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CHAPITRE VIII

L'EXPÉDITION D'EGYPTE ET SES CONSÉQUENCES SUR LA MISSION D'ESSÉID ALI EFFENDI

Lorsque Talleyrand devint ministre des Relations extérieures, la France et la Turquie vivaient en paix. L'arrivée toute récente de l'ambassadeur du Sultan Sélim III rendait plus manifeste encore une entente que n'avaient pu rompre les efforts des puissances coalisées contre la Révolution. Depuis François P'" les Turcs avaient été nos alliés et nos clients, ils avaient à maintes reprises combattu nos adversaires, et si les événements intérieurs avaient, dans les dernières années, enlevé quelque fixité à la politique extérieure française, aucun incident n'était venu troubler nos relations avec la Sublime Porte. Dans le discours qu'il avait adressé au Directoire le 10 thermidor, en remettant ses lettres de créance, l'envoyé ottoman

avait parlé de « l'amitié et de la bonne harmo- « nie qui subsistaient si solidement et depuis « si longtemps entre les deux pays ». Carnot, dans sa réponse, avait souligné, à son tour, ces heureux rapports, en ajoutant que le Directoire n'oublierait rien pour convaincre l'ambassadeur de son désir de les entretenir sans altération.

Malheureusement pour Esséid Ali, le ministre appelé par ses fonctions à tenir cet engagement, ne devait pas témoigner de dispositions très favorables. En prenant possession du département des Relations extérieures, ïalleyrand apportait avec lui tout un programme qui n'était guère de nature à rendre durable l'entente cordiale entre la République Française et la Turquie.

Le premier article en était l'acquisition de colonies nouvelles : l'idée n'était pas neuve car elle avait déjà hanté l'esprit des derniers diplomates de l'ancien régime, mais, tandis qu'en 1792, il avait pensé à donnera son pays l'Amérique du Sud, Talleyrand, en 1797, avait jeté, avec une sorte de divination de l'avenir, son dévolu sur l'Egypte. Dans un Essai sur les

avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes qu'il avait lu à la séance publique de l'Académie des Sciences morales et politiques, le 15 messidor (2 juillet), quelques jours avant d'entrer aux Relations extérieures, il avait rappelé que « M. le duc de « Choiseul, un des hommes du siècle qui avait « eu le plus d'avenir dans l'esprit, prévoyait « déjà en 1769 la séparation de l'Amérique de « l'Angleterre, craignait le partage de la Pologne « et cherchait dès cette époque à préparer par « des négociations la cession de l'Egypte à la « France pour se trouver prêt à remplacer par « les mêmes productions et par un commerce « plus étendu les colonies américaines le jour « où elles nous échapperaient » .

Il était tout naturel que Talleyrand devenu ministre songeât à faire prévaloir ses vues personnelles.

Un homme se trouva là, à point nommé, pour lui apporter un concours moral et matériel : de leur entente naquit l'expédition d'Egypte et partant la rupture entre la France et la Sublime Porte.

Déjà au lendemain d'Arcole, Bonaparte avait

rêvé des succès en Orient et l'émancipation d'une province ottomane, la Grèce. Au mois d'août 1797, le démembrement de l'Empire turc lui apparut comme une éventualité parfaitement réalisable dans un avenir prochain. Il avait réfléchi après l'occupation des îles de l'Adriatique. Si la France luttait dans l'Océan, elle devait être maîtresse dans la Méditerranée et Malte devait tomber dans nos mains. « De ces « différents postes, écrivait-il au Directoire', « nous dominerons la Méditerranée, veille- « rons sur l'Empire ottoman qui croule de « toutes parts et nous serons en mesure ou de « le soutenir ou d'en prendre notre part. Nous « pourrons davantage, nous pourrons rendre « presque inutile aux Anglais la domination « de l'Océan. Ils nous ont contesté à Lille le « Cap de Bonne-Espérance, nous pouvons nous « en passer. Occupons l'Egypte : nous aurons « la route directe de l'Inde et il nous sera facile «. d'y établir une des plus belles colonies du « globe. C'est en Egypte qu'il faut attaquer « l'Angleterre. »

Menacé enfin de perdre le prestige que ses

^ 16 août 1797.

victoires en Italie lui avaient acquis, s'il tombait dans l'inaction, le général Bonaparte « voulut tenir en haleine la renommée » et il se trouva davantage encore attiré parles entreprises hasardées et retentissantes. Avant même que la paix fût signée à Campo-Formio, il confia ses projets à Talleyrand, admirablement disposé aies accueillir, et à l'heure même où Paris fêtait sans mesure l'ambassadeur ottoman, les deux hommes caressaient déjà l'idée d'une expédition en Egypte. Dans les mois qui suivirent, leurs desseins se précisèrent; le retour à Paris de Bonaparte (15 frimaire an VI, 5 décembre 179T) facilita leur mystérieuse collaboration. Tandis qu'il feignait d'entrer dans les vues du Gouvernement en préparant contre l'Angleterre une action décisive, Bonaparte chercha en réalité à retenir dans la Méditerranée une flotte puissante. Quant à Talleyrand, tout en opérant d'habiles travaux d'approche, il étudiait les divers projets élaborés, dans le passé, contre l'Egypte, et il tentait d'intéresser des hommes de science, comme Berthollet et Monge, à la réalisation du plan qu'il méditait. Lorsqu'il jugea le terrain assez préparé et les circonstances favorables, le ministre se

décida enfin (8 pluviôse an YI, 27 janvier 1798) à démasquer ses batteries. Dans le rapport qu'il lui adressa, Talleyrand exposa au Directoire « que l'Empire ottoman ne durerait pas plus de « vingt-cinq ans et que ses provinces d'Europe « seraient la proie des deux maisons impériales. « Cela, écrivait-il, est contraire, sans doute, à a l'opinion de Montesquieu qui a dit quelque « part : l'Empire ottoman sera de longue durée parce qu'il ne sera jamais menacé par une puissance que les trois grandes nations commerçantes de l'Europe ne s'empressent de le défendre. Quoi qu'il en soit, si les pronostics des hommes qui connaissent le mieux l'Emoi pire ottoman se vérifiaient, la République devrait prendre des mesures pour saisir par- « mi ses débris ceux qui pourraient lui conve- « nir. Je mets sans hésiter au premier rang, « rÉgypte, l'île de Candie et celle de Lemnos. « L'Egypte que la nature a placée si près de « nous, nous présente des avantages immenses « sous le rapport du commerce soit de l'Inde, « soit d'ailleurs; de plus, par son climat et son « sol elle peut nous tenir lieu de nos colonies <i aux Indes Occidentales. Quant aux îles de

« Candie et Lemnos, elles nous rendraient « maîtres de l'Archipel et du détroit des Darda- « nelles. Mais la jouissance de ces conquêtes sup- « pose la libre fréquentation de l'île de Malte. »

Ainsi le plan était clairement dévoilé : il s'agissait du démembrement de la Turquie.

Une telle proposition pouvait émouvoir la conscience des Directeurs : il convenait d'ajouter quelques explications rassurantes afin d'en atténuer la brutalité. « Pourquoi nous sacrifie- « rions-nous plus longtemps pour une puissance « dont l'amitié est équivoque et qui touche à « sa ruine? L'Egypte n'est rien pour la Turquie « qui n'y a pas l'ombre d'autorité. 11 ne s'agirait « pas d'ailleurs de porter les premiers coups à « l'Empire ottoman, car ce serait contraire à la « loyauté et à la bonne foi, on compromettrait « la vie et la fortune des agents de la Répu- « blique et des Français établis dans le Levant, « on réunirait contre la France, l'Angleterre « et les deux cours impériales. » Ne vaudrait-il pas mieux s'entendre au préalable avec les cabinets de Saint-Pétesbourg et de Vienne ou déterminer un soulèvement des Grecs et des îles encore turques? Qu'on n'oppose pas non plus la

difficulté et les risques de l'entreprise ! On prendrait facilement Candie et Lemnos mal défendues, et l'expédition d'Egypte serait très simple et de courte durée*.

Si, dans ce curieux et cynique document, le nom de Bonaparte n'était pas prononcé, il était probablement sur toutes les lèvres. Le choix de ce général comme chef de l'expédition projetée n'était-il pas l'argument le plus propre à séduire le gouvernement déjà un peu inquiet des allures du héros d'Italie? Malgré tout les Directeurs ne furent pas unanimes, et l'un d'entre eux, La Révellière-Lépeaux, fit une vive opposition. En attestant, dans ses Ménioiî-es*, la véritable grandeur de l'entreprise sur l'Egypte qui pouvait présenter pour la gloire et les intérêts de la France, en particulier, ainsi que pour ceux des sociétés humaines en général, les plus grands résultats, ce personnage ajoute : « Tout cœur (i français, tout ami de l'humanité, devait en « désirer le succès : personne plus que moi ne « pouvait le souhaiter. Cependant je n'en crus

1 A. E. TCRQUIE, t. 197, P^ 269-284.

- La Révellière-Lépeaux. Mémoires. Paris, 1893, 3 vol. ia-8**, t. II, ch. XLI, p. 340 et 343 sqq.

« pas moins devoir combattre ce projet. Toutes « les probabilités me paraissaient contraires à « une heureuse issue. Les Anglais avaient une « flotte dans la Méditerranée et un si grand « nombre de mouches pour épier notre marche, « que ce ne fut que par un hasard sur lequel « on ne devait pas compter qu'elle ne fut pas « découverte... En admettant que la rencontre « n'eût pas lieu, ce qui se réalisa contre toute « probabilité, comment se maintenir en Egypte « sans communications avec la France, sans « moyens de recruter l'armée que beaucoup de « causes devaient affaiblir sans cesse? Les « Anglais, maîtres de la mer, pouvaient inter- « cepter nos convois, jusqu'à nos avisos, nous « priver de tout secours, nous tenir ainsi enfer- « mes lorsqu'ils avaient toute liberté de porter, « avec leurs vaisseaux, des armées sur tous les « points qui leur convenaient. En dépit des «. spécieux prétextes dont on voulait colorer « cette entreprise aux yeux des Turcs, on ne « pouvait pas croire que la Porte, pressée par « les instances des Cabinets de Londres, de « Vienne et de Saint-Pétersbourg, ne nous décla- « rerait pas la guerre? »

Il était difficile de résister aux intrigues du ministre des Relations extérieures et aux instances comminatoires de Bonaparte. Lorsque l'expédition fut discutée avec lui, ce général trouva réponse à tout. La majorité se laissa entraîner par l'assurance qu'elle reçut d'une entière réussite et la promesse de brillants résultats : elle se résigna à accepter un projet dont a cherché, depuis lors, et parce qu'il a échoué, à lui laisser l'entière responsabilité.

Le !2o pluviôse an VJ (13 février 1798), un arrêté de 18 articles fut soumis au Directoire afin de régler tous les détails de l'expédition. L'article premier disait : « Il sera fait en mes- « sidor prochain une descente en Egypte pour « délivrer les Français qui y résident du joug « tyrannique sous lequel ils gémissent. » L'article 3 en précisait la date : « Le départ de « l'expédition aura lieu des îles ci-devant Véni- « tiennes et il est fixé pour tout délai au « :2o prairial prochain (13 juin 1798). »

Talleyrand se chargea d'endormir la méfiance que de nouveaux et importants préparatifs militaires, sans but apparent, ne manqueraient pas d'inspirer à la Sublime Porte déjà inquiète

de la prise de possession des îles Vénitiennes par nos troupes. La tâche devant être délicate à Constantinople où les agents russe et anglais étaient prêts à profiter de nos moindres fautes de tactique, le ministre songea un instant à succéder lui-même au général Aubert du Bayet, mort récemment à son postée La réflexion, et peut-être aussi le pressentiment des dangers personnels à courir le décidèrent à abandonner son idée. Il laissa, en conséquence, à Ruffin", premier interprète de notre ambassade, promu au rang de Chargé d'afîaires, le soin de se

i 26 frimaire an VI, 10 décembre 1797.

- Ruffin (Pierre-Jean-Marie), né à Saloniquele 17 août 1742, fils de l'interprète du consulat de France ; élève interprète au collège de Louis le Grand de 1750 à 1758. Nommé en 1767 drogman, puis consul et consul général en Grimée, drogman à Constantinople sous le comte de Saint-Priest, 1771-1774, secrétaire interprète du roi, chargé jusqu'à la Révolution de toute la correspondance orientale avec la Turquie, les états Barbaresques, etc. , professeur de turc et de persan au Collège de France (1784). Retourne à Constantinople en octobre 1794 comme secrétaire de Légation, faisant fonctions de premier interprète, et accompagné de sa fille et de son gendre Lesseps. Correspondant de l'Institut en 1796; Cliargé d'affaires de France en 1798, interné au château des Sept-Tours du 10 septembre 1798 au 26 août 1801, chargé de diverses missions après l'arrivée du nouvel ambassadeur le général Brune, 6 janvier 1803. Conseiller d'Ambassade (5 août 1804), de nouveau chargé d'affaires (24 septembre 1805), reste à Constantinople sous le général Sébastiani, sous le général Andréossy; Chargé d'affaires de Louis XVIII en 1814, meurt à Constantinople le 19 janvier 1824.

débrouiller avec le Divan, en se réservant une besogne plus facile et moins périlleuse, celle de berner sans vergogne son grand ami Esséid Ali Effendi.

Gagner du temps et atteindre vaille que vaille le moment où le débarquement en Egypte serait un fait accompli, tel a été, dès lors, le but de Talleyrand. En dépit de son optimisme de commande le ministre n'a pas eu d'illusion sur le maintien de la paix. Ne le yoit-on pas, peu après \ énumérer dans un projet d'instructions destinées au successeur éventuel d'Aubert du Bayet, une série de motifs de rupture avec la Sublime Porte, rappelant des griefs aussi anciens que minuscules, et poussant l'audace jusqu'à reprocher au Sullan Sélim, comme une preuve de malveillance, l'envoi d'un ambassadeur permanent à Paris, parce que cette mesure de courtoisie avait été trop tardive !

En tout cas, et dans l'intérêt même de sa politique, Talleyrand avait besoin d'agir avec une prudence extrême. Une indiscrétion risquait ce mettre en éveil le Divan, plus prompt à

>■ 26 ventôse an VI, 16 mars 1798. A. E. Tdrquie, t. 197, f » 403-419.

s'émouvoir que son représentant à Paris, et il fallait, coûte que coûte, bercer la quiétude naturelle d'Esséid Ali. Dès le début de janvier 1798 il y avait eu une alerte. La Sublime Porte s'était formalisée d'un passage d'une proclamation où Bonaparte avait paru exciter à la révolte les Grecs et les Albanais \ et, pour dissiper cette impression fâcheuse, le ministre des Relations extérieures avait jugé nécessaire de prodiguer les explications les plus satisfaisantes. « Assurez « le Reis Effendi, avait-il fait savoir à Ruffin, « que non seulement le Directoire ne veut « porter aucune atteinte aux droits de son Gou- « vernement, mais qu'il est encore disposé à « maintenir, autant qu'il dépendra de lui, la « bonne intelligence qui existe depuis si long- « temps entre les deux Empires. Dites-lui que le « commissaire duDirectoire exécutif dansles îles « ci-devant Vénitiennes a eu spécialement pour « instruction de faire connaître au comman- « dant de la République dans ces contrées, sa « volonté que les droits de la Turquie fussent « respectés scrupuleusement, qu'il ne fût rien

1 Lettre de Ruffin du 12 nivôse au VI, Ic' janvier 1798. A. E. Turquie, t. 197, P 200.

« fait contre elle et que l'on n'autorisât ni encou- « rageât, en aucune manière, les projets vrais ou « supposés d'insurrection de la part des raïas ^ » Ces instructions étaient en contradiction formelle avec certain passage du rapport au Directoire du 8 pluviôse (27 janvier) dans lequel le ministre des Relations extérieures avait précisément suggéré le recours à l'insurrection contre la Porte pour faciliter l'expédition d'Egypte, mais l'ex-évêque d'Autun n'était pas homme à s'embarrasser de vains préjugés.

Un incident imprévu ne tarda pas à prouver, avant même qu'elle fût parvenue à destination, que la lettre où Talleyrand manifestait des dispositions aussi amicales pour la Turquie ne répondait pas à la réalité des choses.

Le i22 germinal (11 avril), au Conseil des Cinq Cents, le citoyen Eschassériaux aîné prit la parole au nom de la commission chargée d'examiner un ouvrage présenté à l'assemblée par le citoyen Wastrom, relatif à l'établissement de Sierra Leone, Boulama et à la colonisation en général. Dans le discours qu'il prononça à cette occasion, l'orateur se livra à une étude appro-

^ Lettre à Ruffin du 2o ventôse an VI, lii mars 1798.

fondie de la colonisation, de ses avantages et de ses effets, à toutes les époques et pour tous les pays. Arrivé à cette conclusion que la République devait acquérir des colonies nouvelles (et cette affirmation ne pouvait déplaire à ïalleyrand), Eschassériaux examina les régions les plus propres à recevoir des établissements français et, sansambage, il désigna l'Egypte comme tout indiquée par la politique et la nature. Il s'étendit avec complaisance sur l'intérêt que la France trouverait, au point de vue de son commerce et de sa situation dans la Méditerranée, à fonder une colonie sur les rives du Nil, ajoutant que dans cette partie du monde, deux grands projets attendaient peut-être le génie des Français pour être enfin réalisés ^

La discussion fut close par le renvoi de la pétition du citoyen Wastrom au Directoire à à qui il appartenait de « prendre les renseigne- (( ments et toutes les connaissances de localités « convenables à la fondation d'un établisse- « ment. » Il en résultait, tout au moins, que

^ VoirPiècesjuslificatives, p. 309, un extrait du discours d'Eschassériaux. Journal des Débats et Lois du Corps Législatif; n° 34b. Séance du 22 germinal an VI (H avril 1798) du Conseil des Cinq Cents.

publiquement, et au sein d'une des deux assemblées délibérantes, on avait pu. sans provoquer ni surprise, ni murmure, ni réclamation, exprimer le désir de voir la République s'emparer d'une des provinces de son amie et alliée la Sublime Porte ! Il y avait là un oubli fâcheux des règles du droit et de la courtoisie internationale. Cette manifestation intempestive ne resta naturellement pas sans écho. Divers journaux, peut-être à la suggestion du ministre des Relations extérieures, désireux de tàter l'opinion, reproduisirent les passages saillants du discours d'Eschassériaux. Le 28 germinal (17 avril) enfin, le député Poultier, directeur de VAfui des Lols^ publiait, sous sa signature, un article intitulé « Bonaparte et saint Louis », qui ne passa pas inaperçu. C'était un appel passionné au héros d'Italie, une invitation pressante à la conquête de l'Egypte. « 0 toi qui viens d'affranchir l'Italie « et la rive gauche du Rhin, l'Egypte t'appelle ! . . . « Bonaparte, en conduisant nos phalanges victo- « rieuses sur les bords du Nil... tu changes par « cette seule opération la face de la terre... que « dis-je! peut-être à l'instant où j'écris, le « pavillon tricolore flotte-t-il sur les bords où

« régna autrefois Isis. . . 0 Bonaparte ! attache ton « nom déjà immortel à cette grande révolu- « tion de l'univers... »

Sous cette forme emphatique, Poultier reprenait certains des arguments développés par son collègue devant l'assemblée des Cinq Cents, et par une coïncidence trop étrange pour être fortuite, il indiquait, pour justifier l'expédition qu'il demandait, les arguments mêmes que Talleyrand devait invoquer dans sa correspondance diplomatique, c'est-à-dire la tyrannie des bevs, leurs insolences à notre égard, leur faiblesse et le souci d'atteindre les Anglais dans les Indes.

Le discours d'Eschassériaux, l'article de Poultier et les allusions des journaux aux projets mystérieux du Directoire étaient trop significatifs et inquiétants pour échapper complètement à l'attention du représentant de la Sublime Porte. Esséid Ali eut quelques velléités d'envoyer à Toulon des émissaires secrets pour épier les mouvements de la flotte française, mais il fut détourné de ce projet par Codrika, inspiré par le Gouvernement français, selon les propres aveux du secrétaire interprète. L'ambassadeur ottoman estima, dans ces conditions, qu'il

devait tout au moins aviser la Sublime Porte après avoir, au préalable, pris des informations officielles et plus précises. Il dépêcha son premier drogman au ministre des Relations extérieures pour lui demander « non pas le secret du Direc- « toire sur la véritable destination de l'armement (( de Toulon, mais seulement si cet armement « était destiné ou non à une expédition quelcona que sur le territoire ottoman ». Talleyrand répondit en termes évasifs que le Directoire exécutif n'était pas en guerre avec la Turquie et qu'il n'avait nulle intention d'ouvrir contre elle les hostilités. Codrika s'étant montré plus pressant et ayant fait connaître la surprise que l'ambassadeur avait éprouvée du langage tenu au Conseil des Cinq Cents sur l'Egypte, le ministre riposta que « les opinions étaient libres, que « tout membre d'une assemblée délibérante « pouvait émettre la sienne sans qu'on dût la « regarder comme l'opinion générale ni comme « devant nécessairement influer sur la décision « du Gouvernement ».

Dans le compte rendu de cet entretien qu'il adressa à Constantinople, Esséid Ali ajouta que, d'après son opinion, l'escadre française irait en

lo

Sicile. Cette communication assez vague ne rassura le Divan ni sur les intentions de la France ni sur la « sagacité » de son ambassadeur. Ruiïin, encore dans l'ignorance la plus absolue des desseins réels du Directoire et mis au courant des bruits répandus à Paris seulement par les feuilles publiques ou quelques correspondances privées, fut donc appelé chez le Reis Effendi (l^'" messidor an yi-19 juin 1798). Dans la conversation de trois heures qu'il eut avec ce ministre, notre Chargé d'affaires, avec un tact loué plus tard comme il convenait par Talleyrand^ et une sorte de divination d'instructions précisément en route ^ essaya de rassurer son interlocuteur qui se plaignait du discours d'Eschassériaux et de l'article de Poultier. Il fit remarquer qu'il s'agissait là d'une opinion individuelle et que l'assertion d'un folliculaire était le plus souvent sans conséquence, mais il eut garde de nier tout projet d'entreprise contre l'Egypte et les Beys. Il éluda, avec habileté, une réponse

*■ Lettre de Talleyraad à Ruflin du 28 thermidor an VI (13 août 1798).

- Lettre de Talleyrand à Ruffin du 22 floréal an VI (11 mai 1798), parvenue à Conslantinople le 2 messidor au VI (29 juin 1798).

catégorique aux affirmations de souveraineté de

la Porte sur les rives du Nil ainsi qu'aux demandes

.^—réitérées de déclarations pacifiques écrites \

l^p Averti, quelques jours plus tard, par le Divan

lui-même, des indications transmises par Esséid

Ali à la suite de l'entrevue entre Talleyrand et

Codrika, Ruffin ne marqua aucune surprise

apparente du mutisme observé par le ministre

des Relations extérieures, et l'explication qu'il

en improvisa eut même la bonne fortune de

plaire. « Les ennemis de la France, dit-il, ne

« sauraient être informés du plan du Directoire ;

« il n'était donc pas possible de renseigner

« l'ambassadeur ottoman à Paris, car la figure

|H|fc d'Esséid Ali serait pour eux un thermomètre.

« Si elle était radieuse ils en concluraient que

l^^« l'armement pouvait les regarder, et ils diri-

|^P« géraient sur cette découverte leurs moyens de

« défense. »

Le 11 messidor enfin (29 juin), notre agent était tiré de la situation fausse, sinon ridicule, ù l'avait tenu jusque-là l'absence de nouvelles officielles de Paris, et il recevait les instructions

1 Voir le compte rendu turc de cette audience. Pièces y tificatives, p. 319.

et explications que le ministre des Relations extérieures s'était déterminé à lui envoyer sur les projets du Gouvernement de la République. Dans cette lettre écrite le 22 floréal (11 mai), Talleyrand indiquait l'Egypte comme le but final de l'expédition en préparation, et les raisons qu'il en donnait corroboraient à merveille le langage de Ruffin au Reis Effendi. Le désir y était nettement marqué de maintenir la paix avec la Sublime Porte, de désigner un ambassadeur pour négocier au cas où la mauvaise humeur du Divan serait trop manifeste, et une vague allusion était faite aux dangers que feraient courir à la Turquie les deux cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg en cas d'hostilités entre la Porte et la République.

Entre temps, ne voyant venir aucune autre nouvelle de Paris, le Reis Effendi avait expédié un courrier extraordinaire ^ à Esséid Ali Efîendi pour l'inviter à obtenir des explications décisives et à informer le Gouvernement français de

^ « Il a passé à Rastadt, le 27 messidor (15 juillet) un courrier turc venant à Paris en toute diligence. On croit que la Porte est alarmée des bruits répandus sur nos expéditions maritimes. » Ami des Lois du 4 thermidor an VI (22 juillet 1798).

la volonté de la Turquie de repousser toute tentative sur l'Egypte, de quelque titre qu'elle se parât.

Le 3 thermidor (21 juillet), l'ambassadeur ottoman s'acquitta de cette démarche, accomplissant ainsi un acte solennel mais dont la portée était par avance toute limitée. Ce fut un jeu d'enfant pour le ministre des Relations extérieures d'abuser de la crédulité naïve d'Esséid Ali Effendi, et les trois comptes rendus que nous avons de l'entrevue, qu'ils émanent de Talleyrand lui-même, du Turc, ou du Divan, ne diffèrent guère que dans la forme.

Écoutons d'abord Esséid Ali lui-même ^ : « Le « 3 thermidor dernier, j'eus l'honneur d'avoir « avec vous une conférence ministérielle au sujet (1 du bruit qui se répandait alors de toutes parts « d'une descente de la troupe française en Egypte ; « après l'exposé fidèle et exact des prétentions « delà Sublime Porte sur cet objet et les démons- « trations claires et sincères de sa souveraineté « sur ce pays que j'eus l'honneur devons faire, « conformément aux ordres précis dont j'étais

'■ Lettres d'Esséid Ali à Talleyrand du 14 vendémiaire an VII, 5 octobre 1798. A. E. Turquie, 1. 199, f°» 26 sqq.

« chargé, j'ai reçu avec pleine confiance et satis- « faction la réponse rassurante que vous eûtes « la bonté de me donner officiellement, réponse « que je me suis empressé de transmettre litté- « ralement et ponctuellement à la Sublime Porte, « comme un gage sacré et inviolable d'amitié et « bonne intelligence de la part du Gouverne- « ment français à son égard, et qui, basée sur la « confiance que l'intimité des liaisons existantes « entre les deux puissances inspirait, ne pouvait « laisser aucun doute sur la continuation de ces a sentiments réciproques et devait naturelle- « ment éloigner tout soupçon d'acte attentatoire « à la souveraineté indivisible et à la possession « paisible de la Sublime Porte sur ses États. »

On pourrait, vu le temps écoulé entre le 3 thermidor an VI et le 14 vendémiaire an VU (21 juillet et 5 octobre 1798), suspecter l'exactitude des souvenirs de l'ambassadeur. Qu'on se reporte alors au passage du manifeste de guerre lancé, le 9 septembre, parla Sublime Porte et qui relate, d'après la correspondance reçue par le Divan, cette même entrevue du 3 thermidor.

« L'ambassadeur Ali Effendi, y est-il dit, « d'après les ordresqu'il avait reçus, vitleminis-

K tre des Affaires étrangères Talleyrand Péri- « gord, lui fit connaître le précis des lettres K qu'il venait de recevoir de la Sublime Porte K et lui demanda de lui donner sur leur contenu « une réponse officielle et catégorique. Ali Cl Effendi, dans sa réponse, informa la Sublime K Porte que ce ministre, empruntant le langage « de la fourberie et oubliant sans doute ce qu'il « avait déjà écrit au S^ Ruffin *, nia absolument (( l'expédition des Français pour l'Egypte, qu'il « n'eut pas honte d'ajouter que la commission « de Bonaparte n'avait pour objet que la con- « quête de l'île de Malte ; que la destruction de « l'ordre de Malte était un événement avanta- « geux pour tous les musulmans et qu'il devait « exciter la reconnaissance de la Sublime Porte, « et qu'enfin on n'avait pas d'autre intention « en France que de conserver et fortifier de plus « en plus l'amitié qui depuis si longtemps unis- « sait la France à la Sublime Porte. »

Ce récit en apparence si netoffre-t-il un caractère d'authenticité? Le document d'où il est extrait en diminue certes la valeur, car on ne saurait méconnaître qu'il ait été rédigé par un

^K 1 Lettre du 22 ûoréal an VJ (H mai 1798).

ennemi déclaré de la France et absolument partial. Il a été, en tout cas, soigneusement examiné, ligne par ligne, lorsqu'il est parvenu au ministère des Relations extérieures, et la traduction qui nous en est conservée porte des annotations significatives et instructives. En regard du passage relatif à cette fameuse audience, on lit ainsi : « Tout ce qui est dit ici au sujet de la « conférence d'Esséid Ali avec le ministre est « tronqué et laisse percer la haine qu'on lui a « vouée. Il a dit et assuré à cet ambassadeur « que la République Française ne voulait aucu- « nement se brouiller avec la Porte, qu'elle « était prête à resserrer plus étroitemement « que jamais les liens d'amitié qui les unissaient « et qu'enfin elle n'entreprendrait aucune con- « quête sur ses possessions \ »

Pour trancher un débat qui doit aboutir à cette conclusion qu'Esséid Ali fut, en cette occurrence, une dupe ou un imbécile, il semble donc encore plus simple d'ajouter foi au procès-verbal dressé par Talleyrand lui-même, dès le 8 thermidor, de son entretien avec l'ambassadeur ottoman. Il y a lieu de penser que le ministre des Relations

A. E. Turquie,!. 198, fo 435.

extérieures n'a pas cherché vis-à-vis d'un de ses agents à déguiser la vérité. « Extrêmement « pressé par le départ du courrier, disait-il à « Ruffin \ je me borne à vous faire part de la « conférence que j'ai eue, le 3 de ce mois, avec ft Esséid Ali Effendi dans le rendez-vous qu'il « me fit demander après l'arrivée d'un courrier « extraordinaire qui lui avait été expédié de « Vienne.

« Comme je le pressentais, la conférence avait « pour but de me faire expliquer sur la desti- « nation de notre expédition de Toulon, laquelle « a déjà acquis Malte à la République, comme « vous le savez sans doute. Je ne vous don- « nerai pas tous les détails de cette confé- « rence qui a duré près de deux heures : il vous « suffira de savoir que j'ai assuré cet ambassa- « deur que le véritable objet de l'expédition était « Malte, qu'elle n'était destinée à aucune con- « quête ultérieure^ qu'il dépendait de la Porte « de mettre à l'épreuve l'amitié et la loyauté du « Directoire exécutif en employant cette même « flotte, qui l'alarme, contre des ennemis com- « muns, qu'il était de son intérêt de bien réflé-

I A. E. Turquie, t. 198. ^ 303.

« chir sur cette circonstance qui s'évanouira à « l'époque de la paix générale. A ces explica- « lions et insinuations j'ai ajouté quelques exce pressions sur mon regret de voir les alarmes « de la Porte à l'égard d'un armement bien « naturel dans l'état de guerre et de piraterie « où se trouvent la République et la Méditer- « ranée. Je lui ai fait sentir très clairement que « ces alarmes et la démarche actuelle de l'am- « bassadeur étaient bien capables de faire pré- « sumer un affaiblissement dans le caractère de « franchise et de loyauté que la Porte avait tou- « jours manifesté. Enfin la conférence s'est ter- « minée par des protestations mutuelles d'amitié « et d'attachement et il m'a paru que l'ambas- « sadeur et son interprète Codrika se sont « retirés pleins de satisfaction. Je présume que ft par ce courrier il rend compte à sa Cour du « résultat de sa démarche. Vous devez être « attentif à recueillir tout ce qui pourra en trans- « pirer pour me le communiquer. Il est vraisem- « blable que le ministre ottoman, dans vos com- « munications avec lui, reviendra sur l'objet en « question. En ce cas renfermez- vous dans les « bornes que je me suis prescrites dans la con-

« férence. Surtout tâchez de pénétrer l'effet « qu'aura pu faire ma proposition indirecte de « l'introduction de notre escadre dans la mer « Noire pour combattre la Russie et lui enlever « la Crimée. Le Directoire exécutif n'est pas « éloigné d'une telle opération, si la Porte vou- « lait d'ailleurs la seconder. Tâchez de pénétrer « ses véritables dispositions à cet égard et faitesa les moi connaître.

P. S. — Je n'ai pas besoin d'expliquer à votre « bon esprit le sens de ces mots conquête ultéc( Tieure. Une occupation n'est pas une con- « quête, une répression d'injures, d'avanies, « n'est pas une conquête, etc.. Je m'en réfère « sur cela aux dernières lettres que j'ai écrites « et à l'avis que je vous ai donné de n'entrer '< dans aucune de ces explications que lorsque « vous aurez des nouvelles sur l'arrivée de l'es- « cadre en Egypte et la suite de cette arrivée'. »

Cette pièce n'a besoin d'aucun commentaire car elle suffit à marquer la nature des difficultés rencontrées par Esséid Ali Effendi à ce moment de sa mission ; elle prouve encore que l'ambassadeur ottoman, en n'abordant plus désormais

* Le post-scriptum est de la main même de Talleyrand,

avec Talleyrand le chapitre de rexpédition française dans la Méditerranée, a épargné à bon droit et son temps et sa peine.

Par malheur pour la réputation de loyauté en affaires de Talleyrand, il est arrivé que notre Chargé d'affaires à Constantinople, Ruffin, a été amené àcommuniquerauDivan, le 15 thermidor, le texte de la lettre du 22 floréal avouant que l'Egypte était le but de l'entreprise de Bonaparte. Malgré la précaution prise de lui assigner une date postérieure à celle où elle avait été réellement écrite, il n'en a pas moins été trop clair pour la Sublime Porte, que le 3 thermidor, le ministre des Relations extérieures avait effrontément berné Esséid Ali. Cette constatation, outre les remarques désobligeantes qu'elle nous a values, a profondément irrité le Divan et il faut peut-être y chercher l'une des causes du triste sort dont le personnel de l'ambassade en Turquie et tous les Français résidant dans l'Empire ottoman ont été les innocentes victimes. Tandis qu'à Paris, en effet, Esséid Ali Effendi continuait à mener une vie paisible, à échanger des communications amicales avec le ministre des Relations extérieures, tantôt à l'occasion de la con-

quête de Malte par nos troupes que Talleyrand avait la gracieuse attention de lui notifier comme un acte éminemment utile au Gouvernement ottoman^ tantôt au sujet de l'expulsion d'individus gênants pour l'ambassadeur, la situation deRuffin, àConstantinople,ainsique descitoyens français en Orient commençait à être dénuée de tout agrément et allait bientôt être dangereuse. Talleyrand avait prévu le cas. « Je conçois « combien votre position auprès de la Porte va « devenir pénible, délicate et peut-être péril- « leuse, écrivait-il dès le 3 août (16 thermidor) « au Chargé d'affaires de France*. Cependant je « ne doute pas que vous ne vous conduisiez dans « cette circonstance critique avec autant de « prudence que de fermeté. Ne craignez pas « les Sept-Tours. Outre que la Porte ne me paraît « pas capable d'un tel acte, vous devez vous « rassurer en considérant qu'elle a ici un otage « qu'elle ne voudrait sans doute pas compro- « mettre. D'ailleurs la grande nation ne laisse- « rait pas impuni un attentat commis dans la « personne de son représentant. »

1 A. E. Turquie, t. 198, î° 358.

- A. E. Turquie, t. 198, f^'= 314-318.

La nouvelle, parvenue à Constantinople, du débarquement de nos troupes à Alexandrie, avait déjà amené le Divan à obliger Ruffîn et nos compatriotes à garder les arrêts chez eux, à faire disparaître notre écusson de la grille extérieure de l'ambassade ; celle du désastre d'Aboukir détermina des résolutions plus graves. Le 2 septembre (16 fructidor), notre agent fut appelé à la Sublime Porte pour entendre un discours acerbe du Reis Effendi dans lequel il lui fut annoncé que la République s'étant permis d'envahir l'Egypte, « le glorieux Divan avait « résolu, selon l'usage, de le faire conduire au « château des Sept-Tours et de l'y séquestrer « avec tous les employés de la légation jusqu'à « ce quele i^eWrt ou contre-amiral turc, désarmé « et retenu à Alexandrie, eût été rendu avec « son équipage et ses canons, jusqu'à ce que « l'Egypte fût rentrée sous le pouvoir du Grand « Seigneur et enfin jusqu'à ce que Esséid Ali « Effendi fût revenu avec toute sa suite. »

Les prévisions de Talleyrand ne se réalisaient que trop. L'ambassadeur turc auprès du Directoire était désormais un otage.

L'attentat au droit des gens commis sur

la personne de Ruffm et aggravé peu après par l'arrestation de tous nos consuls et de tous les Français dans le Levant, de même que l'avis de la déclaration solennelle de guerre de la Sublime Porte ne furent connus à Paris que dans les premiers jours de vendémiaire an VII (fin septembre et début d'octobre 1798) , mais, depuis quelque temps, le Directoire, préparé à toutes les éventualités par son ministre des Relations extérieures, avait pris certaines précautions pour conserver des gages répondant de la vie de ses agents et de ses nationaux en Orient.

« Quoi qu'on en ait dit, on ne sait pas encore « comment la Porte ottomane accueillera notre « expédition en Egypte. Son minisire à Paris a « l'air un peu étonné. Il paraît qu'on avait jugé « que, vu la présence des ministres russe et « anglais auprès de sa Cour, il n'eût pas été pru- « dent de lui confier d'avance un pareil secret. » Cette note du Publiciste^ dénotait un peu de méfiance à l'égard de la Turquie. L'absence d'EsséidAlià la fête du 1"'" vendémiaire (22 septembre) et au dîner officiel de soixante couverts offert ce jour-là par le Directoire au palais du

2G fructidor an VI, 12 septembre 1798.

Luxembourg, avait été fort remarquée. Le ministre de la Police générale ne fut donc pas surpris en recevant, trois jours plus tard, une lettre de son collègue des Relations extérieures assez explicite : « Quoiqu'il n'y ait aucune rup- « ture formelle entre la République Française et « la Porte ottomane, le Directoire exécutif n'en « a pas moins résolu de prendre des mesures à « l'égard des Ottomans et sujets ottomans qui « se trouvent dans l'étendue du territoire fran- « çais. En conséquence je viens vous faire con- <( naître que ses intentions sont : 1° que vous « fassiez surveiller l'ambassadeur Esséid Ali « Effendi et sa suite actuellement à Paris, afin « qu'aucun de ceux qui composent cette ambas- « sade ou qui y sont attachés ne puisse quitter « la France à Finsu du Gouvernement ; 2° que « vous ordonniez aux Bureaux centraux ou « autres autorités constituées, établies dans nos « ports sur la Méditerranée, de ne plus délivrer, « jusqu'à nouvel ordre, des passeports aux Otto- « mans ou sujets ottomans qui en demande- « raient pour retourner dans leur pays. En hi- « sant exécuter les ordres du Directoire à cet « égard vous voudrez bien faire attention de

« recommander qu'on ne motive pas le refus « sur une altération survenue dans l'amitié exis- « tante entre les deux puissances, mais sur « divers prétextes plus ou moins spéciaux qu'on « puisera soit dans les localités, soit dans les

I« circonstances de la guerre maritime'. » ■B Ainsi le Directoire entendait sauvegarder les apparences et, dans Tincertitude des événements qui avaient pu se passer en Egypte et à Constantinople, il désirait ne pas paraître agressif. Cependant l'ambassadeur d'Espagne à Paris, M. de Azara, recevait bientôt du représentant de sa Cour auprès du Sultan l'avis des mesures de rigueur indignes que les Turcs avaient prises à l'égard des Français. Talleyrand, en ayant eu connaissance, profita fort habilement du mutisme d'Esséid Ali Effendi pour feindre de n'ajouter aucune créance à des nouvelles si fâcheuses et lui rappeler la nomination d'un ambassadeur de la République en Turquie : « Le bruit se répand « que la Porte, entraînée par les sollicitations a des ennemis de la République Française, vient « de lui déclarer la guerre. Un tel acte est si « dénué de vraisemblance et si opposé aux ^B 1 A. E. Turquie, 1. 199, f^ 4.

« intérêts et sans doute aux sentiments de la « Porte que je ne puis y ajouter aucune foi. Il « n'est pas en effet croyable qu'elle ait voulu « rompre avec une telle précipitation les liai- « sons d'amitié qui ont toujours uni les deux puisce sauces, sans attendre l'arrivée de l'ambassa- « deur de la République Française qui a été (( annoncée à Constantinople. Son départ ne « sera donc ni diff'éré ni suspendu, et le citoyen « Descorches*, de la nomination duquel j'ai eu « l'honneur de vous informer, se mettra en route « au premier jour. Je ne doute pas que vous ne « trouviez. Monsieur l'ambassadeur, dans cette « démarche, une nouvelle preuve de la loyauté « du Gouvernement français et de sa confiance « dans les sentiments de la Porte. »

Un semblable procédé et un langage aussi amical étaient faits pour toucher un homme

* Descorches (Marie-Louis-Henri), marquis de Sainte-Croix, né en 1749, mort en 1830. Attaché au comte d'Artois, officier au régiment de Bourbon. Ministre à Liège de 1782 à 1788. Ministre en Pologne de mars 1791 à septembre 1792. Envoyé à Constantinople et rappelé après le 9 thermidor. Nommé ambassadeur près de la Sublime Porte le 2 septembre 1798, il ne prit pas possession de son poste, fut nommé en 1800 préfet de la Drôme, poste qu'il occupa jusqu'à la deuxième Restauration. Napoléon le créa baron et il n'a jamais repris le titre de marquis.

tel qu'Esséid Ali Effendi : il le prouva, dans sa réponse, en parlant de la profonde peine qu'il ressentait, mais sans nouvelles de son Gouvernement depuis qu'il l'avait informé des résultats de sa démarche du 3 thermidor, il n'avait rien à ajouter à ce que le ministre des Relations extérieures venait de lui écrire, sinon l'expression de ses vœux ardents et sincères pour la continuation inaltérable des sentiments réciproques des deux puissances. En le disant, il était, lui, de bonne foi. N'avait-il pas tout à perdre personnellement à l'ouverture des hostilités? Le bruit courait qu'il allait être arrêté par représailles. Cette perspective n'avait rien d'égayant et l'Effendi, dont le portrait à l'huile était en bonne voie d'exécution, préférait se faire peindre^ que de se voir emprisonner. Les alarmes conçues par l'ambassadeur n'étaient toutefois pas justifiées : le Gouvernement français, malgré le manque de franchise de sa conduite vis-à-vis de la Sublime Porte, avait

I « Loin d'être arrêté, l'ambassadeur turc est en ce moment occupé à se faire peindre. » Courrier Universel du 15 vendémiaire an VII (6 octobre 1798).

II s'agit probablement du portrait de Boze, d'après lequel Cathelin a gravé l'estampe reproduite en tête de ce volume.

trop conscience de sa dignité pour s'abaisser à user de mesures de rigueur contre le représentrant du Sultan. Esséid Ali en fut momentanément convaincu dans la dernière entrevue qu'il eut, en qualité d'ambassadeur, le 22 vendémiaire (13 octobre) avec Talleyrand. Ne reçut-il pas alors l'assurance officielle, de la part du Directoire, qu'il pouvait être parfaitement tranquille sur son propre sort et celui des personnes attachées à son ambassade, car il continuerait à jouir parmi nous de tous les égards dus à son caractère *? Pour confirmer par des faits cet engagement formel, Esséid Ali fut prié à dîner le 10 brumaire (31 octobre) avec son premier interprète Codrika, chez le ministre des Relations extérieures. Cette invitation fut, il est vrai, déclinée en termes courtois, mais la manifestation désirée s'était produite et un journaliste eut le droit de s'écrier dans un accès de lyrisme : « Peuples de l'Europe, apprenez à nous juger ! » Quoi qu'il en fût. Son Excellence ottomane préférait encore quitter au plus tôt le territoire

^ Communiqué officieux paru dans le Publiciste du 22 vendémiaire (13 octobre) et dans le Journal de Paris du 25 vendémiaire (16 octobre).

français et rentrer en Turquie. Elle salua donc avec satisfaction l'arrivée d'un courrier de la Sublime Porte qui lui apportait l'ordre de réclamer ses passeports, et Elle adressa, presque sur-le-champ (18 brumaire, 8 novembre), une note à cet effet à Talleyrand. Dans ce document Esséid Ali annonçait officiellement la rupture entre la Turquie et la France, provoquée par « les coups hostiles portés contre l'Egypte », l'arrestation de Ruffin et du personnel de la légation qui serviraient, à Constantinople, d'otages pour l'ambassade turque de Paris, et l'incarcération des autres Français résidant dans le Levant qui répondraient du sort des musulmans prisonniers de guerre en Egypte. L'envoyé ottoman terminait en réclamant l'autorisation de partir avec sa suite, la nouvelle de son arrivée aux frontières des États du Sultan devant être le signal de la mise en liberté du Chargé d'affaires de France et des secrétaires et interprètes de l'ambassade. Cette démarche, pourtant si naturelle, embarrassa le Directoire encore indécis sur ses résolutions définitives. Pour gagner du temps Talleyrand se montra susceptible : il feignit de croire que la note de l'Excel-

lence ottomane ne lui était pas adressée puisqu'elle ne portait pas la suscription du « ministre des Relations extérieures de la République Française ». Il découvrit aussi que le citoyen Ruflîn y était traité de « sieur » et de « Chargé d'affaires de France ». Or cette qualité n'était pas exacte et la Constitution de la République, comme les arrêtés du Directoire, s'opposaient expressément à l'emploi de l'appellation de « sieur » dans un document officiel. Esséid Ali dut en conséquence se mettre en règle avec le protocole avant de songer à obtenir une réponse qui lui parvint enfin le 1 frimaire-27 novembre. L'autorisation de sortir de France ne lui était pas refusée, elle était seulement subordonnée à une entente entre les deux Gouvernements au sujet de l'échange de leurs légations et de leurs nationaux respectifs. Très justifiée au point de vue français, cette détermination était loin de combler les vœux de rEtfendi. Une fois dessaisi de son gage, le Directoire eût perdu tout espoir d'action à Constantinople en faveur de ses ressortissants chaque jour plus maltraités. Ne venait-il pas d'apprendre que les Français étaient déportés dans les forteresses de la mer Noire

après avoir été dépouillés de leurs biens?

Assurément la prolongation forcée de son séjour à Paris était désagréable pour Esséid Ali, victime toute désignée en cas de représailles. La rupture des relations de paix et d'amitié avait mis fin à sa mission : elle rendait désormais sa présence en France aussi pénible qu'inutile puisque l'état de guerre interdisait en principe des rapports directs entre les puissances belligérantes et imposait le recours à des intermédiaires complaisants.

Après deux dernières et inefficaces tentatives pour changer les résolutions du Directoire*, Esséid Ali se résigna, avec un fatalisme tout oriental, à subir le sort qu'on lui imposait.

Il devait rester à Paris, trois ans, « l'ex-am- « bassadeur de la Porte ottomane- ».

* 2 frimaire (i^"^ décembre) et 29 frimaire (19 décembre).

' C'est le titre qu'Esséid Ali se donna lui-même désormais dans ses communications au ministre des Relations extérieures.

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