie de ses sujets, est intéressé fi « conserver avec nous cette bonne amitié qui dure depuis tant « de siècles et que l'expérience justifie nous être réciproque- « meut avantageuse? — Xous sommes bien malheureux, ajouta

«le kiaya dans un autre entretien; il ne nous est fait des « offres de bons services que de la part de nos ennemis, et i! nos amis sont muets'. »

Villeneuve informait son gouvernement de toutes ses démarches, et la France, suivant avec une attention de plus en plus éveillée le développement de la crise, avisait aux moyens d'intervenir. Le péril déclaré des Turcs avait rappelé brusquement ses regards vers l'orient de l'Europe, où elle se préparait à prendre une attitude d'une franchise et d'une décision inattendues. Après avoir refusé naguère de lier partie avec l'Infidèle pour secourir une nation catholique, elle allait s'employer avec une persévérante habileté au salut des Ottomans eux-mêmes. Quelque extraordinaire que ce fait paraisse au premier abord, il peut s'expliquer. Les conquêtes de la Russie et de l'Autriche aux dépens de la Turquie ne menaçaient pas seulement notre renom et notre prestige dans de lointaines contrées, mais risquaient de porter à nos intérêts matériels nue irréparable atteinte. Maîtres de l'Orient, les deux empires se fussent partagé et nous eussent ravi le commerce de ces régions ; or, nous avons montré quels avantages la France retirait de ce négoce, comment il était devenu pour elle d'une absolue nécessité, et comment sa perte eût diminué le patrimoine national. En protégeant un peuple qui nous per-

' Villeneuve à Chauvelin, 18 juin 1736.

LA TURQUIE ET LES D E L' X E M PI Ri; S. eC9

meltaif de Iraflqtior sur son territoire " à des conditions plus « favorables que dans un aucun autre pays du monde ' » , la France luttera pour elle-même et préservera son bien. Les scrupules du gouvernement s'eflacent alors devant un intérêt supérieur, celui de conserver "à un million"" de sujets du Roi leur moyen de subsistance ; la question commerciale domine et éclaire la question politique.

In autre motif contribua à la vigueur de nos mouvements. Pour assister les Turcs, il ne pouvait être question d'entreprendre une guerre; l'état de l'opinion et des croyances s'y opposait; l'envoi d'un secours militaire aux Infidèles eût apparu à la chrétienté comme un crime contre la foi et comme le désaveu des croisades. Pour faire triompher ses intérêts en Orient, il n'était permis à la France que d'user d'aruîes pacifiques. Or, si le cardinal faisait mal la guerre, la faisant à contre-cœur, il se sentait replacé sur sou véritable terrain, lorsqu'il s'agissait uniquement de négocier. Il trouvait alors ime tâche plus appropriée à sou caractère, à ses goûts, aux aptitudes de son esprit insinuant et souple. De plus, dans un débat tout diplomatique, il montrait moins d'hésitation à déférer aux conseils énergiques de Chauvelin; la hardiesse du secrétaire d'Etat soutenait alors et corrigeait la prudence un peu craintive du premier ministre.

Les principes qui prévalurent à ce moment à Versailles se trouvent développés dans un mémoire conservé au ministère des affaires étrangères, sorti peut-être de la plume de Chauvelin, rédigé au moins sous son inspiration par l'un des pre-

' Iiislriiclions données à Villpiienvo au det)ut de son ambassade. - Chiffre doiiiic par Icù principaux m'jfoc-iaiUs de Marseille dans un luénioire adressé au ministre de la marine; Dildiotlièqne nationale, n"T192.

iniers commis. S'agit-il d'un rapport présenté au conseil et dont les conclusions furent approuvées? S'agit-il d'une note destinée à résumer les décisions prises? Quoi qu'il en soit, c'est l'exposé de vues et de projets dont l'adoption marque le début d'une période nouvelle dans nos rapports avec l'Orient; c'est la première pièce officielle dans laquelle la France proclame le maintien de l'empire ottoman comme une nécessité d'ordre européen, indique l'intérêt commun des puissances à poursuivre cette œuvre, et affirme sa volonté d'y employer les ressources de sa diplomatie, l'autorité de son nom, son crédit dans les différentes cours, en un mot, toutes les forces morales dont elle dispose.

i; La balance que les Turcs ont faite jusqu'à présent en - Europe, dit le mémoire, n'est point inutile au repos même -' de la chrétienté. 3Jalheureusement leur mauvaise politique . les a conduits aux bords du précipice, et les Russes, ayant a consommé leur mystère d'iniquité en Pologne, sont devenus .: par là des ennemis redoutables à la Porte. Ils peuvent 1 mettre six cent mille hommes sous les armes ; le roi Charles XII " a rendu à l'Europe le mauvais service d'apprendre aux "Moscovites à battre les autres à force d'être battus. Bientôt « les Moscovites franchiront le Dniester, et occuperont laMoli; davie et la Valachie. Maîtres de ces deux Etats, ils pourront « aller passer le Danube à Reni ', et, de là, s'étendant en Bul- « garie, porter l'aigle russe jusqu'à Constantinople. Aussi les '- entendons-nous parler publiquement et sans ménagement

' Reni est une petite villo située dans la région des embouchures du Danube, au sommet du coude formé par le fleuve, lorsque, après s'être élevé dans le nord, il se détourne vers l'est pour se jeter dans la mer Xolre. C'est à Reni que les Russes passèrent le Danube en 185i.

« de chasser les Turcs du continent de l'Europe, et de les ren- " Yoyer par delà la mer ' . »

L'auteur du mémoire montre aussi que l'ambition moscovite est servie par les projets de l'rVutriche, qui semble détourner vers l'est de l'Europe ses convoitises déçues et aspire à devenir nue puissance orientale en même temps qu'une puissance allemande. Il signale les dangers de cette évolution au point de vue européen : « L'Empereur, dit-il, arbitre du IVord fin- « une intimité qui ne peut qu'augmenter avec les Moscotites, " plus despotique que jamais dans l'Allemagne qu'il n'aura « plus autant de raisons de ménager, acquiérant par le com- « merce les ressources d'argent qui sont les seules qui aient «jusqu'à présent manqué à sa puissance, va faire peser la « balance de l'Europe de son côté et rompre pour toujours " l'équilibre que nous avons eu en vue de former ou de réta- « blir. La France personnellement y trouvera un prodigieux « désavantage, et l'Empereur sera bientôt tenté de nous donner " la loi.

" Mais nous ne sommes pas les seuls en Europe intéressés « à empêcher cet agrandissement. Sans parler des puissances " méditerranéennes, telles que l'Espagne et les Deux-Siciles, « les Anglais y doivent faire une sérieuse attention, car ils per- « dront par là toute leur considération, en sorte que si les " vues ambitieuses qu'on prêtait à Louis XIV les ont attachés « à l'empereur d'Allemagne, la raison des contraires les doit « mettre en jalousie contre lui et les doit naturellement porter « à concerter avec nous les moyens de soutenir l'équilibre.

'^ On croit donc nécessaire de réveiller dès à présent, par

' Archives des affaires étrangères : Turquie, 1737.

« des propos du moins généraux , Fattention des ministres « étrangers sur l'état de l'empire ottoman. Mais serait-ce assez «de s'en tenir là? Il parait que les intérêts de la France u demandent qu'elle travaille à tirer les Turcs du malheureux >< état dans lequel ils se trouvent. Mous n'avons aucun moyen « de les aider à soutenir une aussi grande guerre, et le système « actuel de l'Europe ne permet pas qu'on puisse faire en leur « faveur une grande diversion : il faut donc se rejeter du côté " de la négociation. " Le mémoire entre ensuite dans le détail de divers moyens dont il recommande l'emploi, et que nous aurons à observer dans leur application; il nous suffit de constater dès à présent le double principe posé : celui d'un appel aux neutres, et celui d'une intervention immédiate et personnelle de la France.

\ous ne savons quel fut le résultat des démarches tentées auprès des ambassadeurs accrédités en France, et dont nos archives n'ont point conservé le secret. En ce qui concerne les parties directement intéressées, la cour de Versailles adopta im plan loyal et habile à la fois, qui se reliait parfaitement au système d'abstention vigilante suivi par Villeneuve. Elle ne cherchera pas à contrecarrer la médiation autridiienne , la laissera se développer à l'aise et tentera même de la rendre sincère et utile, en s'efforçant de détacher la cour de Vienuede celle de Pétersbourg, pour l'amener à remplir avec droiture le rôle qu'elle vient d'assumer. En même temps elle s'adressera aux Turcs, s'appliquant à entretenir leurs dispositions conciliantes, à transformer en une volonté réfléchie de faire la paix ce qui peut n'être chez eux que le mouvement instinctif et passager de la peur. Toutefois, en leur tenant ce langage, elle posera une réserve essentielle et, sans paraître mettre en

doute la sincérité des Impériaux, ne négligera point de prendre ses sûretés contre les défaillances possibles de leur bonne foi. Elle persuadera aux Turcs que, si l'Autriche persiste à se faire l'instrument des exigences et des convoitises russes, il vaut mieux engager la lutte cfue d'accepter, par l'entremise de cette puissance, des conditions déshonorantes pour eux et nuisibles à nos intérêts, que d'ailleurs la France ne les abandonnerait pas en cette extrémité et saurait les défendre.

Dès l'automne de 1736, cette double action de la France se révèle. Tandis que ses agents à Vienne conjurent l'Autriche de ne point sacrifier à un avantage momentané ce qu'ils appellent ^^ son intérêt d'Etat " , sou intérêt permanent, qui est « de ne pas laisser la Russie s'augmenter et s'étendre ' » , un bàtimebt léger transporte à Constantinople un messager spécial, dont l'envoi avait été recommandé dans le mémoire que nous avons analysé; c'est le baron de Tott, signalé par sa mission auprès du khan des Tartares à l'attention du ministère. Il doit se mettre aux ordres de Villeneuve pour toutes les commissions qui exigeront du secret et de la célérité, et que le marquis ne pourrait remplir lui-même sans exposer son caractère. En attendant, il apporte à ce dernier une longue instruction; Chauvelin y fait parler à la France un langage élevé et vraiment politique :

« Nous donnons. Monsieur, écrit-il à Villeneuve, toute « l'attention que nous devons à la situation où se trouve la « Porte. Nous sentons combien nous sommes intéressés à la (' voir sortir promptement de l'embarras où elle s'est jetée, « pour avoir trop déféré aux insinuations de puissances qui

1 Chauvelin à Villcueuvc, l.j janvier 1737.

X n'attendaient que le moment où, délivrées de ce qui retenait « leurs forces ailleurs, elles pourraient les tourner entière- « ment contre les Turcs. Xous voulons bien oublier la con- « duite que la Porte a tenue avec nous, dans une conjoncture « où ce qui lui arrive maintenant acbève de la convaincre que « nos avantages étaient étroitement unis avec les siens. Elle a (c assez lieu de s'en repentir, et ses ministres mêmes ne s'en sont « pas cachés avec vous. Les reproches ne seraient plus de « saison, et, si elle n'a pas alors connu ses véritables intérêts, « nous devons éviter que l'inaction où elle nous verrait conti- « nuer de demeurer ne lui fît tenir de nous le même langage. « Elle n'est pas si peu au fait de ce qui a rapport à nous, qu'elle « ne conçoive qu'il ne convient nullement à notre commerce » qu'elle soit dépouillée d'une grande partie de ses Etats, et " que tout accroissement de puissance que l'Empereur obtien- « drait à ses dépens nous causerait infiniment de jalousie. Ces « considérations ont etFectivement beaucoup contribué à ré- « veiller notre attention sur ce qui se passe où vous êtes *. n Ainsi le premier soin de Villeneuve devra être de faire connaître aux Turcs que le Roi porte à leur cause un intérêt pressant, que sa diplomatie s'occupe d'eux, et que, s'il ne revendique point pour le moment le titre de médiateur, il a la volonté et le moyen de les assister. En échange de cette assurance, Villeneuve devra exiger d'eux une sincérité absolue, se faire admettre dans tous leurs secrets, se faire communiquer toutes les propositions qui leur seront faites, et leur suggérer des réponses. Il faut que sa main, tout en demeurant invisible, tienne les fils de la négociation, et que la France,

1 Chauvelin à Villeneuve, l^"^ novembre 1736.

sans paraître aux conférences ni signer au traité de paix, cji dicte les articles.

Quelles sont les bases possibles d'un accord? Sur quels points les Turcs doivent-ils fléchir? sur quels autres faut-il leur recommander la résistance et la roideur ? La cession d'Azof semblait un sacrifice nécessaire; d'ailleurs, Villeneuve avait indiqué aux ministres ottomans un expédient qui enlevait presque entièrement à la Russie le bénéfice de cette acquisition. La mer d'Azof ne communique avec la mer Noire que par une passe resserrée, semée de récifs, le détroit de lénikalé. Parquelques travaux, il serait facile de rétrécir encore le chenal navigable et d'obliger les bâtiments qui s'y aventureraient à passer sous le canon de lénikalé; une citadelle nouvelle pourrait même s'appuyer sur les bas-fonds et émerger des flots, au milieu du détroit; elle croiserait ses feux avec ceux de la côte et, en cas de besoin, couperait toute communication entre les deux mers ' .

Il est vrai que la Russie, en mettant la main sur l'embouchure du Kouban, s'était ouvert un autre accès sur la mer Noire. D'ailleurs, la Tsarine annonçait l'intention de faire inscrire parmi les conditions de la paix le droit de navigation dans le Bosphore, dans les Dardanelles et jusque dans la Méditerranée, pour ses vaisseaux de guerre et ses navires de commerce. Subir cette exigence, c'était permettre aux flottes de la Russie de venir s'embosser en quelques jours devant la pointe du Sérail, c'était permettre à ses marchands de faire à notre commerce du Levant une concurrence redoutable et d'inonder de sujets russes les Etats turcs, c'était faciliter les relations entre la grande puissance orthodoxe et les chrétiens d'Orient. Aussi

' Villeneuuo à Ohauvelin, 10 mars et 6 mai 1737.

27 6 LA MISSIOX DU MAUQL'IS DE VILLEXEUVE.

le cabinet français pensait-il que sur ce point « de la dernière importance' " aucune transaction n'était possible, et il ne cessait de prescrire à Villeneuve, tout en contribuant au rétablissement de la paix, d'employer en même temps " tous les « ressorts imaginables pour que les Moscovites ne puissent .: obtenir dans la mer Aoire une liberté de navigation qui « s'étendrait bientôt jusqu'à la Méditerranée * » .

Suggérer aux Turcs un système de pacification invariable était une tâche singulièrement malaisée. Le khan appelait leur conduite " la fille du caprice ^ - ; leurs résolutions flottaient en effet au gré d'événements dont leur imagination exagérait ou diminuait l'importance. La fin de la campagne leur avait été moins défavorable que le début ; l'armée russe était sortie de Crimée épuisée par les fatigues, les maladies et les privations, ^ un pied chaussé et l'autre nu " , disait Bonneval *. Djanum-Khodja, débarqué avec quelques troupes, s'était même lancé à sa poursuite et avait maltraité son arrière-garde \ En même temps Thamas-Kouli-Khanse retirait de la lutte. Il avait écrit à la Tsarine pour lui persuader de se mettre elle-même à la tête de ses armées et de diriger en personne une expédition contre Constantinople®, tandis qu'il s'efforcerait d'atteindre cette capitale par l'Asie Mineure; mécontent de l'accueil fait à sa proposition, il se dégoûta brusquement et signa la paix

1 Le secrétaire d'État Amelot à Villeneuve, 16 juillet 17-37.

- Chauvelin à Villeneuve, 15 janvier 1737.

^ Archives des affaires étrangères : Turquie, 1735.

^ Villeneuve au secrétaire d'État Amelot, 6 mai 1737.

5 ïMon très-cher ami, écrivait le capitan-pachaà Villeneuve, si nous avions i eu dix mille hommes avec nous, je puis protester que pas un seul infidèle a. moscovite n'aurait échappé, t Et il ajoutait galamment : » Je vous prie a d'assurer de toute mon amitié la très-sincère, la très-affable et la très-polie u madame l'ambassadrice, j /archives des affaires étrangères : Turquie, 1736.

^ SOLOVIEI', p. 114.

avec la Porte (septembre 1736). Reprenant courage, les Turcs firent sonner aussitôt leur intention de « ne pas céder une « pierre d'Azof ' » , bien qu'à cet instant une concession opportune eût peut-être déterminé à la paix leurs adversaires décontenancés.

Un peu plus tard, à l'annonce des préparatifs guerriers que poursuivaient simultanément la Russie et l'Autricbe, cette hauteur tombait, et les Turcs paraissaient disposés à tout abandonner. Le gouvernement de la Porte trahissait alors ses Lâches dispositions en éloignant de lui tous les hommes de cœur et d'énergique conseil; le khan était déposé; Djanum était définitivement disgracié, relégué en Asie, et remplacé par un capitan-pacha tellement âgé qu'il mourut de fatigue pour s'être rendu de Constantinople sur les bords du Danube, oii le grand vizir avait étai)li son camp et passait l'hiver^.

Malgré toutes les difficultés qu'il prévoyait dans l'accomplissement de sa tâche, Villeneuve se mit à l'œuvre. 11 se ménagea des intelligences dans le Sérail, d'où partaient les résolutions suprêmes, et fournit par écrit des arguments à ceux qui, dans des conseils présidés par le sultan en personne, soutenaient le parti de la paix sans concessions déshonorantes. En même temps, il organisait une sorte de mission volante destinée à représenter la France auprès du vizir, à suivre ce ministre dans tous ses déplacements et à surveiller les mouvements des négociateurs étrangers qui l'accompagnaient. Le 14 décembre, M. de Talman s'était mis en route pour le camp ; le 17, Tott partit derrière lui, habillé en Turc pour ne pas éveiller les soupçons. Il reçut bientôt un auxiliaire pré-

1 Villeneuve au secrétaire d'Klat Amelot, 6 mai 1737, - IiL, 7 janvier 1737.

cieux dans la personne du premier drogman de l'ambassade, Delaria, qu'un long séjour en Turquie avait rendu familier avec les hommes, les mœurs et la diplomatie de l'Orient '.

Tott et Delaria rejoignirent l'armée à Babadagli, dans la région des embouchures du Danube. Là, au milieu d'une plaine que des lagunes environnent de toutes parts, le camp apparaissait comme une cité vivante et populeuse, surgie brusquement du sol. Des banderoles éclatantes l'annonçaient au loin, flottant au sommet des principales tentes. Eu approchant, on voyait le désert s'animer; de toutes parts apparaissaient des bandes de soldats irréguliers, arrêtées ou en marche, des peuplades entières, accourues spontanément au secours du calife. C'étaient des nomades d'Asie, des Tcherkesses à mine farouche, étalant avec orgueil des haillons pittoresques et de belles armes ; c'étaient des Arabes de Syrie, dont les campements offraient l'aspect de caravanes au repos. Le grand vizir accueillait mal ces auxiliaires indisciplinés : ils persistaient néanmoins à accompagner l'armée et, dispersés autour d'elle, l'enveloppaient d'une poussière d'hommes. Au delà de ces hordes, au delà de l'entassement des bagages et du désordre des convois, la ville de toile commençait. Elle avait ses rues, ses carrefours, ses bazars, ses bains, ses fontaines. Sur quelques-unes des places reposaient des canous énormes, la gueule dressée vers le ciel, engins monstrueux qui lançaient des boulets de pierre.

Il y avait dans le camp certaines divisions bien marquées, le quartier des zaims et des timariots, cavalerie fournie par les possesseurs de fiefs militaires, le quartier des janissaires. Ces

' VlUenii ve à Chauvelin, 21 décembre 1736, 2 et 29 janvier 1737.

derniers étaient les mieux payés, les mieux entretenus de tous les soldats. Craignant leur humeur rebelle, le vizir les ménageait et s'occupait h les amuser plus qu'à les exercer; on avait installé pour eux des divertissements et des spectacles. En d'autres endroits, c'était un fourmillement d'hommes de toute couleur et de toute race, la confusion de peuples étonnés de se retrouver sous le même drapeau, le choc de vingt barbaries différentes. Partout se mêlait aux soldats une tourbe sans nom, composée de Grecs, d'Arméniens, de Juifs, tous marcliauds, pourvoyeurs, espions au besoin, tous attirés par Tappàt du lucre, écume impure qui s'était attachée à l'armée et en avait corrompu l'esprit, comme la boue de l'hiver avait terni l'éclat des armes et les vives couleurs des costumes.

En continuant à se diriger au milieu des tentes, on se heurtait à nue muraille de toile rouge, imitant un rempart crénelé et s'appuyant à des colonnes peintes en vert. Cette enceinte en renfermait une seconde, verte avec des colonnes rouges ; une double barrière traçait ainsi dans le milieu du camp deux cercles concentriques. Le premier servait de résidence à la suite du grand vizir, qui formait à elle seule une armée; la maison du ministre tout entière était là, avec les corps d'escorte, les gardes albanaise, bosniaque, tartare, les hallebardiers du vizir, aux armes incrustées d'argent. Toutes ces troupes vivaient sous des tentes somptueuses, au milieu desquelles une large avenue creusait son sillon; elle était bordée de droite et de gauche par une muraille bâtie avec des coffres de cuir rouge superposés, qui contenaient le trésor de l'armée. Le dernier cercle, espace inaccessible et sacré, renfermait les toutes du vizir. C'étaient, auprès d'arbres artificiels où se tenaient perchés les oiseaux de chasse du ministre, la tente

OÙ il donnait audience, celle où il tenait le Divan, celle qui lui servait d'habitation, palais mobiles, soutenus par des mâts puissants à nervures de bronze. Des étoffes brodées aiec magnificence tapissaient l'intérieur de chaque tente, tandis qu'au plafond des tissus d'or ou d'argent étendaient un voile resplendissant ' . Là, assis sur des carreaux de brocart ou de velours, enveloppés de la vapeur odorante des narguilés, roulant entre leurs doigts le chapelet aux grains d'ébène ou de santal, le grand vizir, son kiaya, les chefs de la milice, les principaux dignitaires discutaient gravement les intérêts de l'empire, traitaient de la paix prochaine, écoutaient les communications des différentes cours et dictaient leurs réponses. Rien ne troublait en apparence leur majestueuse impassibilité ; un visage plus ou moins sévère, un sourire ou un léger hochement de tête marquaient seuls leur approbation ou leur désappointement. Depuis quelque temps, ils exagéraient encore la gravité et le mystère qui leur étaient naturels. C'est qu'ils sentaient s'amasser sourdement autour d'eux les défiances et les colères de l'armée; ils comprenaient que toute nouvelle donnée prématurément risquait de déterminer les troupes, énervées par l'oisiveté, mécontentes des négociations, à tourner contre leurs chefs une ardeur qu'on laissait inactive. Sans doute l'attitude des soldats restait déférente et soumise, mais déjà le vizir avait trouvé sous sa tente, jetés par une main inconnue,

^ Correspondance de Tott et Delaria avec l'ambassadeur : archives des affaires étrangères : Turquie, 1737-38. iMous avons aussi emprunté divers détails aux Mémoires de Villars, publiées par 11. le marquis de Vogué pour la Société de l'Histoire de France, t. 1'''", p. 78 et suiv. On sait que Villars fil contre les Turcs, dans les rangs de l'armée autrichienne, la campagne de 1687; à ceUe occasion, il décrit minutieusement les tentes du grand lizir, tombées ans mains des Impériaux. Le mode de campement des Turcs ne variait jamais et se maintenait avec l'inflexibilité d'un cérémonial traditionnel.

(les billets menaçants; il savait que les armées musulmanes passent sans transition d'une obéissance servile à la révolte, et que, chez ces multitudes aux flots perfides, le calme lait place brusquement à l'orage. Craignant à toute heure une sédition qui eût mis en péril son pouvoir et sa vie, il n'épargnait aucun soin pour dissimuler ses desseins jusqu'à ce qu'il eût pris toutes les mesures propres à en assurer l'effet.

Etablis au camp depuis plusieurs jours, nos deux émissaires n'avaient encore rien percé des points mis en discussion avec .\I. de Talman. Ils savaient seulement que l'on parlait d'accorder à la Russie la navigation de la mer Noire, eu y limitant le nombre de ses vaisseaux'. Ils apprirent aussi qu'un congrès se réunirait au printemps dans une des villes situées au delà du Danube; Talman y prendrait part, la Tsarine enverrait de Pétersbourg ses représentants, car le vizir s'était enfin décidé à renvoyer U ichniakof dans son pays ; quant aux plénipotentiaires ottomans, ils étaient déjà désignés; c'étaient le reiseffendi Mustapha, Saïd, l'ami de Bonneval, et Essad-efTendi, cadi de l'armée. Comme les ordres dont ces personnages seraient porteurs devaient contenir l'expression définitive des volontés de la Porte, Tott et Delaria se donnèrent pour but de faire rédiger leurs instructions d'après les principes et les intérêts de la France.

Pour s'emparer de l'esprit des ministres, ils s'attaquèrent à leurs confidents : le drogman de la Porte fut avantageusement employé. Cet officier avait alors pour auxiliaire et parfois pour suppléant un renégat hongrois nommé Ibrahim-

' Villeneuve à Amelof, 15 mai 17.37. On sait que cette idée fut reprise et longuement discutée dans les conférences qui se tinrent à Vienne en 1855, pendant la guerre de Crimée.

efifendi, remarqué à Constantinople pour y avoir introduit rimprimerie. Malgré sa conversion à l'islamisme, Ibrahim n'observait point tous les préceptes de sa nouvelle religion, et parfois le vin « rendait sa conversation plus cordiale ' » . Tott et Delaria surent gagner sa confiance et provoquer ses épanchements. Toujours aux aguets, ne négligeant rien de ce qui pouvait les éclairer et les servir, ils eurent bientôt dans toutes les parties du camp des amis qui se chargeaient de transmettre leurs avis et leur ménageaient des entrevues utiles. Admis plusieurs fois en présence du kiaya Osman, qui gouvernait de plus en plus l'esprit du vizir, ils insistèrent surtout sur l'article de la mer Noire; ils montrèrent Constantinople à la merci d'un bombardement, rappelèrent que moins d'un siècle auparavant les barques des Cosaques s'étaient aventurées dans le Bosphore, puis, dissimulant sous un badinage l'intérêt capital que la France prenait à cette question : '^ Son Excellence le marquis de Villeneuve, « dirent-ils, a une maison de plaisance sur les bords « du canal, et il serait fâché que les Moscovites vinssent « troubler les plaisirs innocents qu'il y prend chaque été ;; avec sa chère famille-. " D'autre part, ils conjuraient les Turcs de ne point retarder la pacification par le refus d'abandonner Azof. Trop orgueilleux pour s'avouer convaincus, leurs interlocuteurs se bornaient à les écouter avec une muette bienveillance, mais nos Français connurent bientôt, par les intelligences secrètes qu'ils s'étaient assurées, le succès de leurs efforts : le plan qu'ils avaient fourni avait été goûté et devait servir de règle à la conduite des

1 Delaria à Villeneuve, 15 novembre 1737 : archives des affaires étrangères.

2 Id., 8 juin 1737.

pléuipotentiaires au congrès; les deux agents du marquis purent lui écrire « que les dispositions de la Porte se « trouvaient parfaitement conformes aux vues du Roi ' » .

Nos conseils étaient venus à propos, car rAutriche, se détournant déflnitivement de la voie correcte et loyale dans laquelle la France avait voulu la ramener, se livrait de plus en plus aux Moscovites. Par une convention secrète du 9 janvier, elle venait de leur promettre de prendre part à la campagne prochaine*; c'était abdiquer à l'avance toute liberté d'action dans les conférences et s'y interdire l'impartialité. Cet accord conclu, elle adopte une tactique nouvelle. Elle s'est résolue à la guerre et poursuit désormais sans scrupule son propre agrandissement. Seulement elle va s'efforcer de donner le change aux Turcs le plus longtemps possible sur ses intentions, afin de les surprendre dans une quiétude entretenue à dessein. Sans dissimuler son intimité avec leurs ennemis, tout en reconnaissant que ses engagements antérieurs ne lui permettent plus de se borner à une médiation et l'obligent à se déclarer alliée des Russes, elle persuadera au vizir que les deux cours impériales se résignent à la modération, qu'elles sont revenues de toute prétention excessive, que toute mesure militaire serait inopportune, et que la paix doit infailliblement sortir des délibérations du congrès. Cependant elle retardera la réunion de cette assemblée, tout eu poussant avec

1 Villeneuve à Amelot, 6 juillet i737.

2 Martexs, Traités de la Russie avec VAntriche, p. 69.

284 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

une activité silencieuse ses préparatifs de combat. Quand elle sera prête, elle jettera brusquement ses troupes sur les frontières mal gardées de la Turquie, et se mettra en possession de toutes les positions à sa convenance; les deux cours ouvriront alors les conférences, s'y présenteront les mains garnies, et sommeront leurs adversaires de leur abandonner définitivement tout ce qu'elles auront conquis. Les Turcs, voyant leur empire ouvert et la résistance impossible, consentiront à tout, plutôt que de continuer une guerre qui peut aboutir à leur expulsion d'Europe '.

Cette politique trouva dans Talman un instrument docile et intelligent. Depuis quelque temps, il semblait dex'ancer sa cour dans le système de la dissimulation; lorsqu'il recevait des notes à présenter et ([u'il les jugeait trop vives, il les faisait disparaître, disant les avoir brûlées par mégarde"\ Dès que le cabinet de Vienne lui eut permis de s'engager définitivement dans cette voie, il ne garda plus de mesure. S'il faut en croire l'accusation que le grand vizir porta plus tard contre lui, il obtint que l'armée du sultan, malgré le retour du printemps, resterait immobile dans ses quartiers d'hiver, en promettant sous serment que les Moscovites demeureraient dans la même inaction et en laissant entrevoir que les hostilités interrompues ne reprendraient jamais. Ces assurances flattaient trop l'indolence naturelle des Turcs pour qu'il fût

1 Les intentions de l'Autriche ressortent avec évidence non-seulement des documents français, mais encore des dépcclies allemandes et russes citées par Hamuer, p. 467, et par Solovief, p. 126.

* Hammer, p. 466. Toutes les communications ofllcielles échangées durant cette période entre la cour de Vienne et le grand vizir ont été publiées dans le Mercure historique de Rousset, t. Cil, p. 4V à 522. C'est uniquement à l'aide de ces pièces que Zi.vkeisem, dans son Histoire de l'empire ottoman, t. V, p. 694 à 708, a composé le récit de cette négociation.

LA Tilt QUE ET LES DEIX EMPIRES- 285

possible à Villcueuvc et à ses agents, mal éclairés d'ailleurs sur les dispositions réelles de la cour de Vienne, de dessiller leurs yeux. Le vizir dédaignait donc toute précaution ; il s'était borné à transporter son camp de Babadagh à fssatcha, sur la rive gauche du Danube, et là observait avec scrupule l'armistice tacitement convenu.

Talman, chargé de conduire les plénipotentiaires ottomans au congrès, annonce alors que le moment est venu de se porter au-devant des négociateurs russes. La petite ville de Kiémiro\i , dans l'Ukraine polonaise, a été désignée comme lieu de réunion. Quand se fera la rencontre? quand pourront s'ouvrir les conférences? autant de points sur lesquels Talman laisse planer un silence prudent. Il sait que les Russes ne se présenteront pas avant plusieurs mois, mais son but est avant tout d'eutraîuer les représentants du sultan au delà de leurs frontières, sur un territoire neutre, où il se trouvera luimême à l'abri du ressentiment des Turcs lorsque les projets de sa cour éclateront. Il se réserve ensuite de ralentir la marche de ses compagnons de voyage, de les promener et de les égarer au besoin dans les solitudes de l'Ukraine. Le 18 avril, il passe le Danube ; deux jours après, avec plus d'empressement que de perspicacité, les envoyés turcs le rejoignent et se livrent à lui; ils sont aveugles, et c'est un guide infidèle qui les mène.

Entre le Danube et le Dniester, la terre n'appartenait au sultan que de nom; c'était le domaine des haydoiilSj pirates de la steppe, peuple sans maître et sans loi, formé de tous les habitants des provinces voisines qui refusaient de se plier à la tyrannie musulmane et préféraient au joug une vie de rapines et de sauvage indépendance. Leurs bandes sillonnaient le pays; 'elles composaient parfois de petites armées. Plus re-

-286 LA MISSIOX Dl" .MARQUIS DE VILLEXEUVE.

belles encore que bandits, ils eussent considéré comme un insigne exploit d'enlever quelques-uns des ministres du sultau. Pour se mettre à l'abri de leurs attaques, la mission avait dii se faire accompagner d'un corps de janissaires; son voyage se poursuivait lentement, avec d'infinies précautions. Le 13 juin, on atteint enfin le village de Soroki, extrême limite des possessions turques. Niémirow est à peu de distance, et la largeur du Dniester sépare seule Talman de l'asile qu'il s'est assuré en prévision de la tempête. Son impatience est extrême de traverser le fleuve : ce sera pour lui, écrivait Villeneuve, « le passage de la mer Rouge ' " .

Toutefois l'Allemand conservait une inquiétude. Les Turcs manifestaient l'intention d'emmener leurs janissaires à Niémirow, où ils serviraient de garde au congrès, et cette précaution menaçait de rendre vain l'expédient imaginé par Talman pour se tirer de leurs mains, lorsque les autorités polonaises firent savoir qu'elles s'opposaient à l'admission d'une troupe armée sur leur territoire. Les envoyés durent renoncer à leur escorte ; cependant, avant de se hasarder plus loin, ils réclamaient au moins quelques notions précises sur le lieu où se trouvaient les Russes et la date probable de leur arrivée. Ici Talman se trouble, balbutie, s'excuse sur la difficulté des communications; tantôt il affirme que les Russes sont partis de Moscou, tantôt qu'ils sont arrivés à Kiew. Sur ces entrefaites, d'inquiétantes rumeurs, venues du côté de l'Autriche, arrivent aux oreilles du reis-effendi et de ses collègues. Des flottilles entières, dit-on, descendent le Danube, chargées d'hommes, de chevaux, d'armes et de munitions ; le rideau de

^ Correspondance de Villeneuve avec Amelot, juillet et août 1737.

troupes que rEmpercur a placé sur les frontières de la Valachie s'épaissit à vue d'œil et devient une armée, sous le commandement du général Wallis ; à Belgrade on a vu des officiers généraux, des princes allemands, des feld-maréchaux, un état-major entier, occupé à ses préparatifs d'entrée en campagne. La confiance des diplomates turcs paraît ébranlée : « Partons pour le lieu du congrès, répond Talman à leurs observations, là tout s'éclaircira. '> Ils obéissent encore une fois, et le 22 juin franchissent le Dniester. Talman est libre; il prévient aussitôt ses compagnons que les Russes sont encore éloignés et les exhorte à la patience. Craignant par fierté de s'exposer à attendre trop longtemps à l'endroit même du rendez-vous, les envoyés s'arrêtent en rase campagne, à une journée de Niémirow ' .

Immobile dans son camp, le grand vizir attendait de jour en jour la nouvelle de l'ouverture des négociations. Ce qu'il apprit, ce fut l'irruption du général Wallis dans la Valachie; les Autrichiens envahirent cette principauté dans les derniers jours de juin et la traitèrent en pays conquis, exigeant de son prince un tribut de cent cinquante bourses en trois semaines. Cette attaque inopinée semblait concertée avec la rentrée en campagne des Moscovites. Sorti de ses quartiers, Munich se portait avec toute son armée sur Oczakof, dont la prise assurerait à la Russie le cours inférieur du Dnieper, comme celle d'Azof lui avait livré les embouchures du Don.

Plus surpris encore qu'indignés, les Turcs n'opposèrent

' Villeneuve à Amelot, 13 mai, 12 juin, 12 juillet, 22 juillet 1737. Compte rendu fait par le baron de Toit de sa mission au camp des Ottomans : archives des affaires étranjj;ères. Lettre du grand vizir au cardinal de Fleury, 17 juillet 1737. Cf. Hammer, p. A67.

•288 LA AilSSIOX DU MARQUIS DK VILLE \ELVE.

d'abord à leurs ennemis que des plaintes et, au lieu de se battre, demandèrent des explications. Le grand vizir fît rappeler à Talman les engagements pris. Avec un calme imperturbable, TAutricbe et la Russie continuent à faire montre de dispositions pacifiques : le 22 juillet, elles déclarent que, « quel que puisse être le succès de leurs armées, elles persis- « lent dans leurs sentiments sincères et invariables pour le " rétablissement de la paix. — Il y a lieu de croire, ajou- '< lent-elles, qu'avec l'aide de Dieu cette importante affaire " aura un bon succès, puisque, après avoir rencontré tant d'ob- « stades, elle se trouve portée à un point qui permet d'en bien «augurer*. « Cette conjoncture d'heureux présage est l'arrivée si impatiemment attendue des plénipotentiaires russes. Partis de Pétersbourg au mois de mars sous la conduite du comte d'Ostein, ministre de l'Empereur auprès de la Tsarine, le conseiller intime Xéplouef, le sénateur Chafirof et le grand veneur Wolinski se sont décidés à paraître le II juillet à Niémirow, mais il s'en faut que leur présence marque le début des négociations^. La vérification des pouvoirs traîne en longueur; les Russes et les Impériaux n'omettent aucune formalité, plusieurs journées sont consacrées aux visites d'apparat. Enfin , comme la misérable bourgade de Niémirow n'offre point d'endroit convenable pour tenir les conférences, il faut construire une maison de bois, où les membres du congrès, d'abord établis sous la tente, pourront se réunir et délibérer; il faut de plus que cette demeure soit mise à l'abri d'une surprise, car des bandes de haydouks passent à l'horizon, pillant

' Lettre de Talman et Ostein au grand vizir, datée de Niémirow, le 22 juillet 1737; archives des affaires étrangères. - Soi.oviEF, p. 127 et 128.

LA TUKQLIE ET LES DELX EMPIKES. 28î>

et incendiant les villages. Enfin le comte d'Ostein, président du congrès, se donne le temps de composer une belle harangue en latin qu'il compte prononcer comme discours d'ouverture et (ju'il soumet auparavant à l'appréciation de ses collègues '. Cependant les armées alliées marchent et prennent; tandis que le corps de U'allis s'étend en V'alachie, occupe Bucharest, atteint la Moldavie, envoie ses hussards courir tous les pays situés au delà du Danube*, la grande armée impériale concentrée à Belgrade s'ébranle; les postes turcs se retirent devant elle sans combattre, ses colonnes débordent vers la haute Bulgarie. De ce côté, une seule place, Xisch, leur barrait le passage; le 27 juillet, ÎVisch est investi et capitule. Eu même temps, à l'autre extrémité du théâtre de la guerre, Munich se présente devant Oczakof. Comme ses soldats ne réussissent pas assez vite à ouvrir la tranchée, comme le sol rocheux résiste à leurs efforts, il ordonne une attaque de vive force. Les troupes s'avancent à découvert, la mitraille les décime, les chefs de colonne font représenter au feld-maréchal l'immensité des pertes et la folie de l'entreprise; Munich commande d'avancer. Enfin la ligne russe atteint le bord du fossé; là, elle hésite et flotte, lorsque des flammes s'élèvent au-dessus des murailles. L'incendie a éclaté dans la place; une poudrière saute avec fracas, écrasant de ses débris les défenseurs de la place. L'épouvante saisit ces derniers; ils livrent les ouvrages et rendent leurs armes; Oczakof est aux Russes, avec plusieurs milliers de prisonniers et quatre-vingt-seize bouches à feu'.

' SOLOVIKF, p. 129.

* Kphémériiles dates, par Constantin Dapoxtès, traduction de Emile Legravd, Paris, Leroux, 188'<., t. II, p. 8 à 26.

3RULHIÈR8, Anarrhie de Pologne, 1. 1, p. 116. Manstkiv, f. I, p. 256 a 269.

■lOO l.\ MISSIOX Di; MARQUIS DE VILLIiXELVE.

Les plénipotentiaires alliés se décidèrent alors a faire connaître les prétentions des deux cours. La Russie demandait, avec le droit de navigation sur TEuxin, toute la rive septentrionale de cette mer, depuis le pied du Caucase jusqu'aux embouchures du Danube, c'est-à-dire le pays du Kouban avec Tamau ot léuikalê, la Tartarie avec Azof, Oczakof et Kinburn, la Crimée, la Bessarabie entière. La Moldavie et la Valachie sex-aient constituées en Ktats indépendants, mais l'exercice de la religion orthodoxe y serait placé sous la garantie moscovite, ot cette clause, en accordant à la Russie un droit continuel d'intervention dans les principautés, la conduirait promptementày exercer une véritable souveraineté. Quanta l'Autriche, elle réclamait toutes les parties de la Serbie qu'elle ne possédait pas encore, avec Xisch et IViddin; en Bosnie, elle aurait Zwornick, Bihacz et Novi, les trois clefs de la province; l'Empereur se réservait en outre de s'entendre avec la Tsarine pour se fiiire céder la Valachie et en général la plupart des positions dont ses armées s'étaient saisies sur la rive gauche du Danube. Quarante jours étaient accordés aux Osmaulis pour prendre les ordres de leur maître et répondre à cette sommation '.

Il semblait que la Turquie n'eut que le choix entre deux partis également funestes. Accepter les conditions qu'on voulait lui dicter, c'était renoncer à toutes les positions défensives qui jusqu'alors avaient fait sa sûreté; découvrir Constantinople du côté de la terre comme du côté de la mer, et de ses propres mains démanteler son empire; répondre aux alliés par un refus, c'était se résoudre à une lutte décisive dans des conditions presque désespérées, au monumtoii ses places tombaient.

» SOLOVIEF, p. IW à 132. H.AHMER, p. 468.

LA TLliOllE ET LE S D E L X E M P I U li S. 291

et OÙ SOS provinces se détachaient d'elles-mêmes. Des deux termes de cette alternative, le premier préparait à coup sur et dans un avenir rapproché la ruine de l'Etat ottoman, le second pouvait la consommer sur-le-champ. Mais déjà les Turcs, par une inspiration qui parut suhite, quoiqu'elle fût le résultat des efforts persévérants de notre diplomatie, s'étaient arrêtés à une troisième résolution, celle de se rejeter vers nous et d'invoquer notre assistance. Le 17 juillet, le baron de Toit avait quitté le camp du grand vizir avec une lettre de ce ministre, écrite sur l'injonction formelle du sultan et portant réquisition de la médiation du Roi. Villeneuve était parvenu à ses fins : la Turquie s'en remettait à la France seule du soin de son salut. La cour de Versailles agit avec autant de vigueur que d'habileté. Malgré la récente disgrâce de Chauvelin, condamné par le cardinal et frappé par le Uoi pour des causes qui n'ont pas été entièrement éclaircics, l'impulsion qu'il avait donnée à notre politique ne se ralentit point, et l'esprit de ce ministre énergique continua d'inspirer notre langage et nos actes. La France accepte hardiment le rùle de médiateur, sans consulter les deux cours impériales et se chargeant de leur imposer son intervention. Elle se présente ainsi à tous comme le défenseur attitré des Turcs trompés, surpris et dépouillés, mais en même temps elle les conjure d'aider son intervention par leurs efforts, de ne point plier sous les exigences de l'ennemi, et de se rappeler que nos bons offices peuvent venir en aide, mais non suppléer à leur énergie. Elle a compris que l'Autriche a voulu endormir la Porte par de feintes négociations, l'effrayer par un grand appareil militaire, puis brusquer ses résolutions par une subite attaque, mais qu'épuisée d'hommes et d'argent, elle ne désire pas une lutte, que la

moindre résistance déconcertera ses projets et que, pour le sultan, le meilleur moyen d'obtenir la paix est de faire la guerre. Elle tient donc aux Turcs, par l'intermédiaire de l'ambassadeur, un langage empreint de la plus ferme décision. Dès le mois de juillet, sans supposer que les prétentions de la Russie pussent aller au delà de l'ouverture de la mer Noire, le nouveau secrétaire d'Etat, Amelot, écrivait à Villeneuve : « Lorsque nous avons conseillé la paix aux Turcs, nous « n'avons jamais imaginé que ce pût être à des conditions si " onéreuses; nous avions cru que les Moscovites se conlente- « raient de conserver Azof, et, quoique ce soit un poste impor- « tant, il valait encore mieux que les Turcs consentissent à le -' céder que de courir les risques d'une guerre; mais, si les '< Moscovites exigent encore d'avoir la liberté de la navigation « de la mer Noire, il vaut mieux tout risquer que de se prêter il à une pareille proposition ; vous sentez aisément de quel « préjudice cela serait pour nous, et les Turcs doivent cou- « naître de quelle conséquence peut être pour eux de mettre « les Moscovites à portée, par cette navigation, de venir jusque « sous les murs de Constantiuople. Autant vous les avez « exhortés à céder Azof, s'il était nécessaire, pour ne pas s'ex- « poser à soutenir en même temps l'effort de deux puissances « réunies aussi redoutables que l'Empire et la Russie, autant i< vous devez vous appliquer à leur faire sentir que Conslan- ' tinople devient à la merci des Moscovites, dès qu'ils auront ■i la liberté de navigation. Vous ne pouvez leur conseiller une i' paix si humiliante et dont les conséquences seraient presque " sans remède à l'avenir. Tout le monde convient que les (i Turcs, en ne risquant point de bataille et en se tenant sur « une forte défensive, mettront leurs ennemis hors d'état de

« leur nuire. Il est certain que la Tsarine manque d'argent et u serait fort embarrassée de soutenir la guerre plus d'une u campagne; l'Empereur n'a pas plus d'envie de la prolon- " ger. Je ne doute pas que ces raisons, très-solides par elles- « mêmes et appuyées par les ambassadeurs d'Angleterre et >« de Hollande, ne fassent impression sur le grand vizir '. » Peu de temps après, en apprenant l'irruption et les progrès des Autrichiens, la France faisait au courage des Turcs cet éloquent appel : « L'intérêt que le Roi prend à la gloire et « à la conservation de l'empire ottoman ne lui permet pas .< de voir avec indifférence l'extrémité où il est réduit. Vous « pouvez assurer les ministres de la Porte que Sa Majesté- « emploie actuellement en sa faveur les offices les plus « pressants, et qu'il y a tout lieu de croire qu'ils ne seront « pas infructueux ; mais, pour lui donner le temps d'agir effica- « cément, il faut que les Turcs sortent de la léthargie dans «laquelle ils sont plongés, et qu'ils opposent du moins >' quelques forces pour retarder le progrès des armes de leurs « ennemis; tous les efforts que le Roi pourrait faire seraient " inutiles, si les Turcs, en abandonnant tout, veulent hâter « leur perte. Si ces réflexions peuvent leur donner du courage, « vous ne pouvez les employer avec trop de force pour les tirer « de leur abattement, leur faisant envisager que les avis que « vous leur donnez par ordre exprès de Sa Majesté doivent « leur faire comprendre que leur salut dépend d'eus, et qu'ils « doivent tout attendre des moyens que Sa Majesté emploiera « pour les soutenir, pourvu que, par une défaillance volontaire, " ils ne se mettent pas hors d'état d'en pouvoir profiter*. >

' Amelot à Villeneuve, !«' juillet 1737. 2/c/., 27 août 1737.

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