CHAPITRE VI
Quatre semaines durant Esséid Ali Effendi fut le roi de Paris.
Quatre semaines durant, sa barbe, son turban et sa pipe, ses allures plus ou moins sultanesques, ses réflexions ou l'absence de ses réflexions accaparèrent exclusivement l'attention du peuple qui aime à se proclamer le plus spirituel de la terre. Qu'il restât chez lui, l'ambassadeur pouvait contempler de ses fenêtres de la rue Saint-Dominique un public nombreux attiré par l'espoir de Tentrevoir à travers un rideau; qu'il sortît, et son apparition provoquait des attroupements dégénérant vite en bousculades ; qu'il acceptât d'honorer de sa présence une des fêtes organisées presque quotidiennement pour lui et ia foule accourait avec la plus constante fidélité. Dans l'émeute de curiosité que
l'Excellence ottomane provoqua, sans rien faire d'ailleurs pour la soulever, les femmes jouèrent un rôle prépondérant. Paris devint un quartier de Constantinople : les marchandes de modes furent sur les dents pour exécuter les commandes de chapeaux turbans, de bonnets turcs, de robes à la turque et à l'odalisque que leur firent avec une sorte de furie leurs clientes affolées par le désir de séduire l'envoyé du Sultan. Ce succès inouï, quasi triomphal, qui reçut ainsi la plus flatteuse des consécrations, a égalé, presque surpassé celui qu'avaient obtenu, au cours du siècle, de plus hauts et plus puissants personnages tels que Pierre le Grand, Joseph II, le grand-duc Paul de Russie et Gustave III de Suède. Sans doute le Tsar avait eu, en 1717, son heure de popularité : ses saillies, ses boutades, son activité, avaient amusé les Parisiens, mais l'intérêt qu'il avait excité s'était promptement dissipé. L'empereur Joseph II, sous le nom de comte de Falkenstein, lorsqu'il était venu voir Marie-Antoinette, avait été évidemment l'objet de démonstrations sympathiques gênantes. En 1782, le comte du Nord, plus tard Paul P"" de Russie, le comte de Haga ou Gus-
tave III de Suède, en 1784, avaient certes l'un et l'autre recueilli d'éclatants témoignages de la faveur populaire, soit qu'ils fussent harangués par les dames de la Halle ou qu'ils se montrassent autour du baquet magnétique de Mesmer. L'incognito qu'ils gardaient et leurs efforts persistants pour se dérober à des ovations fréquemment importunes avaient toutefois refroidi l'enthousiasme de la foule.
EsséidAli, de moins haute extraction, de rang moins élevé, fut plus accessible et plus patient, et la bonne grâce avec laquelle il se laissa admirer contribua certainement à accroître sa popularité. L'engouement quelque peu puéril et amusant dont il bénéficia n'eut rien de surprenant. Il naquit autant des circonstances que d'une cause plus permanente et plus profonde, le caractère du Parisien.
Paris a de tout temps aimé la nouveauté, et s'il s'est épris souvent d'aigrefins, de bateleurs ou d'imbéciles, il s'est toujours abandonné avec plaisir à l'attrait irrésistible qu'exercent sur lui les étrangers et surtout les exotiques. Cette badauderie persistante, d'origine fort ancienne, s'est manifestée chaque fois qu'elle
en a trouvé l'occasion, et malgré les mystifications dont ils ont été à maintes reprises les victimes, les habitants de la capitale ont peutêtre gardé le même respect pour les titres sonores et les costumes extraordinaires.
L'accueil réservé à Esséid Ali Effendi ne semble plus aussi excessif si l'on songe aux égards dont on entoura des imposteurs comme le fameux Zaga Christ, roi d'Ethiopie, en 1634, le faux Mahomet Bey ou Jean Cigale, « Bassa » et plénipotentiaire souverain de Jérusalem, l'ambassadeur persan Méhémet Rizabeg, qui par son orgueil et ses excentricités bouleversa la cour de Louis XIV. Faut-il rappeler encore l'émotion produite à Paris par cette ambassade siamoise plus ou moins authentique qui fut reçue avec splendeur à Versailles en 1684 ? Doit-on oublier les ambassadeurs envoyés en 1645 par Wladislas, roi de Pologne, pour chercher la future reine Marie-Louise de Gonzague et qui obtinrent un immense succès ? Que dire des scènes provoquées par les ambassadeurs Moscovites en 1654, 1668, 168T, que la foule poursuivit jusque dans leur hôtel, qu'on vint regarder manger et boire avec un tel
sans-gêne qu'il fallut les protéger à table par une sorte de balustrade ? La mission marocaine de 1699 eut un égal retentissement et le séjour à Paris des envoyés du Grand Seigneur en 1721 et 1742 donna lieu à des manifestations d'aussi intense curiosité. Avons-nous, d'ailleurs, beaucoup changé et méprisons-nous aujourd'hui ce qui divertissait autant nos pères ? Assurément non, car il suffit de constater que le Shah Nasser Eddine, le sultan de Zanzibar, Dinah Salifou, et tout récemment encore les diamants de MouzatTer Eddine ont eu leurs admirateurs.
Si cette passion de l'exotisme justifie en partie l'attitude des Parisiens à l'égard de l'envoyé du Sultan Sélim, il faut avouer cependant qu'à toute autre époque ce personnage eût été moins remarqué et que sa bonne étoile l'amena sur les rives de la Seine au moment précis où il devait faire sensation.
La mascarade de Tan V battait son plein, un « Mamamouchy » authentique ne pouvait qu'être le bienvenu.
Le mot mascarade n'a rien d'exagéré pour définir l'état de Paris à l'arrivée d'Esséid Ali. Ce n'est pas qu'il faille rendre exclusivement
responsable de rabaissement des caractères et du relâchement des mœurs qui ont valu à cette époque une si triste réputation, le système politique alors en vigueur. Quoi qu'on en ait dit, le Directoire n'a été ni meilleur ni pire que les autres gouvernements, et son existence a été trop modeste et trop précaire pour qu'on lui attribue une influence qu'il ne fut guère en mesure d'exercer. Tout autre régime eût été comme lui impuissant à combattre et à réprimer l'anarchie générale au milieu de laquelle il se débattit, car il y avait là une conséquence logique, inéluctable, de la réaction contre les idées jacobines et de la lassitude succédant toujours chez les peuples comme chez les individus aux périodes d'extrême tension morale. L'état d'âme spécial de la population parisienne en 1797 qui achève de faire comprendre le succès de l'ambassadeur de la Sublime Porte, a été la suite naturelle des événements politiques et des modifications que les années de la Terreur avaient apportées dans les habitudes, dans les mœurs et dans les goûts. Esséid Ali, ignorant déjà des choses de l'Occident, l'était plus encore des dessous de la vie parisienne :
il put ainsi prendre pour un hommage rendu à son pays et à sa personne ce qui ne fut en réalité que le résultat de la badauderie éternelle de Paris accrue démesurément par un désir immodéré de jouissances plus sensuelles que morales.
Le plaisir apparaît bien alors comme le but suprême de l'existence et sa recherche est l'instigatrice de toutes les folies, de toutes les inconséquences où se complaisent les classes de la société. Du petit au grand, du riche au pauvre, on veut s'amuser : on s'amuse pour oublier qu'on est orphelin, on s'amuse pour effacer jusqu'au souvenir des heures tragiques qu'on a vécues, on s'amuse enfin parce qu'on est oisif, parce que l'oisiveté qui ronge et qui tue « est aussi continue dans la grande cité que la base fondamentale d'un orchestre d'opéra». Sous la Terreur, hormis les suspects et les victimes, le peuple n'a cessé sans doute de se distraire, mais l'incertitude du lendemain voilait d'une ombre de tristesse des plaisirs parfois grossiers. Maintenant on est libéré : la crainte de la dénonciation, de la mort ne hante plus les esprits ; tous ceux qui, par prudence, qu'ils fussent nobles ou
seulement riches, sont restés cachés chez eux, osent sortir de nouveau et leur réclusion volontaire les a rendus plus avides encore de rattraper le temps perdu. La jeunesse, pour laquelle les heures qui fuient ne se retrouveront plus, se souvient encore des jours brillants qui ont illuminé son enfance ; elle tient à son tour à jouir, elle a hâte de satisfaire sa passion pour les fêtes, pour le luxe. Au milieu de la misère et spéculant sur elle, des fortunes immenses ont été acquises, nées de l'achat à vil prix de biens nationaux ou de fournitures déshonnêtes aux armées. Leurs heureux possesseurs, enrichis parfois d'un seul coup, ne sachant pas apprécier la valeur de cet argent qui s'est fait si rare, le dépensent en extravagances pour se procurer un instant de plaisir. Dans cette sarabande échevelée et joyeuse, les femmes sont encore les plus ardentes : femmes de parvenus ou de politiciens comme M™® Tallien * , actrices comme
* Talliea (Thérèse Gabarrus), née à Saragosse vers 177o, morte au château de Chimay (Belgique), le 15 janvier 1835. Mariée à Devin de Fontenay, conseiller au parlement de Bordeaux, elle divorça. Arrêtée et jetée en prison sous la Terreur, elle en sortit grâce à Tallien, député alors en mission dans la Gironde, et l'épousa. Elle exerça sur lui une telle influence qu'elle le détermina à une action vigou-
W^ Lange* , simples courtisanes, se coudoient, se croisent, se saluent, se jalousent : un même idéal, un même culte les rapprochent, le plaisir par l'argent, l'argent pour le plaisir. Les convenances, la délicatesse, les distinctions de classe, le sentiment de son rang social et des obligations qu'il entraîne, n'existent plus. Un luxe effréné qui va jusqu'à imposer des modes saugrenues, comme celle des bagues aux pieds nus sur des sandales, entraîne à toutes les folies ; ce plaisir qu'on recherche, on le donne généreuse-
reuse contre Robespierre avant le 9 thermidor. Son salon devint célèbre sous le Directoire. Elle divorça peu après le retour d'Egypte de son mari qui avait accompagné Bonaparte, et épousa en 1805 M. de Caraman qui devint prince de Chimay.
^ Lange (Anne-Françoise-Elisabeth), née à Gênes le 17 septembre 17T2, morte à Florence le 25 mai 1816. Célèbre par sa rare beauté ; a fait partie dès son jeune âge, à Tours, de la troupe de la Montausier et a débuté le 2 octobre 1788 à la Comédie-Française. En 1791 elle passa au théâtre de la rue Richelieu, devenu bientôt théâtre de la République, et retourna au bout de quelques mois à la Comédie-Française. Arrêtée avec toute la troupe après la représentation de la pièce de François de Neufchâteau, « Paméla ou la vertu récompensée », elle resta détenue jusqu'au 9 thermidor. Rentrée au théâtre Feydeau, elle prit sa retraite dès le 16 décembre 1797. Elle se maria peu après, mais reparut pour peu de temps en 1807 à la Comédie-Française. Son aventure avec le peintre Girodet est connue: l'artiste, pour se venger du refus d'un portrait, la peignit sous les traits de Danaë disparaissant sous une pluie d'or.
ment aux autres. C'est à peine si l'on s'indigne de voir une M""^ de Fleurieu et une M'"^ Hamelin se présenter à la promenade des Champs- Elysées vêtues d'une simple robe de gaze transparente retenue avec une ceinture, et l'effronterie des curieux ne fait rien perdre de la leur à ces audacieuses que ne décontenancent pas les regards fixés sur leur personnel
Que peuvent être devenus, à une telle époque, les plaisirs sociaux décents et distingués? Ils n'existent plus, puisque nul ne sait plus les goûter. Le spectacle, la danse dans les bals par souscription ou dans les jardins publics, telles sont les distractions du meilleur monde. Le théâtre fait fureur, plus de vingt salles sont ouvertes au public et chaque soir elles refusent des spectateurs assez éclectiques ou ignorants pour se plaire également à Iphigénie en Tau?ide, à Zaïre, au Boi de Cocagne, au ballet de Psyché ou aux drames de circonstance inspirés par la passion contre-révolutionnaire. Qu'est-ce encore que l'attrait du théâtre auprès de l'idole des Parisiens, la danse? Tout Paris danse. Les
i La Quotidienne du 23 juin 1797, en donnant ce détail pittoresque, a peut-être créé une légende.
salles de danse n'ont jamais été plus nombreuses, on danse, sans plus de respect pour les personnes que pour les choses, dans les anciennes églises, dans les couvents, dans les hôtels restés sans propriétaires, dans les salles de spectacle, dans les rues. Avec l'été est née une mode nouvelle, celle des jardins publics. « Paris, écrit le Spectateur du Nord\ renferme « dans son enceinte de magnifiques jardins « appartenant autrefois à des princes, à des « grands, à des financiers, tombés aujourd'hui « par un coup du sort dans la possession de « quelques fournisseurs de la République. Les « anciens propriétaires n'y recevaient que leurs « amis; les nouveaux, accoutumés aux spécula- « tions ; y reçoivent ceux qui veulent payer le « plaisir d'errer sous de charmants bosquets, « de voir d'adorables nymphes, d'entendre de la « musique et de contempler un feu d'artifice. » Existe-t-il, pour ce public, de volupté plus grande que de voir s'ouvrir pour un écu les hôtels les plus célèbres avec leurs jardins, de se « pence cher mollement sur le riche sofa de l'émigré, « de se mirer dans les larges trumeaux d'une
* Juillet-août 1797.
ci-devant Duchesse, de jouir de tous les agréments d'une fête champêtre avec musique, danse, illuminations? »
Dès cinq heures, les rues sont remplies de voitures et le beau monde paraît. A six heures, ouvrières et grisettes ont fait toilette et accourent à leur tour, lestes et vives dans leur fourreau d'indienne à fond blanc et à fleurs, toutes séduisantes avec leurs fichus de mousseline et leurs bonnets de linon. Où viennent-elles rejoindre ainsi leurs élégantes clientes, vêtues de mousseline blanche, aux bras et aux seins nus ? C'est à l'ancien hôtel de M"^^ de Pompadour, qu'acheta jadis le banquier de la Cour, Beaujon, acquis depuis par la duchesse de Bourbon et devenue l'Elysée Bourbon. C'est à Idalie, l'ancienne maison de la condamnée Marbeuf, que Ruggieri embrase de ses pièces d'artifice; c'est à Tivoli, surtout, la merveille des jardins artistiques créée par Boutin, l'ancien trésorier de la Marine. N'y trouve-t-on pas tous les genres d'agrément, des équilibristes, des danseurs de corde, des comédies, des marionnettes, des ombres chinoises, une lanterne magique, des carrousels, des jeux de bague, des tentes
ESSÉID ALI EFFENDI ROI DE PARIS Io3
SOUS lesquelles des orchestres entraînent les visiteurs à la danse? Les monuments artistiques et les charmes du jardin avec ses laiteries, ses bergers et bergères, ses parterres de fleurs, ses bassins, excitent un incomparable attrait. Et quelle grâce dansles plus infimes détails et qu'en termes galants le public est invité à respecter de telles beautés!
De par Vénus, l'amour fait expresse défense De ravager les fleurs qui parent ce séjour. Passant, qui que tu sois, redoute la vengeance 1^— Et de Vénus et de l'Amour.
Dans les bosquets, au milieu du labyrinthe, mêmes avis aussi gracieux :
Amants qui folâtrez en ce riant séjour De ces bosquets touffus respectez le feuillage! Le mystère fuirait s'ils perdaient leur ombrage. Et sans mystère, adieu l'amour!
A Tivoli les belles sont par troupes et les amours par groupes : quoi de surprenant que ce jardin ait la vogue et qu'un peuple, tout excité des désirs les plus divers, s'y presse pour chercher à les satisfaire.
Sans doute la concurrence est âpre entre tous
les entrepreneurs de plaisirs, et attirer la foule est moins malaisé que de la retenir. De là toutes les fêtes retentissantes qu'on annonce : illuminations resplendissantes..., offrant de tous côtés des topazes, des émeraudes, des saphirs, fusées, gerbes de feu, bombes crevant en millions d'étoiles, enlèvement de ballons, lâchers de parachutes. Mais la satiété peut venir et avec elle la banqueroute ; le hasard, dieu propice parfois, aujourd'hui sous les traits d'un Mamamouchy, écartera, un mois durant, d'aussi sombres perspectives. Ce coup de fortune stimulera les imaginations, enfantera des merveilles bruyamment annoncées, et les directeurs de théâtres et de concerts se serviront à leur tour de l'appât inattendu que la destinée fournit à leur clientèle. Le Directoire n'a pas d'argent pour organiser de fêtes officielles: qu'importe! Les particuliers y pourvoiront et l'ambassadeur n'aura rien à regretter. Il visitera tous les baladins et Ruggieri se consolera bien vite de ce que Son Excellence, comme on le dit méchamment, au lieu de lui faire sa première visite, ait commencé par le Directoire. Esséid Ali, depuis son débarquement en France, est le sujet de con-
Unk fête au Jardin de Tivoli
D'après une estampe du Diable Boiteux-
versation de toutes les sociétés ; il va devenir une source de prospérité publique.
Dès le soir du 28 juillet (10 thermidor), l'ambassadeur, libéré désormais du demi-incognito où le confinaient les convenances diplomatiques, pouvait se montrer à sa guise et promener à Paris de bals en spectacles, de fêtes privées en solennités officielles, son éventail, sa pipe et ses drogmans. Désireux de jouir enfin sans contrainte des plaisirs de la capitale où il allait résider, il ne devait pas attendre au lendemain pour se mêler au tourbillon de la vie parisienne.
En sortant du dîner d'apparat que Talleyrand lui avait offert dans l'hôtel du ministère des Relations extérieures, rue du Bac, il se fit en effet conduire avec toute sa suite au bal paré donné en son honneur au théâtre de l'Odéon, et les bonnes dispositions qu'il témoigna en cette occurrence furent très vivement appréciées : plus de réserve lui eût nui.
Dans la salle décorée avec goût et magnificence, éclairée de lustres garnis de bougies et suspendus à des guirlandes de fleurs, il trouva rassemblées toutes les femmes brillantes que
Paris renfermait et que la chaleur et la fête de l'après-midi n'avaient pas lassées. Reçu par de grands applaudissements, Esséid Ali daigna saluer de la main toute l'assemblée et marquer à diverses reprises au cours de la soirée la gaîté et l'amabilité de son humeur. Par cette condescendance il enthousiasma les spectateurs qui oublièrent la danse à le contempler et à le regarder se servir d'un éventail lorsque l'élévation de la température le contraignit à se donner un soulagement « si nécessaire et si naturel ». M""® Tallien et M^^® Lange avaient fait assaut de toilettes pour attirer l'attention du Turc, et la victoire resta à la comédienne qui « plus au court rant sans doute du goût des nations diverses, « plus mûre dans la connaissance du sérail, sut « fixer par son inconcevable luxe et le ton extra- « ordinaire de décence empreint sur les détails « de la parure la plus somptueuse les regards « del'EffendiS). Éblouie, Son Excellence demanda, dit-on, à son interprète quelle était cette jeune dame, a C'est Lange »,lui fut-il répondu. « 11 est fort beau, » repartit Esséid^
^ Semaines critiques, t. III, p. 43.
2 Bapsodies, lô thermidor (3 août).
M°° Tallien ne pouvait rester sur cet insuccès : dès le lendemain elle prenait sa revanche à la fête de l'Elysée Bourbon. Ce soir-là une illumination nouvelle, des masses d'harmonie répandues dans les bosquets avaient transformé rÉlysée en vrais jardins d'Armide. Une foule énorme était accourue pour voir le lion du jour, et dans la presse, qui fut extraordinaire, les filous purent opérer tout à leur aise. L'ambassadeur se tint assis, la plus grande partie du temps, les jambes croisées à la mode orientale, sur une terrasse toute garnie des femmes les plus élégantes. Ce soir-là, froid et immobile, paraissant ne rien voir ni entendre, il agita constamment, comme l'eût fait un automate de Vaucanson, un immense éventail qu'il tenait de la main gauche. En paraissant et en prenant place à son côté, M™® Tallien le tira quelque peu de sa torpeur, et pour ne le contrarier en rien, elle avala stoïquequement les tourbillons de fumée que vomissait sa pipe de cinq pieds onze pouces^ Gardant modestement le silence parce qu'elle ne parlait point les langues orientales, elle excita néanmoins pendant une heure la jalousie haineuse
^ Paris (1797), par Peltier.
de toutes celles qu'elle avait évincées et elle eut l'honneur insigne de déguster des glaces que son voisin, galant Lien qu'impassible, eut la gracieuse attention de lui faire apporter. Vers dix heures, la curiosité avait rassemblé une telle quantité de gens autour d'Esséid Ali qu'on craignit un instant de le voir étouffera On le conduisit donc au premier étage de l'hôtel, d'où il assista, installé sur le balcon, à un splendide feu d'artifice qu'accompagna un bruit d'enfer, une artillerie de pétards et de bombes : la pièce principale placée à l'extrémité du jardin s'alluma par un dragon fulgurant auquel le héros de la fête mit lui-même le feu. Quand Esséid Ali se retira, il était, à en croire le compte rendu communiqué à la presse par un imprésario avisé, dans l'ivresse et l'enchantement. On sut encore que l'ambassadeur, touché de la constance de M"*^ Tallien, avait eu la délicate pensée, au cours de la soirée, de lui adresser une louange flatteuse, en répétant plusieurs fois tout haut : « beauté publique- ». Ne lui avait-on pas dit que le terme de beauté était un compliment et
1 Petile Poste de Paris, 30 juillet (12 thermidor).
2 Argus du Palais-Royal du 19 thermidor (6 août).
que la République était une fort belle chose? Une syllabe de moins dans un mot si long, cela ne pouvait guère avoir d'importance que pour de maudits journalistes!
La recette avait été excellente à l'Elysée Bourbon ; les commissaires de ce jardin songèrent donc aussitôt à préparer une nouvelle fête, mais pour s'assurer d'avance contre les caprices de la mode ils proposèrent au ministre de l'Intérieur, François de Neufchàteau, de souscrire pour mille billets à six livres qui seraient distribués par moitié aux membres du Gouvernement et par moitié aux plus belles femmes de Paris « dont les grâces et la parure enchanteraient plus les regards du disciple de Mahomet que les brillantes décorations de l'Elysée^ ». L'histoire ne dit pas quel accueil reçut cette prudente suggestion : en tout cas la fête prévue eut lieu quinze jours après, et il semble qu'à part un concert supplémentaire où une célèbre cantatrice du temps, M"« Henri, se fit entendre, le programme habituel de ces sortes de réjouissances ne subit guère de modifications.
L'Elysée Bourbon ne pouvait prétendre acca-
^ Archives nationales, F. 17, 1293.
parer l'ambassadeur ottoman. Désireux de profiter eux-mêmes de l'empressement du public, les propriétaires de l'hôtel et jardin Biron, rue de Varenne, sollicitèrent à trois reprises l'honneur d'une visite et firent payer quatre livres par le vulgaire la joie de se bousculer autour du turban du Turc. La dernière de ces fêtes se termina au milieu de quelque désordre, car la force armée dut intervenir pour calmer les spectateurs indignés qu'on eût osé tromper l'ambassadeur en lui promettant de voir s'enlever dans un ballon et redescendre en parachute l'aéronaute Garnerin qui, au dernier moment, manqua de courage et ne partit pas. Ruggieri, à Idalie, chercha de même à exploiter le succès sans précédent d'Esséid Ali. Le feu d'artifice qu'il donna fut éblouissant, mais rien ne fut comparable au spectacle de Tivoli, le 16 thermidor (3 août). Des plénipotentiaires de la direction de cet établissement s'étaient rendus à l'hôtel delà rue Saint-Dominique pour demander solennellement à Son Excellence d'honorer de sa présence la fête qu'on souhaitait donner pour Elle, ils la prièrent de « venir de bonne heure « pour lancer Elle-même dans les airs un ballon
perdu à son effigie. Comme ils lui parlaient d'un pavillon destiné à le recevoir et qui devait se trouver éclairé par plus de trois mille lumières dans l'espace de deux secondes au moyen d'un artifice auquel Elle voudrait « bien mettre le feu. Je ferai tout ce qu'on « voudra, répondit Esséid Ali à l'interprète, u mais pour le feu je ne veux point m'en mêler. « Puis il montra pour raison de son refus un « pan de son manteau qui avait été brûlé le « dimanche précédent dans le jardin d'Idalie « par l'artifice qu'on lui avait fait allumer. ' » La fête préparée avec tant de soins fut très réussie. L'ambassadeur, placé sur une estrade surmontée d'un dais, vit s'envoler dans les ténèbres des ballons lumineux en forme de croissant, assista à l'illumination de deux mille lampions allumés en une demi-minute par de la poudre, et l'habituel feu d'artifice causa, selon l'usage, de nombreux accidents dans la foule. Les organisateurs de cette soirée gagnèrent la somme assez ronde de quarante mille livres. Esséid Ali Effendi faisait décidément recette.
^ Grondeur du 3 août (16 thermidor), Censeur des Journaux du 4 août (17 thermidor).
Mais les distractions brillantes et monotones des jardins publics, si séduisantes qu'elles fussent pour un homme aussi ignorant de notre langue que de la civilisation française, ne devaient pas composer à elles seules le programme des réjouissances provoquées par la présence d'Esséid Ali. Les bénéfices réalisés à Tivoli, à Idalie, à l'Elysée Bourbon et chez Biron, étaient à tout prendre fort tentants. Les acteurs et les directeurs de théâtres essayèrent à leur tour de dériver le Pactole que la turcomanie faisait couler dans Paris. On vit donc l'ambassadeur assister à des opéras et des ballets au théâtre de la République et des Arts, à des représentations au théâtre de la rue Feydeau où jouait la Comédie- Française, à des concerts donnés au Cercle de l'harmonie, qui était installé au Palais-Royal dans l'ancien appartement de la duchesse d'Orléans, et partout l'accueil du public fut aussi flatteur. Sans doute Esséid Ali ne s'amusa pas toujours et, s'il fut sensible aux accents de la musique, sa sensibilité fut avare de manifestations extérieures*. Iphigénie en Tauride^ par exemple, ne parut guère le distraire. Les ballets
1 Le Babillard, n° 9.
de Psyché et du Désertew lui procurèrent, au contraire, un très réel plaisir et déridèrent son front. Vestris, l'incomparable Vestris, le dieu de la danse, l'enchanta par sa grâce, sa légèreté, sa souplesse et ses attitudes presque aériennes, semblables à la pose du Mercure de Jean de Bologne ^ : comme témoignage de la satisfaction de Son Excellence il reçut d'EUe un fort joli compliment.
Si tous les baladins de Paris se disputèrent ainsi pendant les premières semaines l'honneur et le profit d'exhiber l'ambassadeur turc comme un éléphant du Grand Mogol, sans laisser à leur \ictime le temps de reprendre haleine et de se reposer des fatigues que lui valait sa popularité, ils ne purent cependant l'empêcher de se montrer gratuitement, dans l'après-midi, à ses nombreux admirateurs. Il y avait là assurément une concurrence déloyale, mais comment interdire à un tel personnage de visiter les curiosités de la capitale, d'assister au Champ de Mars aux courses à pied et à cheval, et comment obtenir
» Cette statuette célèbre de Mercure avait été faite pour une fontaine delà villa Médicis à Rome, en lo98. Elle se trouve actuellement au Musée national de Florence.
qu'on lui refusât par exemple de voir aux Invalides les plans en relief des fortifications de la France? Il fallait en prendre son parti et souhaiter que le zèle mis par Esséid Ali à s'instruire fût de moindre durée que l'engouement du public. Fort heureusement Son Excellence parcourait aussi les environs de Paris, et ses courtes absences entretenaient l'attention autour de sa personne en suscitant maints commentaires dans la presse. Qu'EUe se rendît ainsi à la campagne chez l'ancien ministre de l'Intérieur Benezech à qui Elle avait voué une soudaine amitié, et les journaux parisiens de reproduire avec complaisance les particularités de cet événement, de décrire le repas servi sous une tente transformée en salle de verdure, de signaler l'impression produite par l'ambassadeur sur l'âme des villageois. Et, le lendemain, le lecteur, fier d'avoir vu déjà un homme dont on parlait tant, ne rêvait plus que de le revoir encore.
La visite de Versailles qui dura deux jours eut le même effet stimulant sur la curiosité publique. La Décade philosophique, feuille sérieuse et grave cependant, ne craignit pas d'emprunter le compte rendu de cet événement
ESSÉID ALI EFFENDI ROI DE PARIS i65
au Journal du département de Seine-et-Oise, et l'on apprend ainsi que rien ne fut négligé pour lui donner une idée de ce qu'était autrefois le palais des monarques français. On fit revivre pour la circonstance « le spectacle des eaux jaillissantes », et le bassin de Neptune excita la particulière admiration de l'ambassadeur qui fut salué, en arrivant dans le parc, par la musique de la garde nationale et des trompettes de cavalerie placées sur le sommet du rocher d'Apollon. Le Muséum, la manufacture d'armes, l'école d'équitation, lui fournirent enfin l'occasion de montrer « qu'il avait le goût des belles choses » et, comme lors de son passage à Sens, Son Excellence témoigna du plaisir et de la surprise dans la chapelle de la ville en entendant et examinant les différents jeux d'orgue. L'Administration municipale avait cru devoir prendre, en cette circonstance, les mesures les plus propres à honorer la personne du représentant d'un souverain ami de la République : les troupes avaient formé la haie sur l'avenue de Paris, la place d'Armes, la place de la Loi et jusque chez le citoyen Raimbault qui logea Son Excellence. Il v eut discours officiels et ovations
populaires, mais dans leur empressement les badauds de Versailles n'oublièrent pas le respect et la décence dont les autorités leur avaient recommandé de ne point se départir*.
Cette attraction, cette fascination générale si habilement exploitées, ont-elles déplu à celui qui les exerçait? Elles ont eu certes parfois des conséquences gênantes, mais on conçoit assez bien qu'elles n'aient jamais provoqué de mouvement de mauvaise humeur de la part d'Esséid Ali. Partout où l'ambassadeur se présenta, comme l'écrivit alors V Argus du Palais-Royal-^ la richesse, le luxe, la beauté, les grâces, la volupté, se réunirent pour former son cortège.
En outre, avec son orgueil naturel, l'Efîendi ne pouvait qu'être flatté de recevoir chaque jour de nouveaux témoignages de la galanterie française et savoir gré au beau sexe parisien de conspirer à l'envi pour séduire sa vertu.
Le désir de lui plaire, de surpasser les rivales
* Archives de la ville de Versailles. Extraits du Registre des délibérations de l'Administration municipale des 30 thermidor et 1" fructidor an V. Laurent Hanin. Histoire municipale deVersailles. Politique, Administration, Finances. 1789- 1799. Versailles, 1885-1889, 4 vol. in-S», t. IV, p. 275.
* 16 thermidor (3 août).
dans cette «. chasse à la grosse bête », selon l'expression pittoresque du temps, l'espoir d'obtenir un salem, un sourire, un simple regard de l'Effendi, ont en effet tourné les plus jolies têtes. Ils ont bouleversé les modes, provoqué des démarches imprudentes et mis à une rude épreuve la fidélité que l'ambassadeur avait eu l'intention de garder à son sérail du Bosphore. Si l'occasion, l'herbe tendre et quelque diable aussi le poussant, l'ont induit en tentation et peut-être mené jusqu'au péché, Esséid Ali a mérité un généreux pardon même de la part des maris, car il n'eût fallu être ni homme ni Turc pour résister aux « volontés toutes turques » des dames et pour rester insensible aux charmes tentateurs de celles qui eussent vu tomber à leurs genoux le grand prophète Mahomet en personne \
» a L'ambassadeur ottoman fait tourner toutes les têtes « de nos gallo-grecques, des belles odalisques de Tivoli- « Elysée. C'est à qui lui jettera le mouchoir. On fait des his- « toires de sa vertu, capables de faire tourner les cervelles. « Les travaux d'Hercule étaient des jeux d'enfant auprès « des siens. Le fait est que c'est un mari d'une continence « rare et qui n'a jamais eu que sa femme. Chose aussi « incroyable en Orient qu'en France. On dit que malgré toute « sa réserve, la vue des Françaises agite visiblement ses sens. » Journal des hommes libres du 13 thermidor (2 août).
Ce que femme veut, Dieu le veut. Les Parisiennes furent un mois « curieuses » de Son Excellence ottomane : elles ne négligèrent rien pour arriver à leurs fins.
Jamais à aucune époque la mode ne fut plus versatile et plus tyrannique que sous le Directoire ; jamais ces caprices passagers qui assurent la vogue d'une nuance, d'une étoffe, d'une coupe de robe, d'une fleur, d'une coiffure, d'une parure, n'ont été plus nombreux et plus variés ; jamais l'inconstance du goût féminin ne se révéla d'une manière plus tapageuse. Versailles n'existait plus pour donner le bon ton, chacun avait conquis le droit de s'habiller à sa guise et nul ne songea à en profiter. Les « manies » de toute sorte firent fureur : après l'anglomanie vint la grécomanie propagée par l'école de David, avec les robes à la Flore, à la Diane, à l'Athénienne, les tuniques à la Cérès, à la Minerve, qui déshabillèrent les élégantes en statues ou en figures de bas-reliefs antiques. Et voilà que le 28 juillet, jour de la réception solennelle d'Esséid Ali par le Directoire, le moniteur de la toilette, le Journal des Darnes^ annonça officiellement que la Turquie allait
payer à la France le tribut de ses modes. La turcomanie était née ; elle devint du soir au matin une véritable frénésie.
Les femmes quittèrent le costume grec pour celui des odalisques et des sultanes. Le faubourg Saint-Germain fut rempli, comme au jour de marché du faubourg de Péra, de Circassiennes, de Géorgiennes. De la tête aux pieds tout fut turc. « M. l'ambassadeur a des sou-
« tiers rouges Dites à mon cordonnier
« qu'il me faut pour demain midi une paire de « brodequins nacara. Qu'il est bien coiffé, « M. l'ambassadeur ! Vite qu'un bandeau roulé « s'entrelace dans nos cheveux et serpente en « spirale depuis le front jusqu'au sommet de la <( tête*. »
Au bal de l'Odéon, après le dîner d'apparat du citoyen Talleyrand, était apparue M™® Tallien dans une robe à la turque : sur sa jupe blanche elle portait une redingote de soie à manches courtes; à son cou pendait un croissant, et du coup, ce bijou avait été mis à la mode : « l'on va rêver de croissants et arborer désor- « mais un signe que l'hymen a sans cesse
* Petite Poste de Paris du 10 thermidor (28 juillet).
« regardé comme funeste et que les maris « se consolaient de ne pas voir au grand « jouri ».
Le lendemain, à l'Elysée Bourbon, les dames vêtues à l'odalisque ne se comptent plus : les coiffures orientales sont innombrables. Les couturières ont travaillé tout le jour et les marchandes de frivolités ont été assaillies de commandes de bonnets turcs, de chapeaux turbans. Combien ne fait-il pas d'admiratrices et de jalouses, ce chapeau, avec sa calotte verte haute garnie de plis longs, son demi-turban formé d'un fichu rose tenant lieu de bords, son plumet, son aigrette ou sa plume fièrement posés sur le devant? Qu'une ganse ronde en bourdaloue, « zéphyr ou frivolité », ou des perles ou des bouts pendants, viennent l'orner ou l'enrichir, qu'il soit de couleur coquelicot ou capucine, que la belle qui le porte, l'artiste qui l'a conçu et exécuté, lui imprime son cachet personnel, et il deviendra unique, adorable, irrésistible. Même le bonnet turc, plus lourd et moins gracieux, est en faveur auprès des turcomanes. La
* p. J. B. Nougaret. Paris ou le rideau levé. Paris, an VIII, 3 vol. in-12, t. II, p. 189.
Robes a la turque et a l'odalisque
D'après des gravures dt modes du temps
Petite poste de Paris^ en donne la description à ses lectrices : « Sans doute ce bonnet a quelque « analogie avec le chapeau turban, mais il « en diffère par sa forme froncée tout autour « dont chaque pli vient circulairement se réunir « au centre du plan supérieur où brille un « large bouton de métal plus ou moins précieux. « A la partie inférieure s'adapte un turban « autour duquel serpente une ganse de soie, « terminée par des glands. Souvent du côté « gauche se détache un demi-cercle plat en « forme d'anse de panier. Il est au bouton ce que « Tarc-en-ciel est au soleil. »
Mais à qui Son Excellence va-t-elle j eter le mouchoir? Elles sont toutes « enchanteresses par les traits, le caractère, l'élégance de la taille, les nuances de la ch evelure » , les dames qui sollicitent l'honneur d'une présentation et qui, désireuses de se faire admirer de plus près, assiègent de leurs visites Thôtel de l'heureux Effendi. En vain, l'ironie du Thé s'exerce contre ces quémandeuses qui ne craignent point de porter jusque sur leurs éventails pailletés l'effigie de l'objet aimé, et dont les yeux alanguis caressent amou-
» Du 21 thermidor (8 août).
reusement le portrait de Son Excellence imprimé sur un ovale de satin blanc ou rose. « Les « dames qui désireraient être présentées à « l'ambassadeur, écrit Bertin d'Antilly \ sont « prévenues que les nez aquilins seront admis u indistinctement. Quant aux nez retroussés, « comme depuis la révolution opérée à la cour « de Soliman par les charmes de Roxelane, « l'entrée du sérail et des audiences leur est « expressément interdite, ils ne seront reçus que « depuis trente-cinq jusqu'à cinquante ans. » « Les dames ne s'émeuvent pas de ce persiflage ; alors le Thé se permet d'imprimer tout vif les noms des belles visiteuses d'Esséid ^ « Nos « femmes s'empressent de soutenir aux yeux de « Son Excellence la réputation de beauté dont « elles jouissent à tant de titres. La consigne (( donnée contre les nez à la Roxelane ayant été « levée d'après les très humbles remontrances de « M. Talleyrand Périgord, ministre des Rela- « lions extérieures, et de M. de Châteauneuf, son « adjoint dans cette partie du cérémonial, ft elles ont été admises indistinctement k l'au-
1 Le Thé du 13 thermidor (31 juillet).
2 Le TAedu 15 thermidor (2 août).
Bonnets turcs et chapeaux turbans
a dience de l'Effendi. Celles qui ont le plus fixé « l'attention de Son Excellence sont M"'^^ de « Noailles, de Fleurieu, Tallien, de Lécliaudé « (suspecte, nez retroussé), de Gervasio, de « Lansalle, de Puységur* (suspecte, nez re- « troussé), M"® Perregaux*, M'^^ Delor (susce pecte, nez retroussé), M""^ de Chauvelin, « M°^^ Capon, M"^ de Mascaraille (suspecte, nez « retroussé).
« M. l'ambassadeur leur a fait distribuer des « pastilles odorantes du sérail, des essences de « roses, des sachets bénits par le muphti, et leur « a dit dans notre langue : jolies, aimables, charmantes ' ».
Cette fois le trait a porté. Quelques maris
1 M""*^ de Puységur était sans doute la fille du trésorier général de la Marine de Saint-James et la femme d'Armand- Marie-Jacques de Chastenet, marquis de Puységur, né en 1732 et mort eu 1825. Le marquis de Puységur était devenu maréchal de camp lorsqu'il quitta le service en 1792 pour se retirer à Soissons où il se livra à des travaux de cabinet : il s'occupa ainsi du somnambulisme et écrivit quelques pièces de théâtre. La Restauration le fît lieutenant général.
2 M"* Perregaux, fille du banquier de ce nom; devint la maréchale Marmoat, duchesse de Raguse.
3 Cette première liste de dames, comme une deuxième insérée peu après dans le Thé, a été reproduite dans une brochure signalée par M. Tourneux (op. cit.). Cette brochure est intitulée : Liste générale et noms des femmes présentées à l'ambassadeur ottoman, s. 1. n. d., iu-8°, 8 pages.
s'émeuvent. Un M. Claret Fleurieu', membre du Conseil des Anciens, proteste en ces termes : a Comme il existe en ce moment à Paris deux « citoyennes portant le même nom et ayant à « peu près le même âge, et qu'il est juste que « chacun jouisse du mérite de ses actions,, je « dois déclarer que celle qui a fait les honneurs « de notre République à l'ambassadeur n'est « pas ma femme ^ »
Le Thé poursuit sa campagne en faisant le bon apôtre' : « Quelques personnes nous ont « reproché d'avoir publié les noms des dames qui « avaient eu l'honneur d'être présentées à Son « Excellence. Nous leur répondrons que nous « avons suivi en cela l'usage de toutes les « cours de tous les pays. Nous leur rappellerons « ce qui se pratiquait en pareilles circonstances « sous la monarchie, enfin nous les renverrons « à la Gazette de France^ chapitre des présenta-
^ Fleurieu (Charles-Pierre Claret, comte de), né en 1738, mort en 1810, avait servi dans la Marine pendant la guerre de Sept ans, était devenu directeur général des ports et arsenaux en 1776, et ministre de la Marine du 27 octobre 1790 au 17 mai 1791. Membre du Conseil des Anciens (1797), il a été par la suite conseiller d'Etat et sénateur.
* Le Déjeuner du 9 août 1797 (22 thermidor an V).
^ 20 thermidor (7 août).
« lions à la Cour, chez les princes du sang, chez « les ambassadeurs. Au surplus, comme il n'y « a rien de mystérieux dans une audience « publique et que ce qui appartient au céré- « monial est du domaine des journalistes, nous « continuerons de renseigner nos lecteurs, nous a imposant le double devoir de remplir nos « engagements et de faire profession du plus « profond respect envers un sexe qui y a tant a de droits.
« Parmi les dernières présentations on a « remarqué M"® Gaudin *, femme de M. Descor- « ches, secrétaire d'ambassade, et Grecque de a nation, M°^^ Maliseska, fille de M. Venture, « grand interprète de la République, M"" de « Fenouille, de Gaze, de Vigni, Le Normand, « d'Écosset, Ducos-Fonfrède, Récamier -, de « Morlaix, de Rarre, Molinos, de Croiseuil, de « Taille, de Listenay , de Grandmaison , de la Rue « Reaumarchais, Le Rreton, de Pulli, d'Ormes-
i M™« Gaudin était la femme du secrétaire de M. Descorches. II y a peut-être, dans l'erreur du Thé, une insinuation.
- M'"'^ Récamier, née Jeanne-Françoise-Adélaïde Bernard, avait à ce moment vingt ans à peine. Elle avait épousé en avril 1793 le banquier Récamier. Sa beauté, son esprit l'ont rendue célèbre. Le tableau du baron Gérard a immortalisé ses traits.
« son', de Valence % de Magne, de Beaumont, « de Villetle, de Saint-Hilaire, de Nanteuil, de « Rémusat \ Arnaud, Lepage, M"*^'' de Nicolaï *, Martel, Chevalier, de Ferrières. »
Ce n'est point assez encore et il faut vraiment frapper plus haut et plus fort. Ce Turc commence à être quelque peu encombrant, et l'agacement se fait sentir. « Les femmes traitent de Turc à « More tous les hommes qui leur font la cour. « C'est une calamité pour les amants que cet « ambassadeur! » Si encore il se montrait
*■ Il s'agit probablement de M"'= Lepelletier de Morfontaine. Son mari, Henri-François de PauleLefèvre d'Ormesson d'Amboile, remplissait alors des fonctions municipales. Il avait été sous l'ancien régime conseiller au Parlement, mailre des requêtes, intendant des Finances, puis à 30 ans contrôleur général des Finances et il avait eu Galonné comme successeur. Élu maire de Paris en 1792, il avait refusé ces fonctions et s'était retiré à la campagne. Né en 1751, il mourut en 1807.
2 M'"^ de Valence était sans doute la fille cadette de la célèbre M'"'^ de Genlis. Le comte de Valence devint sénateur en 1805 et commanda en 1807 une division de l'armée d'Espagne. Louis XVIII le fit Pair de France.
^ M""*^ de Rémusat, petite nièce du comte de Vergennes, n'était alors âgée que d'environ 17 ans. Elle s'était mariée quelques mois auparavant avec le comte de Rémusat qui devint en 1802 préfet du Palais. Elle-même fut dame d'honneur de l'impératrice Joséphine et elle a laissé quelques ouvrages littéraires très appréciés.
* M'^e (Je Nicolaï était vraisemblablement la fille d'Aimar- Charles-Marie de Nicolaï, né en 1747 et guillotiné deux jours
généreux ; mais, comme le fit jadis le roi de Suède, tutto vede, poco paga^ dice nienteî Pourquoi s'obstiner plus longtemps à ne le point peindre tel qu'il est et ne pas publier les « tarifs et usages des petits appartements de Son Excellence ottomane qui ridiculisent sa ladrerie^? »
Une révérence Une inclinaison de tète.
Une œillade Une inclinaison de tète.
Un sourire L'invitation d'approcher de Son
Excellence.
Aux femmes présentées avec leurs maris . . . Deux pastilles.
Aux femmes seules. . . La douzaine.
Aux demoiselles .... Quelques gouttes d'essence de rose.
Aux mères Bonsoir (en plein midi).
Aux filles Venez sans votre mère.
Auxmaris C'est bon.
A la beauté langoureuse. Aimable.
A la beauté timide . . . Jolie.
A la beauté enjouée. . . Charmante.
A l'embonpoint .... La première place.
A la taille de nymphe. . Un serrement de main.
avant son fils aîné, âgé de 24 ans, le 7 juillet 1794. Ce personnage avait été nommé en 1768 chef de la Chambre des Comptes, et il était entré le 12 mars 1789 à l'Académie Française.
' Le Thé du 6 août (19 thermidor) et publié en extrait par E. et J. de Concourt, dans l'Histoire de la Société française pendant le Directoire. Paris, nouv. éd., 1895, 1 vol. in-18, p. 218.
A l'objet désiré .... Le bras droit dans les fêtes publiques.
A l'objet aimé Le bras gauche et le devant dans
les voitures de Son Excellence.
Tête-à-tête en présence
du drogman Quatre douzaines de mouchoirsen
coton superfîn.
Tête-à-tête sans témoin. Un shall.
Une promesse Un sultan garni de gants et de
parfums.
Une déclaration .... Des confitures sèches.
Des soupirs Un bouquet artificiel.
Un évanouissement. . . De l'eau à la glace.
Des attaques de nerfs. . Les plus prompts secours.
Une faiblesse Une action de grâce à Mahomet.
Des symptômes alarmants La protection du Grand Seigneur.
Un gage d'amour. . . . Une retraite au sérail.
Une infidélité Cent coups de poignard.
Et dans tout cela pas un sequin ; mais en revanche un pacha à trois queues et l'espoir de la célébrité : une tête française tournerait à moins^
Les grincheux se font plus nombreux à mesure que la curiosité s'émousse. a J'étais « l'autre jour à Feydeau, au concert, écrit un « rédacteur du Déjeuner^, et je me disais à moi- « même : il est plaisant que le but de tous ceux « qui sont ici soit à peu près manqué. D'abord
* Le Thé du 20 thermidor (7 août).
» 21 août 1797.
« on vient pour s'amuser : le concert est mau- « vais et l'on s'ennuie. On prie l'ambassadeur « ottoman d'orner le spectacle de sa présence; « une estrade superbe l'attend. Il peut croire « que ce sont des honneurs qu'on veut lui « rendre, point du tout : on ne songe qu'à attirer « des spectateurs en le montrant, et comme il « se fait attendre, notre courtoisie nouvelle « hurle contre son absence, le hue presque à « son arrivée et rit bêtement de ce qu'il s'évente, « parce qu'il a chaud et de ce qu'il fume parce « que c'est son usage : la rumeur augmente à « tel point que l'ambassadeur ayant souve- « nance de nos gaietés patriotiques, s'alarme, « prend le mouvement pour une insurrection, « et venu pour entendre la musique, n'écoute « que son interprète pour se rassurer. Pendant « ce temps-là le directeur du théâtre, désolé de a voir sa salle vide, la remplit de billets don- « nés et trouve pour toute recette le mémoire « de l'estrade et des lustres allumés inutile- « ment. D'un autre côté les femmes paient fort « cher une loge tout près de Son Excellence « afin d'attirer ses regards. Le matin, la marchande de modes, le plus fameux coiffeur ont
« été appelés. Hélas! peine inutile, elles n'au- « ront de tout cela que des mémoires. »
Ces doléances que nul n'eût osé écouter un mois plus tôt, trouvent un écho dans la presse : « C'est une belle chose qu'un ambassadeur « ottomane Nos concerts, nos bals, nos fêtes « champêtres ne sont plus rien, si Son Excel- « lence n'y assiste avec sa suite. Cela est « curieux une fois, deux au plus. Mais ce qui « est beaucoup moins amusant, c'est qu'il faille « se ranger de droite ou de gauche pour laisser « passer majestueusement la longue pipe de « Son Excellence, et que quelques hommes de « garde qui l'environnent, en fassent l'obliga- « tion au citoyen qui a, tout comme M. l'am- « bassadeur, acheté à la porte le droit de se « promener sans avoir à craindre d'être inter- « rompu à chaque instant. Il faut toute la sin- « gularité d'Ali Effendi pour que ces préférences « ne paraissent pas plus que déplacées aux « autres ambassadeurs qui n'ont pas encore « d'huissier français pour leur faire ouvrir le « passage.
« Veuillez faire connaître, mon cher Miroi?\
* Miroir du 29 août (12 fructidor).
« le ridicule de cette conduite qui pourrait « amener quelque rixe, si Son Excellence con- « tinuait à venir serrer de trop près nos jolies « élégantes, auxquelles de semi-Turcs donnent « la main. »
Que les mécontents se rassurent et s'apaisent! Esséid Ali Eiïendi voit décliner sa popularité, son règne finit. Tel qu'un brillant météore retombant dans le néant après une course fulgurante dans l'espace, l'envoyé du Sultan Sélim disparaît, dès le mois de septembre, du firmament parisien.
Il ne fait plus recette, les baladins le méprisent et nul ne songerait désormais à lui adresser des vers\ Les femmes déposent leurs ori-
* Comme Pellierdans son Paris, 1797. 1 vol. in-S". V. Pièces justificatives, p. 304. L'idée d'utiliser la popularité d'Esséid Ali Effendi dans un but politique est d'ailleurs venue à cette époque aussi bien aux adversaires qu'aux partisans du Directoire. Il a paru ainsi une brochure de quelques pages imprimée par C. F. Cramer, et intitulée : Rapport fait au Divan par Esséid Ali Effendi, ambassadeur de la Porte ottomane près la République française, sur la situation actuelle de la France et sur Vesprit public. Dans cet opuscule, sans date (N'« Lb'- 1303), l'auteur anonyme suppose une lettre d'Esséid Ali au grand vizir, après l'arrivée de l'ambassadeur à Paris. C'est une défense en règle des actes et de la politique du Directoire et une attaque violente contre ses ennemis, partisans honteux de Robespierre ou royalistes. Il y est développé l'idée que « plus on fait de mal aux Français et plus on est aimé et plus on leur fait de bien et plus on en
peaux turcs auxquels les succès de Bonaparte en Egypte redonneront pourtant quelques semaines de vogue. La rue Saint-Dominique reprend peu à peu ses allures modestes et tranquilles, l'hôtel Monaco n'a plus de visiteurs, la turcomanie a vécu.
est haï. » Après une apologie de l'œuvre du Directoire vient la défense de Bonaparte. En terminant, une allusion hostile est faite à la rentrée des émigrés et l'auteur suggère ironiquement l'idée d'employer en Turquie « ces individus partisans delà royauté », qui cependant y deviendraient sûrement vite républicains par esprit d'opposition.