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SON ARRIVÉE EN FRANCE ET SA QUARANTAINE

Le navire qui emportait l'ambassadeur, sa suite, Caulaincourt et Venture, était un pinque* vénitien de faible tonnage ayant expédition et pavillon ottomans, et l'on se montra surpris à Constantinople qu'un bateau plus confortable n'eût pas été choisi, la durée de la traversée étant d'avance estimée à cinquante jours environ.

Sans doute Esséid Ali était porteur de toutes les recommandations nécessaires pour le garantir des atteintes des Maltais % mais il n'y avait

*■ Le pinque était un navire à fond plat, assez large, du port de deux à trois cents tonneaux, ayant trois mâts à voiles latines et une poupe se prolongeant par deux ailes. A l'avant il y avait un long bec.

- L'ordre de Malte n'était plus, à vrai dire, un ennemi bien ^ redoutable pour les Musulmans en général et les États bar-

là rien qui augmentât les commodités indispensables à un homme que la mer fatiguait autant que lui. Ce que fut dans ces conditions le voyage, on le devine aisément.

Le 2 avril (13 germinal) seulement, la Flore del Levante quittait les Dardanelles. Elle faisait escale à Modon sur le désir de l'ambassadeur qui voulait connaître les changements survenus dans le Ministère ottoman et qui eut la satisfaction d'y apprendre la confirmation dans le gouvernement de la Morée, de l'oncle de sa femme, Begelli Effendi. Profitant de cet arrêt sur les côtes de Grèce, Esséid Ali Effendi envoya un de ses domestiques aux régences de Barbarie avec des firmans de la Porte et quelques lettres de sa main afin de leur annoncer sa nomination à l'ambassade de Paris et de les inviter à s'adresser à lui en cas de besoin.

Les ambassadeurs extraordinaires venus précédemment en France ayant toujours côtoyé les rives méridionales de la Méditerranée, une

baresques en particulier, et il ne donnait plus la chasse aux infidèles sur la Méditerranée. Néanmoins lors de la prise de Malte par Bonaparte, Talleyrand essaya de représenter cet événement comme très avantageux pour l'Islam.

autre route fut choisie et, pour être agréable à ses passagers, le capitaine Spiro leur montra les côtes d'Italie. Après trente-huit jours* de navigation les vents contraires rendirent nécessaire une relâche à Messine.

Le temps ne devenant guère plus favorable, l'ambassadeur offrit de commencer dans ce port sa quarantaine à la condition qu'il lui en serait tenu compte à son arrivée à Marseille. Cette prétention n'ayant pas été admise, il renonça à son idée. Pendant les neuf jours* qu'il passa à Messine, il fut traité avec beaucoup d'égards et de considération par le Gouverneur de la ville qui lui permit d'aller se promener dans quelques jardins avec les précautions d'usage et qui lui envoya plusieurs fois des rafraîchissements. Un petit incident survenu lors de l'arrivée du navire aurait pu indisposer les autorités. Le Major de la place s'était pré-

* Chiffre donné par Caulaincourt dans la relation du voyage . et qui est sans doute le résultat d'une erreur de plume : il faut probablement lire trente-deux, et ainsi, avec l'arrêt à Messine et le trajet de Messine à Marseille, on obtient bien la durée totale du voyage qui est de cinquante-deux jours et non cinquante-huit.

- Caulaincourt écrit neuf tandis que Venture parle de dix jours; cette divergence est curieuse puisqu'ils étaient tous deux du voyage .

sente pour annoncer à l'ambassadeur que les forts le salueraient à la condition que le salut serait rendu coup pour coup. Esséid Ali, montrant pour la première fois l'idée un peu exagérée qu'il avait de son importance, avait exigé vingt et un coups et n'en accordait que sept. Cette prétention avait déterminé le gouverneur, au grand déplaisir de l'envoyé ottoman, à faire seulement arborer le pavillon napolitain sur les forts et à attendre que son hôte allât à la promenade pour l'honorer d'une salve de douze coups de canon.

La traversée entre Messine et Marseille qui, d'après Caulaincourt, dura onze jours, ne fut marquée par aucun événement saillant sauf que Son Excellence souffrit, comme précédemment, du mal de mer. Le 15 mai (26 floréal), après cinquante-deux jours de voyage, l'ambassade ottomane avait la satisfaction de toucher la terre de France; le capitaine Spiro, qui l'avait conduite à bon port, reçut une montre en or comme témoignage de gratitude.

Au milieu du fracas de l'artillerie, Esséid Ali Effendi débarqua, dès l'après-midi, à Pomègue, et fît son entrée au lazaret avec toute sa suite.

ses bagages et ses chevaux. Cette réception bruyante apaisa le mécontentement que lui avait causé le silence des forts. On n'avait pas répondu à la salve de sept coups de canon tirée par la Fiore del Levante à son mouillage dans la rade, faute d'avoir été averti de la qualité des passagers de ce navire de modeste apparence. Les Conservateurs de la Santé reçurent leur hôte avec les plus grands égards en s'excusant de n'avoir pu terminer leurs préparatifs pour lui faire un accueil digne de ses hautes fonctions. Auprès du lazaret de Messine, celui de Marseille était un véritable palais. Des réparations et des travaux d'aménagement assez considérables y avaient été effectués. On avait repeint les bâtiments, les portes, les fenêtres, remplacé les vitres brisées, et les dépenses payées plus tard par le ministère des Relations extérieures s'étaient élevées à la somme relativement forte pour l'époque de mille francs environ. Les appartements intérieurs avaient été aménagés avec commodité et goût, meublés à la turque par une délicate attention ; deux gros bouquets de fleurs qu'on devait remplacer chaque matin achevaient de leur donner un air de fête.

Mais si propre, si coquet qu'il fût, le lazaret n'en était pas moins un lieu de détention et c'est bien ainsi qu'il ne tarda pas à être jugé par l'ambassadeur ottoman. La satisfaction que ce personnage avait ressentie de la courtoisie témoignée lors de sa réception à terre, de la collation qu'on lui avait offerte, dura quelques heures à peine.

L'agent du ministère des Relations extérieures à Marseille, le citoyen Guys\ eut la bonne fortune de trouver l'envoyé de la Sublime Porte dans d'heureuses dispositions lors de la visile qu'il lui rendit le lendemain du débarquement. La question de la durée de la quarantaine et les exigences du service sanitaire allaient tout gâter pendant quelques semaines.

Esséid Ali partageait le mépris de son beaufrère, Orman Effendi, auteur d'un gros ouvrage sur la matière, pour les précautions prises en général contre la propagation de la peste. Sa dévotion naturelle et son respect un peu étroit

* Guys (Gabriel-Augustin Guys de Saint-Charles), né à Marseille le 16 novembre 1758. Fait le commerce aux Indes et dans le Levant; assiste, à partir de 1787, son père dans les fonctions de correspondant du ministère des Affaires étrangères à Marseille, en reçoit le brevet en 1791 et garde ses fonctions jusqu'en 1800.

des lois musulmanes le rendaient hostile à toute tentative de désinfection. Pour comble de malechance la Fiore del Levante avait rencontré sur les côtes occidentales de Corse, un corsaire algérien avec lequel elle avait communiqué. Malgré les objurgations de Son Excellence, Caulaincourt avait jugé nécessaire de signaler cet incident aux Conservateurs de la Santé, la peste faisant à cette époque de grands ravages sur la côte africaine*.

■ Le terme de trente-six jours qui fut assigné à a quarantaine de l'ambassade ottomane n'était pas excessif. Il parut exorbitant et odieux au représentant de la Porte, qui ne fut pas éloigné d*y voir une atteinte portée à sa dignité et à son caractère. La mauvaise humeur du Turc éclata de toute manière. Elle se manifesta par des plaintes, des récriminations incessantes dont on ne se préoccupa que médiocrement, mais qui rendirent la vie dure au Mihmandar et au citoyen Venture. Esséid Ali opposa d'abord le traitement différent accordé à ses collègues à Londres et à Berlin : on lui répondit que ses

* En 1778, à Constantinople même, la peste avait fait plus de IbO.OOO victimes.

prédécesseurs les ambassadeurs extraordinaires envoyés en France et dont il avait les journaux^ sous les yeux, avaient acccompli, l'un quarantecinq et l'autre quarante-quatre jours de quarantaine. Il menaça de reprendre la mer, de renoncer à sa mission, se répandit en termes désobligeants sur la population de Marseille qu'il rendait responsable de sa réclusion, bref il se montra insupportable.

En vain chacun s'ingénia, par de bons procédés, à le calmer et à lui faire prendre en patience sa détention forcée. Le citoyen Guys lui adressa régulièrement les journaux pour le distraire. Chaque jour il lui faisait porter une provision de la meilleure eau de la ville, tantôt il envoyait du tabac râpé, du thon mariné, des anchois, des olives farcies, des truffes. Une fois même il lui réserva la surprise de quelques pots de Yougourt^ lait aigre et caillé à la mode turque, dont il le savait friand. Enfin les visites des diverses autorités civiles et militaires, tolérées avec bonne grâce par la Santé, celles de deux Turcs qu'on avait découverts dans

* Notamment celui de Méhémet Effcndi (venu à Paris en 1721), publié en français en 1757.

Marseille, devaient, espérait-on, diminuer le mécontentement et l'ennui que l'ambassadeur éprouvait. Toutes ces attentions n'eurent pas un égal succès. En recevant le général Willot, commandant la Division de "Marseille S venu pour présenter ses hommages, Esséid Ali manifesta la plus extrême impolitesse et son interprète eut le tact d'atténuer la grossièreté de ses paroles. L'ambassadeur mit même le comble à son impertinence en ordonnant à son Kiaga d'appeler à la prière, bien que l'heure n'en eût pas sonné.

Une exigence toute normale des Conservateurs de la Santé souleva de multiples désagréments. La règle voulait que tous les effets, papiers, etc.. des personnes en observation au lazaret fussent dépliés et exposés à l'air.

Fort longtemps Esséid Ali se refusa à laisser toucher aux coffres contenant ses étoffes précieuses et surtout au sachet renfermant sa lettre

^ Willot (Amédée, créé sous la Restauration, comte), né à Saint-Germain en 1757, mort en 1820. Fait ses premières irraes en Corse en 1769. Colonel et général de brigade en 1792. Général de division pendant la guerre de Vendée. Nommé à Marseilleen août 1796. Arrêté comme royaliste au ISfructidor, î'évade avec Barthélémy, Pichegru etRamel; rentre en France à la Restauration, commandant de la Corse jusqu'en 1818.

de créance. Tous les arguments, toutes les objurgations du Mihmandar, de l'interprète, des drogmans, restèrent inutiles. Après maints efforts on obtint la permission d'ouvrir les coffres et d'en déposer le contenu dans un belvédère faisant partie des appartements de l'ambassade. Quant à la lettre de créance du Grand Seigneur et à celle du grand vizir, Esséid Ali ne se résigna qu'après vingt-six jours de résistance et sur une lettre presque impérative du ministre des Relations extérieures, à les laisser tirer de leur sac et parfumer avec du storax et de l'aloès.

Peu à peu et à mesure qu'approchait le terme de la quarantaine. Son Excellence daigna revenir à de meilleurs sentiments ; Elle se montra moins cassante et morose, accueillit avec une certaine bonne grâce les visiteurs, se leva pour les recevoir, et les inquiétudes pour l'avenir que les premières semaines avaient fait naître se dissipèrent. Caulaincourt et Venture qui avaient déployé une patience digne d'éloges dans leurs rapports avec Esséid Ali, pendanttrente-cinq jours, ne furent pas les derniers à saluer l'aurore du trente-sixième comme une délivrance.

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