GUERRE D'ORIENT
qu'aux extrémités. Reprenant la pensée et les expressions mêmes du résident Wichuiakow, il exposa : « Que tous les « Grecs regardaient la Tsarine comme leur souveraine légitime; «que la disposition de ces peuples tenait à ce premier éclat « de renommée qu'avait maintenant la puissance russe; qu'il « fallait saisir ce premier moment de leur enthousiasme, mar- «clier à Constantinople, et qu'une pareille disposition dans « les esprits ne se retrouverait peut-être jamais '. » Ces vues audacieuses furent approuvées; la principale armée de la Tsarine, sous le commandement de Munich, dut se concentrer dans la Podolie polonaise pour faire de cette province le point de départ de sa marche en avant, tandis que Lascy se chargerait d'opérer une dernière diversion en Crimée.
Instruit de ces projets, Villeneuve pensa qu'il fallait brusquer les négociations, sous peine de se laisser devancer par les événements. Le spectacle auquel il assistait depuis quelque temps à Constantinople le fortifiait dans cette disposition ; il voyait tomber et disparaître tous les obstacles qui s'étaient opposés jusqu'alors, au lieu même de son ambassade, à l'accomplissement de ses désirs. Rakoczi était mort de maladie, et cette fin prématurée, délivrant les Turcs d'un embarras, les déliait aussi d'un engagement pris à la légère. Bonneval à son tour s'éclipsa de la scène. Pendant toute la durée de la dernière campagne, il avait rongé son frein à Constantinople, réduit à s'occuper de détails, persistant néanmoins à se rendre utile, inventant de nouveaux modèles de canon, faisant manœuvrer avec une activité fiévreuse les corps de troupe
' Rllhikre, Anarchie de Pologne, t. I, p. 159. Soloviep, p. 153-154, cite un rapport signé de Munich, d'Oslermann et d'autres ministres, où le même plan de campfiyne est recommandé par des considérations stratégiques et aussi pour dégager l'Autriche.
qu'il était chargé (rinstruire. L'hostilité du grand vizir le poursuix'ait de loin comme de près, contrecarrait tous ses efforts, lui refusait les moyens d'expérimenter ses nouveaux engins et, descendant à de mesquines tracasseries, croyait diminuer son pouvoir en rognant son traitement '. Cette persécution jetait Bonneval hors de lui; moins accessible que jamais à tout conseil de prudence, il avait fait de sa maison un foyer d'opposition contre le gouvernement actuel de l'empire, et l'intempérance de son langage préparait sa chute.
Une dernière aventure acheva de le perdre. Les troupes qu'il exerçait offraient l'aspect des meilleurs soldats d'Europe ; elles voulurent compléter la ressemblance en se faisant payer régulièrement; un jour, elles se portèrent en tumulte sur le passage du Grand Seigneur pour réclamer un arriéré de solde. Yéghen fit retomber sur leur chef la responsabilité de cet acte d'insubordination et l'eût traité en rebelle, si Bonneval n'eût trouvé au fond du harem un mystérieux appui. Sa renommée était parvenue jusqu'à la sultane et à l'eunuque noir qui formaient le conseil intime de Mahmoud; l'un et l'autre dissuadèrent le prince de briser l'instrument dont jadis le hasard lui avait fait présent, et le Sérail ne consentit qu'à l'éloignement de Bonneval. Se rendant à la Porte, il fut appréhendé au corps, placé entre plusieurs gardes, embarqué sur le Bosphore et jeté sur la côte d'Asie, d'où on le vit s'enfoncer sous escorte dans l'intérieur du pays ^.
• Correspondance du baile Contarini, 14 janvier et 9 avril 1738. Archives de Venise.
2 Lettre du baile Contarini, en dale du IV décembre 1738. Archives de Venise. Villeneuve à Amelot, 29 novembre 1738.
GUERRE DORIENT. 355
La part qu'il avait prise aux succès militaires de la Turquie avait ramené sur lui les regards de l'Europe; sa chute fut considérée comme un événement. A Versailles, Louis XV fit ses compliments de condoléance, mêlés peut-être de quelque ironie, à M.\I. de Biron et de Gramont, proches parents du comte '. « Que ne déclarait-il un duel au grand vizir ! » disait plus tard Voltaire au sujet de sa disgrâce, en faisant allusion à ses démêlés avec le prince Eugène ; il s'étonnait aussi que Bonneval, pendant qu'il était en Asie, n'eût point poussé jusqu'à la Perse et pris du service chez le Sofi : « Il aurait pu avoir le « plaisir, ajoutait-il, d'aller jusqu'à la Chine, en se brouillant « successivement avec tous les ministres'. »
La curiosité publique s'efforça de suivre Bonneval dans son
exil. Seulement, comme il lui était difficile de garder sa trace,
elle fît fausse route et s'égara; les uns le firent errer sur les
rives de la mer Noire, les autres parmi les sables brûlants de
l'Arabie. La vérité était moins romanesque. Le comte avait
été relégué dans une ville de l'Asie Mineure, Kastamouni,
située à cent dix lieues de Constantinople. Bien informé par
situation et par devoir, M. de Peyssonnel nous a laissé quelques
détails sur ses occupations au lieu de son exil : « Comme il ne
« peut rester sans rien faire, dit-il, il a commencé par faire bâtir
« une maison à sa commodité et à sa guise. A présent, il
«apprend le turc et commence même à l'écrire; il répare,
« peut-être un peu tard, la faute qu'il a faite en venant ici,
« car il devait bien penser qu'il serait inutile pour le comman-
u dément tant qu'il ignorerait la langue du pays. Au surplus,
« il jouit d'une bonne santé, et, comme il s'amuse de tout, je
1 Mémoires du duc de Luij7ies, t. II, p. 346.
2 Letlre au chevalier de la Molhe-Géfrard, avril 1763.
« ne doute pas qu'il se soit fait des amusements pour charmer
« l'ennui de sa situation ' . " Ainsi Bonneval était demeuré, dans le malheur, d'une fermeté
insouciante, prompt à s'accommoder aux circonstances, et
malgré tout confiant dans l'avenir. Une disgrâce de plus n'était pas pour l'abattre, au milieu d'une existence dont de perpétuelles vicissitudes avaient fait le fond même et la trame. Il comptait d'ailleurs sur les amitiés puissantes qu'il avait conservées dans l'entourage du sultan, les faisait agir et ne désespérait point d'un retour de fortune. En effet, moins de quatre mois après son départ forcé , il reparut à Constantinople , recouvra ses titres et ses charges, mais ne put ressaisir l'influence dont il avait joui pendant les années précédentes, et dut s'effacer définitivement devaut le représentant autorisé de la France. Tandis que les intérêts d'une partie de l'Europe allaient se débattre et se régler sans lui, réduit à de menues intrigues, il semblait particulièrement absorbé par un procès qu'il soutenait avec un Turc « au sujet de la muraille divi-
« soire de sou jardin ' » , humiliante besogne pour une activité qui avait connu d'éclatants emplois, mesquin dénoùment au roman de sa vie.
Durant l'exil de Bonneval, Villeneuve avait reçu les nouveaux pouvoirs de l'Empereur : ce priuce consentait à quelques sacrifices territoriaux en Serbie. Cependant la réserve qu'observait le marquis, depuis l'échec des dernières conférences, commençait de piquer la curiosité des Turcs; ce furent eux qui le provoquèrent. " L'ambassadeur est-il mort? >• demanda un jour Yéghen au drogmau de France ; Delaria
' Lettre du 26 mars 1739. {Collection Schefer.) * Villeneuve à Amelot, 26 septembre 1739.
GUERRE U'ORIEXT. 357
répondit que son maître ne se croyait plus autorisé à de nouvelles démarches, en présence du peu d'empressement que la Porte avait témoigné l'année précédente pour la conclusion de la paix. Le grand vizir, « portant sa barbe à la bouche et la « mordant comme un homme qui rumine ^ , dit enfin : « Je tt veux la paix, mais je prévois que, pour l'avoir telle qu'il con- K vient à l'honneur et à la sûreté de cet empire, il faut que « nous nous tàtious encore avec les Impériaux '. » Il ne lui fut pas donné de réaliser ce vœu ; ses allures de despote avaient excité contre lui l'animadversion publique, et Mahmoud, cédant au vœu unanime, lui redemanda brusquement le sceau de l'empire. Son successeur, Elviaz-Méhemmed-pacha, avait fait preuve en plusieurs circonstances d'un caractère moins obstiné et d'un esprit plus accessible à la persuasion : ce choix ajoutait ainsi au rétablissement de la paix une dernière facilité. Le nouveau ministre partit immédiatement pour se mettre à la tète de l'armée, mais bientôt, en réponse à un message de Villeneuve, invita l'ambassadeur à se rendre auprès de lui. Fort de cet appel, Villeneuve se résolut désormais à agir ouvertement, avec une énergique promptitude, en donnant à toutes ses démarches une ampleur et un éclat qui ajouteraient à leur poids. Prenant pour la première fois et affichant son caractère d'intermédiaire officiel, il tira de la cassette où il les laissait reposer depuis plus d'une année les lettres du Roi Très-Chrétien qui l'accréditaient en qualité d'ambassadeur extraordinaire, chargé de la médiation; il demanda à les présenter au sultan en personne, dans une audience solennelle, annonça en même temps son prochain départ pour l'armée et
' Villeneuve à Amelot, 23 janvier 1739.
se prépara à déployer dans ces diverses occasions une pompe extraordinaire. Son but était de frapper les esprits et de faire ressortir à tous les yeux que la France, jugeant l'heure décisive pour le sort de la négociation, s'engageait sans réserve afin d'en procurer le succès. Par cette attitude nouvelle, Villeneuve se conformait aux conseils de l'habile secrétaire d'Etat qui avait encouragé ses premiers efforts, et qui, avant qu'une disgrâce inopinée fût venue le surprendre, prévoyant toutes les phases de notre action diplomatique, en avait marqué le dénoùment au camp du grand vizir, en présence des armées prêtes à s'entre-choquer. Dès 1737, Chauvelin, recommandant à Villeneuve de choisir l'instant opportun pour se rendre sur le Danube, lui avait prescrit « d'accompagner cette dé- " marche de tout ce qui serait le plus capable d'en relever u l'importance * », et , dans cette suprême tentative en faveur de la paix, de prendre l'opinion pour juge « et les '-' peuples pour témoins ' » .
' Chauvelin à Villeneuve, l*"^ novembre 1736.