GUERRE DO RIE \'T
et, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, à la tenue qu'elle avait conservée jusqu'alors; habile à user de ruse et d'intrigue, elle avait su néanmoins s'arrêter toujours à temps dans les voies de la finesse, et n'avait jamais laissé à nos adversaires la déplaisante satisfaction de la surprendre en flagrant délit de mauvaise foi ; or, n'eùt-ce point été compromettre gravement une réputation établie au prix de tant d'efforts, maintenue avec tant de soin, que de susciter sans scrupule un nouvel ennemi à l'une des puissances qui avaient affirmé leur foi dans notre loyauté, en nous acceptant pour médiateurs? Eufiu Fleury comprenait qu'une diversion militaire de la Suède ne ferait que prolonger la crise dont il espérait régler le dénoùment; peut-être alors les Russes improviseraient-ils une paix éphémère avec la Turquie, mais ce serait pour reporter toutes leurs forces dans le Nord et en accabler la Suède.
La règle de conduite adoptée par la France fut à la fois moins perfide et plus habile. Le parti qui venait de triompher à Stockholm avait aussitôt tourné ses regards vers Constantinople et y avait envoyé des émissaires pour proposer une ligue offensive. Le grand vizir avait écouté leurs offres avec complaisance, sans toutefois témoigner d'un empressement marqué à les accepter; l'instabilité du gouvernement de Stockholm l'effrayait, et parfois il lui échappait de demander « si " on le croyait assez léger pour s'aventurer avec des républi- '' cains ' » . L'intervention de la France eût été nécessaire, mais elle eût suffi pour déterminer le succès des envoyés suédois. Profitant de cette situation, Fleury recommande à Villeneuve de leur rendre quelques bons offices qui les encou-
' Villeneuve k Amelot, 24 octobre 1738.
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rageront à persévérer dans leurs tentatives, mais en même (cmps (le ne prendre aucune part directe à la négociation, de la laisser durer sans la faire aboutir, et de permettre aux Moscovites de la soupçonner sans en pénétrer le degré d'avancement '. Placée ainsi sous le coup d'une menace permanente, tenue dans une incertitude plus troublante qu'un péril déclaré, la Russie perdra contenance, cessera de s'opposer à la paix telle que la conçoit notre gouvernement, et peu à peu, sans violence, pour se délivrer d'une insupportable inquiétude, viendra spontanément se ranger sous nos lois.
En effet, dès que la Russie eut appris la révolution ministérielle qui venait de s'opérer à Stockholm, elle s'émut, puis, remarquant quelques mouvements suspects de la Suède vers la Turquie, chercha à s'éclairer sur la nature et le but des relations établies entre les deux cours. Mais c'est en vain qu'Ostermann mit sur pied la police diplomatique qu'il avait organisée dans toutes les capitales ; ni les espions qu'il entretenait dans les rangs de la diète suédoise, ni ceux qui se cachaient à Stamboul sous la robe des drogmans ne lui fournirent le mot de cette irritante énigme. Leurs rapports le laissèrent perplexe, en lui révélant l'imminence d'un péril sans lui faire connaître ce qu'il avait à craindre. Soupçonnant notre main dans cette intrigue, il se résigna à de nouvelles avances et se rapprociia de notre cour dans l'espoir de la mieux surveiller, peut-être de
' Insfructions doriDces à Villeneuve le 2 décembre 1738 et le 13 mars 1739.
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la désarmer. Le prince Anliochns Cantémir, accrédité jusqu'alors en Angleterre comme ambassadeur de la Tsarine, fnl appelé à résider auprès de Louis XV avec la même qualité; eu prenant l'initiative du rétablissement dos rapports diplomatiques directs, Anna Ivanovna faisait à ses intérêts le sacrifice de son orgueil.
Cantémir appartenait à une noble famille d'origine moldave, dont plusieurs membres s'étaient distingués au service de la Russie. Tour à tour diplomate et littérateur, il mettait au service d'un esprit fortifié par l'étude les qualités de tact et de pénétration dont la nature l'avait doué. Il fit son entrée à la cour et dans le monde diplomatique de Versailles sans fracas, en ambassadeur pressé d'aborder l'objet de sa mission et ne visant qu'au solide. Bien accueilli par Fleury et connaissant le pouvoir de la flatterie sur l'esprit du vieillard, il l'entretint de l'estime singulière que professait pour lui Sa Majesté de toutes les Russies. Le compliment parut plaire à Fleury, qui retint le visiteur pendant une heure, se montra prévenant, causeur, expansif même, protesta de la pureté do ses intentions et de son zèle pour le rétablissement de la paix, mais ne se laissa arracher aucune parole qui pût être considérée comme un acquiescement aux conditions de paix formulées par la Russie, ou comme un gage donné à cette puissance contre un mouvement offensif des Suédois '. Dans plusieurs entrevues, Cantémir renouvela sans plus de succès ses insinuations caressantes.
Changeant alors de système, Ostermann le chargea d'une démarche positive; rappelant les droits que la France puisait
' Dépèches de Cantémir, cilées par Solovikf, t. XX, cii. iv, p. 36V
dans sou dernier traité avec la Suède, dont les clauses avaient été publiées, invoquant le devoir d'impartialité auquel nous astreignait le titre de médiateur, il fît demander que le Roi interdit à la cour de Stockholm toute liaison avec le Turc. Cette mise en demeure était embarrassante, mais la France ne se laissa pas décontenancer : « Sa Majesté, écrivait Amelot àVille- « neuve en lui rendant compte de l'incident, a répondu que sa « qualité même de médiateur lui liait les mains, que, comme « elle n'avait fait aucun pas pour empêcher l'effet des sollici- « tations de l'Empereur auprès de Venise et des Moscovites ;t auprès des Persans, elle demeurerait dans la même indif- « férence à l'égard des alliances dont la Porte ottomane croi- « rait devoir se fortifier '. » Fleury affirmait d'ailleurs que notre langage à Stockholm n'encourageait en aucune manière les velléités belliqueuses de la Suède, ce qui était rigoureusement exact, mais en même temps l'une de nos escadres se montrait dans la Baltique, augmentant par sa seule apparition l'ardeur des Suédois. « Est-il interdit au Roi d'exercer sa « marine et de l'envoyer reconnaître des côtes mal explorées ^ ? » répondait Amelot aux représentations inquiètes de l'envoyé moscovite.
Cependant les alarmes des deux cours impériales redoublèlent à l'approche du printemps de 1739; le retour de la saison propice aux hostilités les obligeait à choisir entre une paix immédiate et une troisième campagne, un effort nouveau et peut-être périlleux. Pressés par l'Autriche de lui envoyer un secours de trente mille hommes sur le Danube et hésitant à dégarnir leur empire, les Russes sentaient leurs inquiétudes se
' Amelot à Villeneuve, 20 janvier 1739. * SOLOVIEF, p. 364.
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transformer en véritables angoisses; ils voulurent à tout prix savoir à quoi s'en tenir sur les dispositions de la Suède, et leur curiosité exaspérée les porta jusqu'au crime.
Depuis quelque temps, la présence d'un officier de l'armée suédoise, le major Sinclair, était signalée à Coustantinople. Sa mission avait un hut avoué, le règlement d'une difficulté qui se rattachait au séjour de CJiarles XII à Bender. Réfugié chez les Turcs, le glorieux vaincu de Pultava avait dû recourir à la générosité du sultan Ahmed, et lui avait fait plusieurs emprunts qui n'avaient point été remboursés. Sinclair se disait chargé de mettre la dernière main à un arrangement conclu avec le créancier et de dégager la signature du roi défunt. Aux yeux des ennemis vigilants qui épiaient toutes ses démarches, cette négociation n'était que le manteau dont se recouvrait une trame mystérieuse, peut-être la préparation de l'accord destiné à régler définitivement l'action commune des deux Etats ; lorsque Sinclair quitta Coustantinople pour retourner en Suède, on ne douta plus à Saint-Pétersbourg et à Vienne qu'il n'emportât le secret des résolutions du Divan.
L'officier se proposait de regagner son pays par la voie de terre, c'est-à-dire en traversant l'Aulriche et l'Allemagne; il voyageait en poste avec le négociant français Couture, qui s'était muni d'un passe-port signé de M. de Villeneuve. Sur le point de franchir la frontière turque pour entrer en Autriche, Sinclair apprit que, dans les Etats de l'Empereur, une récompense avait été promise à qui l'arrêterait. Il se détourna aussitôt de son chemin et se jeta en Pologne, mais il tomba au milieu des Russes, qui avaient obtenu du roi Auguste l'autorisation d'occuper certains districts de ce pays pour y préparer leur prochaine campague. Traversant leurs quartiers, Sinclair remarqua divers
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syniplôines suspects qui le mirent sur ses gardes. Il semblait (luc le passage tics voyageurs fût attendu et leur course surveillée; tantôt c'était un soldat qui les dévisageait comme s'il eût voulu prendre et transmettre leur signalement, tantôt c'était un Juif qui les interrogeait avec une bonhomie affectée et s'informait de leurs projets; plus loin, dans une auberge, un lieutenant russe voulut les faire boire, « mais il fut lui-même « dupe de son vin, dit Couture dans sa déposition, et ils furent « quittes de ses importunités ' » . Arrivés en Silésie, ils se croyaient hors d'atteinte, lorsqu'ils entendirent derrière eux le galop de plusieurs chevaux. Un détachement de cavaliers en manteau rouge, dans lesquels il était facile de reconnaître des dragons russes sous la conduite de deux officiers, semblait lancé à leur poursuite. Les soldats enveloppèrent la voiture, l'escortèrent quelque temps, puis la firent s'arrêter aux portes de la petite ville de Naumbourg, située sur le territoire saxon. Là ils séparèrent les deux voyageurs, et Couture, laissé sur le bord de la route, aperçut tout à coup dans un bois voisin la lueur d'un coup de feu, entendit des cris, une lutte, même le bruit des sabres s'enfonçant dans un corps humain u comme •c dans un vieux morceau de bois- « . Plus mort que vif, le marcliand français fut conduit prisonnier jusqu'à Dresde, enfermé quelques jours au château de cette ville, puis remis en liberté sans recevoir aucune explication sur les motifs de son arrestation et de son élargissement. Le corps de Sinclair fut retrouvé percé de coups, mais le message dont il était porteur avait disparu.
< Relation du voya;;e par Couture. Cette pièee, qui figure aux arcliives des affaires étrangères, corrcspondaucc de SiièJe, année 17;39, a été publiée par Kéralio, t. 11, p. 2GS à 319, et dans les Kphéméridcs daces, p. 293 et suiv.
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Lorsque les papiers trouvés sur le cadavre furent portes à ceux qui avaient ordonné le crime, ou qui du moins l'avaieut laissé conimettre, on peut croire que leur désappointement fut. amer. Ils trouvèrent des traites jaunies par le temps, les billets portant la signature de Charles XII et reslilués par les Turcs, un document historique au lieu de la vivante réalité qu'ils voulaient saisir, toutes les traces de la négociation ostensible et aucun indice de la négociation secrète'. Cette constatation ne les rassura point, car la Suède et la Turquie avaient pu convenir de voies différentes et plus sûres pour faire passer leurs communications intimes. Le crime ne fut pas seulement inutile : il nuisit à ses auteurs. A la nouvelle de l'attentat, la Suède entière tressaillit et nomma les coupables; l'émotion fut profonde et universelle, pénétra dans toutes les classes, passa des villes dans les fermes les plus reculées, et certaines chansons populaires, conservées par la tradition, rappellent encore de nos jours le souvenir amer laissé au cœur de la nation suédoise par le meurtre du brave officier'. La voix du pays se substitua à celle d'une fcictiou pour réclamer la guerre contre la Russie ; la couronne dut céder à cette effervescence et ordonner des préparatifs militaires. Toutefois plusieurs mois devaient s'écouler avant qu'une armée pût être réunie et une flotte écjuipée, avant que le gouvernement eut terminé la longue instruction qu'il avait commencée sur le meurtre de Sinclair, et qui devait lui permettre de jeter à la face de la Russie, en guise de déclaration de guerre, un acte d'accusation formel ; l'intervention armée de la Suède devenait presque
' Saixt-Priest, p. Itl.
s Voy. l'arlicle de M. Gkfkrov dans la Revue des Deux Mondes du 15 février 1850 s:;r un ouvrane intiliilc Svensk och lîyss (Suédois et Russes).
inéiilable, mais ne semblait pas devoir se produire avant la fin de 1739'.
En présence de cette situation, les deux cours impériales ne modifièrent point le plan à double face qu'elles avaient adopté pour le cours de l'année. Elles annoncèrent à Villeneuve l'envoi de nouveaux pouvoirs qui lui permettraient de conclure la paix à des conditions plus conformes à nos désirs, puis, pour le cas où celte tentative n'aboutirait point, préparèrent un grand effort destiné à briser la résistance de la Turquie; il s'agissait de mettre cette puissance bors de combat avant que la Suède pût entrer en lice. Empruntant de tous côtés et faisant appel à ses dernières réserves, l'Empereur parvint à remettre sur pied une armée; les Impériaux se cliargeaient de contenir et d'occuper l'ennemi sur le Danube, la Russie se réservant de porter les coups décisifs. Munich et les principaux conseillers de la Tsarine proposèrent un plan d'opération nouveau : il consistait à profiler de l'ouverture des provinces polonaises pour faire passer par cette voie une grande armée d'invasion, qui surprendrait les principautés roumaines et se répandrait ensuite dans la péninsule des Balkaus. Munich soutint les avantages de ce projet avec le feu qu'il apportait au conseil comme dans l'action; à l'entendre, il était plus facile, à l'aide des rayas opprimés, de renverser d'un seul coup l'empire des Infidèles que de procéder méthodiquement à l'occupation de ses frontières, de frapper la Turquie au cœur
' La Tsarine désavoua les oftlcicrs ailleurs de l'assassinat et les envoya en Sibérie; néanmoins la complicité de certains membres du gouvernement russe demeura avérée. On se rappela notamment qu'avant le départ de Sinclair, le secrétaire de l'ambassudeiir de Russie à Stockholm avait fait faire mystérieusement le portrait du major, en disant au peintre n que c'était une belle fille qui désirait ce portrait « .