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CHAPITRE PREMIER

CREATION D'UNE AMBASSADE OTTOMANE EN FRANCE DÉSIGNATION D'ESSÉID ALI EFFENDI

Esséid Ali Effendi a été le premier représentant permanent de la Turquie en France.

Avant lui la Sublime Porte, moins soucieuse d'une exacte réciprocité que les autres Puissances, avait jugé plus conforme à sa dignité et à ses intérêts de n'envoyer à Paris que des Ambassades extraordinaires. C'est ainsi du moins qu'elle avait agi en 1581, en 1618, en 1669, en 1721 et en 1742.

La monarchie française guidée par des principes différents n'avait pas cessé, depuis 1534, d'accréditer sous des titres divers un agent à Constantinople. Cette inégalité dont les régimes antérieurs n'avaient songé ni à se plaindre ni à se formaliser devait paraître choquante au Directoire, particulièrement sensible comme

tous les nouveaux gouvernements, au prestige extérieur.

Outre l'intérêt qu'il pouvait trouver à voir réuni autour de lui, dans les fêtes officielles, un corps diplomatique nombreux, le Directoire estimait avantageux pour la République qu'elle fût traitée avec des égards publics par les Puissances étrangères. La présence et la résidence à Paris d'un envoyé du Grand Seigneur étaient ,à son avis, une nécessité politique. Il éprouvait « avec tout bon républicain français » un sentiment pénible en constatant que la Turquie entretenait un ambassadeur auprès de son ennemie la plus acharnée, l'Angleterre; qu'elle en avait désigné un pour Berlin et qu'elle en offrait à Saint-Pétersbourg et à Vienne. Etait-il possible de supporter, dans ces conditions, que la France, l'alliée séculaire de la Sublime Porte, fût moins privilégiée et ne fallait-il pas mettre tout en œuvre pour rétablir un juste équilibre?

A Constantinople, où Ton avait commencé à « se rendre au vœu d'une saine politique », en prenant la résolution d'accréditer des Ministres auprès de certains Gouvernements, les démar-

ches incessantes de Verninac \ Représentant du Directoire, ne pouvaient laisser le grand vizir insensible. Sans doute le Sultan Sélim se préoccupait peu de « former une foule d'hommes « intéressants qui feraient plus tard briller dans « leur patrie la lumière des arts et des sciences u d'où dépendent la conservation et la prospé- « rite des Etats' », mais l'heure semblait venue à ses ministres de se rapprocher de la France pour trouver auprès d'elle aide et protection contre la Russie.

Les événements de Pologne autant que l'affaiblissement de ses forces militaires et le délabrement de ses finances avaient jusque-là déterminé le Grand Seigneur à observer une stricte neutralité dans la guerre européenne engagée contre la République Française. Mais tandis que les Turcs, pleins de perplexité et de crainte,

^ Verninac de Saint-Maur (Raymond de), né à Cahors en 1762, mort en 1822, se fît connaître dans sa jeunesse par des poésies légères. Nommé en 1792 ministre à Stockholm, puis en 1793 envoyé extraordinaire auprès de la Porte ottomane, remplacé par le général Aubert du Bayet en 1796, épouse la fille du citoyen Delacroix, ministre des Relations extérieures, préfet du Rhône sous le Consulat, ministre plénipotentiaire en Suisse; rappelé en 1805 comme républicain, il rentre dans la vie privée.

» A. E. Turquie, t. 194, f^» 292 sqq.

paraissaient « dormir comme des lièvres », les armées françaises avaient conquis la Hollande, détaché la Prusse et l'Espagne de la coalition, et victorieuses en Italie, menaçaient l'Autriche sur son propre territoire. Était-il prudent, dans cette occurrence, de repousser les ouvertures réitérées du Directoire et de le mécontenter en lui refusant ce qu'il désirait si vivement?

Ainsi posé, le problème était à demi résolu, et le 2 septembre 1796 (16 fructidor an IV), Verninac avait la satisfaction de mander* au citoyen Charles Delacroix % ministre des Relations extérieures, qu'il était chargé par le Reis Effendi ^ de notifier officiellement la résolution définitive prise par la Sublime Porte d'entretenir un ambassadeur à Paris.

La question de principe tranchée, restait la question de personne. A qui le Sultan Sélim^

*■ A. E. Turquie, t. 194, P 305.

2 Delacroix (Charles), né à Givry (Marne) le 14 avril 1741, mort à Bordeaux le 26 octobre 1805. Avocat, député de la Marne à la Convention, puis membre du Conseil des Anciens, ministre des Relations extérieures du 5 novembre 1795 jusqu'au 16 juillet 1797. Envoyé comme ministre à La Haye. Préfet des Bouches du Rhône (3 mars 1800) puis de la Gironde (23 avril 1803). Il est le père du peintre Eugène Delacroix.

^ Ministre des Affaires étrangères du Sultan.

* Sélim III a régné de 1789 à 1808. Né en 1761, succéda à

LE SULTAN SELliW III

D'apJti un portrait rapporté de Constant inople par Caulaincourt en l ; Appartient au Comte d'Espeuilles-Vicence.

allait-il confier la mission de le représenter. A cette époque les Turcs, guidés par leurs principes religieux et leurs intérêts politiques personnels, avaient une réelle horreur pour toutes les missions chez les étrangers ; ils envisageaient l'ambassade la plus honorable « comme une disgrâce secrète puisque le devoir « de leur charge et le service de leur Gouver- « nement les mettaient en contradiction avec le a principe de leur religion en les obligeant à « vivre avec des impies, à communiquer avec « eux, à demeurer dans leur pays, à manger à « table avec eux et à leur rendre les honneurs « du salut et de la préséance* ». Lorsqu'en Conseil, à la Porte, il avait été question de l'envoi d'ambassadeurs en Occident, un des principaux

son oncle Abdul Haniid. Battu parles Russes elles Autrichiens, il a dû signer la paix onéreuse d'Iassy (1792). Il eut à combattre la révolte de Passwan Oglou, pacha de Widin, qui s'était déclaré indépendant. L'expédition d'Egypte le détermina à déclarer la guerre à la France. Lorsque la paix fut rétablie (1802) l'influence française grandit à Constantinople. En 1807 Sélim fut menacé par une escadre anglo-russe et ^auvé par l'énergie de Sébastiani, ambassadeur de France. Ayant mécontenté le peuple et les Janissaires par ses réformes militaires trop brusques, il fut détrôné (1808) et étranglé peu après sur l'ordre de Mustapha IV, son successeur.

1 A, E. Turquie, Supplément, t. 23. Extrait d'un récit de l'ambassade d'Esséid Ali Effendi que l'interprète Godrika avait commencé à écrire et dont il n'existe que peu de pages.

fe

ministres n'avait pas craint de dire ouvertement que ridée seule d'une mission d'un musulman auprès des infidèles le faisait frémir et qu'il ne pouvait concevoir qu'un musulman put se résoudre à boire de l'eau coulant dans le pays des impies \

Quitter Constantinople était s'exposer à d'autres ennuis et à d'autres dangers. C'était s'éloigner du centre des faveurs, des intrigues, risquer par conséquent de tomber en oubli ou en disgrâce : et comme en Turquie, il n'existait aucune distinction de naissance ou d'éducation, que quiconque avait le droit d'aspirer aux plus hautes charges pourvu qu'il fût bon musulman, une présence constante était indispensable si l'on voulait profiter des circonstances, du crédit d'un homme en place ou d'une intrigue de palais.

Pourtant de raisons religieuses et politiques, l'ambassade de Paris ne fut, il y a cent cinq ans, ni disputée ni même recherchée ; et ce ne fut guère une faveur qu'on fit à Esséid Ali Ef-

* Ce même personnage allant au Congrès de lassy, en Moldavie (1792), exigeait qu'un serviteur le précédât d'une journée pour faire chasser les cochons de tous les villages qu'il devait traverser, afin que son regard ne fût pas souillé par la vue de cet animal.

fendi en le désignant pour en être le premier titulaire.

Ce personnage avait été nommé quelques mois auparavant ministre à Berlin, mais il n'avait pas encore pris possession de son poste. Originaire de Morée, établi depuis un petit nombre d'années à Constantinople, à la suite de son mariage avec la sœur d'Orman Effendi, ministre des Finances {plus tard Garde des Sceaux) , il avait dû sa mission en Prusse à une circonstance piquante. Le Reis Effendi, en mauvais termes avec son collègue Orman, n'avait rien trouvé de mieux pour lui être désagréable que d'éloigner de Constantinople Esséid Ali, employé en qualité de « garde-portefeuille )> au ministère des Finances. La chute de ce Reis Effendi eut pour effet de transformer en ambassadeur à Paris, le ministre à Berlin.

Esséid Ali Effendi était un homme d'une quarantaine d'années, de quarante-cinq à cinquante ans, disent les uns ' , de trente-sept ans précisent les autres*. Sa taille était, parait-il, moyenne,

* Opinion de Guys, agent à Marseille du ministère des Relations extérieures, qui a reçu l'ambassadeur à son débarquement.

-Opinion de Caulaincourt, Mihmandar d'Esséid Ali.

et son port aisé. Quant à sa physionomie, deux gravures du temps nous en donnent une image exacte*. Sa figure, sans être belle, ne manquait ni de douceur ni de dignité. De grands yeux noirs éclairaient un visage assez mince, encadré d'une belle barbe brune. Une certaine vivacité dans le regard, qualifiée de spirituelle, marquait un esprit délié qui a parfois suppléé à l'absence de connaissances et à l'ignorance des usages de l'Occident. Esséid Ali était d'une intelligence honnête, il s'exprimait en turc avec facilité, et parlait le grec vulgaire ; du français, il n'a jamais su que quelques mots. Très dévot musulman, très entiché des préjugés nationaux, très orgueilleux et d'une vanité souvent enfantine, il a fait preuve à maintes reprises d'un caractère assez ombrageux et un peu grognon : à tout prendre, ce fut un homme d'un « certain mérite ». Yerninac et son successeur, le général Aubert du Bayet", avaient donc rai-

* Appartenant à la collection de M. A. Boppe.

2 Aubert du Bayet (Jean-Baptiste-Annibal), né à la Louisiane le 19 août 1757, servit en Amérique sous Rochambeau et Lafayette. Président de l'Assemblée Législative avant le 10 août, général de division à l'armée du Rhin, général en chef de l'armée de Vendée sous la Convention, ministre de la Guerre sous le Directoire, ambassadeur à Conslantiuople

son d'espérer que le Gouvernement du Directoire serait satisfait de lui.

Dans les entrevues qu'il eut avec l'ancien et le nouvel envoyé de la République, Esséid Ali Effendi montra les meilleures dispositions. Acceptant leurs invitations et les conviant, à son tour, à dîner chez lui dans sa maison du Bosphore, il se montra plein d'urbanité et très désireux de plaire. Il accepta même des conseils. « Déjà je lui ai fait sentir, écrivait Aubert « du Bayet*, que quelque respectables que fus- « sent les usages des musulmans, il était encore « des principes mutuels de civilité dont il ne « saurait s'écarter sans se compromettre infi- « niment... Je lui ai fait sentir aussi la néces- « site d'arriver à Paris tout initié aux mœurs « et aux coutumes diplomatiques et je tâcherai « de lui faire perdre quelques habitudes qui « choqueraient nos manières polies et qui atté- « nueraient la considération que lui méritera « sans doute son caractère moral. »

I^HUn tel professeur de civilité et de belles

où il arriva en cette qualité le 11 vendémiaire an V (2 octobre 1796}, et où il mourut le 27 frimaire an VI (17 décembre 1797).

1 A. E. TURQCIE, t. 195, f° 104.

manières ne pouvait-il tout espérer de la part d'un élève assez zélé pour apprendre le français en traduisant Télémaque en turc, et qui répondait, lorsqu'on lui parlait des femmes de Paris, du charme qu'il trouverait dans leur société et du désir qu'il éprouverait sûrement de leur plaire : « Je vivrai avec les vieilles « comme avec ma mère, avec celles de mon « âge comme avec mes sœurs, avec les Jeunes « comme avec mes filles. »

La mission d'un homme se préparant ainsi à ses nouveaux devoirs s'annonçait le mieux du monde. Il fallait souhaiter qu'elle commençât au plus tôt. Aubert du Bayet y mit tous ses soins.

Il fut décidé, en dépit des observations formulées à ce sujet par le représentant d'un Gouvernement incorruptible, qu'Esséid Ali emporterait des présents pour les Directeurs et les Ministres ; une superbe tente en soie, dix chevaux, des étoffes précieuses, des essences et des parfums. Puis, dans le but de faciliter le voyage et pour honorer l'ambassadeur, Aubert du Bayet offrit son propre aide de camp, le chef d'escadron Caulaincourt' qui ferait office de « Mihman-

1 Devenu grand Écuyer cavalcadour de Napoléon, ambas-

dar OU de premier maréchal des logis. » Cette proposition obligeante fut accueillie avec empressement par la Porte et il fut également entendu que le citoyen VentureS interprète de l'ambassade française, accompagnerait, en cette qualité, jusqu'à Paris, l'ambassade ottomane.

La composition du personnel de la mission lit l'objet de négociations. Par raison d'économie autant que par une juste crainte de désagréments éventuels, le Directoire ne se

sadeur en Russie et ministre des Affaires étrangères. A ce moment Caulaincourt avait 23 ans. Au cours de son voyage pour prendre possession de son poste à Constantinople, Aubert du Bayet s'était plaint de son aide de camp dans ses lettres à sa femme. Il lui reprochait d'être « fat et présomptueux ». A peine arrivé sur le Bosphore l'ambassadeur avait manifesté l'intention de s'en séparer, et le 8 fructidor an V (23 août 1797) il écrivait « à sa bonne petite femme » : « J'ai été, tu le sais, très mécontent de Caulaincourt; je m'en suis vengé en lui donnant une commission brillante, mais notre divorce n'en est pas moins fait pour la vie. » — (Comte de Fazi du Bayet. Les généraux Aubert du Bayet, Carra Saint-Cyr etCfun-pentier, Paris, 1902, 1 vol. in-8, p. 145 et 173.)

Cette demi-disgràce de Caulaincourt devait, ainsi que l'avenir l'a prouvé, contribuer à son avancement dans l'armée.

^ Venture (Jean-Michel Venture de Paradis}, né à Marseille en 1742. Attaché à l'ambassade de France à Constantinople en 17D7,drogmanàSeydeet en Egypte (1764-1776), à Tunis (1778); consul au Caire (1789), drogman à Constantinople (1793); revenu en France avec Esséid Ali Effendi, secrétaire interprète à Paris et professeur de langues orientales à la Bibliothèque nationale. Parti avec Bonapartepour l'Egypte, nommé membre de l'Institut d'Egypte, mort en mai 1799 pendant la retraite de Saint-Jean-d'Acre.

souciait pas de voir Esséid Ali suivi d'une foule de secrétaires et de domestiques et on en limita le nombre à dix-huit. Il y eut un Turc, secrétaire de légation, deux Grecs comme drogmans, l'un d'eux, CodrikaS faisantfonctiondepremierinterprète, unKlagaou intendant, un premiervalet de chambre et treize domestiques de diverse sorte. Après réflexion, la Porte décida que son ambassadeur prendrait la voie de mer pour gagner son poste et qu'il débarquerait à Marseille. Comme les présents destinés aux membres du Gouvernement de la République n'étaient pas encore prêts, Esséid Ali fut avisé qu'ils lui seraient expédiés ultérieurement et, sans plus tarder, le 24 mars 1797 (4 germinal an V), il prenait passage sur un petit bâtiment, la Flore del Levante^ commandé par le capitaine Spiro.

^ Codrika, né à Athènes, entre en 1783 au service de la Porte en qualité de secrétaire du prince de Valachie et il témoigne, à diverses reprises, du zèle pour les intérêts français : il accompagne à Paris Esséid Ali comme premier secrétaire interprète. Devenu suspect au Divan et menacé de mort s'il rentre en Turquie, il reste définitivement en France lors du départ d'Esséid Ali et est attaché au ministère des Affaires étrangères avec le titre de secrétaire interprète. La Restauration le maintient en fonctions et il meurt à Paris le 16 octobre 1827, laissant un fils sous-lieutenant au corps d'État-Major, entré plus tard au ministère des Affaires étrangères et retraité comme consul général en 1867.

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