DÉPART DE PARIS D'ESSÉID ALI EFFENDI ET RETOUR A CONSTANTINOPLE
L'arrivée à Paris d'Esséid -Mohamed- Séid Ghalib Effendi, envoyé extraordinaire de la Sublime Porte, et la remise entre les mains de Bonaparte des lettres impériales accréditant temporairement ce nouveau Turc auprès du Gouvernement de la République ^ ont terminé définitivement la carrière diplomatique d'Esséid Ali en France et ont enlevé à l'ex-ambassadeur toute qualité officielle ou officieuse pour s'occuper désormais d'affaires avec le ministre des Relations extérieures. Insensible, en apparence, à l'humiliation qui lui était faite par cette disgrâce publique, il a laissé à son collègue le soin de mener comme il l'entendait les négociations de paix et il n'a cherché d'aucune
1 15 prairial au X (4 juin 1802).
façon à s'immiscer dans la conclusion du traité qui a rétabli, trois semaines avant son départ \ la bonne harmonie entre les deux pays.
Son brusque rappel semble même avoir satisfait l'Effendi qui, malgré une certaine appréhension sur son futur sort, s'est consolé aisément de quitter Paris. Sans doute Esséid Ali ne pouvait s'attendre, dans les conditions où il était invité à rentrer à Constantinople, à un accueil cordial ou flatteur : il avait mis à deux reprises la Sublime Porte dans une fâcheuse posture, et s'il ne craignait pas de payer de sa tête son manque de sagacité et son inexpérience diplomatique, il avait tout au moins à redouter de sévères remontrances. La perspective de retrouver sa famille et ses amis, de réintégrer sa maison du Bosphore, de reprendre ses bonnes habitudes dévie contemplative et oisive, suffisait, avec le fatalisme musulman, à écarter toute préoccupation excessive ou prématurée. Par ses fréquentations avec Talleyrand et les leçons qu'il en avait reçues à ses dépens, l'ancien envoyé ottoman avait pris un peu d'astuce, et ce n'était pas seulement en apprenant à
te messidor an X (25 juin 1802).
parler et à écrire quelques mots de français qu'il avait complété son éducation. Pour s'excuser de ses fautes et se disculper des reproches que le Divan ne manquerait pas de lui adresser, il entendait bien profiter de ses progrès dans la civilisation occidentale et se tirer d'affaire en disant du mal de la France et des Français. Certaine phrase à ce sujet d'un rapport du général Brune^ tendrait à prouver, si elle est exacte, que malgré des manifestations épistolaires de tendresse et l'envoi ultérieur de cadeaux, l'Effendi a réalisé ses intentions.
Le Gouvernement de la République et Talleyrand en particulier ont tenu cependant à laisser à l'ancien ambassadeur un agréable souvenir de son séjour à Paris ainsi que des relations amicales personnelles qu'ils avaient constamment entretenues avec lui. On lui a donc accordé l'exemption de toute visite douanière pour ses bagages expédiés à Marseille à destination de Constantinople, on lui a donné des lettres de
* Le général Brune, nommé ambassadeur à Constantinople après le rétablissement de la paix entre la France et la Turquie, écrivait le 11 germinal an XI, 1°^ avril 1803, à Talleyrand : « Ghalib Effendi a parlé ici avec beaucoup d'intérêt de la France. Ali Effendi en avait dit précédemment beaucoup de mal. » A. E. Turquie, t, 206, f° 10.
recommandation dont il a fait usage au cours de son voyage, enfin la lettre de recréance* destinée, selon l'usage, à Sa Hautesse le Sultan, a rendu un solennel hommage au zèle et à la dignité qu'il avait montrés dans l'accomplissement de sa mission.
Reçu en audience de congé par le Premier Consul, le 25 messidor an X (14 juillet 1802), Esséid Ali Eiïendi est monté en voiture, le surlendemain, dans la cour de l'hôtel Monaco, pour entreprendre, par Vienne et Bucarest, son voyage de retour à Constantinople. Il y avait cinq ans et deux jours qu'il avait fait incognito son entrée dans la capitale.
Cette fois Tex-ambassadeur emmenait avec lui une suite fort peu nombreuse, composée seulement de deux domestiques turcs et trois grecs, et il n'y avait plus pour l'accompagner ni Codrika qui restait prudemment en France à attendre les événements, ni Mihmandar, ni interprète de la République, ni capitaine de gendarmerie, ni escorte. L'indifférence du public parisien fut complète; les journaux mentionnèrent à peine un incident d'aussi médiocre
1 Pièces justificatives, p. 329.
importance et ils dédaignèrent d'entretenir davantage leurs lecteurs de|rhomme qui, sous le Directoire, avait eu son heure de célébrité.
Ce fut une course morne et rapide à travers les départements de Seine-et-Oise, Seine-et- Marne, Marne, Meuse, Meurthe et Bas-Rhin, qui entraîna hors du territoire français la ci-devant Excellence. Les municipalités ignorèrent son passage et aucun honneur ne lui fut rendu. A Vienne, où EsséidAli séjourna quelque peu afin de prendre du repos, l'ambassadeur de France, Champagny, et le ministre Cobenzl lui témoignèrent de l'intérêt, et leurs attentions furent d'autant plus appréciées qu'elles restèrent isolées . Enfin , après un trajet probablement pénible , si l'on en juge par les récits d'une anglaise, Milady E. Gravent qui en effectua un analogue, dans de meilleures conditions cependant, quelques années auparavant, l'Effendi atteignit Bucarest, puis Constantinople, où il entra le 19 fructidor (6 septembre) . Il avait quitté Paris depuis cinquante-deux jours.
Dès son arrivée, l'ex-ambassadeur se retira
* Voxjage en Crimée et à Constantinople en 1786, par Milady E. Craven. Londres et Paris, 1789. 1 vol. in-8°.
dans sa maison du Bosphore ; il y reçut bientôt la visite du drogman de l'ambassade de France, Franchini, qui venait le saluer de la part de Ruffin et lui annoncer la prochaine visite du Chargé d'affaires de la République. Peu de jours après, grâce à la plume obligeante d'un ami, il avisait Talleyrand de son heureux retour, le remerciait des procédés amicaux dont il avait été l'objet et ajoutait dans un post-scriptum autographe qui faisait plus d'honneur à sa bonne volonté qu'à son style et à son orthographe : « Je ne manque pas monsieur de préce senter a mes maître les entiment de vostre « gouvernement et le premier consul sont tout « enchanté portez vous bien je conserverai à « jamais votre aimabilité avec grand plaisir'. »
Cette politesse en exigeait une autre. Talleyrand, informé ou non du résultat de la visite projetée par Ruffin% ainsi que des sentiments réels de l'ex-ambassadeur, crut devoir, par un court billet, accuser réception de la lettre qui lui
'- A. E. Turquie, t. 204, f 427.
- La visite n'a pas dû avoir lieu ou du moins il n'en existe aticun compte rendu dans les Archives du ministère des Affaires étrangères.
était parvenue : « En m'informant de votre heu- « reuse arrivée à Constantinople, écrivit-il à « Esséid Ali, vous avez compté avec raison sur « le plaisir que j'aurais à en recevoir la nou- « velle. Le souvenir des relations que j'ai eu « l'honneur d'entretenir avec vous, pendant la « durée de vos fonctions, est trop agréable pour a moi pour que je n'attache pas le plus grand « prix à la continuation des sentiments que « vous voulez bien me témoignera »
Dans son incorrigible crédulité, Esséid Ali Effendi paraît avoir pris au sérieux la réponse banale du ministre des Relations extérieures, et 1^ remerciements pleins d'effusion qu'il lui en a adressés signalent, pour la dernière fois, à l'histoire, l'existence du premier ambassadeur permanent de la Sublime Porte à Paris. Le 18 février 1803, toujours par l'intermédiaire du même interprète, le Basch Muhassébé en inactivité renouvela ses protestations d'estime et d'amitié et, non content de les fortifier par un nouveau post-scriptum autographe exprimant son attachement sincère et sa très haute considération
* Lettre du 26 brumaire an XL A, E. Turquie, t. 20o, f°220.
pour le général Premier Consul, il en donna un gage plus éclatant encore : il envoya des cadeaux et demanda un petit service. Le courrier à qui la lettre était confiée reçut en outre une caisse adressée au ministre des Relations extérieures avec une note ainsi conçue :
a Liste des effets envoyés, le 29 pluviôse an XI, ( par le courrier, de la part d'Esséid Ali, à la « consignation de Son Excellence Monsieur de (V Talleyrand :
« Un mouchoir brodé en chai, une étoffe (( rouge en argent, une autre blanche en or, une (c boîte de pastilles du sérail, pour Madame (f Bonaparte ;
« Une étoffe bleue et une blanche et une boite « de pastilles du sérail pour Madame Talley- •i rand.
a Par le même courrier j'envoie une montre
c( et je prie Votre Excellence de la remettre à
X M^ Bréguet avec la lettre ci-incluse; quand
« elle sera raccommodée et qu'il la remettra
a à Votre Excellence, je La prie de me la ren-
î voyer par le premier courrier qu'elle expé-
cc diera ici.
« EssÉiD Ali Effendi
« Il y a une petite boîte de pastilles en plus, « c'est pour Votre Excellence. »
Qu'est devenu par la suite Esséid Ali Effendi? Où est-il mort? Quand est-il mort?
Le mystère semble impossible à éclaircir et Ton s'en consolera aisément