GUERRE D'ORIENT
maux dccliaînés sur TOrieut; née sur les champs de bataille ou apportée du fond de l'Asie par les hordes accourues au secours du calife, elle ravageait la Turquie comme la région du Danube et celle de la mer Noire ; Coustanlinople môme se dépeuplait : dans la maison où se tenaient les conférences, une personne fut frappée tandis que les plénipolonliaires délibéraient. Cependant, quand Villeneuve avait vanté « eu style de médiateur' » les avantages de la conciliation, quand le reiscffendi avait déclaré, « avec son éloquence asiatique ^ » , que les siens ne voulaient que justice, sincérité et droiture dans les négociations, et consentaient même à prendre l'Évangile pour règle de leur conduite, dès que l'entretien, descendant de ces hauteurs, abordait le terrain des discussions positives, les parties reconnaissaient leur désaccord ; après trois séances infructueuses, les conférences furent suspendues \ Le conseil de l'Empereuradmettaitbien le principe d'une rectification de frontières à l'avantage de la Turquie, mais ne s'expliquait point sur l'importance de ses concessions, et les Turcs n'entendaient se prononcer que sur des offres formelles. Quant à la Russie, après avoir consenti au printemps à restituer Oczakof et Kinburn dans l'état où ces places se trouvaient, elle venait de les raser sans en laisser pierre sur pierre, et n'offrait plus qu'un terrain nu au lieu de deux forteresses. En outre, elle persistait à conserver non-seulement Azof, mais le territoire qui s'étend de cette place jusqu'à l'embouchure du Koubau, c'est-à-dire jusqu'à la mer Noire, et la France, toujours préoccupée d'interdire à la navigation moscovite l'accès de l'Euxin, avait for-
' Villeneuve à Anielot, 27 noucmbrc 1738.
« Id.. ibid.
^ Voir le délail des conférences dans Lai(;ier, 1. I, p. 278 ù 322.
mellement défendu à Villeneuve d'encourager cette exigence ' , Klait-il possible alors à la Turquie d'obtenir de meilleures conditions? En poursuivant ses succès du côté de la Hongrie et eu " appuyant ferme contre l'Autriche^ » , suivant le conseil et l'expression de Bonueval, peut-être réduirait-elle cette puissance à s'expliquer plus clairement; mais quel moyen de contraindre la Russie à la modération? Sans doute les déserts de la Tartarie avaient dévoré les armées que la Tsarine avait envoyées chercher et combattre les Turcs, mais les mêmes espaces infranchissables empêchaient ces derniers de tenter un retour offensif sur Azof et les provinces du Kouban. Les Moscovites n'avaient qu'à suspendre leur marche et à se replier sur leurs premières conquêtes pour s'y mettre hors d'atteinte et s'en assurer la tranquille possession. Entre la Russie et la Turquie, plus propres l'une et l'autre à la défense qu'à l'attaque, la guerre menaçait de se prolonger indéfiniment sans amener de changement notable dans la situation respective des deux puissances, et sans obliger la première à évacuer volontairement un poste où elle se sentait inexpugnable.
Ce que les armes ottomanes ne pouvaient accomplir, la diplomatie française le tenta. Elle s'avisa de prendre à sa solde une nation entière établie aux portes de la Russie et capable d'amener cette puissance à composition en l'attaquant ou tout au moins en la menaçant, en exécutant, suivant les cir-
' Amelol à Villeneuve, 11 novembre 17.38. - Lettre déjà citée, notamment p. 301.
GUEUKE DORIEXT. 335
constances, une diversion ou une démonstration. C'est ;ï lu Suède que la France réservait ce rôle d'auxiliaire de notre politique. Entre Suédois et Russes, point de steppes ni de déserts; les premiers, demeurés maîtres de la Finlande, se trouvaient chez eux à quelques journées de Pétersbourg, et un combat heureux les eût amenés devant la capitale de la Russie, car la tète de ce vaste empire en était aussi le point vulnérable. Depuis longtemps, la France remontrait à ses anciens alliés du Nord que le seul moyen de réparer leurs pertes et d'en prévenir de plus graves était de s'unir étroitement à nous, pour défendre la Pologne et la Turquie menacées comme eux par l'ambition moscovite. Malheureusement la Suède offrait le triste exemple de l'état d'affaissement où peut tomber une nation divisée contre elle-même, énervée par les factions, et chez laquelle l'agitation stérile du dedans produit l'impuissance au dehors. Après la mort de Charles XII, ses sujets s'étaient jetés dans l'anarchie par fatigue du despotisme; la constitution de 1721 avait dépouillé la royauté de ses prérogatives essentielles; Ulrique-Eléonore, sœur de Charles XII, et son époux Frédéric VII n'avaient recueilli qu'une ombre d'autorité. Tous les trois ans la diète s'assemblait: c'était la réunion • des quatre ordres de la nation, nobles, prêtres, bourgeois et paysans. Tous les pouvoirs passaient alors aux mains des états, et pour quelques mois la Suède devenait république. Dans l'intervalle des sessions, le sénat, composé des principaux membres de la noblesse, et la chancellerie, sorte de conseil exécutif où siégeaient tous les ministres, étaient chargés de gouverner au nom du Roi dans un sens conforme aux volontés manifestées par la diète. Mais la fréquence des troubles avait eu pour résultat l'affaiblissement des caractères; sénateurs et
ministres subissaient tantôt l'influence de rêtrauger, tantôt celle de la cour, qui, dépouillée du droit de commander, se consolait par Tintrigue; ils méconnaissaient les vœux de la nation et n'écoutaient que la voix de leur intérêt immédiat, quitte à ne négliger aucune manœuvre pour obtenir de la diète suivante qu'elle prononçât leur absolution. C'est ainsi que ■depuis les états de 1735, au mépris des résolutions votées par cette assemblée eu faveur d'une alliance avec le Roi Très- Cbrétien, le ministère présidé par le comte de Horn suivait à notre égard une politique versatile et cauteleuse, négociait parallèlement avec la France et la Russie, mettait tout sou art à flatter et à tromper les puissances qui se disputaient son concours. Cependant la faction dévouée à nos intérêts l'emportait dans le pays; toutes les parties de la nation qui prétendaient entraîner les autres et leur donner le ton, l'armée, la jeunesse, les femmes, conspiraient ouvertement avec nous, et ce mouvement de l'opinion semblait présager notre triomphe définitif, dès que la France se déciderait à faire jouer tous les ressorts dont elle disposait.
Jusqu'à présent, dans la crainte de se compromettre avec un gouvernement déloyal, la France s'était refusée à fournir cet effort décisif. A plusieurs reprises, elle avait paru sur le point de l'exécuter : depuis deux ans, chaque fois que les opérations militaires menaçaient de tourner au désavantage des Ottomans, notre gouvernement avisait ses agents à Stockholm de se tenir prêts à provoquer une diversion, puis, la crise passée, les retenait à temps. Dans l'été de 1737, la diète fut convoquée de nouveau; c'était une occasion trop favorable de s'aboucher directement avec la nation pour que la France la laissât échapper. Elle résolut de s'assurer à tout prix une ma-
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jorité dans la diète, puis de déterminer une révolution ministérielle qui mettrait au pouvoir nos partisans et ferait de la Suède un instrument entre nos mains.
Un grand seigneur italien passé au service du Roi, le comte de Saint-Séverin d\^ragon, fut chargé, en qualité d'ambassadeur, de mener cette campagne diplomatique. « Sévère et blême ^< comme un Suédois», dit d'Argenson', il cachait sous cet extérieur froid, qui ne déplaisait pas à Stockholm, une grande finesse et une volonté obstinée, jugeait les hommes, savait les mauier, et les conduisait doucement au but qu'il leur avait assigné; la réserve même de ses manières le servait, car elle ne mettait point en garde contre sa discrète activité. En public, il tenait un langage toujours mesuré, écoutant chacun sans donner tort ou raison à personne et affectant même une indifférence qui étonna d'abord nos amis, mais endormit en même temps les défiances de nos adversaires. ^ Je reçois également, « écrivait-il, ceux des deux partis; ils viennent dîner et souper « chez moi journellement, impartialité qu'aucun des ministres » qui sont ici n'observe. J'ai une attention extrême à ne pas voir « plus les uns que les autres, mais, malgré cela, dans un pays « oii tout est faction et parti, on voudrait qu'il n'y eût personne « de neutre ou du moins qui le parût* . ^ Cependant il n'épargnai l aucune démarche secrète pour grossir le nombre et le zèle de nos partisans, prodigue à la fois d'encouragements et de cadeaux. Dans les diètes suédoises, l'argent était le nerf suprême; la
-Saint-Séverin à Amelot, 29 juillet 1738. Tons les extraits cités des dépêches de l'ambassadeur sont tirés des archives du ministère des alfaires étrangères, correspondance de Suède, années 17;j7-17.'38-17;j9. Les insUuclions données à Saint-Séverin au début de sa mission, m 17.37, ont été publiées par AI. Geffroy dans le Recueil des instructions, p. ;j.'>S-'iV9.
vénalité y était presque universelle, naïve, incorrigible; parfois, sur sept cents membres, cent à peine en étaient exempts, et ceux-là mêmes qui eussent refusé de vendre leurs suffrages se fussent étonnés qu'on ne récompensât pas leur dévouement. Les ambassadeurs étrangers supputaient à l'avance ce que coûterait une diète et demandaient des provisions en conséquence à leurs gouvernements; en 1735, les mêmes banquiers d'Amsterdam et de Hambourg avaient été chargés de fournir des fonds aux deux partis rivaux, au représentant de la France et à celui de la Russie.
Le mérite de Saint-Séverin fut de placer adroitement ses libéralités et de corrompre avec discernement. Avant l'ouverture des états, ses agents se rendirent dans les provinces, y trouvèrent un grand nombre de députés bien intentionnés, mais que leur pauvreté retenait dans leurs foyers, et les décidèrent à venir siéger en leur épargnant les frais du voyage; dans la capitale, il suffit d'entretenir leur dévouement par quelques « rafraîchissements' » pour en faire les plus fermessoutiens de notre cause. Ou se compta d'abord sur l'élection du maréchal de la noblesse, qui présidait la diète. Malgré l'intervention personnelle de la Reine, Saint-Séverin fit nommer le comte Tcssiu, l'homme le plus justement considéré de la Suède, attaché à la France par goût et par raison. Ce succès décida de beaucoup d'autres; entre les partis en présence, ou se rallia à celui qui venait de prouver sa force. Les nobles et le clergé vinrent les premiers, puis ce fut le tour des paysans. Saint-Séverin sut gagner leur orateur, c'est-à-dire celui d'entre eux que l'ordre entier avait choisi pour exprimer ses.
' Saint-Séverin à Arnelof, 30 mai 1738.
GLERRE D ORIENT. 33,
décisions vl qui (rordinaiie les inspirait: "II y avait deux « mois que j'y travaillais, dit l'ambassadeur dans sa corres- « pondance, mais, comme c'est un homme fin et rusé, il a •' fallu aller pied à pied; enfin j'ai conclu un marché avec lui, « moyennant lequel j'ai fait déposer entre les mains d'une « personne sûre trois mille écus qu'il ne touchera qu'à la fin " do la diète, supposé, comme il l'a promis, qu'il se conforme « cl qu'il porte les paysans à se conformer eu tout et partout « eu l'avis de la noblesse, sans quoi il ne pourra rien pré- " tendre. Il m'a demandé cent ducats sur les trois mille " écus pour les distribuer à quelques paysans, ce que j'ai •< accordé, au moyen de quoi voilà déjà un état dont nous « sommes assurés. J'ai su que ledit orateur avait déjà touché « mille ducats de l'autre parti, ce qui m'a fait prendre celui " de déposer en mains tierces les trois mille écus, pour ne pas « courir le risque d'en être la dupe. Il s'agit présentement de « gagner les bourgeois. Si je devais les disputer à égales « sommes d'argent à M. de Bestouchef ', je serais peut-être « obligé de quitter la partie; il a déjà dépensé, à vue de pays, " près d'un million de livres de France, mais le malheur qu'il « a, c'est que personne n'étant attaché d'inclination à la Russie, " la plupart de ceux qui reçoivent son argent l'abandonnent " le moment après. Pour revenir aux bourgeois, j'aurai l'hon- " neur de vous dire qu'il y a deux des plus riches négo- " ciauls de cette ville, lesquels m'ont promis de se charger de « cette affaire. Ils m'ont fait dire qu'ils comptent en venir à « bout avec 15 ou 20,000 écus tout au plus, parce qu'il faut « traiter avec chaque bourgeois en particulier ^ ,, La négo-
' Ambassadeur de Russie à Stocldiolm.
- Saiiit-Séverin à Amclot, 2G août 17.'38.
340 LA MISSIOi\ DU MAUQUIS DE VILLEXEUVE,
ciafion réussit à souhait, et le quatrième ordre ne résista pas plus que les autres. Dès lors Saint-Séverin fut l'arbitre des décisions de l'assemblée; il fit composer à son gré le comité secret, chargé, par délégation de la diète, d'examiner la conduite des ministres, de prendre connaissance des affaires engagées, et de faire sentir l'action des états dans toutes les parties du gouvernement.
La diète se montrait disposée à traiter immédiatement avec nous. Son ardeur avait un but intéressé; admettant dans un avenir plus ou moins rapproché la nécessité d'une guerre de revanche contre la Russie, elle comptait restaurer l'armée et la marine, instruments des luttes futures, et, comme en Suède l'argent manquait dans les caisses de l'Etat aussi bien que dans celles des particuliers, elle fondait toutes ses espérances sur notre concours pécuniaire. A plusieurs reprises, les principaux membres du comité secret proposèrent à notre ambassadeur un traité par lequel la Suède, en échange de subsides annuels, se fût placée sous notre dépendance et eût accepté de se guider d'après nos avis. Cependant Saint-Séverin gardait le silence; éclairée par la déconvenue qui avait suivi la diète de 1735 et fidèle au plan qu'elle s'était tracé, la France entendait que la refonte totale du ministère, ainsi que 1' -■ épuration ' -^ du sénat et de la chancellerie, précédât toute convention.
Le gouvernement de Stockholm semblait moribond : » Je i< viens d'apprendre, écrivait Saint-Séverin, que le roi de « Suède a eu la fièvre cette nuit, que le comte Horn est vi aussi malade, et qu'il a dit à quelqu'un que sa santé est u si fort affaiblie qu'il allait demander à se retirer. M. Von
1 Amelot à Saint-Séverin, 11 mai 1738.
GUERRE DORIEX T. 341
« Koclien a une jaunisse que le public attribue aux réflexions « qu'il a dû faire sur les approches de la diète. M. Gedda est «harassé; ainsi voilà tous les ministres aux abois'.» La nécessité de lutter leur rendit pourtant quelque énergie; ils disputaient le terrain pied à pied et cherchaient au moins à prolonger leur pouvoir, lorsque les intrigues de l'Angleterre précipitèrent le dénoùment.
Le cabinet de Londres continuait à se faire le représentant de la Russie partout où cette puissance ne pouvait ou n'osait plus agir directement : il jeta l'or à pleines mains dans la diète pour déterminer un retour d'opinion en faveur de son alliée. Afin de prévenir l'effet de cette surenchère, Saint-Séverin fut autorisé à entamer la négociation, à condition qu'elle passai d'abord par le comité secret. A peine ces instructions sontelles connues qu'un véritable enthousiasme se déclare en notre faveur; le Roi et ses conseillers cèdent h l'entraiuement, ils se résignent à signer un traité par lequel les deux couronnes s'engagent « à agir dans un parfait concert pour tout « ce qui pourra être du bien et de l'avantage de chacune « d'elles*» . La France fera passer chaque année à Stockholm un subside de trois cent mille écus; enfin les parties n'entreront « dans aucun traité, convention ou alliance, sous quelque « nom que ce soit, que d'un commun accord » : la Suède s'interdisait ainsi de prendre aucune liaison sans notre cousentement et nous abandonnait la haute main sur ses relations diplomatiques. Ce dernier article dut particulièrement coûter aux ministres suédois; d'ailleurs, leur soumission ne les sauvapoint ;
' Saint-Séverin à Ameiot, 20 mai 1738.
* Texte (lu traité envoyé par Sainl-Séverin avec sa dépèche du 10 novembre 17.Î8.
342 LA MISSIOX D L' MARQIIS DE VILLEXELVE.
ils durent presque aussitôt se retirer pour faire place à un conseil dévoué à nos intérêts et docile à nos inspirations.
La France disposait désormais de la Suède. Quel usage ferait-elle de cette alliée regagnée pour assurer en Orient le succès définitif de ses vues? A Versailles, les avis se partageaient; la cour comptait un parti d'action, audacieux et remuant, aux yeux duquel le meilleur moyen de dégager la Turquie eût été de précipiter les Suédois sur le chemin de Pétersbourg ' . Chauvelin encourageait ce parti du fond de son exil, le marquis de Monti en était l'un des chefs, et le comte de Bellc-Isle en propageait les idées avec l'ardeur inquiète propre à son caractère. Le rôle de Belle-Isle dans la période suivante nous a été récemment présenté dans des pages qui ne périront point et qui ont marqué d'un trait définitif pour la postérité l'intéressante physionomie du petit-fils de Fouquet. En 1738, nous surprenons Belle-Isle à ses débuts et faisant son apprentissage d'ambitieux. Le bruit de son entrée au ministère commençait à se répandre ; déjà il formulait de vastes plans afin qu'on lui en confiât l'exécution ; déjà, -' cherchant le grand en K toutes choses autant pour l'éclat que pour la réalité ^ - , il se montrait préoccupé d'attacher son nom à quelque entreprise historique, et d'Argenson recueillit plus tard de sa bouche que parmi les desseins éclos dans son esprit figurait celui d'abattre la puissance russe et de défaire l'œuvre de Pierre le Grand ^
Ces projets aventureux trouvaient dans la modération du cardinal leur principal obstacle. Si la vieillesse et les infirmités de Fleury faisaient concevoir à ses ennemis l'espoir
1 Mémoires de d'Argenson, t. I, p 267 et suiv. ; t. II, p. 36 ctsuiv. s M. le duc DE Broglie, Frédéric II et Marie-Thérèse, t. I, p. i7V. ^ Mémoires, t. V
GLERUE DORIENT. 342
d'une fin prochaine, son crédit sur Tespritdu Roi défiait leurs attaques, et, toujours chancelant, exposé à d'incessantes épreuves, son fragile pouvoir devait durer aussi longtemps que sa vie. On sait quelle répugnance il avait manifestée de tout temps pour les solutions excessives ; de plus, il était parvenu à cet âge où l'ambition, sans rien perdre de son àpreté, prend souvent une forme moins apparente et en quelque sorte plus délicate, où elle s'efforce d'atteindre sou but par des voies détournées et où elle trouve une intime satisfaction, au lieu d'employer la force et la violence, a pouvoir se passer de ces grossiers instruments. Peu à peu Ir cardinal avait atteint le but caressé pendant vingt ans de ministère : l'Europe subissait aujourd'hui son ascendant et, bien que la main sous laquelle elle fléchissait fût légère et un peu tremblante, se laissait conduire sans révolte. Fleury jouissait avec délices de cette situation qui flattait son orgueil sans troubler sa quiétude; quel succès de nos armes, quel résultat poursuivi h travers les chances incertaines de la guerre eût valu à ses yeux la joie tranquille qu'il éprouvait cliaque jour, lorsque les ministres des puissances étrangères se mêlaient à la foule des courtisans pour solliciter l'entrée de sa chambre de malade, lorsqu'il les voyait s'empresser à son chevet et se .disputer l'honneur d'assister à son lever, les uns pour prendre auprès de lui le mot d'ordre, les autres pour entendre tomber de ses lèvres l'oracle d'où dépendait leur sort, tous avec une légitime déférence pour une sagesse universellement proclamée? Fleury se trouvait trop bien de la politique enveloppante qu'il avait adoptée envers les principaux Elals pour changer de système à l'égard d'aucun d'eux. Si les procédés de la Russie l'avaient froissé, il lui suffisait d'avoir déjoué et puni
les intrigues d'Ostermann, et son ressentiment ne souhaitait point d'autre vengeance; parfois même il se prenait à jeter vers Saint-Pétersbourg un coup d'œil de regret, comme s'il eût déploré la mésintelligence qui régnait entre les deux cours et continué d'entrevoir dans la Russie une alliée possible, lue anecdote contée par Maurice de Saxe, dans ses lettres à son frère , nous donne sur cette disposition d'espri t certains détails ' . Fleury admettait dans son intimité un vieux gentilhomme saxon, le chambellan Towianski, son contemporain, qui présentait à ses yeux le mérite de ne savoir qu'écouter : " le - cardinal craint les gens d'esprit, disait Maurice, et celui-ci a « de quoi le rassurer ^. >! lu jour, Fleury lui demanda à brùlepourpoint un mémoire sur les moyens de rapprocher la France et la Russie. Effrayé de cette demande inopinée et ne sachant comment y satisfaire, Towianski ne trouva rien de mieux que de confier ses perplexités à l'une de ses amies, madame de Mézières, en lui demandant d'aider son inexpérience. Madame de Mézières avait nue réputation de femme d'esprit qu'elle n'eut garde de compromettre par une incursion déplacée sur le domaine de la politique, et, repassaut elle-même à un tiers la tâche commandée par le cardinal, pria Maurice de Saxe de composer le mémoire. L'affaire n'eut aucune suite, mais elle montre que Fleury n'entendait pas entamer contre la Russie une lutte à outrance.
Le cardinal n'ignorait point d'ailleurs que notre diplomatie devait une partie de ses succès à l'apparence de droiture
' Lettre de Maurice à Auguste III, en date du 28 décembre 1737, publiée par M. le comte Vitzihum d'Ecijstaedt, dans son ouvrage sur Maurice, comte de Saxe, et Marie-Josèphe de Saxe, p. 360 et suiv.
» Id., p. 362.