‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 44 sur 61 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

GUERRE d'oRIEM.

Subit réveil de la Turquie. — Le messager du sultan. — Déposition du vizir et supplice du kiaya. — L'Islam se lève en masse. — Villeneuve inspire toutes les résolutions politi(jues et militaires. — Changement d'attitude des plénipotentiaires ottomans au congrès de Niémirovv. — Débat théologique; les musulmans invoquent l'Evangile, les chrétiens le Coran. — Rupture du congrès. — Bonncval réforme l'armement et la tactique. — Son plan de campagne. — Les Autrichiens envahissent la Bosnie. — La féodalité bosniaque. — Après une lutte acharnée, les Autrichiens sont repoussés sur tous les points. — Victoire des Turcs devant Widdin et reprise de Nisch. — Souffrances de l'armée russe dans les déserts de Tartarie. — Furieux combats autour d'Otchakof. — Etat de l'opinion européenne au début de la guerre. — Projets de partage de l'empire ottoman. — Le marquis d'Argenson et le cernai de communication entre la Méditerranée et la mer Rouge. — Le cardinal Albéroni et la question d'Orient. — Etonnement causé par la résistance de la Turquie.

— La France songe à profiter des succès passagers des Ottomans pour leur procurer une paix honorable. — Instructions envoyées à Villeneuve. — Enthousiasme à Constanlinople; ardeur guerrière du peuple et des milices. — Mot du reis-effendi sur le caractère i-épublicaiii de son gouvernement. — Bonneval rêve de porter la guerre sur les terres de l'Autriche. — Accueil triomphal fait au jeune Rakoczi. — Bonneval s'aliène le grand vizir par sa hauteur et son indépendance. — Négociations secrètes. — Villeneuve glisse l'un de ses secrétaires dans la suite du grand vizir. — Un ami de la Grèce réduit à se déclarer Turc. — L'Autr'che accepte notre médiation. — Résistance de la Russie. — Intrigues d'Ostermann auprès de l'Angleterre et de la Hollande, en Perse, à Constantinople. — La France promet de garantir le traité à conclure.

— Importance et nouveauté de cet engagement. — Seconde campagne.

— Déroute des Ottomans à Kornia. — Siège et prise d'Orsova. — Munich sur le Dniester. — Le voyage à la mode. — Conférences infructueuses de Bechiktach. — La France s'applique à gagner la Suède, afin de rendre possible une diversion dans le Xord. — Tableau d'une diète suédoise; vénalité universelle. — Moyens dont use notre envoyé à l'égard des députés; voyages gratuits, rafraîchissements, cadeaux en argent et en nature. — La France traite successivement avec la noblesse, les

gui: RUE D ORIKiVT. 095

paysans et les bourgeois. — Épuration du scnat cl de la chancellerie.

— Traité entre la France et la Suède. — Parti d'action ù Versailles; le comte de 15elloIs!e. — Modération et finesse du cardinal. — Commission politi(iuc donnée à madame do Mézières et dont elle se décharge sur Maurice de Saxe. — Flcury entrelient les inquiétudes de la Russie.

— Le prince Canlémir. — Les Husses veulent à tout prix pénétrer les intentions de la Suède. — Assassinat du major Sinclair. — Indi<{iiation en Suède. — Les deux cours impériales envoient de nouveaux pouvoirs Ji Villeneuve, mais en même temps se préparent à un grand effort militaire. — Munich propose de marcher sur Constantinopic et de mettre à profit les dispositions des chrétiens d'Orient en laveur de la Russie. — Disgrâce de Bonneval. — Ses occupations au lieu de son exil. — Son retour. — Changement de lizir. — Villeneuve juge l'instant venu d>' Icnler une démarche éclataule en faveur de la paix; il se prépare à s;rendre au camp du grand vizir et décide d'entourer sou voyage du plus somptueux appareiL

Les Turcs froiiveul parfois leur salut dans l'excès du péril; inhabiles à prévenir ou à préparer la guerre, ils recouvrent, lorsqu'ils sont forcés de combattre, une partie des qualités militaires de leurs ancêtres. A l'appel de la France, le sultan Mahmoud et les conseillers intimes qui dictaient ses résolutions sortirent de leur torpeur; ils ne songèrent plus (ju'à réveiller le courage ottoman au lieu de l'assoupir. L'armée s'était formée avec le désir et l'espoir de combattre ; c'étaient l'indolence et la crédulité du grand vizir qui depuis un an la retenaient captive dans son camp, l'amollissaient par l'inaction ot l'amenaient à douter de sa propre valeur; un coup d'autorité du souverain lui rendit à la fois la liberté et la confiance.

Le i' août, le sililidar-aga ou porte-épée arrive subitement au camp; c'est l'un des principaux officiers du Sérail, celui que l'on voit, quand le Grand Seigneur paraît en public, che-

296 LA mission; DU MARQUIS DE VILLENEUVE.

vaucher immédiatement à sa suite, entièrement vêtu de brocart d'or et tenant élevé dans sa main le cimeterre impérial; le maître l'emploie aussi à porter les ordres décisifs et les sentences sans appel. Informé de sa présence, le grand vizir réunit les principaux officiers pour entendre l'expression de la volonté suprême. Il prend la lettre impériale des mains du messager, la porte à son front en signe de respect, la baise et l'ouvre; les premières lignes lui enjoignaient de remettre au chef des janissaires le commandement provisoire de l'armée. Il appelle alors cet officier, dépose sur ses épaules la pelisse de zibeline, insigne de l'autorité, le présente à tous les assistants comme le seul auquel on doive désormais obéir, puis continue sa lecture; la suite de l'ordre prononçait sa destitution et son envoi dans un gouvernement éloigné. Il quitta le camp avec une dignité majestueuse, à la tète des quinze cents hommes qui formaient sa maison. Pourtant quelques larmes lui échappèrent, mais se reprenant aussitôt : « Ce n'est pas sur moi « que je pleure, dit-il, c'est sur mon maître, c'est sur les " malheurs de l'empire '. » Quant au kiaya Osman, on le vit regagner sa tente, >■ la pâleur de la mort sur le visage * '• ; il savait que chacun le rendait responsable des malheurs publics, et se sentait perdu. Il fit appeler Delaria et le pria d'intercéder pour lui auprès des nouveaux chefs; apprenant que le sultan l'avait condamné à mort, il se résigna promptement, donna la liberté à tous ses esclaves et attendit le bourreau. Il fut étranglé, puis la peau de son visage fut arrachée et envoyée à Constantinople, où ce masque sanglant demeura

' Relation envoyée à Villeneuve par Delaria, le 8 août 1737: archives des affaires étrangères.

2 Id.

GUERRE d'orient. 291

plusieurs jours exposé sur des crocs à l'entrée du Sérail. La charge de grand vizir fut bientôt confiée à un pacha que les Turcs surnommaient Yéghen, c'est-à-dire le Diable, à cause de la violence de son caractère et de son impitoyable rigueur.

Un souffle d'énergie guerrière anima aussitôt les Ottomans. Au camp, sur les frontières, dans les places menacées d'un siège, les préparatifs militaires furent poussés sans relâche; à l'aide des janissaires demeurés dans la capitale, une armée de seconde ligne se forma. L'argent manquait aux besoins de la guerre, bien que le trésor impérial fût rempli. Le pacifique Ahmed avait fait orner plusieurs appartements du Sérail de vases superposés et regorgeant d'or monnayé; l'un de ses plaisirs était de parcourir ces salles et d'en contempler longuement l'étrange décoration '. Mahmoud put ainsi puiser dans l'épargne amassée par son prédécesseur 270,000 bourses, qu'il employa à l'entretien des troupes. En même temps la guerre sainte était préchée, la haine contre les Infidèles réveillée, les passions religieuses appelées au secours de l'empire. Tous les hommes en état de porter les armes durent se tenir prêts à partir, et l'appel du calife, retentissant jusqu'au fond des provinces les plus reculées, fit descendre des plateaux de l'Asie Mineure et de l'Arménie, attira des rives de l'Euphrate et des sables de l'Arabie ces inépuisables réserves que le monde musulman recèle dans ses profondeurs.

Cette ardeur n'eût abouti qu'à un effort désordonné si les nouveaux maîtres du pouvoir, pour guider leur inp^ip^^^-^^ «ts^ n'eussent recouru à l'habileté de conseillers exxm^^Bê^. Après \^ ai'oir éprouvé la perspicacité de notre a^mbàssadeur et^Jyi^

1 Hammer, p. 393. \ ^y»^

justesse de ses prévisions, les Turcs n'entendaient plus se conduire que par ses avis et s'efforçaient de les mériter par leur déférence. Partout le nom de la France était prononcé avec éloge et respect ; on exaltait sa puissance, on vantait le prix de son amitié, les désirs du moindre de ses agents étaient accueillis comme des ordres. Avouer des sentiments hostiles à son égard équivalait à un crime capital; un Grec de haut rang fut pendu pour un mot : il avait dit que la Turquie s'exposait à perdre son empire, afin d'éviter à la France le déplaisir de voir les flottes russes pénétrer dans la mer Xoire '. Profilant de ces dispositions, Villeneuve fit passer au Sérail et au camp d'utiles conseils et devant pour plusieurs mois l'âme de toutes les résolutions. En même temps les /Pures revinrent à Bonneval et, le tirant de la réserve calculée dans laquelle il s'était renfermé, le replacèrent sur son véritable terrain : ils firent appel à ses talents militaires et l'associèrent à toutes les mesures de défense. De nouveau, l'ambassadeur et le renégat cessèrent de se contrarier et, sans s'être concertés, tendirent au même but; l'un et l'autre travaillèrent avec efficacité à régler l'élan des Turcs et à organiser leur résistance.

Villeneuve s'occupa avant tout d'assurer la dignité de leur attitude et de les remettre en fière posture devant l'Europe : il leur persuada de retirer leurs plénipotentiaires du congrès de Niémirow -. Restés en présence des Russes et des Autrichiens, le reis-effendi et ses collègues attendaient toujours la réponse du grand vizir aux demandes des alliés. D'abord, leur attitude avait été timide et embarrassée; ils sentaient l'humiliation du

' Villeueiue à Amelot, 20 septembre 1737. - Id., 15 novembre 1737.

GUERRE DORIE\T.

rôle de dupes qui leur était imposé, et se plaignaient d'être « le jouet du puhlic' ". Lors(|u'ils surent la déposition (!;• Méhemmedet le supplice d'Osman, ils comprirent qu'un esprit pi us haut régnerait désormais dans le Divan, et quelque chose de cette hardiesse se communiqua à eux. Les pourparlers officiels étaient suspendus, mais les plénipotentiaires se rencontraient chaque jour dans des conférences intimes, et là les Turcs prirent tout à coup un ton inconnu dans leur bouche. Ils s'emparèrent des lois civiles et sacrées des chrétiens pour condamner les puissances chrétiennes qui leur faisaient la guerre, protestèrent que la conduite des alliés violait le droit des gens comme les préceptes de la religion, invoquèrent Grotius et l'Evangile. Talman répliqua en citant le Coran ; il prétendit que les musulmans, en ouvrant une négociation, avaient désobéi au verset qui ordonne de faire sentir aux Infidèles le tranchant du sabre, et l'entretien parut dégénérer en controverse théologique. Dans d'autres occasions, les Turcs retrouvèrent de fiers accents pour rappeler les exploits de leurs ancêtres, Mohacz, où l'élite de la chevalerie d'Europe avait péri, les plaines de la Hongrie jonchées d'ossements chrétiens. Enfin, l'un deux s'écria : « Que Dieu donne aux méchants la justice « qu'ils méritent. Il sépare les bons des méchants, et le glaive « de sa justice atteint les têtes élevées. » — " Amen » , répondirent tous les assistants, chrétiens ou musulmans, chaque parti se réclamant de la protection d'eu haut et affirmant que Dieu combattrait avec lui. Un ordre du nouveau vizir mit fin à ces disputes ; les Turcs durent présenter des contre-propositions qui tendaient seulement à l'établissement d'une zone

' Villeneuve à Amelot, 3 septembre 1737.

neutre entre la Russie et les Tartares, puis, sans accepter de nouveaux débats, l)ien que leurs adversaires parussent déjà baisser leurs exigences et affecter des dispositions conciliantes, ils s'éloignèrent de Xiémirow, attestant par ce départ que le sultan ne songeait plus qu'à combattre '.

Pour résister à la double invasion qui menaçait de submerger toutes les provinces européennes de la Turquie, il ne suffisait point de rassembler des troupes et de les pousser contre l'agresseur en bandes indisciplinées; il fallait, en présence et eu quelque sorte sous le feu de l'ennemi, les discipliner et les instruire, se dégager de coutumes militaires surannées, réformer l'armement, la tactique, la stratégie; Bonneval s'employa sans relâche à cette œuvre multiple. Sans paraître sur le champ de bataille, d'où les musulmans l'éloignaient encore par un reste de défiance, il envoyait continuellement aux armées des avis, des mémoires, des plans, des instructions : « Ce sont des coups sourds, disait-il, mais qui « portent *. » On lui dut la plupart des indications grâce auxquelles l'héroïsme des soldats de l'Islam ne se dépensa plus en vain. Par son conseil, le front des bataillons turcs se hérissa de longues piques qui arrêlèreut les charges de la cavalerie de l'Empereur. Il enseigna aux janissaires une nouvelle manière de combattre. Jusqu'alors, cette troupe se groupait pour attaquer en une seule et lourde masse qui se précipitait à l'aveugle sur l'ennemi; si la tête de la colonne se brisait contre l'obstacle, le corps entier restait paralysé; c'était la confusion , puis la déroute. Bonneval habitua les janissaires à se former par détachements isolés, s'appuyant les

» Hammer, t. III, p. 469.

- Lettre d'un agent de Bonneval, déjà citée à la p. 176.

GLEHRE D OUI EXT. 301

lins les autres sans perdre la liberté de leurs mouvements, et à offrir moins de prise à l'ennemi par cette habile dispersion. Ses avis paraissent avoir exercé une influence non moins décisive sur la conduite même des opérations. Au nombre des mémoires remis précédemment par lui au vizir Ali figurait un plan de campagne, rédigé pour le cas où la Turquie aurait à se défendre contre une attaque simultanée de la Russie et de TAutriche'. Ce plan était simple et hardi; il consistait à négligeras Moscovites et à tourner contre les Impériaux tout l'effort de la défense. Bonneval faisait remarquer que les armées russes, tant qu'elles n'emprunteraient point le territoire polonais pour aborder par le nord les principautés roumaines et descendre ensuite sur le Danube, ne sauraient porter à la Turquie de sensibles coups, ni réaliser à ses dépens de durables conquêtes. En effet, « l'éloiguement ruinerait leurs entreprises* > ; les vastes solitudes de Tartarie, par lesquelles elles se flattaient d'atteindre les embouchures du Danube, ne leur offraient qu'une base d'opération insuffisante; c'était un pays nu, désolé, glacial pendant l'hiver, torride pendant l'été, dépourvu de ressources et de voies de communication; l'envahisseur pourrait le parcourir et y errer, non s'y établir et en faire sa première étape vers d'autres conquêtes ; il y verrait ses troupes périr de faim et de misère, s'user à la poursuite de l'insaisissable cavalerie du khan, se fondre sans avoir combattu, et finalement serait obligé de se retirer, tandis que le tourbillon léger des Tarlares, s'élevant derrière lui, effacerait bientôt jusqu'à l'empreinte de ses pas. Au contraire, toute attaque des armées

' L'exposé de ce plan figure parmi les mémoires apportés en France par Botin, et qui apparlicnnent acluellemeut à M. Scliefer. - LeUre citée à la pajjc précédente.

302 LA MISSIOX DU MARQUIS DK VILLE XEIVE.

iLiitrichionncs portait dans les parties vives de la Turquie, mais l'entrée des Impériaux ne pouvait s'opérer que par des pays d'un accès difficile, la Serbie, la Bosnie, la Bulgarie, o(i i! serait possible de les combattre avec avantage, si l'on utilisait contre eux toutes les forces de la défense. La plus nrande fciuto que l'on puisse commettre serait de leur offrir une bataille rangée; sa perte serait probable, et ses consé- (jueuccs sans remède. Il fallait se contenter d'occuper de fortes positions, s'y maintenir obstinément, créer plusieurs centres de résistance contre lesquels s'amortirait le choc de l'ennemi, surprendre en même temps et écraser ses corps isolés, pratiquer enfin ce que Bonneval appelait" une défensive active' " . Grâce à ce système, les Turcs obligeraient leurs ;{dversaires à se diviser, les battraient eu détail, et, reprenant peu à peu l'offensive par des attaques exécutées de plusieurs côtés à la fois, achèveraient leur délivrance en rejetant la guerre sur les terres de l'Empereur. A la suite d'un grand conseil tenu au camp d'Issalclia, ce plan fut adopté dans ses parties essentielles. Il se conciliait d'ailleurs avec les recommandations stratégiques de Villeneuve; l'ambassadeur conseillait d'éviter une action générale, de laisser l'armée du grand vizir dans la position centrale qu'elle occupait entre les deux agresseurs, et d'en détacher seulement des corps qui se porteraient sur les points les plus exposés, c'est-à-dire dans les provinces entamées ou menacées par l'Autriche *.

Après la prise de Xisch, les Impériaux avaient poussé leurs avant-postes jusqu'à douze lieues de Sofia ; ils pouvaient, après s'être portés rapidement sur cette ville, surprendre les

' Lettre c'dic à la p. 176.

- Villeneuve à .Amelot, 3 septembre 1737.

n riîllUE DOIUEXT. 30>

défilés des Balkans et se répandre dans la Roumélic sans y rencontrer d'obstacles; ils pouvaient aussi descendre directement de Xisch vci's la mer, couper l'empire ottoman en deux, et séparer Constantinople des provinces de Macédoiueet d'Albanie, où déjà des tribus chrétiennes s'étaient soulevées et les appelaient. L'une ou l'autre de ces entreprises eût tenté le génie du prince Eugène, mais ce grand liouîme de guerre, mort l'année précédente, n'avait point formé d'élèves et n'avait laissé que de médiocres successeurs. Le duc de Lorraine devait à sa qualité plus qu'à ses talents le commandement en chef de l'armée; sous son autorité nominale, la direction des opérations appartenait au feld-maréchal Sec- Icendorf, brave soldat, mais général timitle. Les autres chefs, Wallis, Xeipperg, KhevenhuUer, se jalousaient mutuellement et cherchaient à se nuire plutôt qu'à vaincre. L'indiscipline et la mollesse régnaient parmi les troupes; dans l'une des premières rencontres, l'ennemi enleva un convoi de mille femmes, « sortes de vivandières déguisées en amazones, dont les camps « impériaux étaient remplis ' » . Officiers et soldats préféraient aux expéditions hardies la guerre de sièges, lente et commode. Au lieu de mettre à profit l'avance qu'il avait prise sur l'ennemi pour pousser vigoureusement ses succès, Seckendorf voulut d'abord assurer sa gauche en s'emparant de U'iddin, dont l'attaque fut entreprise méthodiquement, sa droite par l'occupation de la Bosnie. Il se rabattit de iVisch sur cette province qu'il attaqua par l'est et que déjà le corps du prince de Saxe-Hildburghauseu, venu directement des provinces méridionales de l'Autriche, avait entamée par le nord.

' Ilapports sur les opérations mililaircs envoyés par Villeneuve : archivcs^ des affaires élrangères; Turquie, 17;37.

En Bosnie, la terre appartenait à une féodalité belliqueuse et fanatique. Cette organisation remontait à plusieurs siècles et ne devait s'écrouler que de nos jours, il y a huit ans, sous le canon de TAutriche : elle avait fait d'une province en partie chrétienne le plus ferme rempart de l'Islam. A l'époque de la conquête ottomane, les anciens chefs slaves qui tenaient le reste de la population sous le joug, avaient embrassé la religion des vainqueurs et obtenu à ce prix la confirmation de leurs privilèges ; eux et leurs descendants, dont le sort se trouva ainsi lié à celui de la domination musulmane, portèrent dès lors au christianisme une haine de renégats. Ils avaient divisé le sol de la province en fiefs, dont chacun, formant le patrimoine indivis d'une famille, servait de siège à une tribu guerrière qui choisissait le plus brave de ses membres pour la mener au combat. Les paysans étaient demeurés chrétiens et esclaves ; à l'apparition des soldats de l'Empereur, ils coururent à eux et leur servirent d'avant-garde, mais en même temps les beys, c'est-à-dire les seigneurs, se levaient en armes, entourés d'un peuple de clients et de serviteurs, et surent utiliser les mille ressources qu'offrait à la défense un pays montueux, propice aux embuscades, hérissé de remparts naturels.

Le corps du prince de Saxe avait commencé la lutte dès les premiers jours de juillet. Il n'avançait que lentement, au prix de pertes énormes. La présence dans ses rangs des rayas insurgés donna à la lutte un caractère d'acharnement furieux ; deux mobiles presque également puissants animaient les uns contre les autres les chrétiens et les musulmans de Bosnie, les premiers combattant pour la liberté, les seconds pour la possession du sol. En arrivant devant Ostrowitz, les Autrichiens aperçurent sur les remparts des femmes couvertes de

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casques et de cuirasses, qui défendirent la place avec les hommes. Le premier but des envahisseurs était Hagna-Louka, la ville la plus importante de la Bosnie septentrionale. Pour l'atteindre, il leur fallut livrer un combat sanglant où le général allemand et le chef musulman se cherchèrent dans la mêlée et se transpercèrent mutuellement. Comme ils gisaient sanglants l'un auprès de l'autre, le chrétien interrogea son adversaire sur la force de la place. — " Que t'importe « maintenant la place, chien! répondit le bey, va en enfer '. » Bagna-Louka se laissa écraser sous les bombes sans se rendre, et permit ainsi au gouverneur de la province, Ali-pacha, l'ancien grand vizir, d'organiser la défense dans l'intérieur du pays. Ali convoqua tous les possesseurs de fiefs, appela à lui le ban et l'arrière-ban de la féodalité bosniaque, puis, à la tête de cette milice née du sol, marcha sur Bagna-Louka. Assaillis par derrière, les assiégeants se laissèrent d'abord déloger de leurs lignes, puis se rallièrent dans la même journée et tentèrent à leur tour de surprendre leurs adversaires. « Comme « le soleil était extrêmement ardent, dit Ali dans sa relation, « et que nous étions fatigués, nous fûmes obligés de nous «reposer dans les jardins qui sont aux environs; dans le u temps que nous étions à rendre grâces à Dieu des succès u avantageux qu'il venait de nous donner, les Infidèles se préc< sentèrent tout de nouveau à nous ^ " Ce retour offensif échoua néanmoins et ne servit qu'à rendre complète la déroute de l'armée du prince de Saxe, mise hors de combat pour le reste de la campagne.

Ali se retourna alors contre les troupes du maréchal Sec-

> Hammer, t. III, p. 472.

2 Relation envoyée par Villeneuve avec sa lettre du V octobre 1737.

306 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

kendoif, qui s'avançaient sur sa droite. Dès que les Autrichiens se furent engagés dans les vallées tortueuses qui conduisent au cœur de la Bosnie, ils se virent arrêtés à tous les défilés, obligés d'assiéger chaque village, décimés dans une foule d'engagements obscurs. Des détachements entiers périrent sous le " sabre avide ' » des sectateurs de Mahomet ; le sang coula à flots autour de la petite, mais forte place d'Uzicza, couronne de tours posée sur un rocher. Les Impériaux prirent Uzicza, mais échouèrent devant Zwornik et perdirent Novi- Bazar, dont ils s'étaient emparés. Après un mois d'efforts, Seckendorf dut rentrer avec ses troupes en Serbie, oii les renforts expédiés par le grand vizir faisaient irruption sur ses derrières, vers Nisch et Widdin.

Les Ottomans n'eurent pas à dégager Widdin : les Impériaux avaient dû renoncer à en poursuivre le siège, faute de matériel et d'approvisionnements. L'administration aulricliienne n'avait point su organiser les communications entre Belgrade et les colonnes lancées en avant; elle n'avait rien prévu ni rien préparé; les convois ne rejoignaient pas; les soldats manquaieut de tout, offrant aux épidémies une proie facile. La cour de France connaissait cette misère; ce fut elle qui se chargea d'en informer la Porte. « Il n'y a plus rien à 1 craindre pour Widdin, lui faisait-elle dire par la bouche de " Villeneuve ; les troupes de l'Empereur manquent de vivres et «d'argent; ...une armée de quatre-vingt mille hommes s'est «elle-même détruite sans coup férir ^ " C'était enhardir les Turcs à reprendre l'offensive et à tenter un effort dont l'épuisement de l'ennemi assurait le succès.

' Relation citée à la page précédente,

' Amelot à Villeneuve, 27 octobre, 19 novembre 1737.

GUERRE D'ORIEMT. 307

Dans les premiers jours d'octobre, une de leurs colonnes se porta de Widdin sur le Timok, rivière qui forme encore aujourd'hui la limite de la Serbie et de la Bulgarie, et derrière laquelle un corps autrichien s'était retranche, sous le commandement de Khcvenhuller. Les généraux turcs hésitaient à attaquer; ce fut l'ardeur de leurs troupes qui les emporta. Ils tenaient conseil de guerre, lorsqu'on vint leur dire que 1rs turbans paraissaient déjà au delà du Timok; les spahis, portant chacun un janissaire en groupe , avaient poussé leurs chevaux dans le fleuve et l'avaient franchi; ils donnèrent dans le camp impérial, surprirent les Autrichiens en train de dresser des tables pour leur repas, et en massacrèrent un grand nombre. Trois semaines plus tard, la place de Xisch retournait à ses anciens possesseurs avec autant de facilité qu'elle leur avait été ravie. Seckendorf, arrivé trop tard pour la secourir, se borna dès lors à couvrir Belgrade, jusqu'à ce qu'il fût dépouillé de son commandement, rappelé à Vienne, mis aux arrêts et appelé à répondre de sa conduite devant un conseil de guerre. Sur la rive gauche du Danube, les Turcs avaient également repris l'offensive; la Valachie fut le théâtre d'ardentes rencontres, et à la suite de chacune d'elles, une pyramide de tètes coupées, dressée sur le champ de bataille, attestait que l'Ottoman en était resté le maître. Au moment oii la mauvaise saison vint séparer les armées, les Allemands avaient abandonné, à l'exception d'Uzicza, toutes les positions qu'ils avaient surprises d'abord dans trois provinces, et avaient vu succomber sans gloire l'élite de leurs troupes '.

La fortune se montrait moins défavorable aux Moscovites;

' Mémoires du général Schmettoio sur la guerre de Hongrie, I^rancforî, 1786, }). 1 à toi.

308 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

toutefois, les résultats de la campagne de Tartarie, répondant aux prévisions de Bonneval, firent honneur à la sagacité de notre compatriote et à sa connaissance approfondie des conditions de la guerre. Les soldats de la Tsarine avaient sur ceux du sultan une supériorité décidée, mais, pour vaincre ces derniers, il fallait les atteindre, et l'armée du grand vizir, toujours cantonnée entre le Danube et le Dniester, demeurait séparée de celle de Munich, campée sur le Bug auprès d'Otchakof, par une zone déserte et brûlante. Pour la traverser, il fallait tout amener avec soi, même l'eau et le bois ; il fallait marcher sous un soleil meurtrier, sans chemin frayé, à travers les hautes herbes. Une troupe ne s'aventurait sans péril dans ces solitudes qu'à la condition de posséder l'agile légèreté des Tartares, mais l'armée russe traînait à sa suite d'interminables convois. Un simple sergent avait jusqu'à dix chariots, un officier trente, le général Gustave Biren trois cents bêtes de somme '. Aussi Munich renonçat-il promptement à joindre l'ennemi par la voie la plus directe, c'est-à-dire eu longeant le rivage désolé de la mer Noire; il se mit à remonter le Bug dans la direction du nord, à la recherche de régions plus hospitalières et d'un passage moins dangereux pour aborder les provinces turques. L'armée s'avançait en un seul et immense carré, la masse des bagages au milieu, les premiers rangs portant des chevaux de frise et des palissades que l'on plantait le soir autour du camp ; on eût dit une forteresse mobile en marche à travers le désert. Les Tartares tournoyaient autour d'elle, la serraient de près sans l'entamer, enlevaient les hommes

' RIMBAUD, Histob-e de Russie, p. 43i.

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qui se détachaient pour aller au fourrage, et soumettaient leurs ennemis en rase campagne à toutes les privations d'un siège. Parfois, ils incendiaient la prairie; l'armée se voyait enveloppée d'un cercle de flammes, l'air s'embrasait, les hommes et les animaux périssaient étouffés. A mesure que l'on avançait, loin de diminuer, les souffrances devenaient plus vives; l'armée comptait en moyenne six mille hommes hors de service, laissés sans remèdes et sans secours ' . Munich luttait contre ses propres troupes avec une farouche énergie; toujours impitoyable, il défendit d'être malade sous peine d'être enterré vif, et le lendemain, ayant ordonné de creuser une fosse devant le front du camp, y fît jeter trois hommes qui refusaient de marchera Pour la moindre faute, les officiers étaient privés de leur grade et condamnés à servir comme soldats; pour une infraction plus sérieuse, ils étaient attachés à la bouche des canons et traînés ainsi pendant d'interminables étapes. A la fin, le feld-maréchal se lassa; il reconnut l'inutilité de ses efforts contre les obstacles que la nature lui opposait; dès le milieu de septembre, suspendant brusquement les opérations, il repassa le Bug et ramena ses troupes dans leurs quartiers de l'Ukraine. Lascy vint l'y rejoindre; ce général avait conduit une nouvelle expédition en Crimée, mais n'avait pu s'y maintenir et avait borné ses exploits à des ravages. Forcée d'évacuer la Tartarie, la Russie voulait au moins

' Manstein nous donne quelques détails sur la manière dont on fournissait de médecins les armées russes : « On les tire des recrues, dit-il, et le colonel, lorsqu'il en fait la reiue, prend un paysan dans les rangs et lui commande d'être chirurgien. Cet homme a beau protester qu'il ne se sent pas d'inclination pour cette profession, qu'il ne saurait l'apprendre, vaines excuses! il faut qu'il s'y applique, et s'il n'a point de talent pour cela, on lui en donne à coups de bâton, n Mémoires, t. I, p. 287.

' RuLHiÈRE, Auarc/iie de Pologne, t. I, p. 156.

■MO h:\ MISSIOX DU MAROIIS DE VI !>I, E X E L V E .

y conserver les places qu'elle avait enlevées au début de la. guerre, et en faire les jalons de sa domination future dans ces parages. Quittant Otchakof, dont il avait fait réparer les ouvrages, Munich y avait installé une garnison de six mille lîommcs. Les Turcs crurent qu'ils auraient bon marché de cette faible troupe; s'écartant pour un instant des sages prescriptions de Bonneval, en plein automne, tandis que la camjtagne paraissait terminée, ils poussèrent de Bender sur Otchakof une armée entière. Repoussés dans une attaque de vive force, ils s'acharnèrent, tentèrent un second, puis un troisième assaut, remplaçant sans cesse par de nouvelles masses d'hommes leurs colonnes qui fondaient sous le canon de la place, et ne réussissant qu'à entasser des cadavres sous ses murailles intactes. A cette fureur aveugle succéda tout à coup une panique; consternés de la perte de vingt mille des leurs^ les assaillants se dispersèrent précipitamment, abandonnant leur camp rempli d'armes, de munitions et de blessés '.

En dépit de ce grave échec, la Turquie sortait presque intacte d'une campagne oîi elle avait failli périr. Sa résistance étonnait ^'Europe. Depuis près de deux siècles, chaque fois que l'empire ottoman, offrant tous les signes d'une irrémédiable caducité, accepte de lutter avec ses puissants voisins, le public prévoit, annonce et escompte sa destruction. Ou voit éclore de toutes parts des projets fantaisistes de partage et de morcellement; parmi leurs auteurs, les uns restaurent l'empire grec, les autres rendent aux diverses na-

' Manstkin, t. I, p. 308-320. I..'Iiistorien français Kéralio n'a fait que suivre, pour les campagnes des Russes, l'ouvrage de AIaxstei\; pour celles (!e ; Impériaux, les Mémoires de Schmettoïc , qui lui avaient é(é communiquéseii n'.a'Uîscrif.

GLEiniK DOIUEXT. 311

lioualitcs de rOricut la libre disposition d'olles-mêmes; certaines puissances jettent leur dévolu sur l'Egypte, la Syrie ou l'Asie Mineure; la civilisation et la chrétienté ramènent leurs regards vers les belles contrées qui leur ont servi de berceau et semblent impatientes d'en reprendre possession, comme riiomme aspire à revenir aux lieux où s'est écoulée son enfance et où s'est épanouie sa jeunesse. Cependant la Turquie moribonde se ranime et subit sans fléchir de redoutables assauts; sa vitalité persistante déconcerte toutes les prévisions, déjoue toutes les convoitises, et sou réveil semble une résurrection.

Au début de la guerre qui nous occupe, lorsque la Russie et l'Autriche eurent successivement pris les armes, l'imagination des nouvellistes, des faiseurs de projets et des hommes d'Etat en disponibilité s'était donné libre carrière aux dépens de l'Infidèle : le partage anticipé de ses dépouilles avait fourni à leurs rêveries un inépuisable sujet. C'était l'époque où le marquis d'Argenson écrivait son plan de conquête de la Turquie au profit et par les soins de l'Europe coalisée; cette facile entreprise devait être tentée, disait-il, « non par dévotion, mais par sage politique' » : la philosophie voulait avoir sa croisade, comme le christianisme avait eu les siennes. On eût constitué en Orient autant d'Etats que l'Europe comptait de familles souveraines, afin que chacune d'elles pût envoyer l'un de ses membres recueillir une couronne au delà des mers ; les royaumes de Jérusalem, d'Antioche, de Chypre fussent sortis de leurs cendres et eussent formé une vaste confédération. A ces chimères se

• Mémoires, édition de la Sociélé de l'Histoire de l'rance, t. I, appendice I.

mêlaient chez d'Argenson quelques idées pratiques et fécondes, comme celle de rappeler dans la Méditerranée le commerce des Indes par Suez et l'Egypte, de « faire un <t beau canal de communication de la mer du Levant avec la « mer Rouge », à la condition que ce canal « appartînt en Il commun à tout le monde chrétien ' > . Un opuscule publié en Allemagne, à Francfort et à Leipzig, proposait d'autres combinaisons; chacune des puissances eût reçu sa part de la Turquie démembrée : le lot de la France se fût réduit à la Tunisie. Cet écrit, dont l'authenticité fut plus tard discutée, était attribué à un homme dont l'audace et l'ambition avaient jadis troublé le monde, et qui, du fond de sa retraite forcée, remuait encore de grandes idées : le cardinal Albéroni, devenu simple légat de Ravenne, eût distrait son ennui en remaniant à sa manière la carte du globe '.

Le bruit des victoires ottomanes, éclatant subitement, coupa court à ces spéculations. L'événement donnait raison au ministère français, qui seul n'avait point désespéré de la Turquie et s'était proposé d'assurer, par la conservation de cet empire, le maintien et l'extension de notre influence dans les pays du Levant. Toutefois, en aidant les Ottomans à déjouer les manœuvres de leurs adversaires et en provoquant chez eux un brusque sursaut qui les avait momentanément sauvés, la France n'aidait accompli que la moitié de sa tâche; il lui res-

' ZiNKEiSEX, t. V', p. 709 et suiv. La trace de ces préoccupations du public se retrouve jusque dans les papiers des affaires étrangères. Au n° 517 des Mémoires et documents (France et divers Etats), figure, sous le titre de Projets des princes chrétiens contre l'empire ottoman, un plan de partage de la Turquie ; il s'agit sans doute de quelque mémoire rédige par un particulier et adressé au ministre.

GUERRE D'ORIENT. 31:î

tait, profitant du titre de médiateur que la confiance du sultan lui avait décerné, à consolider par un prompt accommodement les résultats acquis. Les succès des Turcs, succès inattendus et peut-être sans lendemain, fruit d'un accord de circonstances passagères, leur offraient une occasion tout à la fois propice et fugitive de traiter avec avantage; la France devait se hâter de la saisir pour leur assurer une paix qui jetterait un voile sur leur faiblesse réelle. La suspension des hostilités pendant l'hiver favorisait cette entreprise; le ministère du Roi le comprit et se mit immédiatement à l'œuvre. Sa diplomatie poursuivit dès lors im double but. S'attachant d'une part à ramener la Sublime Porte aux sentiments pacifiques qui lui avaient fait rechercher nos offices, il s'efforça en même temps de disposer les deux cours impériales à accepter notre médiation et à lui laisser produire tous ses effets, c'est-à-dire à écouter nos conseils, à nous abandonner le soin de régler le différend, et à s'incliner devant les résultats d'une négociation dont l'initiative et la direction appartiendraient à la France.

Dès le 7 décembre 1737, Villeneuve reçut l'ordre de démontrer aux Turcs la nécessité de traiter et de leur inculquer la modération, après leur avoir inspiré l'énergie. En recevant semblable commission, tout ambassadeur moins instruit que le marquis à pénétrer les dessous de la politique d'Orient, moins familier avec ses brusques évolutions, eût senti le dé-

314 LA MISSIOX DU MARQLIS DE VILLEXEIVE.

coiiragemenl Tenvahir, tant les difflcultés de la tâche qu'où lui imposait étaient nombreuses et paraissaient insurmontables. De l'excès de rabattement, les Turcs étaient passés à celui de la présomption, et ils s'estimaient invincibles, depuis qu'ils s'étaient reconnus capables de résistance. Après avoir réveillé la fureur populaire contre les chrétiens, les ministres du sultan, loin de refréner cette force aveugle qu'il leur avait fallu déchaîner, ne s'occupaient qu'à lui laisser libre carrière; ils entretenaient l'ardeur belliqueuse des musulmans en faisant appel à leurs deux passions principales, le zèle religieux et la cupidité : ils leur promettaient le paradis et leur distribuaient de l'argent. Rien n'avait été épargné pour donner à la lutte un caractère religieux; des processions mi-parties religieuses, mi-parties guerrières, parcouraient continuellement Constantinople; la nuit, dans les mosquées, sous les voûtes illuminées par des milliers de lampes, le peuple écoutait l'ardente parole des ulémas, qui prêchaient l'entière destruction des Infidèles; enfin l'étendard du Prophète avait paru, et l'on avait vu le sultan lui-même déployer de ses mains la sainte bannière devant l'armée agenouillée. Eu même temps, après chaque engagement, les vainqueurs étaient récompensés avec magnificence ; les chefs obtenaient des fourrures, de belles armes, des aigrettes parsemées de pierreries, les soldats recevaient des sequins et des ducats. Dans le combat, le commandant faisait placer à ses cotés un sac rempli de pièces d'or et payait chaque tête d'Infidèle qu'on lui apportait. Ces largesses attiraient de toutes parts de nouvelles recrues; dans les provinces, près de quatre cent mille hommes avaient répondu à l'appel du sultan; mal armés et sans discipline, plus dangereux qu'utiles, ils entendaient néanmoins combattre et se

G L'EURE DORIEXT. 315

fussent indignés d'une paix qui les eût frustrés de leur part de gloire et de butin '.

Sans doute, le grand vizir Vcglien avait assez de lumières pour comprendre quels risques ferait courir à l'empire la prolongation des hostilités, mais il craignait, s'il se prononçait pour la paix, de démentir sa réputation de courage et d'ardeur, et il n'osait contredire les voix qui , dans le Sérail, dans le Divan, dans les conseils, réclamaient la continuation de la guerre ou des conditions de paix impossibles. et Xotre gouvernement, disait à ce sujet le reis-effendi à « Villeneuve, est plus républicain que vous ne pensez ; à « Pétersbourg et à Vienne, la décision des affaires dépend « uniquement d'une ou deux tètes qui, dans leur cabinet, « prennent leur parti, sans être comptables à personne. Chez " nous, au contraire, quelque despotique que soit le Grand '< Seigneur, il ne peut souscrire à un projet de paix sans l'avis « du mufti et le consentement des gens de loi *. » Enfin une influence redevenue puissante poussait les Turcs à se montrer intraitables. L'accord de vues tout fortuit qui s'était produit entre l'ambassadeur et lîonneval n'avait duré qu'un instant; tandis que Villeneuve, obéissant aux suggestions de sa propre sagesse autant qu'aux ordres de son gouvernement, élevait désormais la voix pour conseiller la paix, Bonneval, emporté par son imagination, rêvait de perpétuer la lutte et de lui donner des proportions démesurées.

C'est qu'il voyait arriver l'heure longuement attendue, passionnément désirée, où il lui serait permis de faire repentir l'Empereur de l'avoir méconnu et persécuté. Ea

' Villeneuve à Amelot, novembre et décembre 1737, passhn. î Id.. 8 mars 1738.

316 LA MISSIOX DU MARQLIS DE VILLEXELVE.

vengeance était plus chère encore à cette âme implacable que le pouvoir ; déjà il constatait avec joie l'utilité de ses avis pendant la dernière campagne ; il rappelait les succès des Impériaux dans les guerres précédentes et faisait remarquer qu'avec lui la victoire avait changé de camp. Toutefois sa satisfaction n'était point complète, et son impatience croissait de se voir réduit à conseiller, quand il brûlait d'agir. Aussi, à côté de la guerre que la Porte poursuivait contre l'Autriche, rêvait-il de diriger en personne une entreprise contre cette puissance et de la saisir corps à corps. Fidèle à d'anciens projets, il se reprenait à l'espoir de soulever la Hongrie et de vaincre l'Empereur par la main de ses propres sujets révoltés.

Il s'était réservé de longue main un instrument pour cette œuvre. Aux portes de Constantinople, à Rodosto, sur la mer de Marmara, vivait un prince exilé, héritier d'un grand nom : c'était le fils de Rakoczi, dernier chef des Hongrois pendant leur lutte pour l'indépendance, celui dont la mémoire est demeurée parmi eux populaire et bénie, et dont le chant de guerre fait encore vibrer leurs cœurs comme la voix même de la patrie. Après des exploits sans nombre, Rakoczi vaincu avait dû s'exiler; il s'était rendu d'abord à la cour de Louis XIV, où il avait paru grand, simple, égal à sa renommée; puis il était allé demander l'hospitalité au sultan, qui l'avait établi à Rodosto. Il y partagea ses dernières années entre d'inutiles intrigues et les pratiques d'une dévotion poussée jusqu'à l'ascétisme. Comment une liaison étroite se forma-t-elle entre ce chrétien rigide et le sceptique détracteur de toute religion ? Une haine commune contre les Allemands prépara ce miracle ; l'habileté de Bonneval l'opéra.

GUERUE D 0R1E\T. 317

Rakoczi se prit d'amitié pour lui et l'admit daus son intimité; biep plus, en mourant, il recommanda sa famille à celui dont il avait fait jiis(|u'à son dernier jour le confident de ses espérances.

Le fils aîné du prince, Joseph Rakoczi, parut hésiter d'abord à recueillir, dans la succession paternelle, le rôle iu,']rat de prétendant : il eut la pensée de se retirer en France ou en Espagne; ce fut Bonneval qui le détourna de cette expatriation définitive : " Je dois vous faire souvenir, lui écrivait-il, qu'il " en est des grandes maisons qui changent de patrie comme «des vieux arbres qu'on transporte d'un terrain à l'autre; «ils n'ont jamais plus ce beau vert et cette vigueur de sève « qui les rendaient l'ornement des forêts; ils dépérissent et, « en peu d'années, ils dessèchent sur leurs racines et ne « présentent plus que des troncs dépouillés de feuilles et de « fruits. Ainsi, quelque grand que vous parveniez en France « ou en Espagne, vous ne serez jamais qu'un illustre sujet, au .1 lieu qu'eu suivant les traces du prince votre père, de glo- « rieuse mémoire, et profitant des conjonctures qui me parais- « sent favorables pour vous, vous pourrez récupérer les Etats « et les biens que possédait votre maison et devenir souverain, « ce qui me paraît mille fois plus glorieux et plus avantageux « que d'être le sujet du premier monarque de la terre, de « quelques commodités et de quelques distinctions dont ce il titre puisse être accompagné '. » Le jeune Rakoczi se laissa convaincre par cette ardente parole; il continua de vivre à Rodosto, restant ainsi à la disposition des mécontents hon-

' La copie de cette lettre, transmise par Villeneuve le 12 juin 1735, figure aux arciiivcs des affaires étrangères, dans la correspondance de Turquie, année 1735

grois et du comte de Bonueval. A la fin de 1737, celui-ci conseilla à la Porte de Tappeler à Coustantinople, de le proclamer prince de Transylvanie, sous la suzeraineté du sultan, et de réveiller, par cette reconnaissance publique de ses droits, les espérances de ses partisans.

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1737, une flottille illuminée sillonnait le Bosphore. Elle amenait de Rodosto à Constantinople le jeune Rakoczi, avec tous les Hongrois qui s'étaient attachés à sa fortune et venaient de le reconnaître solennellement « pour chef, pour prince et pour père ' " . Au jour, il fit dans Constantinople une entrée triomphale, environné de ses heiduques; la Porte n'avait rien négligé pour ajouter à la pompe de cette cérémonie; un grand nombre de ses officiers précédaient ou suivaient le prince; le sultan avait voulu que l'on fît marcher au devant du cortège les plus beaux chevaux des écuries impériales, ceux qu'il considérait comme son plus précieux trésor : « ils étaient si fiers, dit un « témoin oculaire, couverts de si riches boucliers, et leur « harnais si brillant de pierres précieuses, que les yeux en « étaient comme éblouis ^ >' . Le sultan reçut Rakoczi, daigna s'entretenir avec lui, faveur qu'il n'avait pas encore accordée à un chrétien, et lui recommanda d'imiter sou père. Enfin un traité fut signé, par lequel le sultan reconnaissait Rakoczi comme « prince de Transylvanie et chef des Hongrois » , et s'engageait, moyennant un tribut annuel, à le soutenir de toutes ses forces.

Bonneval se réservait l'honneur de ramener sur le trône

' LeUre de Bonneval citée à la page précédente.

- Relation de la cérémonie, envoyée par Villeneuve avec sa letlre du h février 1738.

GLERKE DORIEXT. 31'.»

son jeune protégé. Pendant la dernière partie de la campagne précédente, mandé enfin au camp, il avait employé son séjour au delà du Danube à étudier les ressources que prêseufail la V'alachie, au point de vue d'une action oflcusive contre les provinces autrichiennes. Il comptait, dès le retour du printemps, s'établir dans celle principauté avec Rakoczi. Unis par les liens du sang aux populations de la Transylvanie, en grande partie roumaines, les Valaques pourraient être avantageusement employés à soulever cette province; d'autre part, Uonneval ne doutait point que la seule apparition d'un Rakoczi sur le Danube ne fit tressaillir la noblesse magyare, et n'attirât autour du prétendant un grand nombre de ses membres; il comptait, à la tète d'une armée de mécontents qui prendrait Rakoczi pour drapeau et le choisirait luimême pour véritable chef, pénétrer en Transylvanie, puis en Hongrie, tandis qu'un corps d'Ottomans le suivrait dans ces provinces et y appuierait la révolte '.

En traitant avec Rakoczi et en s'engageaut à ne poser les armes qu'après avoir démenbré la monarchie autrichienne, il semblait que la Porte se fût interdit de prêter l'oreille aux insinuations pacifiques de Villeneuve. L'habileté du diplomate français consista à pénétrer les dispositions intimes du vizir et de ses confidents sous l'ardeur guerrière dont ils faisaient parade; il comprit que, sans partager la confiance de Bonueval dans le succès de Rakoczi, ils avaient entendu seulement donner une satisfaction au ressentiment populaire contre l'Autriche, et susciter à celte puissance un nouveau sujet d'alarme. Longtemps il avait ignoré de propos délibéré les démarches de Ron-

' Correspolulance du baile Conlarini, septembre, octobre, novembre 1737. Arcbiues de Venise.

320 LA MISSIOX" DU MARQLIS DE VIM.EXEUVE,

neval et de son protégé ; le traité signé, il continua de parler de paix aux Ottomans comme s'ils n'eussent rien promis à Kakoczi. Son langage, de même que celui de ses principaux auxiliaires, tout à la fois ferme, sincère et adroit, montrait aux Turcs que la France n'était point dupe de leurs forfanteries, mais témoignait en même temps d'un zèle éclairé pour leurs intérêts. Par quelques mots railleurs ou mordants, le drogman Delaria excellait à rabattre leur jactance : « Vous voulez, leur « disait-il, qu'Azof vous soit rendu; rappelez-vous qu'autrefois, « pour recouvrer cette place, il vous a fallu faire le Tsar pri- " sonnier sur les bords du Prutli; allez à Saint-Pétersbourg « prendre la Tsarine, et je ne doute point qu'elle ne vous resti- « tue Azof '. n Avec plus de ménagements, évitant de prendre encore la qualité de médiateur officiel pour s'en tenir au rôle d'intermédiaire bénévole, Villeneuve tentait de faire préférer à Véghen « les avantages de la paix aux chances incertaines « de la guerre * » .

La hauteur même du nouveau vizir et sou caractère ombrageux ne furent pas inutiles au succès de nos efforts ; s'il avait paru d'abord approuver les projets aventureux de Bonueval, la personne même de celui qui les avait conçus lui devint promptemeut odieuse. Bonneval portait enfin la peine de la fierté persistante avec laquelle il avait refusé toute concession aux préjugés des Turcs; Véghen souffrait impatiemment chez lui une indépendance de langage, un dédain pour les pratiques de l'Islam, que ses prédécesseurs avaient tolérés, et lorsque le chef des bombardiers se présentait à lui, il l'accueillait avec un visage sévère et une froi-

1 Villeneuve à Amelot, 23 novembre 1737. « M., le' mars 1738.

GLERllE D'ORIE\T. 321

cleur iosulfante. Boimeval n'était pas pour s'Jiuniilier devant un ministre, fiU-ce même uu vizir : il offrit sa démission de tous ses emplois'. La Sublime Porte n'accepta point ce congé ])rusquement signifié, continua à consulter et à employer iJonncval, mais, au lien de s'élever à la faveur d'une guerre qui semblait rendre ses services nécessaires, son crédit commença à décliner. Au contraire, le vizir se montrait de plus en plus disposé à écouter Villeneuve et à ouvrir la négociation, en lui donnant toutefois un air de mystère destiné à prévenir les soupçons du peuple et des soldats.

Le 24 mai 1738, le grand vizir partit pour Andrinople, afin de présider aux préparatifs de la campagne prochaine ; dans sa suite figurait un jeune homme que son habillement et ses manières ne distinguaient point des officiers musulmans. Comme eux, il portait la moustache longue, le turban et le cafetan; il vivait parmi eux sous la tente, s'astreignant à leurs coutumes et s'étudiant à copier leurs allures. Sous ce déguisement, personne n'eût soupçonné un jeune secrétaire d'ambassade français, M. de Peyssonnel, récemment envoyé à Constantinople pour terminer auprès de M. de Villeneuve son apprentissage diplomatique. Epris d'un goût très-vif pour l'antiquité, il s'était promis d'utiliser les loisirs de son séjour en Orient à en rechercher les vestiges, se flattait d'une abondante moissou d'observations et de découvertes, et voici que, dès sou arrivée, les nécessités du service l'obligeaient à se confondre parmi les barbares successeurs de cette Grèce qu'il adorait. Il se résigna d'ailleurs de bonne grâce à son nouveau rôle et parut à la fin y trouver quelques attraits : « Mollement couché

' Lettre du baile Conlarini, 9 avril 1738. Archives de Venise.

322 LA AIISSION DU AIARQL'IS DE VILLEXELVE.

« sur des tapis, écrivait-il, il faut, bougre, mal gré, que je goûte Il le repos oriental, qui fait les délices de ce pays : ma béatiu tude serait parfaite, si j'étais accoutumé à fumer. Je ne suis « heureux qu'à demi : je prends le café sans sucre. Mon valet « m'en apporte d'beure en heure; je n'ai qu'à frapper dans u mes mains ; c'est la clochette avec laquelle les musulmans " appellent leurs valets. Je cloche comme eux et suis habillé « de même '. " Comme il avait l'esprit éveillé et prompt, comme son zèle égalait sa pénétration, il continua utilement auprès du grand vizir l'œuvre commencée par son chef, tint tète à Yéghen et à ses confidents dans plusieurs entretiens, et les amena à discuter sérieusement un plan de pacification envoyé de Vienne et transmis par la France.

L'Autriche n'avait point tardé à accepter notre médiation. La résistance imprévue qu'elle avait rencontrée sur le Danube et dans les Balkans avait fait tomber son ardeur belliqueuse, et, comme la pénurie de ses finances lui laissait peu d'espoir de réparer ses pertes, elle désirait la paix. Dès le début de 1738, Villeneuve avait reçu de Vienne les pouvoirs nécessaires pour traiter en son nom, avec l'exposé des conditions de l'Empereur. Ce prince demandait la remise en vigueur pure et simple du traité de Passarowitz, c'est-à-dire la confirmation de ses conquêtes du commencement du siècle, sans nouvel accroissement de territoire. Fleury ne se montrait point défavorable à cette prétention. Sans doute, le cardinal eût préféré une paix qui, rendant aux Turcs Belgrade et la Serbie, eût garanti leur sécurité pour l'avenir, mais il n'osait s'en exprimer ouvertement, et reconnaissait que la situation

1 Lettre au marquis de Caumonl, en date du 12 mai 1738. (Collection Schefev.)

GLEIUIE DOUIEXT. 323

militaire de l'Autriche ne comportait pas encore de tels sacrifices. Il entendait d'ailleurs user de ménagements envers l'Empereur; par une exception rare chez un Français de son époque, le premier ministre de Louis XV ne haïssait point l'Autriche et pensait qu'en dépit de la rivalité séculaire qui, tant de fois, avait mis aux prises les deux premières monarchies du continent, leurs intérêts n'étaient point inconciliables et présentaient même quelque affinité. Doué eu politique d'une qualité sérieuse, l'instinct conservateur, il pensait que la France et l'Autriche, parvenues toutes deux à leur plein développement, devaient chercher à assurer leur pouvoir plutôt qu'à l'étendre, et qu'elles feraient œuvre de sagesse eu s'unissant pour exercer sur le reste de l'Europe une action modératrice; il ne désespérait point de rallier h ce parti Charles VI revenu de toute idée de conquête, rendu sage par ses derniers mécomptes et préoccupé avant tout de garantir à sa fille la paisible transmission de sou domaine héréditaire. En attendant, il admettait la solution proposée par l'Autriche pour le règlement du litige oriental, bien qu'elle ne répondit pas entièrement à ses vœux, et les communications échangées avec Vienne n'accusaient point entre les deux cours de sensii)le dissentiment au sujet des conditions de la paix'.

Tout autres étaient les dispositions respectives de la Francf et de la Russie; les défiances de cette dernière ne lui permettaient point de s'exprimer clairement, bien que l'Empereur se portât fort des intentions pacifiques de son allié et se déclarât autorisé à ouvrir la négociation en son nom. Si la pensée de précipiter le démembrement de la Turquie n'avait

' Correspondance de Vienne, janvier à seplcnibre 1738. Voy. surlout les leUres écbanjjécs directement enlre l'Empereur et le cardinal.

324 LA MISSIOX DU MARQL'IS DE VILLEXELVE,

été chez Charles VI qu'une velléilé passagère, elle prenait chez la Tsarine et chez ses conseillers la forme d'une volonté persistante et réfléchie ; or, le cabinet de Saint-Pétersbourg n'ignorait point que le succès de ses efforts ruinerait l'influence de la France en Orient, qu'il existait ainsi entre les deux États, sur ce point spécial, un conflit aigu d'intérêts et de prétentions, et que, par suite, tout traité dont les clauses seraient inspirées par la France tendrait à poser des bornes à l'ambition moscovite. Rebutée par l'insuccès relatif de sa dernière campagne, la Russie ne répugnait pas absolument à une paix qui lui eût permis de reprendre haleine, mais n'entendait à aucun prix la signer par l'intermédiaire et en quelque sorte sous la dictée de la France.

Depuis la guerre de Pologne, les rapports diplomatiques n'avaient pas été repris enlre Versailles et Saint-Pétersbourg, et les cours ne communiquaient que par l'entremise de l'Autriche. Profitant de cet état mal réglé pour éviter de s'expliquer sur notre médiation, sans la décliner ouvertement, la Russie va s'efforcer de lui faire échec de toutes les manières. Aucune tentative ne lui coûtera pour déjouer nos plans, semer les embûches sous nos pas, et dégoûter la France du rôle d'arbitre que la Turquie lui a attribué et que l'Autriche lui laisse prendre. Cette politique sera surtout l'œuvre d'un Allemand au service de la Russie, le vieil Ostermann. Du fond de son palais, d'où la maladie ne lui permet plus de sortir, ce diplomate rusé, chez lequel ne vivent plus que deux passions, l'amour de la Prusse naissante et la haine de la France, saura tour à tour, dans le but de nous nuire, employer des procédés d'une perfidie brutale ou recourir à des moyens d'uu subtil raffinement. C'est une lutte de plusieurs mois qui s'engage

GUERRE D ORIEMT. 3-25

entre les deux cours sur le terrain des négociations, lutte âpre et serrée, où les coups sont portés de part et d'autre avec une preste habileté et où les intrigues s'entre-croisent et se heurtent, comme autant de mines dirigées en tous sens par l'effort d'une activité souterraine.

La Kussie commença par exploiter contre nous la jalousie de l'Angleterre et de la Hollande. Depuis le début de la guerre, ces deux puissances jouaient un rôle aussi peu couforme à leurs intérêts qu'à leur dignité, celui d'officieux toujours éconduits et dont la complaisance infatigable persiste à s'offrir. Durant la campagne, on avait vu leurs ambassadeurs prolonger leur séjour au camp du vizir, presser, implorer presque ce ministre pour qu'il les admît au secret des négociations, et lasser sa patience par leurs obsessions. Pour se débarrasser d'eux, le vizir avait dû les renvoyer à Constantinople, leur douuant pour prétexte, à TAnglais, qu'il se serait plaint de son séjour à l'armée, au Hollandais, qu'il s'ennuierait en restant seul et sans compagnie. Les deux ministres en étaient encore à se consoler de cette mésaventure, lorsque la Tsarine fit savoir qu'elle ne consentirait à accepter les bons offices du Roi Très-Chrétien que si les puissances maritimes étaient associées à la médiation ; c'était à ses yeux un moyen détourné d'obliger la France à se retirer ou au moins de contrebalancer notre influence dans la négociation. L'Anglais et le Hollandais saisirent avec empressement cette occasion de rentrer en scène; ils renouvelèrent aussitôt auprès du vizir leurs demandes et leurs protestations. Vains efforts ! Les Turcs ji'avaienl plus foi qu'eu la France; si le vizir consentait à recevoir les envoyés des puissances maritimes, dès que l'entretien se prolongeait, les visiteurs voyaient apparaître « le parfum et

:V2K \..\ MISSIOX DU MARQUIS DE VIL LEXEUVE.

le sorbet ' >' , signal du coDgé, et bientôt la Porte déclara qu'elle repoussait toute médiation collective.

Battue sur ce terrain , la Russie eut recours à d'autres^ manœuvres, et ses ministres, qui, suivant l'expression d'une dépêche, " se fussent faits Chinois plutôt que d'avoir confiance : en nous^ " , allèrent chercher jusqu'au fond de l'Asie desmédiateurs pour nous les opposer : ils songèrent à employer les offices de Thamas-Kouli-Khan. Villeneuve eut vent de cette tentative et se mit aussitôt eu devoir de faire passer auprès du Persan un émissaire qui le dissuaderait d'accueillir les propositions russes. Cette précaution fut inutile; Thamas détournait momentanément ses regards des frontières de la Turquie pour les fixer sur un monde nouveau; l'Inde, avec ses trésors, ses cités féeriques, ses populations toujours prêtes pour le joug, le fascinait et l'attirait, et le conquérant asiatique allait soudain s'éclipser de l'horizon pour porter au loin sa course dévastatrice.

Désespérant du concours de la Perse, la Russie s'efforça de traiter avec les Turcs directement et sans intermédiaire; elle tenta de nouer une négociation par le moyen du pacha d'Oczakof, emmené prisonnier à Pétersbourg; puis, lorsque l'adresse do Villeneuve eut détourné ce coup, elle imagina un autre stratagème. Affectant la résignation, Ostermann se mit en rapport avec Villeneuve et lui permit d'ouvrir les pourparlers, ajoutant seulement que sa souveraine entendait conserver Oczakof et Kinburn; lorsque Villeneuve eut exprimé cette condition, la Tsarine fit savoir secrètement au sultan qu'elle consentait à la restitution des deux places. Pour gros-

1 Villeneuve à Anielot, 2 avril 1738.

- Villeneuve à Amelot, 20 février 1738.

GUERRE nOUIEXT. 327

sière qu'elle fùl, la ruse faillit réussir. Xotre crédit à Constantinople paraissait ébranlé, lorsqu'une inspiration subito fournit à la France, contre le coup imprévu qui la menaçait, à la fois la parade et la riposte. Le Roi fit déclarer par Villeneuve qu'il garantirait les traités conclus sous sa médiation'. Accueillie par les Turcs avec gratitude, cette communication présentait une importance capitale; c'était la première fois qu'une puissance chrétienne s'offrait à prendre sous sa sauvegarde l'existence et la sécurité de l'empire ottoman; appelée à prévenir désormais toute contravention aux clauses dont elle serait constituée garante, la France se trouverait obligée à une intervention continue et sans limites dans les affaires du Levant, mais donnerait en même temps à son autorité dans ces contrées une nouvelle et indestructible base. Les menées de la Russie tournaient ainsi au désavantage et à la confusion de cette puissance. Le cabinet de Pétersbourg comprit d'ailleurs l'inutilité de ses efforts, suspendit ses intrigues, et fit vers nous un premier pas; après avoir officiellement accepté notre médiation, s'il n'eni'oya pas encore d'ambassadeur à Versailles, il adressa à Villeneuve des pouvoirs modelés sur ceux de l'Autriche et lui donna mandat de le représenter dans les conférences*.

Villeneuve joignait ainsi à la qualité de médiateur celle de plénipotentiaire des deux cours alliées : toutes les parties acceptaient ou subissaient notre intervention. La France dut se contenter d'abord de ce premier succès et ne réussit pas immédiatement à déterminer la signature des préliminaires.

' Amelot à Villeneuve, 12 avril 1738.

^ GoiTcspoiuldiice échangée entre Villeneuve el Amelot de novembre 1737 à juillet 1738, y^ajWM.

Après mûr examen, le vizir rejeta les conditions de l'Autriche, prétendant imposer à TEmpereur la cession de quelques districts en Serbie, à titre d'indemnité pour son injustifiable attaque; d'autre part, les pouvoirs et les instructions de la Tsarine ne parvinrent à Villeneuve que dans Tété de 1738. Déjà le vizir avait quitté Andrinople pour se porter sur le Danube à la rencontre des Impériaux, après avoir solennellement déclaré « que, s'il ne pouvait revenir triomphant, il « périrait dans cette expédition' " , et son départ, en donnant le signal de la reprise des hostilités, ajournait toute discussion. Villeneuve regrettait pour les Ottomans ce parti précipité; il ne pensait point qu'en dépit de quelques progrès brusquement réalisés, leur organisation militaire pût subir une épreuve prolongée, s'alarmait du nombre relativement faible de troupes réglées qu'ils mettaient en ligne, et tremblait de les voir s'exposer de nouveau à la fortune des armes.

La guerre recommença d'abord en Bosnie, où Ali-pacha jeta ses bandes autour d'Uzicza et obligea cette place à capituler. Le principal effort de l'armée régulière eut lieu sur la rive gauche du Danube, les Turcs cherchant à passer de Valachie dans le banat de Temeswar. Une chaîne de montagnes, dernière ramification des Carpathes, sépare ces provinces et se prolonge jusqu'au Danube, ne laissant entre le fleuve et les escarpements de la rive qu'un passage étroit. La forteresse d'Orsova, occupée depuis 1700 par les Autrichiens, fermait

1 Arctiives des affaires étrangères: correspondance de Suède, 20 mai 1738.

Gl ERRE D OHIEXT. 329

celte trouée : c'était la clef du hauat. Les Turcs s'emparèrent d'abord du poste de yéhadia, dans les montagnes, puis descendirent sur Orsova, dont ils entreprirent le siège. L'armée impériale, sous le commandement du duc de Lorraine qu'assistait cette fois le feld-maréchal Kœnigseck, se porta sur le point menacé, trouva à Kornia les ennemis qui étaient venus à sa rencontre, et les fit repentir de lui avoir offert une bataille. Les Ottomans furent totalement défaits, perdirent leur camp où Ton trouva douze cents têtes de cbrétiens, et levèrent le siège d'Orsova sans même prendre le temps d'enterrer leurs morts, négligence sacrilège aux yeux du Coran'. L'armée autricbienne n'était plus qu'à quelques lieues d'Orsova; déjà le gouverneur était venu conférer avec le commandant en chef, déjà celui-ci se portait en avant avec quelques officiers pour reconnaître les abords de la place, lorsqu'on vit revenir cet ètat-major an galop, reconduit par des partis ennemis; les Turcs reparaissaient de toutes parts. Le grand vizir, resté jusqu'alors sur la rive opposée du Danube, avait ramassé quelques troupes, rallié les fuyards, et marchait à l'ennemi. Une affaire générale paraissait imminente; les Impériaux l'attendaient avec joie, lorsque le duc et Kœnigseck les firent décamper de nuit et en silence, sans même permettre aux tambours de battre, indignant les officiers par cette timidité et démoralisant la troupe ^. Trompés par la confiance qu'exprimait le gouverneur d'Orsova, les généraux allemands croyaient cette place en état de résister jusqu'à l'hiver et trouvaient habile de laisser l'ardeur des Turcs s'user contre ses murailles. En dépit de ces prévisions, après quelques jours

' IIammer, 1. lil, p. 47H.

* SCIMETTOW, t. I, p. 170.

330 LA MISSIOX DU MAIIQUIS DE VILLEXEIVE.

(l'un nouveau siège, la ville fut réduite aux abois. La garnison ne pouvait se croire abandonnée; la nuit, quand la canonnade faisait trêve, elle prêtait l'oreille, cberchant à surprendre au loin le bruit d'une troupe en marche, et n'entendait que le chant monotone du cheick de l'armée musulmane, qui, veillant auprès de la bannière du Prophète, recommençait sans cesse le verset du Coran : « Dieu est un; il est de toute éter- " nité ; il n'a pas été engendré, et aucun être créé ne lui res- - semble '. » Après dix-huit jours de bombardement, Orsova capitula. Le vizir était victorieux, mais il se garda de poursuivre ses succès par crainte de les compromettre; repassant le Danube, il tenta une démonstration du côté de Belgrade, puis, comme toutes les forces allemandes s'étaient concentrées autour de cette vaste forteresse et repoussèrent vivement l'avant-garde qui vint les tàter, il ramena son armée en arrière et revint à Coustautiuople.

Dans cette campagne, par l'une de ces contradictions fréquentes dans l'histoire de nos relations avec l'Orient, tandis que notre gouvernement assistait la Porte de ses conseils, quelques-uns de nos jeunes gentilshommes servaient comme volontaires dans l'armée de l'Empereur ; avides de gloire, persuadés que leur véritable place était celle où l'on se batlait, ils venaient exercer leur valeur et, qu'on nous passe l'expression, se faire la main aux dépens des Infidèles. Ils se distinguèrent brillamment. L'un d'eux, - s'élant trouvé dans " une occasion où legrand-duc étaitfort exposé, écritLuynes', " se mit sans affectation entre le grand-duc et les coups de '; fusil '1 . D'autres, voyant plier deux régiments, coururent sus

1 Hammer, t. III, j) 477.

■^ Mémoires, t. Il, p. 320, 321.

GUERRE D'ORIEAT. 331

aux fuyards et, à coups de fouet, rameuèrcut les Allemands au combat.

Pendant toute la durée des opérations, Rakoczi avait erré à la suite des armées ottomanes. Attachant ses regards sur la Hongrie et la Transylvanie, plein de confiance dans les prédictions de Bonneval , il s'attendait chaque jour à voir éclater dans ces provinces la révolte promise. Malheureusement, en cette occasion comme en d'autres, la haine et l'ambition de Bonneval s'étaient bercées d'espérances chimériques. Epuisée par un siècle de luttes, la nationalité magyare sommeillait; la noblesse s'était ralliée à l'Autriche et devait lui donner bientôt de mémorables preuves de fidélité. Le prétendant n'avait d'ailleurs aucune des qualités qui séduisent et entraînent les peuples; c'était un esprit étroit dans un corps chélif; enfin l'absence de Bonneval, auquel le grand vizir n'avait point permis de suivre l'armée, le privait d'un guide indispensable. Laissé à lui-même, il se borna à lancer des manifestes et chercha vainement une occasion de se jeter en Hongrie ' .

Les Russes atteignirent cette année le Dniester, un peu au-dessus de Bender, mais n'osèrent en tenter le passage devant l'ennemi qui gardait l'autre rive et dominait le fleuve du haut de falaises inaccessibles. Munich manœuvra quelque temps sur les bords du Dniester, livra aux Tartares plusieurs engagements heureux, puis se retira, vaincu par les mêmes ennemis que l'année précédente, la disette et la maladie. Les attelages de bœufs qui traînaient l'artillerie avaient péri; il fallut enterrer une partie des pièces, tous les mortiers avec leurs bombes. En même temps, Lascy avait recommencé sa

' S.^ixt-Prikst, |). Io5. Kpliéinérides daces, p. 70.

campagne de l'année précédente : « Le voyage de Crimée étant ■•' à la mode, dit le prince de Ligne, il fallait bien le faire'. " Ces promenades stériles coûtaient à la Russie d'incalculables pertes, et ce vaste réservoir d'hommes commençait à s'épuiser. Les Tar tares remarquaient avec étonnement parmi leurs prisonniers de tout jeunes gens, presque des enfants, levés par la Tsarine dans les rangs appauvris de son peuple pour combler les vides de ses armées.

« Xous sommes partis, écrivait après cette campagne Essad- « effendi , le cadi de l'armée du grand vizir , sans argent, 11 sans troupes, sans provisions, sans conseil et sans union, « et nous revenons victorieux. Jugez de la bonté de notre « cause et de la protection du ciel *. ■; Yéghen ne partageait pas tout à fait cette foi aveugle dans une Providence continuellement occupée à réparer les fautes des Osmanlis; il déclara à Villeneuve que Dieu avait fait cette année plus d'un miracle, mais l'ambassadeur le fit convenir qu'il était imprudent il de tenter Dieu et d'en exiger de continuels prodiges' " . Les négociations n'avaient jamais entièrement cessé; elles reprirent à Constantinople au mois de novembre, avec plus d'activité.

Villeneuve se rencontrait dans une maison écartée, à l'extrémité du faubourg de Becliiktach, avec trois commissaires nommés par le grand vizir; c'étaient le reis-effendi, le cadi Essad et Saïd. Chacun semblait comprendre l'horreur de cette guerre et la nécessité d'y mettre un terme. La peste s'était jointe aux

' Mémoire sur In guerre des Turcs depuis \.~M jusqu'en 1739, dans le tome VI des Mélangea, p. 10.

^ Viiletieiue à Amelot, 17 février 1739. 3 Id , ibid.

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