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CHAPITRE VII

L'ambassade d'Esséid Ali Effcndi qui a ressemblé, par ses débuts mouvementés et burlesques, à une scène de la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme^ a-t-elle gardé pendant toute sa durée cette apparence de mission de Carnaval ou a-t-elle pris un caractère assez sérieux pour qu'on puisse s'étonner de l'indifférence manifestée à son égard par les historiens les plus érudits?

Le premier représentant permanent de la Sublime Porte est resté près de cinq ans à Paris, et si les hostilités qui ont éclaté entre la Turquie et la France ont suspendu, en fait, ses fonctions dès l'automne de 1T98, les occasions ne lui ont pas manqué pourtant de révéler ses talents diplomatiques. En dehors des petites

affaires qui exigent parfois plus de tact et d'habileté que les questions importantes, Esséid Ali a eu la possibilité de déployer les ressources de son esprit, soit pour prévenir la rupture entre deux nations depuis si longtemps unies, soit pour renouer les liens d'une amitié séculaire. Peu d'ambassadeurs ottomans à Paris ont eu, depuis lors et à un degré égal, le moyen de se faire connaître et apprécier du public, tout en rendant des services à leur pays. Le père des diplomates turcs en France a-t-il su profiter de cette bonne fortune, etn'est-ce que l'effet du hasard si son souvenir ne s'est pas conservé ?

Thiers' signale bien l'existence « d'un ministre du Sultan » qui a conclu avec Talleyrand des préliminaires de paix le 9 octobre 1801, et d'autres historiens ^ citent à l'occasion le nom d'Esséid Ali^ Mais comment supposer, sans en

* A. Thiers. Histoire du Consulat et de V Empire. Paris, 1845, 21 vol. in-8°, t. m, p. 187.

^ M. Bignon. Histoire de France depuis le 18 brumaire jusqu'à la paix de Tilsitt. Paris, 1829, 14 vol. in-8°, t. II, p. 83 et

' A. G. Thibaudeau. Histoire de la Campagne d'Egypte sous le règne de Napoléon le Grand. Paris, 1839, 2 vol. in-8°, t. I, p. 50.

être prévenu, qu'il s'agit du personnage impatiemment attendu, solennellement accueilli et magnifiquement traité quatre années auparavant! Il semble donc nécessaire, pour venger l'Effendid'un dédain peut-être immérité, et, par égard pour la vérité historique, de rechercher ce qu'est devenu l'envoyé du Sultan Sélim, d'examiner l'attitude qu'il observa aux heures critiques de sa mission, et d'apprécier les résultats qu'il avait obtenus quand, après un court regain d'activité diplomatique, il dut reprendre le chemin de Constantinople.

Quel qu'ait été le but assigné par la Sublime Porte aux efforts de son représentant, il ne pouvait être atteint qu'au prix de réelles difficultés. Malgré les démonstrations chaleureuses d'amitié dont Esséid Ali a été l'objet dès sonarrrivée, cet ambassadeur s'est trouvé, à ses débuts, dans une situation délicate.

Sa qualité de premier diplomate ottoman accrédité d'une façon régulière et permanente en France, lui a valu en somme beaucoup plus d'ennuis que d'agréments. Si désireux que l'on se montre parfois de rompre avec les errements du passé et si générale que soit, en diplomatie,

la manie d'adopter, tout au moins dans la forme, une ligne de conduite différente de celle de son prédécesseur, il n'en est pas moins précieux de pouvoir, à l'occasion, justifier son langage ou son attitude par le respect des traditions. Les archives offrent alors un secours d'une valeur inestimable, et leur destruction ou leur absence ont souvent provoqué des mécomptes ou des incidents. En prenant possession de l'hôtel Monaco, Esséid Ali n'y trouvait aucune indication relative aux affaires qu'il allait avoir à traiter, aux règles de protocole dont tout ambassadeur, conscient de l'importance de sa Cour, devait, moins que jamais à cette époque, s'affranchir vis-à-vis d'un gouvernement républicain. Cette difficulté était encore surmontable avec du tact et de la bonne volonté. Les qualités et les dispositions personnelles étaient, au contraire, impuissantes à maintenir des rapports fréquents et étroits entre la Sublime Porte et son mandataire.

Le premier devoir d'un agent diplomatique, fût-il turc, est de tenir au courant son Gouvernement de l'état d'esprit du pays où il réside, des incidents qui s'y produisent et qui

peuvent exercer un contre-coup sur les relations extérieures des États. 11 est d'ailleurs aussi indispensable, lorsqu'il a paru convenable d'accréditer un représentant officiel, de se maintenir en communication constante avec lui pour lui faire parvenir des ordres et des directions et les modifier selon les circonstances. Les progrès de la science moderne ont profondément bouleversé, en les rendant plus sûres et presque instantanées, des relations si nécessaires, et le rôle des diplomates s'est trouvé par suite un peu réduit puisqu'il n'y a guère plus lieu de se charger d'une responsabilité, sans consultation ni avis préalable des Gouvernements.

Esséid Ali n'a pas eu pareille chance. L'insécurité et la durée des communications entre Paris et Constantinople, l'obligation d'envoyer des courriers par voie de terre à travers toute l'Europe, sans savoir s'ils parviendraient jamais à destination, de confier ses dépêches les plus importantes à des bâtiments toujours menacés de capture par les Anglais, ont compliqué ses fonctions et l'ont amené à prendre de graves résolutions au risque d'être désavoué par la Sublime Porte. 11 a reçu plus rarement

encore des instructions et il en aurait eu parfois bien besoin, fort mal préparé qu'il était, par ses études et ses occupations antérieures, à des fonctions diplomatiques.

Il serait injuste de reprocher à la Sublime Porte d'avoir confirmé une fois de plus le mot de Beaumarchais : « On pense à moi pour une « place, mais par malheur j'y étais propre; il « fallait un calculateur, ce fut un danseur qui « l'obtint. » Le Divan, en créant pour ainsi dire du jour au lendemain des ambassades en Europe, a dû improviser des titulaires pour les postes de Paris, Londres, Berlin et Vienne, et ses choix ont été limités par le peu de penchant naturel des Ottomans à s'expatrier et par les intrigues de palais.

EsséidAli Effendi semblait, au reste, tout indiqué pour devenir ambassadeur, puisqu'il avait été, sur le papier, ministre à Berlin. Assurément il ne connaissait pas grand'chose aux affaires extérieures et ses talents administratifs avaient jusque-là laissé son nom et sa personne dans une douce obscurité. Il n'avait jamais quitté le territoire ottoman, ni même Constantinople, il ne parlait pas français, n'était au courant d'au-

cun des usages européens, mais il faisait preuve, par avance, de dispositions point trop hostiles aux infidèles. 11 suffisait de l'entourer de collaborateurs habiles pour qu'il fût à la hauteur de sa tache. Le choix de Codrika, personnage instruit, avisé, à l'esprit délié, pouvait être heureux. Le premier interprète serait l'âme, la cheville ouvrière de l'ambassade, et la crainte de châtiments contribuerait à maintenir ce Grec dans la fidélité à ses devoirs. Si cette confiance était bien placée, l'avenir se chargea de le prouver. Grâce à Codrika, entoutcas,rEffendi garda quelques mois d'utiles illusions sur les dispositions réelles du Directoire à l'égard de l'Empire ottoman. Pour les démêler il eût fallu un politique plus fin et mieux secondé : Esséid Ali n'eut-il pas pour adversaire un des ministres dont le nom est resté comme le symbole de l'habileté, pas toujours honnête, mais presque constamment heureuse, Charles-Maurice de Talleyrand Périgord ?

Endormir les soupçons d'un ambassadeur inexpérimenté, le capter par des égards apparents et de bonnes paroles, ne devait être qu'un jeu pour l'ex-évêque d'Autun. Dès qu'il eut

remplacé le citoyen Charles Delacroix, le nouveau ministre des Relations extérieures eut ses coudées franches. Le Directoire, à peine assez solide pour diriger les affaires intérieures, abdiqua presque entre ses mains. Le malheur voulut qu'Esséid Ali fût sur le chemin que l'habile homme entendait parcourir : quoi qu'il fît, l'ambassadeur turc n'était pas de force à gagner la partie.

Ainsi tout s'est trouvé réuni pour rendre plus délicate et plus difficile la tâche qui incombait au représentant de la Sublime Porte. Cette simple constatation laisse déjà prévoir ce qui est advenu.

Les lettres de créance remises par l'envoyé du Sultan au Directoire, le 10 thermidor, avaient indiqué que l'ambassade avait pour but principal d'établir des relations commerciales sérieuses entre les deux pays et de renouveler les Capitulations ^

Dès que la versatilité des Parisiens lui en laissa le loisir, Esséid Ali s'empressa de se conformer aux désirs de son Gouvernement.

Le 3 fructidor (20 août 1797), à son retour de

* Pièces justificatives, p. SOS sqq.

Versailles, il signait une note, rédigée par Codrika et qui allait lui permettre de sonder les intentions du Directoire : a La Sublime Porte, « animée du même désir que le Gouvernement « français non seulement de maintenir les liens « indissolubles de l'amitié intime et de l'har- « monie parfaite qui existent manifestement « entre elle et la République Française, mais « encore de les resserrer de plus en plus, con- (( naissant que les rapports d'un commerce « exercé librement et avantageusement par les « deux nations dans les États respectifs est le « seul moyen capable de raffermir l'union « parfaite des deux puissances, le soussigné, « d'après les ordres dont il est muni, exposant « le désir et la nécessité d'établir les rapports « commerciaux entre les deux nations sur le « principe d'une réciprocité exacte, afin que les « prérogatives accordées aux marchands fran- « çais dans les États du Grand Seigneur soient « accordées et observées respectivement de la « part du Gouvernement français à l'égard des « négociants et marchands sujets du Grand « Seigneur, a l'honneur d'inviter le citoyen « ministre des Relations extérieures à soumettre

« à la connaissance du Directoire exécutif cette « proposition et à lui demander les ordres néces- « saires et les moyens suffisants pour la négo- « ciation et arrangement définitif de cette pro- « position ^ »

Il était difficile de ne rien répondre à une telle ouverture qui faisait craindre des demandes inacceptables. Talleyrand protesta donc, en principe, de ses dispositions, tout en priant l'ambassadeur turc de « spécifier les cas dans lesquels les « négociants et marchands sujets du Grand Sei- « gneur éprouvaient sur les terres de la Répu- « blique Française des traitements différents de « ceux qui ont lieu dans les États ottomans envers « les négociants et marchands français, etàpro- « poser les moyens qu'il jugerait les plus pro- « près à établir, à cet égard, la plus exacte réci- « procité, l'assurant que dans cette circonstance « comme dans toutes celles qui pourraient surve- « nir par la suite, il le trouverait toujours dis- « posé à accélérer les négociations qui auraient « pour objet le plus grand avantage des deux « nations. »

Satisfait du premier résultat de ses démar- 1 A. E. Turquie, Supplément, t. XXIII, n° 100.

RÉSULTATS DE SIX MOIS D'ACTIVITÉ DIPLOMATIQUE i93

ches, Esséid Ali se décida à formuler une proposition précise. Il demanda que le traité de commerce existant entre la Sublime Porte et la nation française fût formellement renouvelé sur la base d'une exacte réciprocité et que les négociations à cet effet fussent immédiatement ouvertes.

Cette fois on se trouvait en présence d'une ofTre parfaitement claire, et le ministre des Relations extérieures crut devoir en référer au Directoire exécutif.

Le traité dont Esséid Ali demandait le renouvellement, n'était autre que les Capitulations de 1740, d'après lesquelles les Français étaient traités en Turquie plus favorablement qu'aucun autre peuple. Sans doute l'article 83 de cette convention stipulant que la France jouirait de tous les honneurs et privilèges qui pourraient être accordés aux autres nations, n'était plus strictement appliqué puisque les Autrichiens et les Russes avaient obtenu, dans les dernières années, des avantages particuliers. 11 y avait là un motif sérieux de renouveler le traité, incompatible, en outre, avec la nouvelle forme du Gouvernement français. Avant même d'étudier en

détail les modifications qui devaient être apportées aux Capitulations, il convenait pourtant d'examiner le principe d'exacte réciprocité dont l'ambassadeur ottoman entendait faire la base des négociations.

La situation créée par la Révolution avait évidemment provoqué cette prétention de la Sublime Porte. Notre navigation dans la Méditerranée avait été entièrement interrompue ; les musulmans, Grecs, juifs, en avaient profité pour faire eux-mêmes le commerce et le cabotage que nous faisions autrefois presque exclusivement : devenus meilleurs marins et négociants plus habiles, ils en avaient tiré des avantages considérables auxquels ils entendaient ne pas renoncer.

Le principe de la réciprocité, d'une justice évidente à l'égard de toutes les puissances européennes, pouvait-il être admis avec la Turquie? S'il l'était, nous perdions notre commerce du Levant autrefois si florissant, source de prospérité pour les ci-devant provinces de Provence et de Languedoc, qui entretenait cinq à six cents navires pour le cabotage etnourrissaitcinq à six mille matelots, pépinière de notre marine mili-

taire. Parla réciprocité, tous ces avantages nous échappaient. Accueillis dans nos ports, les Levantins nous apporteraient leurs denrées, les matières premières, exporteraient nos draps et autres marchandises. D'ailleurs la Constitution et la situation actuelle de l'Empire ottoman ne rendaient-elles pas illusoire la réciprocité ? Les musulmans et sujets de la Porte seraient traités dans nos ports conformément au texte des Capitulations : leurs personnes, leurs navires, leurs propriétés enfin y seraient sous la protection des lois et du Gouvernement chargé de leur exécution ; ils n'auraient à craindre aucune vexation, aucun acte arbitraire et violent et ils ne paieraient pour leurs navires et leurs cargaisons que des droits de douane fixes et connus.

Nos négociants, nos marins et leurs propriétés jouiraient-ils des mêmes avantages dans les Échelles du Levant ? N'auraient-ils plus à redouter les vexations ni les avanies des pachas et autres agents de la Porte? Quand bien même celle-ci voudrait s'y opposer sincèrement, en aurait-elle le pouvoir ? Réussissant à grand'peine à se faire respecter elle-même, à venir à bout des brigands qui battaient ses pachas, com-

196 Vm: AMBASSADE TURQUE SOUS LE DIRECTOIRE

ment assurerait-elle la protection des étrangers?

Au point de vue fiscal la réciprocité ne donnerait pas de meilleurs résultats. En dehors des droits de douane légaux qu'on exigerait seulement en France des Levantins, nos compatriotes auraient à compter avec l'avidité bien connue des pachas, agas, cadis, etc. Au surplus qui donc avait pu suggérer au Divan cette idée de réciprocité, dontil s'était entiché, sinon les Grecs et autres raïas de la Porte qui en dirigeaient véritablement les affaires et qui voulaient étendre le commerce et l'industrie de leurs nations respectives? De quel droit prétendaient-ils être compris dans cette réciprocité? Formaient-ils un corps politique, une nation, une puissance, avaient-ils quelque chose à offrir à la République et à ses négociants en échange des avantages qui leur seraient concédés ?

Si, par égard pour une ancienne alliée, le Directoire se décidait à admettre la réciprocité, il faudrait stipuler que ce principe serait adopté pour les seuls musulmans constituant la nation turque et non pour leurs sujets. Le caractère insouciant, paresseux et lent des Turcs devant

être toujours un obstacle insurmontable à l'accroissement de leur commerce et de leur navigation, ils ne seraient jamais des concurrents bien redoutables. En échange de cette concession, la France devrait acquérir le droit de libre navigation dans les mers Noire et Rouge, puisque les musulmans, après avoir subi une quarantaine à Marseille, seraient admis dans tous nos ports de l'Océan et de la Méditerranée.

Pour toutes ces raisons S le ministre des Relations extérieures fit approuver par le Directoire une note destinée à l'ambassadeur ottoman , et qui, sous une forme évasive et dilatoire, semblait une réponse favorable.

« Le Directoire exécutif n'a pu apprendre la « détermination de M. l'ambassadeur qu'avec « un extrême intérêt, puisqu'elle a pour but de « fortifier les liens qui unissent déjà les deux « nations. En conséquence il a autorisé le u soussigné à recevoir toutes les propositions

que M. l'ambassadeur sera dans le cas de lui « faire à ce sujet. En attendant il l'a chargé de « faire connaître à M. l'ambassadeur qu'il con- « sent que cette négociation soit dirigée sur la

1 A. E. Turquie, t. 196, f°* 487, sqq.

« base d'une exacte réciprocité Le soussi-

« gné prie M. l'ambassadeur de lui faire con- « naître ses intentions à cet égard. Il ne doute « pas qu'elles ne soient dignes de cet attache- « ment inaltérable qui unit les deux nations « depuis si longtemps ^ »

En fait, la proposition de la Sublime Porte était écartée et la négociation avait échoué avant même qu'elle eût été sérieusement entamée. Esséid Ali semble l'avoir compris et fait comprendre à Constantinople, car, par la suite, il n'en souffla plus mot.

Indifférent à son insuccès ou déjà désabusé de la grande politique, l'envoyé ottoman borna désormais son activité à régler les petites difficultés susceptibles à un moment donné d'aigrir les relations, très cordiales en apparence, de la France et de la Turquie. 'Aussitôt entré en fonctions, il avait témoigné d'un louable zèle pour défendre les intérêts de ses nationaux, tout en protestant de son désir de rester en bons termes avec le Gouvernement du Directoire. Après l'ajournement indéfini des pourparlers pour le renouvellement des Capitulations, il n'avait

1 A. E. Turquie, t. 196, f« 490.

guère plus autre chose à faire que de prendre encore plus à cœur les réclamations que le Divan ou les particuliers le priaient de présenter au ministre des Relations extérieures.

La correspondance échangée entre Esséid Ali Efîendi et Talleyrand est donc promptement devenue monotone et elle n'offre qu'un intérêt des plus médiocres. Tantôt il s'agit de saisies de navires turcs, ragusains, marocains indûment capturés par des corsaires français, de confiscation de cargaisons appartenant à des sujets ottomans, tantôt de demandes de banquiers ou d'armateurs grecs qui ne peuvent obtenir du Gouvernement français le paiement des sommes dont ils sont créanciers. Avec une inlassable patience et sous une forme aussi pressante que courtoise, l'ambassadeur revient à la charge, accumulant les notes, multipliant les rappels, et ne reces^ant, la plupart du temps, que de bonnes paroles. Que par hasard la cause qu'il plaide soit vraiment trop excellente, Ton fait sonner bien haut la faveur qu'on accorde, contraint et forcé : « Le soussigné espère que M. l'ambassa-

« deur voudra bien reconnaître que est une

« nouvelle preuve de la volonté qu'a le Gouver-

« nement de la République de maintenir dans « toute son intégrité la bonne harmonie qui « existe si heureusement entre les deux « Empires. » Des créanciers grecs reçoivent-ils, après maintes démarches de l'envoyé ottoman, « des rescriptions bataves » payables au bout d'un an, en guise de remboursement du million qui leur est dû depuis tantôt deux années, on affirme avec quelque audace que ces effets sont bons. Il est fâcheux sans doute qu'ils perdent au change 28 ou 29 p. 100, mais les circonstances présentes ne permettent pas de présenter des offres plus satisfaisantes. Encore l'ambassadeur ne doit-il pas oublier qu'on a tenu à lui être personnellement agréable dans cette affaire ! Il est difficile de se moquer plus galamment des gens. Qu'Esséid Ali ne s'avise pas de son côté de donner prise à des observations, car on ne le tient quitte de rien. Un de ses domestiques a-t-il volé le sceau de l'ambassade et fabriqué, avec la complicité d'un officier des Invalides, quelques faux passeports, les notes pleuvent à l'hôtel Monaco pour rappeler les devoirs des ambassadeurs. Le malheureux Turc tout ahuri, s'excuse, plaide les circonstances

atténuantes pour lui-même. Il réclame l'aide du Gouvernement pour l'arrestation du coupable, son renvoi à Constantinople et finalement ajoute : « En remplissant les devoirs de ma « mission avec la plus scrupuleuse exactitude, « je me flatte de reconnaître comme le plus « indispensable celui de respecter les lois « établies et de vous donner, en toute occasion, « des preuves non équivoques que toutes mes « démarches n'aboutissent qu'à la satisfaction « réciproque des deux Gouvernements \ »

De temps à autre le ministère des Relations extérieures se livre à des manifestations de sympathie bruyantes à l'égard de Son Excellence ottomane et les autorités constituées se montrent pour Elle pleines d'égards extérieurs.

Un journal a-t-il annoncé que l'ambassadeur vient défaire mettre à mort, dans l'intérieur de son palais, un des gens de sa suite qui avait volé des bijoux dans une boutique, et qu'il a renvoyé dans la même boîte, au marchand, la tête du voleur et les bijoux, Talleyrand s'empresse aussitôt de signaler au ministre de la Police générale ce conte absurde. « Je me vois obligé,

* A. E. Tdrqdie, Supplément, t. 23.

« écrit-il, par le plus indispensable de mes « devoirs, de vous prévenir de cette licence qui « tend à léser l'honneur de l'ambassadeur, « celui de la légation et qui plus est celui de sa « nation et qui, en dernière analyse, pourrait « être regardée comme un délit de lèse-nation « fondé sur la loi de fructidor dernier qui « soumet les journaux à l'inspection de la « police.

« J'ai l'honneur de vous transmettre la « feuille qui contient ce fait faux et dénué de « toute vraisemblance, et je réclame, en vertu « du droit des gens qui garantit l'honneur d'un « ambassadeur et celui de sa nation envers la « puissance auprès de laquelle il est accrédité, « une réparation juste et légale, en vous priant « de prescrire aux mêmes journalistes de « publier un démenti absolu sur tout ce qu'ils « ont inventé à l'égard de l'ambassadeur'. »

Voilà beaucoup de bruit pour une innocente plaisanterie. La police se met en mouvement; trois jours plus tard, le citoyen Saunier, en personne, chef de la Division des mœurs et

* Lettre du 26 décembre 1797, 6 nivôse an VI. Turquie, Supplément, t. 23.

opinions publiques au Bureau central, adresse pour le faire insérer, aux divers journaux, un avis comminatoire. « Un écrit colporté avec « une coupable profusion, citoyen, porte que « l'ambassadeur ottoman a fait trancher la « tête à un homme de sa suite, convaincu de « vol, et qu'il a envoyé cette tête sanglante au « marchand lésé, en réparation du vol qui lui « avait été fait. Cet écrit mensonger est l'œuvre « d'une malveillance insigne : je suis autorisé « à vous assurer que ce fait est de toute faus- « seté. Veuillez, le bien public vous y invite, « donner de la publicité à cette note \ »

La nouvelle est démentie catégoriquement, soit; désormais tout le monde la connaît.

Le Directoire ne cesse de donner à Esséid Ali Effendi d'autres preuves de sa courtoisie. Le Turc ayant demandé que son ex-Mihmandar reçoive la récompense de ses services avec le grade de chef de brigade, le ministre de la Guerre Schérer manifeste les dispositions les plus favorables. Il rappelle au Gouvernement que Jahya Bey, fils de Pacha, donné au général Aubert du Bayet, comme Mihmandar, lors de

* Journal de Paris du 20 décembre 1797.

l'arrivée en Turquie de notre ambassadeur, ayant été nommé Capidgi Bachi de Sa Hautesse, il serait conforme au principe de l'exacte réciprocité d'accorder de l'avancement au citoyen Gaulaincourt. Esséid Ali a mis beaucoup d'insistance à exprimer ce désir : il en a écrit luimême au ministre des Relations extérieures. Talleyrand appuie la proposition de son collègue de la Guerre, car il s'agit d'une marque de politesse à l'égard de Son Excellence. Et Gaulaincourt, à qui son voyage compte comme une campagne, reçoit le brevet de chef de brigade dans les troupes à cheval.

Des prévenances plus directes et plus personnelles achèvent de conquérir l'Effendi. Le général Bonaparte, revenu depuis une semaine à peine à Paris, auréolé du prestige de ses victoires en Italie, promet d'assister au bal qu'Esséid Ali brCile du désir de donner en son honneur. La fête a lieu le 21 frimaire an V (11 décembre 1797) et provoque les manifestations les plus flatteuses pour l'amphitryon. Quelques jours après, l'hôtel du ministre des Relations extérieures', le ci-devant hôtel Gal-

* Occupé aujourd'hui par l'ambassade royale d'Italie.

RÉSULTATS DE SIX MOIS D'ACTIVITÉ DIPLOMATIQUE 20b

liffet, rue du Bac, resplendit de lumières. Deux cents femmes environ en costume grec (hélas! plus de redingotes à la turque) ornent gracieusement les salons. A dix heures et demie le nouveau héros du jour, Bonaparte, paraît. « Les danses cessent, il règne un moment de « silence religieux ; le général, en costume « civil, et Joséphine, mise avec dignité, une « chaîne de camées dans les cheveux, forment « Tobjet de tous les regards tandis qu'autour « d'eux s'empresse Talleyrand faisant les « honneurs de sa maison avec une aisance qui « annonce que les grâces et les plaisirs ne sont « pas pour lui, plus que la politique, des affaires « étrangères. » Bientôt on va souper et lorsque le repas est fini, au moment où les danses vont reprendre, on voit « le général Bonaparte lui- « même, tenant par le bras l'ambassadeur « ottoman qui paraît s'appuyer familièrement « sur lui comme pour annoncer l'alliance de « la Sublime Porte avec la France^ ».

* Le Publiciste du 6 janvier 1798, 17 nivôse an VL C'est à ce moment de la soirée qu'Esséid Ali et Bonaparte furent rencontrés par M°"^ de Peraon et sa fille (qui épousa plus tard Junot, duc d'Abrantès). Dans ses Mémoires, la duchesse d'Abrantès, après avoir décrit la toilette que portait sa mère au bal de Talleyrand, raconte que Bonaparte ayant

N'est-ce pas là un motif suffisant pour que Son Excellence se répande en louanges, dans sa correspondance avec son Gouvernement, sur les procédés amicaux et les égards exceptionnels qu'on ne cesse d'avoir pour Elle? Et, quand l'interprète dont on dépend par l'incapacité de comprendre les autres et de se faire comprendre soi-même, ne cherche pas à vous détromper, peut-on avoir le moindre soupçon sur la loyauté de personnages officiels aussi aimables?

Qu'on retienne bien l'incident du bal du ministère des Relations extérieures : il prend un caractère tout piquant si l'on songe aux intrigues qui l'ont précédé, aux desseins qu'il a cachés et aux événements qui l'ont suivi.

Depuis six mois Esséid Ali Effendi n'a rien deviné des sentiments intimes de sesamis les plus

aperçu M™® de Pernon la salua, puis « il parla bas quelques « secondes à l'ambassadeur turc qu'il tenait sous le bras. Le « Turc fit une exclamation et regarda ma mère avec de grands « yeux, qu'il ne tenait qu'à lui de faire passer pour hébétés, « puis lui fit une manière de révérence. Je lui ai dit que « vous étiez d'origine grecque, dit Bonaparte à ma mère, « pour lui dire adieu. » Mémoires de la duchesse d'Abrantès. Paris, 1838. 9 vol. in-8°, t. II, chapitre Vil in fine.

M™« de Pernon était une Comnène et descendait des empereurs grecs. Un de ses ancêtres, Constantin Comnène, avait quitté la Grèce en 167o pour fuir la domination turque et s'était réfugié en Corse.

démonstratifs et pour troubler son imperturbable sérénité et détruire ses illusions, il ne faudra rien moins que le débarquement des troupes françaises dans la plus riche des provinces tributaires de la Sublime Porte.

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