I.A FllAXCE E!V ORIENT
imminentes et prévint peut-être son démembrement. A la fin du règne de Louis XIV, tandis que se poursuivait le duel engagé entre la France et l'Europe, les moyens employés par nous en Orient, moins romanesques, ne différaient pas essentiellement de ceux qu'avait mis en œuvre la politique insinuante et perfide du seizième siècle. Nos ambassadeurs exposaient au Divan l'état de l'Europe en l'interprétant dans un sens favorable à nos intérêts, confiaient aux ministres orientaux les intentions de la France, les invitaient à y conformer leur conduite, leur indiquaient ou leur laissaient deviner le moment opportun pour une attaque, l'ennemi à choisir, la province à surprendre; leur babileté s'employait, souvent avec succès, à déterminer et à diriger Teffort de la puissance ottomane. Pendant la guerre de la ligue d'Augsbourg, obéissant à nos avis, les Turcs retardèrent de onze ans leur paix avec l'Empereur; pendant la guerre de la succession d'Espagne, sans s'attaquer ouvertement à ce monarque, ils soutinrent ses ennemis et occupèrent ses alliés. Durant toute cette période, si les diversions opérées sur le Danube ne rendirent pas à notre cause d'aussi éclatants offices qu'au siècle des Valois, elles inquiétèrent au moins la coalition européenne et rendirent ses coups moins assurés'.
En se servant des Turcs, la France ne les traitait pas sur un pied d'égalité avec les autres peuples qu'elle associait à ses desseins. Xos relations avec la Porte présentaient un caractère particulier, sans exemple dans l'histoire diplomatique. Il y eut
' Voir, aux archives des affaires étrangères, la correspondance des ambassadeurs CluUeauneiif, l'V'rriol et des Alleurs, de 1689 à 1712. Cf. Sai.\t- I'rikst, Mémoire sur f ambassade cb France en Turquie, Paris, Leroux, 1877, p. 95 à 115.
presque toujours eiitio les deux Etats connivence et action concordante; il n'y eut jamais alliance au sens strict et formel du mot. Jamais le Roi et le Grand Seigneur ne signèrent de traité qui les liât l'un à l'autre et leur imposât des engagements réciproques. Pour atteindre son but, notre diplomatie recourait aux expédients les plus divers; elle corrompait le grand vizir, gagnait ses confidents, fréquentait le mufti et recherchait l'appui de ce grand prêtre des mahométans ; elle se mettait en rapport avec les eunuques du sérail; nous la verrons pénétrer au harem et traiter avec les sultanes, mais il lui était interdit, sous aucun prétexte, de signer un traité ou quelque acte approchant. Un tel engagement, connu de nos ennemis, pourrait leur servir à soulever contre nous les clameurs indignées de la chrétienté. Or, si nos rois n'ignoraient point que l'Europe possédait la certitude morale de leur complicité avec l'Infidèle, ils n'entendaient point lui eu laisser saisir la preuve matérielle et palpable. Ils tenaient surtout à se réserver la faculté de renier et d'abandonner l'auxiliaire suspect qu'ils mettaient en mouvement. Lorsqu'au cours d'une guerre la Fi'ance avait appelé 'les Turcs à son aide, elle ne consultait, pour signer la paix, ni leur intérêt ni leur convenance, et ne se mettait guère en peiue, après avoir requis leurs services, de les laisser à un désastreux isolement.
Au point de vue des effets que la France en attendait, ce système offrit peu d'inconvénients tant que dura la race des sultans hardis et belliqueux. Sous leur règne, la guerre formait l'état permanent de leurs peuples. Peu leur importait que nos défaillances vinssent compromettre quelques-unes de leurs entreprises; ils s'en consolaient par de nouveaux efforts et, dans leur passion de combattre, semblaient recherclicr l;i lutte