AVENTURES DE MEHEMET RIZA BEG EN TERRITOIRE OTTOMAN
Nanti de ses instructions, accompagné d une suite dune vingtaine de personnes, dont un mollah et un astrologue, Mehemet Riza Beg s'achemina vers Kars quelques jours après Agobjan. Malgré toutes les précautions le secret de sa mission se trouva dévoilé, un mauvais plaisant ou un jaloux s'étant avisé d'inscrire sur les murs d'Erivan ; « tel jour partira pour la France Mehemet Riza Beg en qualité d'ambassadeur de Perse. » Le fâcheux efïet de cette révélation ne manqua pas de se produire dès l'arrivée de l'ambassadeur à Kars.
Cette ville, très forte avec ses trois remparts, était alors sous la domination ottomane et située à la frontière turco-persane même. L'entrée d'une caravane persane nombreuse, les bruits qui avaient pris naissance à Erivan et qui s'étaient répandus rapidement de proche en proche, éveillèrent la méfiance des douaniers. Sans le secours
d'un beau-frère d'Agobjan, le riche marchand arménien Agabab, Mehemet Riza Beg ne se fût pas tiré d'affaire. Agabab représenta en effet l'ambassadeur comme un pèlerin allant à La Mecque, et menaça de ne plus faire passer ses chameaux et ses marchandises par Kars si l'on n'avait égard à sa caution. Les douaniers cessèrent donc leurs vexations, restituèrent les bagages du Persan et n'hésitèrent pas, chose plus surprenante encore, à rendre les cinquante tomans, ou mille écus, avec lesquels Mehemet Riza Beg avait tenté d'endormir leur vigilance.
Cette désagréable aventure inspira l'idée à l'ambassadeur de se donner désormais pour un Turc. Il prit le turban vert, le titre d'émir, le nom de Ghirvanli émir, de la province de Chirvan et, à la faveur de cette transformation, gagna sans encombre Erzeroum où il retrouva Agobjan.
A peine entré dans la ville, il fut l'objet d'une étroite surveillance car le pacha de Kars l'avait secrètement signalé au grand douanier d'Erzeroum et des espions étaient venus à sa rencontre. Grâce aux démarches d'Agabab dont il était toujours accompagné, et à certaines largesses opportunes, Mehemet Riza Beg réussit cette fois encore à sortir d'embarras. 11 lui fallut, dans le même but, céder en partie aux exigences pécuniaires du gouverneur de Tokat, ville qu'il traversa ensuite, et prendre les précautions les plus sévè-
res pour échapper aux attaques de troupes armées entre Tokat et Smyrne.
Ayant atteint ce port sain et sauf et avec tous ses bagages, il espérait pouvoir s'y embarquer pour la France avec l'aide du consul, M. de Fontenu '. Agobjan, usant de ruse, put parvenir au consulat, y porter les balles de soie contenant les lettres de créance de l'ambassadeur et les présents destinés au roi. Un bateau était en partance pour Marseille, M. de Fontenu feignit d'acheter les balles de soie et les fit passer à bord avec un domestique. Mehemet Riz a Beg, pourtant très désireux de quitter Smyrne, hésita à prendre passage sur le même navire. L'arrestation d'Agobjan effectuée peu après par ordre du grand douanier dont la méfiance grandissait, l'appréhension d'être retenu également de force, et l'espoir que l'ambassadeur de France à Gonstantinople trouverait une meilleure combinaison que le consul pour le faire sortir de Turquie,
1. Fontenu (Gaspard de), (1663-1754), écrivain principal des galères en 1691, commis ordinaire (1635), consul à Livourne (1704), à Smyrne (1707).
Fils d'un maître d hôtel du roi, François de Fontenu, et de Marguerite Lemaire, il avait deux frères, l'un chanoine de Sainte- Geneviève et l'autre, l'abbé de Fontenu, membre de l'Académie des Inscriptions.
Il fut désigné pour gérer l'ambassade à Constantinople pendant la maladie de M. de Ferriol, mais il s'en dispensa, ayant la preuve certaine du bon état de santé de l'ambassadeur. Il reçutla même mission pendant la maladie du comte d'Andrezel (1728).
Il se retira en France en 1731.
déterminèrent l'envoyé du chah à quitter subitement Smyrne. Il y tergiversait depuis près d'un mois. Après un voyage assez pénible de onze jours, il se trouva dans les environs de Brousse où, caché dans un bois avec sa suite, il attendit une semaine le retour de l'émissaire qu'il avait dépêché à l'ambassadeur de France, M. des Alleurs. Ce haut personnage, déjà prévenu par M. de Fonte nu du séjour à Smyrne de Mehemet Riza Beg, avait d'ailleurs reçu une lettre du khan d'Érivan l'avisant de l'envoi de l'ambassade du chah. Il témoigna donc peu de surprise en voyant paraître (le 14 juin 1714) le messager du pèlerindiplomate : il chargea son interprète Padéry ' d'aller à Brousse afin de saluer en son nom l'ambassadeur persan et lui signaler les dangers d'un séjour sur les bords du Bosphore. Les autorités turques ne manqueraient pas en effet de se méfier, chercheraient à se renseigner et perceraient presque sûrement le mystère dont Mehemet Riza Beg s'entourait. Des précautions particulières semblaient d'autant plus nécessaires que de Smyrne on avait donné l'éveil et que le consul
1. Padéry, Arménien catholique, servait la France en Orient depuis 1695, en qualité d'interprète, notamment à Constantinople, Andrinople, Athènes et au golfe de Négrepont. Il avait déployé beaucoup de zèle à expédier en France, malgré la défense de la Porte, des navires chargés de blé. Il devint consul à Chiraz en 1719 et obtint du chah en 1722, la ratification du traité signé à Versailles par Mehemet Riza Beg. Il rentra en France en 1726.
de France avait eu les plus grandes difficultés, après le départ de la caravane persane, pour faire relâcher et laisser embarquer pour Marseille, le malheureux Agobjan.
Avec Un entêtement dont il devait par la suite multiplier les preuves, Mehemet Riza Beg ne voulut rien entendre. Il persista dans son intention de passer par Gonstantinople avec tous ses gens et demanda qu'on lui trouvât une maison isolée située aux environs de la ville où il attendrait la première occasion sûre de s'embarquer pour la France. Il fallut, bon gré mal gré, lui donner satisfaction. Une maison convenable fut choisie à Orta Keuï l, offrant toutes les garanties possibles, car elle appartenait à une Française, la veuve Louise Bérot. L'ambassadeur du roi promit en outre de fréter un bâtiment grec qui conduirait les Persans près de Tenedos, non loin du port de Troie. Un bâtiment français, La Vierge de Grâce, les y recevrait pour les emporter en France.
Le 22 juin, tout étant ainsi réglé, Mehemet Riza Beg arrivait à Scutari; on le conduisait aussitôt dans la maison du Bosphore et il faisait annoncer sa visite à M. des Alleurs pour le lendemain. Le soir même il était arrêté par les gens du chaouch bachi ou grand prévôt, du bostandji