CHAPITRE IX
Le 2 fructidor an VIII (20 août 1800), deux ans presque jour pour jour après son arrestation et son envoi au château des Sept-Tours, Ruffin écrivait dans l'une des premières dépêches qu'il venait d'être autorisé à adresser au ministre des Relations extérieures : « Fidèle au « système de passivité que m'indiquaient les « circonstances, je puis dire en toute vérité « n'avoir fait aucune démarche active ou dicc recte auprès de la Porte depuis ma détention. « Tout ce qui l'a précédée, accompagnée ou sui- « vie n'est qu'une série de mystères pour moi, « et, sous leur voile épais qui m'enveloppe « encore, tout mouvement, toute parole de ma « part portant le caractère de ma cécité police tique m'ont toujours paru au moins inutiles.
« J'ai concentré mes peines dans le silence et « la résignation. Fort du témoignage de ma « conscience, je suis, sans comparaison, comme « les justes aux limbes attendant le Rédemp- « teur. ^ »
Ce langage, l'ex-ambassadeur de la Sublime Porte auprès du Directoire n'a jamais pu songer à le tenir à son Gouvernement. Son séjour involontaire à Paris n'a été marqué par aucun incident grave. Ses relations directes avec le ministère des Relations extérieures se sont trouvées suspendues pendant fort peu de temps et, même alors, il a suivi les événements politiques et s'y est mêlé par l'intermédiaire de son collègue d'Espagne. Sa correspondance avec la Porte n'a été ni interdite ni entravée ; sa vie extérieure n'a subi que les transformations qui lui ont convenu; l'hôtel de la rue Saint-Dominique est resté à sa disposition. Les seuls ennuis réels qu'il ait éprouvés ont été des embarras d'argent et il semble que le Gouvernement français ait cherché galamment à les aplanir. Les difficultés nombreuses que son caractère aigri et ses procédés sommaires lui ont valu avec les membres ' A. E. Turquie, t. 201, f" 302.
de son ambassade n'ont jamais été exploitées contre lui pour l'embarrasser ou le déconsidérer. Enfin lorsque le Divan a jugé bon d'utiliser, une dernière fois, ses services pour coopérer au rétablissement de la paix avec la République, Esséid Ali a trouvé auprès du nouveau régime établi en France pendant les hostilités, le bon vouloir le plus tentant et les dispositions personnelles les plus amicales. Si donc l'Effendi s'est montré fidèle à cette tradition diplomatique qui, par principe, fait dénigrer le pays où l'on réside, il faut avouer qu'il a reculé les bornes, déjà bien lointaines cependant, de l'ingratitude humaine...
L'année 1798 avait mal fini pour l'ambassadeur ottoman, transformé par la volonté prudente du Directoire en un simple objet d'échange, de valeur sans doute, puisque sa qualité le faisait assimiler à un général en chef, soit à cinquante hommes*. Mais le Gouvernement de la République avait des prétentions plus fortes et il se flattait que la Sublime Porte tiendrait
* Ce chiffre est indiqué par Talleyrand au chevalier d'Azara, ambassadeur d'Espagne, le 24 janvier 1799 ('j pluviôse an VU)* Il semble que 60 hommes eût été plus exact. A. E. Turquie, t. 200, i'^ 6.
assez à son ex-mandataire pour payer sa libération de la délivrance de tous les Français sans exception, sans distinction de rang et de sexe, détenus à Constantinople et dans les Échelles du Levant. Telle était du moins la base des négociations que le ministre des Relations extérieures pria le chargé d'affaires d'Espagne et les ministres de Prusse et de la République Ratave en Turquie d'entamer avec le Divan. Tandis que cette proposition trop avantageuse pour être admise à Constantinople, s'acheminait par courrier spécial vers le Rosphore, Esséid Ali apprenait avec satisfaction, par des dépêches de son Gouvernement, qu'il était invité à user des bons offices de l'ambassadeur d'Espagne à Paris, le chevalier d'Azara, pour obtenir ses passeports. Ainsi les principes étaient réciproquement respectés : les belligérants avaient l'un et l'autre recours à des intermédiaires. L'ex-ambassadeur turc, à dater de ce jour, rompit tout rapport verbal ou écrit avec Talleyrand, ce qui ne signifie pas qu'il soit désormais resté indifférent ou inactif. La question de son propre départ le préoccupait trop pour qu'il s'en désintéressât et il eut garde de
se confiner dans une réserve digne peut-être mais guère profitable. On le voit correspondre avec M. de Azara, aller lui rendre visite, lui envoyer Codrika, le charger de propositions pour le ministre des Relations extérieures, tant et si bien qu'il n'a jamais si activement négocié depuis son arrivée à Paris! Talleyrand ayant décidé le Directoire à se contenter de l'échange de tous les agents français en Orient, brevetés ou salariés par la République et à ajourner à d'autres temps ses exigences en faveur du reste de ses nationaux, Esséid Ali dicte son langage au chevalier d'Azara et fait des propositions indirectes. 11 promet de recommander à la Sublime Porte la demande du Gouvernement français, il suggère de confier d'avance à l'ambassadeur d'Espagne à Paris les passeports destinés aux membres de son ambassade et à luimême, afin de prouver par des faits au Divan les dispositions conciliantes de la République. Aussi doit-il être tout déconfit quand parvient la réponse négative de son Gouvernement qui entend retenir certains consuls français et qui refuse de remettre par réciprocité les passeports des agents français au Chargé d'affaires
d'Espagne. Cet échec, en calmant son ardeur, ne détruit pas ses invariables espérances. Bientôt il est informé, presque simultanément, et des ouvertures pacifiques de la Porte après la défaite d'Aboukir (juillet-août) et de l'autorisation donnée (10 septembre) à Reinhard S qui vient de succéder à Talleyrand, de négocier à Constantinople, par l'intermédiaire de l'agent espagnol, l'évacuation de l'Egypte. Déjà il entrevoit son prochain départ : cette fois encore une désillusion l'attend, tout aussi forte que celle qu'il éprouvera après la rupture de la Convention libératrice d'El-Arisch (^4 janvier 1800). Et les mois, puis les années s'écoulent, sans que ses vœux soient exaucés : il lui faudra de la patience jusqu'à la paix entre la France et la Turquie ! Au reste, qu'importe au Gouvernement ottoman qu'Esséid Ali reparaisse ou non à Cons-
^ Reinhard (Charles-Frédéric, comte), né à Schorndorf (Wurtemberg)le 20 octobre 1761, mort le 2a décembre 1837 ; venu à Bordeaux en 1787, à Paris en 1791, secrétaire d'ambassade à Londres (1792), à Naples (1793), chef de division au ministère des Relations extérieures (1794): ministre auprès des villes Hanséatiques en 1795, à Florence (1798), ministre des Affaires étrangères du 22 juillet au 22 novembre 1799, ministre en Suisse (1800), en Lombardie (1801). en Moldavie (1805), en Westphalie (1808). Créé comte par Louis XVIII (1814), ministre près la Confédération germanique (1813-1829), en Saxe (1830); pair du royaume (1832).
tantinople! Les premiers temps, on s'est préoccupé au Divan du sort de TEffendi parce qu'on était inquiet des musulmans d'Egypte et surtout de l'amiral et des officiers turcs faits prisonniers à Alexandrie. Bonaparte a commis la gracieuse faute de les rendre pour rien, faut-il alors se troubler des lamentations de la femme et de la famille d'Esséid Ali? Ces doléances elles-mêmes s'apaisent. Le pauvre homme n'est pas au même régime que Ruffin à Constantinople. D'ailleurs la Porte connaît, pour ne pas les appliquer chez elle, les procédés humains des^nations civilisées à l'égard des ambassadeurs. Les lettres reçues régulièrement de Paris, par la voie de Vienne, sont satisfaisantes. Ne le seraient-elles pas, c'est qu'Allah l'aurait voulu! Le Directoire ne s'illusionne guère, au bout de quelques mois, sur le prix que la Turquie attache à la personne de son propre représentant. Pourquoi dans ces conditions devrait-il modifier ses ordres et son attitude? Un moment le ministre des Relations extérieures a cru exercer une action à Constantinople en rendant plus sévère la surveillance policière dont Esséid Ali est l'objet, en« serrant les mesures » contre
lui^ L'effet a été nul et on y a renoncé. L'exambassadeurvit donc à sa guise; il ne sort pas souvent de chez lui parce qu'il craint des manifestations désobligeantes. Il a tort, car nul ne proteste, sur les boulevards, en le voyant passer dans son carrosse avec les armes de sa Cour peintes sur la portière et trois domestiques debout à Tarrière, dont deux en costume turc. L'hôtel Monaco lui sert toujours de résidence. Au début on s'est demandé s'il convenait de le laisser jouir paisiblement de cette maison qu'il tient de la « munificence nationale ». Toute réflexion faite, on a renoncé à le mettre sur le pavé. L'alerte est plus chaude après le coup d'État du 18 brumaire. Une loi (l^"" nivôse an Vin, 22 décembre 1799) complétée par un arrêté des Consuls (9 floréal an VIII, 29 avril 1800), a cordé au sénateur Sieyès, en échange de son domaine de Crosnes, divers autres immeubles et terres, dont l'hôtel Monaco avec son mobilier. Le propriétaire a hâte d'entrer en jouissance au terme fixé (avril 1801), ou plus tôt si Esséid Ali a déménagé. La régie des domaines nationaux, le ministère des Finances, s'agitent, parlent d'in-
^ Janvier 1799.
ventaire des meubles, de location d'une autre maison pour l'ambassade, Talleyrand est obligé de calmer ce beau zèle. Qu'on procède à l'inventaire, soit; c'est une mesure administrative ; l'ex-ambassadeur en a déjà subi deux, en rechignant, depuis son installation rue Saint-Dominique, il ne s'en formalisera pas, surtout si l'on prend au préalable son agrément. Qu'on l'oblige à céder la place à Sieyès c'est une autre affaire. « La Porte ottomane, en déclarant la « guerre à la France, a par ce fait suspendu elle- « même les fonctions de son ambassadeur à « Paris, mais le Gouvernement est bien aise de « se conduire envers l'envoyé de cette puis- « sance plutôt par des règles de convenance (( que d'après celles qui seraient fondées sur le « droit des gens. Ce que nous pouvons faire de « mieux c'est de paraître oublier l'ambassa- « deur ottoman. S'occuper de lui procurer un « autre logement ce serait lui donner une « marque publique de bienveillance que les « circonstances actuelles et la nature de nos « relations avec la Turquie ne comportent point. « Ne pas lui assurer une autre habitation ce « serait lui montrer une défaveur et même une
OC malveillance qui serait tout à fait contraire aux « sentiments et au caractère du Gouvernement. « Cette délicatesse de position doit nous faire a éviter de nous occuper aujourd'hui de Tam- «■ bassadeur. Le moment où il serait déplacé « sans inconvénient ne peut pas être éloigné. « Je pense qu'il vaut mieux attendre cette époque
et préférer à une démarche qui peut être ~ intempestive un délai qui n'affaiblit [tas les « droits du sén-ateur Sieyès'. »
Le sénateur Sieyès attendra et Esséid Ali continuera à profiter paisiblement et de l'hôtel et du jardin Monaco.
Un déménagement étant toujours coûteux, Fex-ambassadeur doit se féliciter d'en faire l'économie. Sa détresse financière est extrême: malgré ses habiletés en cours de route qui ont, la plupart du temps, obligé le Mihmandar à régler les dépenses, il a entamé le pécule qu'il a apporté avec lui. A-t-il, les premiers mois, touché des appointements de son Gouvernement, il faut l'espérer pour ses fournisseurs. En tout
Talleyrand au minisire des Finances du 8 venlémiaire an IX, 29 septembre 1800. A. E. Turquie, t. 201,
cas la guerre est venue tarir cette source de revenus et l'argent s'est fait rare dans les caisses de l'ambassade. Un négociant d'Alger, Bacri, a montré la plus grande complaisance et ses avances de fonds ont permis de vivre tant bien que mal. Or Bacri lui-même est quasi ruiné ; le Gouvernement français ne lui a pas remboursé les sommes considérables qu'il lui doit et l'Algérien ayant été contraint, au surplus, d'acquitter d'un coup une dette de 500.000 francs, ne peut subvenir davantage aux besoins de l'ambassade ottomane. Esséid Ali en est tout triste : comment se tirera-t-il d'affaire ? Si le Premier Consul, par égard pour lui, donnait l'ordre au ministre de la Guerre Carnotde régler la maison Bacri, on lui rendrait service^ Et Talleyrand agit pour que son collègue vienne en aide par cette voie détournée à l'homme qu'il a congratulé, trois ans auparavant, au palais du Luxembourg.
Ce n'est pas qu'Esséid Ali se soit soudain révélé comme un prodigue et que l'ex-ambassadeur jette l'argent par les fenêtres afin de
^ Lettre de Descorches au Premier Consul du 6 floréal an YIIl, 26 avril 1800. A. E. Turquie, t. 201, f° 246.
ESSÉID ALI EFPENDI EX-AMBASSADEUR 259
détruire sa vieille réputation d'avarice. Les réclamations pleuvent contre lui et le ministre des Relations extérieures ne cesse de recevoir des plaintes. Un jour, le citoyen Néret (qui ne sait pas signer) S sollicite, en termes pathétiques, son intervention pour obtenir le paiement d'une somme de quatre cents francs qui lui est due par l'Effendi. Désigné, en l'an V, comme jardinier de rhôtel Monaco aux gages de 400 francs, Néret se dit victime de son travail et des goûts fastueux de l'ambassadeur. Il a reçu la promesse spontanée et réitérée d'une augmentation de 200 francs par an pour opérer des embellissements particuliers dans le jardin. En trois années, il a touché une seule fois cette agréable prime. Quelques mois plus tard, un sieur Georges Araket, natif de Constantinople, habitant Paris depuis dix-sept ans% expose qu'entré quatre ans auparavant chez l'ambassadeur ottoman en qualité d'économe, il a occupé dix-neuf mois cette place et qu'il est créancier de mille francs. Le sieur Girardot réclame aussi d'Esséid Ali le paiement des dettes du second inter-
1 A. E. Turquie. T. 201, f^ 259.
2 A E.Turquie. T. 202, f^ 11.
prête, le turc Manolaki*. Cette fois FEffendi se fâche : il rappelle que Manolaki, après avoir contracté à son insu des dettes énormes, s'est enfui depuis tantôt deux ans de l'ambassade, a renoncé à la sujétion de la Sublime Porte et s'est mis sous la protection du Gouvernement français; le ministre des Relations extérieures a été prévenu officiellement, il a reçu immédiatement la traduction de la déclaration et la copie de la liste des dettes et effets de cet individu. Comment, dès lors, peut-on vouloir rendre responsable l'exambassadeur des escroqueries ultérieures de ce filou?
Ces incidents sont regrettables car ils marquent qu'un certain désordre règne à l'hôtel Monaco et qu'Esséid Ali n'a plus assez d'autorité pour imposer à ses secrétaires ou serviteurs de nationalité diverse. Dès la fin de 1798 l'aigreur et l'animosité ont existé à l'état aigu rue Saint- Dominique, puisque, à cette époque, on a craint une catastrophe sanglante et que Codrika a paru le plus menacé ^ Depuis lors les difficultés
1 A. E. Turquie, t. 202, P 17.
^ A. E. Turquie, t. 199, f» 189.
se sont accrues et l'ambassadeur a été débordé. En vain cherche-t-il à se débarrasser de six de ses domestiques les plus turbulents en sollicitant pour eux des passeports, le Gouvernement français lui oppose un refus catégorique*. Pour essayer de rétablir l'ordre Esséid Ali a recours aux moyens violents. 11 condamne à la prison et à recevoir trois cents coups de bâton sous les pieds l'imam de son ambassade, Affiz Akmet. Par malheur, ses arrêts sont aussi injustes que sommaires, et l'imam, victime d'un déni de justice, s'empresse, après s'être enfui, de verser des pleurs indignés dans le sein du Premier Consul, refuge des opprimés^. Les secrétaires eux-mêmes ont à se plaindre de la partialité de leur chef : l'un d'entre eux, Séid Amed, sollicite avec insistance un passeport à cause des procédés dont il a à souffrir, car « il a la douleur de ne jouir d'aucune considération auprès de Son Excellence » qui le regarde et le traite comme un étranger, soit par incompatibilité d'humeur, soit par prévention^.
1 A. E. Turquie, t. 201, P' 7.
- A. E. Turquie, t. 202, f° 272.
3 A. E. Turquie, t. 203, f 7.
Le Premier Consul et ses ministres restent impassibles sous cette averse de récriminations : ils ont la volonté arrêtée de ne pas intervenir dans ces affaires intérieures, soucieux de ne pas compliquer davantage la situation pénible de l'ambassadeur. Le juge de paix du quartier des Invalides, saisi d'une requête contre Esséid Ali, demande-t-il des instructions, on lui répond: « ...La circonspection dont vous « pensez qu'il est convenable de ne pas s'écarter « envers Esséid Ali Effendi est tout à fait con- « forme à notre position à l'égard de la Porte « ottomane. Quoique l'état de guerre ait ôté « au représentant qu'elle avait ici son carac- « tère public, le Gouvernement veut éviter tout « ce qui pourrait ou l'inquiéter ou le déconsi- « dérer et il pense qu'il vaut mieux paraître <c l'oublier que de lui montrer faveur ou défart veur. Cette position doit, il est vrai, ralentir la « marche des affaires que quelques particuliers « peuvent avoir à traiter avec lui, mais elle est « nécessairement provisoire : dans l'alternative « des deux inconvénients, vous penserez, comme « moi, qu'il vaut mieux éviter le plus gravée »
1 A. E. Turquie, t. 203, P 93.
Cette attitude est en effet la meilleure. Le Gouvernement français, qui s'est résigné à ne plus échanger Esséid Ali contre les Français prisonniers en Turquie, n'a aucun intérêt, au contraire, à diminuer son autorité et à le traiter en personnage sacrifié. L'état de ses affaires en Europe s'est amélioré assurément depuis le retour d'Egypte de Bonaparte (8 octobre 1T99). La chute du Directoire dont la politique envahissante a provoqué une deuxième coalition européenne contre la France, a été suivie de succès militaires entremêlés de négociations qui ont désagrégé nos ennemis. La paix générale n'est plus une éventualité lointaine et la situation de notre armée en Egypte, comme l'impossibilité de l'améliorer, rendent désirable cette pacification universelle. Ce n'est point à l'heure où les pourparlers s'engagent avec la Russie et l'Angleterre, les deux alliées de la Turquie, où l'on peut songer à traiter avec la Sublime Porte elle-même, où Ruffin et les Français prisonniers en Orient sont enfin relâchés, qu'il faut bénévolement mécontenter, pousser au désespoir l'ex-ambassadeur ottoman. Bonaparte et Talleyrand, mis en goût par le
succès de leurs habiletés diplomatiques, ^'ieilles déjà de trois ans et peut-être oubliées, ne se proposent-ils pas de l'endoctriner et de le berner encore ?
Esséid Ali Eiïendi semble avoir été prédestiné à subir ce genre de mésaventure. En 1798 on l'avait trompé pour préparer plus commodément l'expédition d'Egypte ; en 1801, on l'a circonvenu pour obtenir de son amour-propre et arracher à sa faiblesse des conditions de paix avantageuses.
Depuis l'ouverture des hostilités ce personnage s'était, on l'a vu, tenu constamment en communication avec le Divan : ses courriers circulaient sur le territoire français avec des passeports parfaitement en règle. Il avait repris bientôt des rapports officieux avec le ministère des Relations extérieures en qualité de « cidevant ambassadeur de la Porte ottomane ». Cette situation mal définie et assez étrange avait été tolérée par le Gouvernement français qui y avait trouvé un double avantage. Il faisait étalage de ses sentiments d'humanité et de son respect du droit des gens, puis il jugeait commode d'avoir à sa discrétion un intermédiaire comptai-
sant pour entrer, le cas échéant, en négociations avec la Porte. Lorsque, en 1800, Bonaparte avait, par politique, adopté une attitude pacifique, c'est à Esséid Ali qu'il avait eu recours pour transmettre une lettre au Sultan, et c'est à lui qu'il avait pensé en écrivant : « J'aime à « croire que Votre Hautesse chargera incessam- « ment de ses ordres suprêmes celui qui a été « honoré en France du titre de son ambassa- « deur, pour que par la voie d'une négociation c( amicale et secrète^.. » Mais à cette époque la condition préalable de toute entente avec la Turquie, l'évacuation de l'Egypte, n'était point encore admise par le Premier Consul.
Les ouvertures du 23 frimaire an IX (14 décembre 1800) étaient restées sans résultat, si elles avaient rappelé à la Porte que son ancien représentant pouvait, à l'occasion, lui rendre des services. Aussi, peu après (mars 1801), Esséid Ali avait-il reçu des pleins pouvoirs* lui permettant, le cas échéant, de négocier et traiter, ainsi que des instructions précises et formelles sur la
. 1 A, E. Turquie, t. 202, i° 66.
- Le texte original, en turc, de ces pleins pouvoirs se trouve au ministère des Affaires étrangères.
conduite qu'il aurait à tenir en cette occurrence. Cette dernière précaution était dictée par les leçons du passé et elle était de nature à réduire au strict minimum les inconvénients que risquait toujours de provoquer le manque de sagacité diplomatique de l'Efîendi.
Jusqu'en fructidor (août 1801), l'ex-ambassadeurgardapar devers lui pouvoirs et instructions, car le Premier Consul ne se désista pas auparavant de sa prétention de conserver l'Egypte. Les nouvelles sur l'état réel de l'armée et la certitude que l'Angleterre ne signerait jamais une paix nous laissant la vallée du Nil ayant fini par décider Bonaparte à renoncer temporairement à ses projets sur l'Orient, rien ne s'opposa plus à l'entente avec la Sublime Porte. Une négociation supplémentaire s'engagea donc en un moment où le ministre des Relations extérieures était aux prises avec la Russie et l'/Vngleterre, et les deux adversaires de 1798 se trouvèrent encore une fois face à face.
Esséid Ali se conforma tout d'abord scrupuleusement à ses instructions. Il lui était enjoint de solliciter le concours de l'agent du tzar Alexandre P' à Paris, Kalitscheff, et de se con-
certer avec lui pour faire accepter au gouvernenement de la République, sans omission ou modification, les conditions mises par la Sublime Porte au rétablissement de la paix. « D'après « l'amitié et l'alliance existantes entre la Sublime a Porte et S. M. l'empereur de Russie, écrivit-il « à Kalitscheff, sa dite Majesté Impériale ayant « pris sur Elle de terminer les affaires de la « Sublime Porte avec la France, selon la très (c haute et sublime volonté de la Sublime Porte, (( et ayant préalablement demandé l'avis de (( celle-ci sur le rétablissement de l'ancienne «( amitié avec la France, la Sublime Porte a 'i remis par écrit au ministre impérial à Cons- « tantinople les conditions définitives d'après ;< lesquelles Elle veut consentir à la sollicitation « de Sa Majesté Impériale ; et comme Sa Majesté « Impériale a chargé Votre Excellence de négo- (i. cier avec pleins pouvoirs auprès du Gouver- « nement français et de régler les intérêts de a la Russie et ceux de ses alliés pour la tranquil- « lité et sûreté de l'Europe, la Sublime Porte « vient de m'honorer de ses ordres suprêmes n en me chargeant de me concerter avec Votre « Excellence sur les préliminaires qui doivent
« servir de base au rétablissement de l'ancienne « amitié entre Elle et la France, et elle m'a « transmis sa très haute volonté décisive sur ce « point qui consiste dans les trois articles ci- « après :
« Article premier. — Que la province entière « de l'Egypte soit absolument restituée à la « Sublime Porte sans aucune condition par rap- « port au commerce ou sous aucun autre « rapport quelconque et sans aucune indemnité « ou compensation.
« Article 2, — Que les Français doivent accep- « ter et reconnaître l'arrangement pris à l'égard « de la République des Sept-Iles unies et des « pays situés sur le continent.
« Article 3. — Qu'on doit prendre avec justice « et équité des arrangements pour les biens et « effets confisqués de part et d'autre.
{( En conséquence de quoi j'ai l'honneur « d'engager Votre Excellence, d'après les ordres « dont Elle est chargée, de proposer au Court vernement français ces trois articles et de « contribuer de tous ses moyens à les faire « accepter sans délai et sans la moindre omis- « sion ou modification en prenant surtout la
ESSEID ALI EFFENBI EX-AMBASSADEUR 269
« précaution de tenir les propositions scrupu- « leusement secrètes ^ »
La prétention de faire intervenir Kalitscheff, ou son successeur Markoff, dans la conclusion de la paix était soutenable puisque la médiation offerte au Premier Consul par les tzars Paul P"" et Alexandre P"" avait été agréée en principe dès le H germinal an IX (l®"" avril 1801). Un article du traité franco-russe alors en discussion la stipulait formellement. Mais une immixtion étrangère dans les négociations avec Esséid Ali devait être gênante et elle risquait de priver la France des avantages et compensations que le ministre des Relations extérieures entendait obtenir en échange de l'évacuation de l'Egypte. Qu'il y eût, dans les conférences, un autre témoin que Codrika, dont le dévouement aux intérêts français était assuré, et tout espoir était perdu de profiter de la candeur en affaires du plénipotentiaire ottoman.
Pour déterminer Esséid Ali à oublier ses instructions et à traiter seul, il ne fallut pas à vrai dire grand effort. Le Turc éprouvait un déplaisir personnel de se voir « assujetti à
* A. E. Turquie, Supplément, t. 23, u° 100.
mille humiliations de la part de ministres étrangers et particulièrement celui de Russie, v On le prit par l'amour-propre, on lui parla de l'honneur de sa Cour, de son indépendance, et l'action combinée de Talleyrand et de Codrika, qui devait exercer les fonctions de secrétaire interprète des conférences, obtint un plein succès. Pour plus de sûreté et éviter toute velléité de retour sur la décision prise d'écarter le ministre de Russie, on fit une diligence extrême. Esséid Ali présenta un premier projet reproduisant presque littéralement* les articles qui lui avaient été dictés de Constantinople : au bout de quelques jours de négociations une nouvelle rédaction fut l'objet de discussions courtoises, enfin après une pression exercée avec fermeté mais discrétion par Talleyrand (14 vendémiaire an X, 6 octobre 1801), on tomba définitivement d'accord sur des préliminaires de paix très acceptables pour la Turquie et très avantageux pour la France qui trouvait le moyen de tirer parti du sacrifice de l'Egypte consenti depuis dix jours à l'Angleterre !
Le 1 7 vendémiaire (9 octobre) le ministre des
* Pièces justificatives, p. 324.
Relations extérieures de la République et le cidevant Basch Muhassébé et ambassadeur de la Sublime Porte, apposaient leur signature et leur cachet au bas de quatre articles qui devaient mettre fin, à dater de l'échange des ratifications, aux hostilités existant depuis plus de trois années entre les deux pays. La France évacuait l'Egypte, la restituait à la Porte dont le territoire et les possessions étaient maintenus dans leur intégrité tels qu'ils étaient avant la guerre, mais il était entendu qu'après l'évacuation les concessions qui pourraient être faites en Egypte aux autres puissances, de la part de la Turquie, seraient communes aux Français. La reconnaissance et la garantie par la République Française et la Russie de la constitution de la République des Sept-Iles unies et des pays ex-Vénitiens situés sur le continent étaient stipulées. Des arrangements définitifs étaient promis relativement aux biens et effets des citoyens et sujets respectifs, confisqués ou séquestrés pendant la guerre, de même que la mise en liberté des agents politiques ou commerciaux et des prisonniers de guerre de tout grade. Enfin, le 4^ et dernier article renouvelait les traités antérieurs,
confirmait les anciens droits de commerce et de navigation dont la France jouissait autrefois et lui accordait par avance ceux que pourraient obtenir à l'avenir les nations les plus favorisées *.
Tels étaient l'esprit et presque les termes de l'acte qui couronnait la carrière diplomatique d'Esséid Ali et qui, semblait-il, devait causer à Constantinople autant de satisfaction que de reconnaissance pour ses heureux négociateurs. L'impression fut excellente à Paris etl'Effendi y serait redevenu presque populaire si l'opinion publique n'eut attaché plus d'importance à la paix avec l'Angleterre qu'à celle conclue avec la Sublime Porte ^ La nouvelle delà signature des préliminaires fut, d'après les ordres du Gouvernement, annoncée le jour même, par les soins du préfet de Police, dans tous les théâtres ; les journaux en furent avisés et, le 25 vendémiaire (16 mars), une salve de soixante coups de canon l'apprit aux habitants de la capitale. Le lendemain, le Moniteur publiait le texte de l'accord
* Pièces justificatives, p. 323.
2 Les préliminaires de paix furent signés à Londres le l" octobre 180i.
et le Premier Consul décidait que son aide de camp Sébastiani*, colonel du 9^ régiment de Chasseurs, le porterait à Sa Hautesse Sélim III avec une lettre autographe. Esséid Ali Effendi, tout fier lui-même d'avoir atteint un résultat, s'empressa d'expédier un courrier spécial au Divan pour lui rendre compte de son succès.
La joie ne fut pas moins vive, d'abord, àConstantinople où l'on rendit hommage à l'activité du ministre chargé des pleins pouvoirs de la Sublime Porte. Le Chargé d'affaires de France Ruffîn, reçut la promesse de démonstrations publiques d'allégresse, canonnade et feux d'ar-
* Sébastiani de la Porta (Horace, comte), né en 1775 à la Porta près de Bastia (Corse), mort en 1831. Quitta l'état ecclésiastique à la Révolution, eut un avancement militaire rapide. Chef de bataillon après Arcole, colonel à la bataille de Vérone, seconda le coup d'Etat du 18 brumaire. Envoj-é en mission à Constantinople (1801), dans les Etats barbaresques (1803), général de brigade (180b), de division (1806), ambassadeur en Turquie (mai 1806), déploya une belle énergie lors delà démonstration navale des Anglais devant Constantinople (février 1807). Commanda un des corps de l'armée d'Espagne (1809-1811), prit part à la campagne de Russie. Député de l'Aisne pendant les Cent jours. Député de la Corse (1819), puis député de Vervins ^1826), ministre de la Marine, puis des Affaires étrangères sous Louis-Philippe, ambassadeur à Naples (1833), à Londres (1835-1839), maréchal de France (1840). Ses derniers jours furent empoisonnés par la perte de sa fille, la duchesse de Praslin, qu'assassina son mari.
tifice, et le Reis Effendi le pria de notifier officiellement à son grand ami le ministre des llelations extérieures, que « la Sublime Porte avait a reçu avec des transports de joie la nouvelle « de la signature des préliminaires; qu'Elle a avait lu avec admiration les quatre articles « qui y étaient stipulés ; que leur dispositif lui « avait paru marqué au coin de la plus haute « sagesse ; que l'édifice de la paix si désirée de « part et d'autre ne pouvait reposer sur des bases « plus solides; que de ces quatre principes des « conséquences si satisfaisantes devaient sortir, « qu'Elle était portée à considérer ces prélimi- « naires comme un traité définitif et qu'Elle s'en « promettait le renouvellement de l'antique « amitié qui unissait les deux Empires depuis (( plusieurs siècles, ainsi que la reprise de « possession de tous les avantages et la féli- « cité commune à jamais durable des deux « nations ».
C'était là un éloge pompeux de l'œuvre d'Esséid Ali Effendi et une revanche éclatante pour l'ex-ambassadeur malheureux. Triomphe bien éphémère et qui n'eut guère de lendemain !
Dès que le texte exact des préliminaires leur
fut connu, les ministres de Russie et d'Angleterre à Constantinople manifestèrent un violent dépit et une grande irritation. M. de Tamara se montra piqué du dédain témoigné par Esséid Ali et Talleyrand pour la médiation de son collègue de Paris et inquiet de la clause assurant par avance à la France le traitement de la nation la plus favorisée. Que la Russie obtînt un jour la liberté de navigation dans la mer Noire, elle devrait donc se résigner à en laisser profiter le pavillon tricolore? Quant à Lord Elgin, il protestait hautement contre le membre de phrase insidieusement ajouté à l'article premier et qui complétait, au détriment de l'Angleterre, l'article 5 des préliminaires de Londres relatif à l'évacuation de l'Egypte. Que signifiait cet engagement pris au nom de la Sublime Porte de rendre communes aux Français les concessions qui pourraient être faites en Egypte aux autres puissances? Était-il admissible d'y souscrire à l'heure même où l'on projetait à Londres de demander à la Turquie un port sur la mer Rouge?
Talleyrand avait prévu cette explosion de mauvaise humeur, et c'était là une des causes du mystère dont il s'était plu à entourer ses
pourparlers avec Esséid Ali. Il avait compté que la Porte n'oserait pas refuser sa ratification au traité signé par un agent muni de pleins pouvoirs : son calcul fut cependant déj oué . Le Divan , assailli de plaintes, menacé de protestations formelles et même de rupture, céda aux exigences de Tamara et d'Elgin. Esséid Ali, hier diplomate éminent, fut bientôt traité d'imbécile, heureux encore qu'on ne l'accusât pas d'être un traître, tout comme Codrika, et qu'on ne songeât pas à le décapitera son retour à Constantinople 1 Désavoué par son propre Gouvernement, « taxé d'ineptie », il ne trouva de défenseur que dans la personne de Ruffin. Le Chargé d'affaires de France, en plaidant la cause de l'Effendi, travaillait du reste pour son pays puisqu'il espérait du même coup amener la Porte à ratifier les préliminaires. Au reproche qu'on adressait à Esséid Ali d'avoir manqué à ses instructions en ne faisant pas appel à la médiation russe, Ruffin répondit que « deux anciens amis ne se servent « d'un intermédiaire que dans Téloignement et « lorsqu'ils ne peuvent s'atteindre. Une fois en « face de l'autre ils n'ont même pas besoin de « parler pour s'entendre. » Il représentait le
négociateur turc « se précipitant dans les « bras de Talleyrand avec l'élan de la confiance. « Dans cet enthousiasme de l'amitié où l'on « n'est plus que deux au monde, pense-t-on à « un tiers, a-t-on une voix pour l'appeler? » D'ailleurs Tex-ambassadeur avait eu le sentiment le plus élevé de la dignité de sa Cour, et il avait compris que la Turquie devait sortir du rang subalterne d'auxiliaire : au lieu de tenir rigueur à a cet homme d'honneur », ne faudrait-il pas au contraire lui savoir gré d'avoir fait considérer la Sublime Porte comme une puissance de premier rang, « digne de « traiter séparément avec celle qui jouissait de « la primatie dans la balance politique de « l'Europe »?
En réalité, et quoi que pût dire Ruffin dans ses entretiens avec le Reis Effendi, Esséid s'était trompé une fois de plus. L'accord qu'il avait signé faisait double emploi en ce qui touchait l'évacuation de l'Egypte et la reconnaissance de la République des Sept-Iles, les seuls points intéressants pour la Turquie, avec les articles 5 et 8 des préliminaires anglo-français de Londres du l^"" octobre, puisqu'il en reproduisait
presque textuellement les termes*. La Sublime Porte payait de concessions gênantes pour ses alliées l'honneur de traiter directement avec le Premier Consul.
Cette constatation était trop facile pour n'être pas décisive. Ni l'arrivée de Sébastiani, ni les démarches réitérées de Ruffm appuyé par le ministre de Prusse, ne purent vaincre les résistances du Gouvernement ottoman qui s'entêta à ne ratifier que la partie des préliminaires de Londres le concernant et à réclamer, d'après l'article 1 5 Mu même acte, l'admission d'un plénipotentiaire au congrès d'Amiens. Par une contradiction piquante, l'homme rendu responsable de la sottise du 9 octobre fut précisément celui qui reçut de nouveaux pleins pouvoirs pour négocier au congrès la paix définitive avec la République Française.
Dès qu'il eut été avisé de la décision de la Porte, Esséid Ali brûla du désir de réparer son erreur et de reconquérir l'entière faveur de sa
^ Pièces justificatives, p. 328.
* L'article 15 du traité du l»"" octobre 1801 était ainsi conçu : « II sera nommé de part et d'autre des plénipotentiaires qui se rendront à Amiens pour procéder à la rédaction du traité définitif, de concert avec les alliés des puissances contractantes. »
ESSÉID ALI EFFENDl EX-AMBASSADEUR 279
Cour. Il crut que sa désignation comme plénipotentiaire turc suffisait pour aplanir les difficultés et qu'il ne lui restait qu'à monter en voiture pour aller rejoindre Joseph Bonaparte et Lord Cornwallis à Amiens. Dans une entrevue qu'il eut, le 19 nivôse an X (9 janvier 180:2) , avec le secrétaire général du ministre des Relations extérieures, pour lui annoncer son départ, il exposa la volonté du Divan de se dégager au plus tôt de ses obligations vis-à-vis de ses alliés et de travailler seul et sans obstacle au renouvellement de ses anciens rapports avec la France. « L'ex-ambassadeur m'a paru véritablement « pénétré de ce qu'il disait, rapporte d'Haute- « rive*. L'émotion qu'il éprouvait lui a fait surce monter les difficultés d'une langue qu'il est « peu accoutumé à parler. Il s'est exprimé sur « cet objet avec une facilité et une chaleur qui
1 Dllauterive (Alexandre-Maurice Blanc de la Nautte, comte), né à Aspres (Hautes-Alpes), le H avril 1754, mort à Paris, le 26 juillet 1830. Accompagna Choiseul-Gout(ier dans son ambassade à Constanlinople. Consul à New-York (1793). Chef de division au ministère des Relations extérieures (1798). Secrétaire privé du Premier Consul, a rédigé, entre autres traités politiques, le projet de Concordat de 1801, l'acte de médiation entre les Cantons suisses (1803). Directeur des Archives au ministère des Affaires étrangères en 1807, chef de division au même département sous la Restauration.
c( m'ont surpris \ » Il était dur assurément de refuser à ce pauvre homme les moyens d'accomplir la mission dont il venait d'être chargé et de lui enlever ainsi son dernier espoir de se réhabiliter auprès de son Gouvernement. Bonaparte et Talleyrand n'hésitèrent pas toutefois à lui causer cette peine.
Au cours des négociations entre Otto et HawkesburyàLondres, il avaitété convenu, par avance, que la clause relative à l'intervention au futur congrès des alliés des puissances contractantes resterait lettre morte. Lord Cornwallis et Joseph Bonaparte avaient donc commencé leurs conférences sans s'en préoccuper et le plénipotentiaire anglais n'avait pas jugé utile d'entrer en communication pour quoi que ce fût avec le ministre turc à Paris. Au moment où Esséid Ali sollicitait son admission, les travaux du congrès touchaient à leur fin : il ne pouvait être question de les compliquer et de les prolonger pour être agréable à la Sublime Porte. En repoussant aussi péremptoirement la demande de la Turquie, le Premier Consul et Talleyrand avaient en outre le secret dessein de profiter de la nouvelle ^ A. E. Turquie, Supplément, t. 23, f° 28.
investiture donnée au crédule Effendi et d'essayer de rejouer au bout de six mois, avec la paix définitive pour objectif, la partie qu'ils avaient gagnée lors de la conclusion des préliminaires de Paris. Esséid Ali devina le piège qu'on lui tendait et, avec une franchise peut-être ironique, il le prouva au ministre des Relations extérieures en lui soumettant la lettre suivante qu'il adressait à Lord Cornwallis à Amiens pour le mettre au courant des ouvertures qui lui étaient faites. « Milord, par une lettre précédente j'ai c< eu l'honneur de notifier à Votre Excellence « que j'avais reçu l'ordre de la part de la « Sublime Porte de me rendre à Amiens « pour négocier la paix avec la République « Française en communiquant avec les minis- « très plénipotentiaires des puissances alliées. « Le Premier Consul m'a fait déclarer que « la paix entre la Sublime Porte et la Répu- « blique Française ne pourrait être traitée à (( Amiens sans avoir l'inconvénient de complice quer les discussions du congrès d'une foule « de détails étrangers à son objet. Il m'a été en « outre fait observer qu'à l'occasion de la paix « faite séparément entre la France et le Portu-
« gai, nonobstant la mention faite dans les « préliminaires de Londres, il a été fait une (( explication entre le Cabinet de Sa Majesté ce Britannique et le Gouvernement français, en (( vertu de laquelle la paix entre la Sublime « Porte et la République Française pourrait a aussi être traitée séparément. Je suis par « conséquent invité à poursuivre les négocia- « tions à Paris : pourtant, avant de les entamer, « je prends la liberté d'envoyer un exprès à Votre « Excellence pour l'en prévenir et attendre sa « réponse et son approbation \ »
Esséid Ali est-il soudain devenu un diplomate avisé ou fut-il par hasard habilement conseillé, peu importe. Cette fois la ruse de Talleyrand était éventée : les plaisanteries les meilleures ne doivent-elles pas toujours avoir une fin?
Par le désaveu éclatant qu'on lui avait infligé à Constantinople, par l'humiliation qu'on lui avait faite à Paris en déclinant son intervention au congrès d'Amiens, l'ex-ambassadeur, malgré tous les pouvoirs dont on l'avait investi et réinvesti, avait perdu tout prestige auprès de son
1 A. E. Turquie, t. 203, f° 286.
Gouvernement et toute autorité au ministère des Relations extérieures. La Sublime Porte le comprit : se rendant compte enfin du tort qu'elle avait eu de ne pas ratifier les préliminaires du 9 octobre et craignant de mécontenter le Premier Consul par un plus long retard à traiter avec lui, elle n'osa plus recourir à l'intermédiaire d'un agent disqualifié et elle sacrifia Esséid Ali. La nomination de Séid Ghalib comme plénipotentiaire extraordinaire chargé de négocier et signer la paix définitive entre la France et la Turquie, marqua la disgrâce de TEfl'endi qui n'avait plus désormais qu'à disparaître galamment de la scène politique.
L'homme eût mérité mieux si le diplomate ne pouvait espérer davantage.