‹ Une ambassade turque sous le directoireChapitre 6 sur 20 · VOYAGE D'ESSÉID ALI EFFENDI DE MARSEILLE A PARIS · texte numérisé non relu

VOYAGE D'ESSÉID ALI EFFENDI DE MARSEILLE A PARIS

Le départ de Marseille d'Esséid Ali Efîendi déchargea le citoyen Guys de toute responsabilité et le débarrassa du rôle délicat qu'il avait joué, de maître des cérémonies, d'intendant général des plaisirs et de caissier. Aux citoyens Venture et Caulaincourt revenaient désormais la peine et l'honneur. Depuis l'embarquement de l'ambassade à Constantinople, les fonctions d'interprète et de maréchal des logis étaient restées purement honorifiques et leurs titulaires n'avaient pu déployer d'autre qualité qu'une admirable patience; par contre, le temps n'avait pas manqué aux délégués du Gouvernement pour se préparer à leur tâche.

Assurer le voyage jusqu'à Paris de l'ambassadeur et de sa suite ainsi que le transport de

ses bagages et de ses chevaux personnels n'était pas une tâche aisée. Tout contribuait à la compliquer : l'humeur changeante d'Esséid Ali dont les prétentions s'étaient encore accrues par l'accueil solennel et enthousiaste de la ville et de la population de Marseille ; la modicité de la somme mise par le Directoire à la disposition de Venture et de Caulaincourt ; enfin les difficultés matérielles de toute sorte que l'on pouvait prévoir à travers un pays hier encore en plein désordre révolutionnaire. Le Gouvernement s'en rendait si bien compte lui-même qu'il avait éprouvé le besoin de renforcer d'avance l'autorité de Caulaincourt et qu'un des articles de l'arrêté du 23 germinal (12 avril) disait en propres termes : « pour lui procurer toutes « facilités, il sera adressé au citoyen Caulain- « court qui fait auprès de l'ambassadeur otto- « man l'office de Mihmandar (maréchal des « logis) un ordre du Directoire exécutif pour « les commandants militaires et agents muni- « cipaux sur la route de Marseille à Paris afin « que cet officier puisse, en cas de besoin, recou- « rir à ces autorités pour les logements et « autres objets à fournir à l'ambassadeur. »

Se fier exclusivement à cette sorte de pouvoir en blanc n'eût peut-être pas été prudent. L'ancien aide de camp d'Aubert du Bayet songea à prendre ses précautions dès les premiers jours de la quarantaine en fixant d'avance un itinéraire aussi exact que possible et en essayant de connaître les projets d'arrêts en cours de route qu'avait pu former déjà l'ambassadeur. Esséid Ali mit la plus mauvaise grâce à seconder ce zèle, et à toutes les questions qui lui furent posées sur l'étendue de chemin qu'il désirait parcourir chaque jour, il répondit constamment : <( baccalum » ou « je verrai ». La seule volonté qu'il manifesta fut de passer trois jours à Toulon pour visiter l'arsenal et le bassin. Devant cette attitude énigmatique, Caulaincourt se résigna à déterminer, d'accord avec Tenture, les lieux où il pensait faire préparer des logements et des relais de poste, puis il en avisa, sans en référer à Son Excellence, le ministre des Relations extérieures, se réservant de prévenir lui-même au fur et à mesure les diverses autorités départementales. Le tableau qu'il dressa et qui fut suivi presque de point en point portait les noms de Toulon, Aix, Avignon, Montélimar, Valence,

Vienne, Mâcon, Chalon, Saulieu, Auxerre, Sens et Fontainebleau. En y comprenant des arrêts de trois jours à Toulon et à Lyon, d'un jour à Avignon et Fontainebleau, dix-neuf jours environ semblaient suffisants pour amener à Paris l'ambassadeur ottoman.

La question de la longueur des étapes et des gîtes d'étapes, si capitale qu'elle fût, n'était pas la seule à résoudre. Il fallait arrêter les modes de transport des personnes et des bagages. Selon son système habituel, le Directoire s'était borné à indiquer sommairement ses volontés en laissant à ses représentants toute la responsabilité.

« Il sera fourni, avait-il prescrit % aux frais « de la République, trois voitures commodes « pour le voyage de l'ambassadeur et des prince cipales personnes de sa suite, sans qu'il puisse « s'en prévaloir pour se dispenser de payer les « frais de poste et autres qui doivent être à sa « charge. » Aussi économe que le Directoire, Esséid Ali demanda quelques explications sur les mots « frais de poste et autres ». Yenture

Article 10 de l'arrêté directorial du 23 germinal (12 avril). Pièces justificatives, p. 297.

lui répondit qu'il devait entendre par là que les frais de poste et de nourriture pour sa personne et sa suite seraient à sa charge, mais qu'il n'aurait rien à débourser pour les Français qui raccompagneraient et l'escorteraient. Son Excellence se garda bien d'oublier cette distinction quand, par accident, Elle daigna régler ses dépenses.

Un arrêté nouveau*, modifiant et complétant les résolutions antérieures, donna satisfaction à deux désirs exprimés par l'Effendi. L'article ordonnant que le capitaine de gendarmerie prît place dans la propre voiture de l'ambassadeur, avait paru contrarier Esséid Ali. A la demande de Venture et de Caulaincourt qui firent valoir la manière dont « les Orientaux s'asseyent » et la nécessité de monter déjà eux-mêmes avec une ou deux personnes de la suite dans le carrosse de Son Excellence, il fut entendu que le citoyen Santon pourrait se placer dans une autre voiture. L'absence de prescriptions relatives au salut des canons des forts, lors de l'entrée dans les principales villes, avait été remarquée et déplorée parle Turc. Cet oubli fut réparé.

Quant aux dispositions prises pour assurer le transport des bagages jusqu'à la capitale, elles avaient contenté Esséid Ali. Les convois du « transport militaire de la République » en avaient été chargés avec d'autant plus d'empressement que l'on croyait encore l'ambassadeur porteur des présents destinés au Gouvernement. La même raison ainsi que les immunités dont jouissaient pour l'introduction de leurs effets les ambassadeurs à Constantinople et les consuls dans les Échelles du Levant, affranchirent de toute visite et de tout droit les ballots, bardes et bagages de l'ambassadeur ottoman. L'expédition en fut faite le jour de la sortie du lazaret au moyen de deux caissons à quatre roues bien couverts et de quatre charrettes de l'autorité militaire. Toute la suite, secrétaires et domestiques, sauf le premier interprète et quatre valets, prit en même temps le chemin de Paris accompagnée de brigade en brigade par deux gendarmes chargés de la garantir contre les voleurs de grand chemin, contre Tavidité des aubergistes et de prévenir tout désordre.

Esséid Ali Effendi, les personnes qu'il avait gardées avec lui, Caulaincourt et Venture, le

capitaine Santon, s'installèrent de leur côté dans quatre voitures confortables (une berline traînée par six chevaux pour l'ambassadeur) achetées, tout exprès, 8.000 livres par Guys. Le Mihmandar, avisé du dénûment en chevaux des relais de poste, avait averti et devait continuer à avertir d'avance de son passage les autorités des divers départements. Le 24 juin (6 messidor), à huit heures du matin, précédé d'un courrier et flanqué de deux gendarmes, Esséid Ali Effendi sortit de Marseille, pénétré de reconnaissance pour cette ville et ses habitants qui seraient, disaitil, éternellement gravés dans son cœur.

Ainsi qu'Elle l'avait souhaité Son Excellence ne s'achemina pas directement vers Paris. Elle fit tout d'abord route sur Toulon, où un arrêt de quatre jours était projeté. Le Gouvernement, informé par Caulaincourt du désir qu'Esséid Ali avait exprimé d'aller visiter l'arsenal et le bassin * du grand port militaire français de la

*■ Ce bassin avait été créé pour radouber les bâtiments. Il était l'œuvre de l'ingénieur Grognart et il intéressait le gou vernement turc. La Porte avait fait offrir en effet à Grognart de le prendre à son service, mais cette proposition a'avait pas eu de suite. {Lettres sur la Morée et les îles de Céi'igo, Hydra et Zanfe,parA. L. Castellan. Paris, 1808. 1 vol. n-8'^. Intr., p. 1 et 2.

mer Méditerranée, n'avait pas manqué d'en donner avis à l'Administration du département du Var ainsi qu'aux autorités militaires et maritimes de Toulon. Le ministre de la Marine ïruguet' etBenezech, ministre del'Intérieur*, avaient l'un et l'autre communiqué à leurs subordonnés respectifs, l'arrêté du 42 avril qui réglait d'une manière générale les honneurs à rendre à cette occasion, en y joignant l'habituelle recommandation de ne point engager des dépenses excessives et inutiles.

Pour se conformer à ces instructions, l'Ordonnateur de la marine à Toulon, dont l'hôtel était bien situé sur la place d'Armes, fît préparer chez lui « un appartement propre et commode » destiné au logement de l'ambassadeur et de sa

* Truguet (Laurent-Jean-François, Comte), né en 1752, mort en 1839. Major de vaisseau en 1789, capitaine de vaisseau (1792), contre-amiral (l'^'' juillet 1792). Vice-amiral après le 9 thermidor, ministre de la Marine du l^' novembre 1795 jusqu'en août 1797. Ambassadeur en Espagne. Exilé. Conseiller d'État (1801). Préfet maritime de Brest (1808). Pair de France (1819). Amiral (1831).

2 Benezech, né en 1775, mort à Saint-Domingue en 1802. Agent d'affaires quand la Révolution éclata. Employé par le Comité de Salut public, ministre de l'Intérieur sous le Direci toire et destitué en même temps que Delacroix, ministre des Relations extérieures; conseiller d'État après le 18 brumaire, envoyé comme préfet avec le général Leclerc à Saint- Domingue.

suite. L'Administration du département quitta BrignoUes le i23 juin (5 messidor) et vint s'installer à la maison communale de Toulon afin d'obéir aux ordres du ministre de l'Intérieur et de s'associer aux fêtes que l'on préparait. Le lendemain matin, tout était prêt pour recevoir dignement le représentant de la Sublime Porte. Une partie des autorités monta, dès l'aube, à cheval pour se rendre au-devant de ce personnage, tandis que le reste s'installait dès dix heures à l'hôtel de l'Ordonnateur : toute la garnison était déjà sous les armes et formait la haie depuis la porte de France et le long de la rue Roc jusqu'à la place d'Armes. Une garde d'honneur de cent hommes, avec un drapeau, et la musique de la 7^ demi-brigade d'artillerie de la Marine étaient massées devant la maison destinée à l'ambassadeur ; d'autres musiques qui devaient se joindre au cortège, étaient échelonnées de distance en distance.

A six heures du soir seulement, Esséid Ali franchit la Porte de la ville, salué par toute l'artillerie de la place. Il lui fallait d'ailleurs s'accoutumer au bruit du canon, car d'après le compte rendu de son séjour à Toulon, il ne

fut pas tiré moins de quinze salves de vingt-trois coups chacune ^ sans compter celles de la division navale amarrée dans le port ou mouillée dans la rade : à chaque moment, durant quatre jours, même pendant des toasts portés dans les banquets, on fut assourdi par ces démonstrations aussi flatteuses que bruyantes.

Haranguée successivement, à la porte de son hôtel, par les présidents des Administrations départementale et municipale, l'Ordonnateur et les officiers généraux de la marine. Son Excellence eut, les discours finis, la liberté de pénétrer dans ses appartements, mais Elle dut encore, avant de dîner avec les autorités, paraître au balcon pour remercier la foule de ses acclamations enthousiastes.

Une cérémonie intéressante et rare fut offerte le lendemain au Turc, celle du lancement du navire de guerre le Franklin qu'on avait précisément retardée pour lui permettre d'y assister. L'opération terminée avec un plein succès, Esséid Ali visita en détail la corderie,

^ Compte rendu retrouvé dans les archives du 5^ arrondissement maritime (Toulon), grâce aux recherches obligeamment ordonnées par M. le Vice-Amiral, Préfet maritime.

dîna à quatre heures avec les autorités et assista le soir au spectacle. Le 26 juin i8 messidor) fut consacré d'abord à une sorte de revue et d'inspection des vaisseaux de la division qui se trouvaient en partance, les frégates ayant déjà déployé leurs voiles. Le bâtiment amiral, les diverses unités, le fort de la grosse tour se livrèrent à une débauche de salves tandis que le canot portant l'ambassadeur passait devant eux, et l'équipage du Guillaume Tell dont on fit le tour, poussa cinq cris de Vive la République. Après avoir souhaité bon voyage au général Brueys et à son état-major, l'Effendi fut conduit au fort Lamalgue, puis au Champ de Mars où les troupes exécutèrent divers mouvements ; cependant le canon tonnait toujours : il tonnait encore quand, à trois heures, la municipalité offrit à dîner à Esséid qui eut encore la force d'assister d'un ponton, aménagé pour la circonstance, aux jeux nautiques de la joute et de la bigue \ La visite du bassin et des principaux ateliers fut toutefois ajournée au lende-

* Le jeu de la bigue consistait à marcher sur un mât de cocagne incliné et savonné qu'on avait établi au-dessus de l'eau.

main et le temps qu'on y consacra ainsi que l'échange de visites officielles menèrent jusqu'à l'heure du dîner pris avec les femmes des diverses autorités de Toulon et beaucoup de dames étrangères attirées dans la ville par la curiosité de voir des Turcs. Un grand bal, interrompu par un feu d'artifice tiré sous les propres fenêtres de l'ambassadeur, fut honoré jusqu'à minuit de la présence du héros de la fête : il durait encore à cinq heures du matin, heure à laquelle le Mihmandar, pressé d'accomplir sa mission et d'amener à Paris Esséid Ali, avait fixé le départ de l'ambassade.

Ce qui acheva de donner à l'accueil de la ville de Toulon un caractère exceptionnel fut « l'union « d'autant plus précieuse qu'elle était inatten- « due^ » des administrations civile, militaire et judiciaire, et « cette harmonie fit éprouver « aux bons habitants de Toulon qu'on se plai- « sait si fort à calomnier, des mouvements de « sensibilité qu'on peut sentir, mais jamais « exprimer » . Le spectacle attendrissant de cette

* Lettre des Administrateurs de la ville de Toulon au ministre des Relations extérieures. A. E. Turquie, t. 196, p. 320.

cordiale entente, de cet empressement fraternel dut, à vrai dire, n'émotionner qu'assez médiocrement le représentant delà Sublime Porte et la satisfaction que ce personnage éprouva eut bien plutôt pour origine les égards extraordinaires qu'on lui témoigna.

De Toulon à Aix, la distance à parcourir était de neuf postes (environ 70 kilomètres). Comme on s'arrêta à plusieurs reprises au Beausset, à Gémenot, à Roque vaire, à Férau pour prendre des rafraîchissements, il était déjà six heures et demie du soir lorsque deux salves, l'une de cinq et l'autre de treize coups de canon, annoncèrent à la population d'Aix que Son Excellence l'ambassadeur ottoman franchissait la porte de la grille du Cours. Esséid Ali y trouva les autorités qui, pour le recevoir, étaient venues solennellement et en grand costume, précédées de douze tambourins et d'une musique, escortées d'un détachement de garde nationale et de troupe de ligne. Dans le même appareil et avec un cérémonial identique les Turcs furent conduits au milieu d'une haie de soldats et aux applaudissements d'un peuple immense jusqu'à l'hôtel des ci-devant Princes, chez le citoyen Imbert, où

des appartements avaient été préparés. A son entrée dans la maison Esséid fut complimenté par le président de l'Administration municipale en des termes chaleureux. « Monsieur l'am- (( bassadeur, lui dit ce personnage, le citoyen « Legrand, les habitants de cette cité se portent c( en foule vers Votre Excellence, des cris de (( joie l'accompagnent ici comme partout, et « sont pour Elle l'heureux présage du bon- « heur.

(( Le plus grand potentat de l'Asie, dans des « moments de détresse, ouvrit des greniers « d'abondance au peuple français. Au milieu « d'une guerre générale les ports de l'Orient « furent pour lui l'asile le plus sacré. Voilà des « motifs bien puissants pour exciter notre admi- « ration et mériter notre reconnaissance.

« Il est bien consolant, il est bien honorable (( pour des magistrats d'une grande nation d'acte quitter pour elle dans la personne de Votre « Excellence une dette qui pesait à son cœur. « Le choix d'un grand Prince qui fut de tous « les temps notre allié, annonce toujours la « réunion des vertus dans son ambassadeur. « Puisse-t-il dans le sein d'un peuple libre et

« généreux jouir des avantages personnels que « ces vertus lui assurent. »

Après qu'il eut témoigné sa reconnaissance de ce discours, Esséid Ali se montra au peuple et l'air retentit du bruit des applaudissements et des cris de Vive monsieur l'Ambassadeur. Mais si touchée qu'EUe fût de ces ovations Son Excellence, en prétextant la fatigue et « les dépêches qu'Elle avait à écrire, » déclina l'offre d'assister à une représentation théâtrale. Les frais étant faits on ne pouvait songer à décommander le spectacle, les autorités s'y rendirent donc sans leur hôte, à travers les rues illuminées, avec leur escorte militaire et leur musique. Pour marquer toutefois le plaisir qu'il avait trouvé à son entrée dans la ville, l'ambassadeur assista au cours de la soirée au bal qui avait lieu, en signe de réjouissance publique, dans une salle verte éclairée par des pots à feu et des réverbères. Dès qu'il parut, les danses furent interrompues, chacun se disputant à l'envi l'avantage de le regarder de plus près. Quand il se retira avec sa garde d'honneur décent hommes, la fête continua avec un nouvel entrain.

La matinée, la journée et la soirée du lende-

main furent consacrées encore à la ville d'Aix où décidément l'ambassadeur se plaisait. Des échanges de visites et de congratulations officielles, une parade, permirent à plusieurs reprises à la foule de contempler à son aise l'envoyé ottoman. A quatre heures un dîner « splendide » réunit le Turc, sa suite et les autorités constituées, dans la maison du citoyen Albertas. « La joie, la cordialité et le plaisir le présidèrent, des toasts répétés en consacrèrent les instants. » Au dessert on donna l'entrée de la salle aux citoyennes el l'ambassadeur s'empressa de leur faire distribuer des rafraîchissements ; à six heures il se rendit au spectacle. La représentation terminée, il s'arrêta au retour encore une fois à la salle verte où la foule était immense, les danses et l'accueil qu'il reçut le retinrent jusqu'après dix heures.

On dansait encore le lendemain à cinq heures et demie du matin lorsque Esséid Ali monta en voiture. 11 laissait comme souvenir à la population, outre le soin de payer le millier de francs dont son passage avait occasionné la dépense, « un sentiment d'admiration pour ses vertus * ».

' La relatioQ du séjour d'Esséid Ali à Aix, communiquée

DE MARSKILLE A PARIS 61

Dès qu'elle avait été informée par le ministre de l'Intérieur des honneurs que le Directoire désirait voir rendre à Fambassadeur ottoman, l'Administration centrale du département de Vaucluse avait pris toutes les mesures nécessaires pour donner à la réception de la ville d'Avignon un caractère solennel. Elle avait tout d'abord jugé convenable d'écrire à Esséid Ali à Marseille pour lui faire connaître les dispositions arrêtées et le prier d'annoncer son arrivée. L'Effendi n'avait pu que se montrer flatté de cette prévenance et aussi du titre imprévu d'Altesse que les Administrateurs lui avaient attribué. En vertu des décisions des autorités, Son Excellence trouva pavoises les bacs de la Durance. Sur les bords de la rivière, du côté de Bompas, deux commissaires l'attendaient à sa sortie du bateau avec un détachement de gendarmes et un piquet de dragons. La porte de rOulle par laquelle Esséid Ali entra dans Avignon, à cinq heures du soir, avait été ornée de riches tapis, d'écussons et de drapeaux avec le

par M. Seignon, Secrétaire général de la mairie, est extraite du registre des délibérations de la commune (12 messidor et 9 messidor an V). (Archives municipales d'Aix.)

bonnet et l'arbre de la liberté. Là, le président de l'Administration départementale prononça un discours de bienvenue, offrit un bouquet noué par un ruban tricolore, et le cortège, avec l'appareil militaire d'usage, gagna en passant sous des arcs de triomphe de verdure le Palais national que la municipalité avait réservé à l'ambassadeur. Le soir il y eut représentation au théâtre et illuminations générales et le lendemain matin, dès trois heures, Esséid Ali se remettait en route. La brièveté de son séjour à Avignon ne permit à l'envoyé ottoman ni de visiter, comme on l'avait cru, la célèbre fontaine de Vaucluse, ni d'assister aux joutes préparées sur le Rhône en son honneur. La population fut quelque peu déçue et l'on attribua la précipitation de ce départ à l'émotion que Son Excellence avait éprouvée de la mort d'un homme assassiné sous ses fenêtres*.

La journée du l^' juillet (13 messidor) fut pour

* Archives départementales de Vaucluse. Série L. Fonds I. n° 92, Reg. P^ 129-130 et n° 153. Reg. î" 89 v. Jourmlde Chambaud, t. II, f° 15. Bibl. d'Avignon (Ms n° 2493), Journal du tafetassier Coulet. Bibl. d'Avignon (Ms n^ 2493). Bibl. d'Avignon (Ms. n° 3028 f° 37). Les recherches ont été effectuées par les soins de M. Duhamel, Archiviste départemental et municipal.

Esséid Ali la plus dure du voyage entre Toulon et Paris. Jusqu'à Valence où l'on devait passer la nuit, on ne comptait pas moins de dix-sept postes (environ 126 kilomètres) et des arrêts assez prolongés étaient prévus dans les villes d'Orange et de Montélimar que la grande route traversait. On pouvait s'attendre en effet à ce que les^ m-unicipalités tinssent à honneur de rendre leurs devoirs à Son Excellence. Le soleil était près de disparaître à l'horizon quand la nouvelle de l'approche de l'ambassadeur, portée de brigade en brigade par un gendarme, parvint enfin à Valence. Les voitures parurent vers sept heures à l'entrée du faubourg Saunière qui comptait alors quatre ou cinq maisons. Esséid Ali y fut reçu selon le cérémonial ordinaire et après le compliment du commissaire du Directoire, le citoyen Curnier, à qui Codrika répondit de la manière la plus satisfaisante, on atteignit par la Grande Rue, la maison du citoyen Veynes aménagée spécialement pour la circonstance. Les autorités crurent accomplir un devoir de politesse en tenant compagnie à leur hôte jusqu'au moment où ce personnage voulut se mettre au lit et elles se trouvèrent prêtes le

lendemain matin pour le reconduire jusqu'à la porte Saint-Félix tandis qu'en guise d'adieu tonnait le canon de la citadelle*.

Le département de l'Isère dans lequel le Turc pénétra ce jour-là (2 juillet), se réjouissait de compter au nombre de ses enfants le général Aubert du Bayet : il avait donc un motif de plus pour réserver à l'envoyé ottoman un accueil flatteur et chaleureux*. Un accident survenu à la voiture de l'ambassadeur près du Péage-de- Roussillon obligea le Mihmandar à modifier le programme du voyage et à trouver à l'improviste une installation convenable pour la nuit. Cependant la municipalité de Vienne qui pensait avoir à loger Esséid Ali Effendi et qui avait accepté dans ce but, l'offre faite par son président, le citoyen Boissat, de prêter sa maison, attendait toujours avec troupes et musiques à l'entrée de la ville. A huit heures du soir seule-

* A. Rochas. Journal d'un bourgeois de Valence, 1789-1790. 2 vol. in-S» 1891 , t. II, p. 346. Extrait du registre des délibérations de l'Administration centrale de la Drôme des 11 et 14 messidor an V. Archives du département de la Drôme, série L, n° 33. Communications faites par M. le Maire de Valence et par M. Lacroix, Archiviste de la Drôme.

2 Archives départementales de l'Isère, série L, n° 115. fo 36, dépouillées par M. Prudhomme, Archiviste du département.

ment elle était prévenue que l'ambassadeur n'arriverait que le lendemain matin vers neuf heures. Mais Son Excellence, qui décidément prenait goût aux ovations populaires, ne voulut pas que ce contretemps privât le public du plaisir de lui présenter ses hommages. Avec la meilleure grâce du monde Elle consentit à s'arrêter quelques heures dans la maison du citoyen Boissat, y reçut les autorités civiles et militaires et admit à l'honneur de défiler devant Elle tous ceux qui se présentèrent*. Après une collation, Caulaincourt donna vers deux heures le signal du départ afin que les sept postes et demie qui restaient à parcourir le fussent assez tôt pour permettre à l'ambassadeur d'effectuer avant la nuit son entrée solennelle à Lyon.

L'arrivée d'un personnage tel que le premier représentant permanent du Sultan était pour la deuxième ville de France un événement d'une importance considérable, et depuis près d'un mois les Administrations du département et de la commune s'y préparaient avec un soin et un

* Archives municipales de Vienne. Extrait du registre des délibérations de la commune de Vienne des 14 et 15 messidor an V. Communiqué par M. le Maire de Vienne.

zèle tout particuliers. Dès le 9 juin (21 prairial) on avait arrêté quelques dispositions « organiques et prévisionnelles » afin de rendre agréable à Esséid Ali Efîendi son court séjour à Lyon. Ces dispositions avaient été approuvées par les ministres de l'Intérieur et de la Police générale qu'on avait consultés. Trois jours au moins avant que la date exacte de l'entrée du Turc fût connue, les autorités s'étaient mutuellement exhortées à se tenir prêtes à monter en voiture au premier signal pour aller au-devant de Son Excellence*, et le général Canuel, commandant la Division militaire% avait eu soin d'échelonner sur la route, jusqu'à Vienne, des estafettes pour être averti de l'approche de l'hôte si impatiemment attendu. A midi, le 3 juillet (15 messidor), on reçut enfin l'avis que l'ambassadeur arriverait vers la fin de la journée ; d'autres ordonnances confirmèrent successivement cette nou-

^ Archives de la ville de Lyon. Séries I- et D''. Les archives départementales et municipales ont été dépouillées par M. Guigue, Archiviste du Rhône.

2 Canuel (Simon), créé comte sous la Restauration, né en 1767, mort en 1841. Commandant de Lyon en 1796. Servit l'Empire et les Bourbons. Passa en Vendée pendant les Cent jours. Député ultra-royaliste de la Vienne en 1815. Commandant delà 19® division militaire, mis à la retraite après la guerre d'Espagne.

velle et lorsqu'on sut d'une façon positive que les équipages de l'ambassade ottomane n'étaient plus qu'à trois quarts de lieue environ de la ville, toutes les autorités civiles et militaires précédées et suivies de troupes s'acheminèrent au-devant d'eux : les cortèges se rencontrèrent à une demi-lieue de Lyon. Dès que le carrosse d'Esséid Ali fut aperçu, les pièces de canon qu'on avait eu l'attention délicate d'emmener tirèrent une salve. Puis le président de l'Administration départementale, descendant de sa voiture avec le général Canuel, se présenta à celle de l'ambassadeur.

Du long discours qu'il entendit alors prononcer, Esséid Ali ne dut pas comprendre grand'chose malgré les lumières de son interprète. Le citoyen président débuta par un éloge direct et pompeux de celui qu'il complimentait et par un souhait de bienvenue : « le caractère auguste « dont vous êtes revêtu, le souvenir de l'an- « tique alliance avec l'Empire ottoman, l'espoir « d'en voir resserrer les liens par les soins « d'un Seigneur dont les qualités éminentes « lui méritèrent le choix de la Sublime Porte et « la confiance du Divan, tout concourt à rendre

« chère et précieuse aux habitants de Lyon « l'arrivée de Votre Excellence. » Après un court développement sur les motifs particuliers d'allégresse des Lyonnais qui espéraient accroître leur prospérité par des liens commerciaux plus étroits avec la nation turque « probe, généreuse et fidèle, » l'orateur n'hésita pas à peindre sous des couleurs quelque peu exagérées l'état de la ville afin de mieux faire valoir les somptuosités de l'accueil qu'Esséid Ali allait rencontrer. « Votre Excellence ne trouvera plus « dans nos murs la splendeur dont s'enor- « gueillissaient nos pères. Vous chercheriez en « vain ces édifices superbes qui jadis attiraient « les regards des étrangers et qui fixaient l'at- « tention et jusqu'à l'inconstance du voyageur. « Hélas! une fureur aveugle se plut à les « détruire... mais cachons à cet heureux jour « une triste et douloureuse histoire. Vous la M connûtes sans doute et la renommée en la « portant aux rives du Bosphore dut apprendre « à Votre Excellence et la fermeté héroïque du « Lyonnais qui crut sa résistance un devoir « et le courage avec lequel il sut combattre et « mourir. Cet extérieur misérable et pauvre.

« ces ruines et ces décombres dont nous sommes « environnés, loin d'embarrasser notre amour- « propre et de fatiguer notre orgueil, sont deve- « nus nos monuments les plus respectables. « Venez, Monsieur l'ambassadeur, les parcourir a avec nous, c'est dans leur enceinte que vous « trouverez encore des cœurs vraiment français, « que vous reconnaîtrez cette aménité qui distin- « gua toujours les habitants de Lyon et que vous « apercevrez enfin le germe d'une grandeur « future. Ah ! que l'olivier de la paix lui prête, « il en est temps encore, son ombre favorable « et bientôt on verra ce germe fécond se déve- « lopper une seconde fois et produire les fruits <( les plus abondants. » Et après une sorte d'hymne à l'avenir de Lyon, ce discours éloquent parfois, mais assez obscur pour un Turc peu au courant des épreuves de la ville pendant la Révolution, se termina par une présentation indirecte des autorités réunies autour de la voiture de l'ambassadeur, le commandant « sage et valeureux, prudent, ferme et vigilant », les juges « d'une justice impartiale et éclairée » et les administrateurs zélés du département et de la cité.

Un peu étourdi par d'aussi belles paroles, Esséid Ali Efîendi ne répondit rien : accompagné de son premier secrétaire, il se borna à prendre place, sur l'invitation qui lui en fut faite, dans la voiture du président de l'Administration départementale et du général Canuel et il s'entretint avec eux par l'intermédiaire de l'interprète « de l'amitié qui régnait entre les « Gouvernements respectifs et des avantages « qui pouvaient en résulter pour les deux « peuples, surtout sous le rapport des relations « commerciales ».

Le cortège, dans un ordre imposant, fit son entrée dans la ville : en tête s'avançait une cavalcade de Lyonnais suivie du 9" régiment de dragons, et la compagnie des vétérans nationaux, des deux canons, des corps constitués dans des voitures. La musique militaire de la 34^ demi-brigade, une garde d'honneur de cent cinquante grenadiers de la 86' demi-brigade précédaient immédiatement le carrosse de l'ambassadeur. Les deux voitures de la suite, la gendarmerie nationale et le 5° régiment de cavalerie fermaient la marche. Le passage du pont delà Guillotière où le reste de la garnison

commençait à faire la haie, fut salué par la grosse cloche de l'église Saint-Jean, le carillon du beffroi de l'hôtel de ville, des salves d'artillerie et les applaudissements de la foule. Arrivé à l'hôtel de Provence, place de la Charité, oii il devait loger, l'ambassadeur trouva son appartement rempli de curieux. Il parut d'abord aux fenêtres pour remercier le peuple qui l'acclamait, puis il s'assit sans façon sur un canapé à la manière orientale'. On lui apporta sa pipe qu'il présenta, pour les honorer, au général Canuel et au président du département avant de la fumer lui-même. Comme on servait du café, il eut la gracieuseté d'en offrir à quelques assistants, mais ses attentions furent avant tout réservées aux dames. 11 leur distribua les fleurs du bouquet qu'il avait reçu, engagea les plus agréables à prendre place à ses côtés sur son sofa, leur adressa quelques mots en français, ceux de « jolies » et « charmantes ». Il apprit au cours de cette soirée cette dernière expression qu'il se fit répéter plusieurs fois pour la mieux rete-

1 Registre de l'Administration centrale du département du Rhône, n° 7, 13 germinal, 4 fructidor, i°* 126-132, an V. (Archives départementales du Rhône.)

nir\ Quand il se retira dans ses appartements privés il se montra plus galant encore : au cours d'un souper très gai, comme on posaitun casque de dragon sur la tête d'une jeune personne qui se trouvait présente, il pria aussitôt son interprète de dire « qu'une armée de « pareils soldats vaincrait toute l'Europe^ ».

Le lendemain matin, l'Administration du département se rendit auprès de Son Excellence pour lui apporter ses hommages et l'inviter à un dîner de gala de quatre-vingts couverts dans la grande salle de la Maison commune. Esséid Ali accepta et désireux de commencer de suite ses promenades à travers la ville, il fut conduit à l'Hôtel Dieu dont il admira le dôme ; la pharmacie de cet établissement l'amusa particulièrement avec toutes les drogues et médicaments qu'elle contenait pour prolonger l'existence de l'homme, chose bien inutile à ses yeux puisque les instants de la vie humaine étaient comptés. Après l'hôpital un plaisir d'une tout

^ Almanach civil, politique et Ultèraire de Lyon et du déparlement du Rhône pour Van VI de la République et les années 1797 et 1798 de l'Ere ancienne, par Ant. Franc. Delandine à Lyon, an VI, 1797, 1798, p. 101-103.

2 Le Grondeur du 24 messidor an V.

autre nature lui était réservé. Sur la place Bellecour la garnison entière, c'est-à-dire cinq mille hommes, l'attendait sous les armes et dans sa plus belle tenue. Les troupes défilèrent devant lui, après avoir exécuté avec beaucoup de précision le maniement des armes. L'heure du dîner de gala étant venue, l'ambassadeur et sa suite se rendirent à la Maison commune. Pendant le repas une foule immense de spectateurs circula dans la salle, autour des tables, pour satisfaire sa curiosité. Deux orchestres exécutèrent divers morceaux qui parurent c< flatter Toreille » du Turc. Les toasts d'usage furent portés : celui que l'on ajouta « pour les armées ottomanes victorieuses » ne fut pas traduit par l'interprète qui, peu après, fut chargé par Son Excellence de proposer de boire à la santé des « belles françaises ». Le dîner terminé, l'ambassadeur et les autorités allèrent au théâtre des Terreaux où l'on jouait Lodoiska.

« Ce qui nuisit à l'ordre du trajet, qui se fit à « pied, ce fut l'affluence singulière d'un peuple « toujours avide de nouveautés et jaloux sans « doute de voir l'envoyé d'une puissance alliée. » A la sortie du spectacle, Esséid trouva brillam-

74 unp: ambassade turque sous le directoire ment illuminées les rues qu'il devait traverser et suivre pour rentrer à l'hôtel de Provence, et surtout le quai de la Saône. Les habitants, prévenus deux heures auparavant, au son de la caisse, s'étaient soumis de bonne grâce aux prescriptions des autorités.

Le 5 juillet (17 messidor), l'ambassadeur fut reçu solennellement par la municipalité dans la salle des séances de cette assemblée, et il répondit au compliment avec lequel on l'accueillit en disant qu'il était pénétré de la plus vive reconnaissance pour les témoignages d'affection des Lyonnais et de leurs magistrats. Ayant terminé par des actes de civilité envers « les personnes du sexe » qui assistaient à sa réception \ il se retira au milieu de la satisfaction générale pour aller visiter la bibliothèque et le cabinet de physique de l'École centrale. En pénétrant dans la bibliothèque, la « majesté du vaisseau » parut le frapper d'étonnement. Les professeurs de l'Ecole étaient assemblés pour lui faire honneur et l'un d'entre eux, le citoyen

1 Archives de la ville de Lyon. Registre du conseil municipal. Division du Midi (fo 29) et divison de l'Ouest, 17 messidor an V (^569).

Delandine', s'empressa de placer une harangue qu'il avait mis tous ses soins à composer. « L'École centrale est flattée de recevoir Votre « Excellence, dit-il ; les regards des hommes « distingués comme Elle par leurs lumières < autant que par leur rang, fécondent les

lettres. C'est ici l'un des sanctuaires de nos ' sciences. On sait que Son Excellence possède M celles de son pays et a su en accroître les « progrès.Aussil'Écolecentrale, en lui montrant «( le dépôt de ses richesses littéraires, s'em- « presse-t-elle de lui appliquer ces mots que le « grand Achmet III a fait graver sur la fontaine « de Constantinople : Il l'est permis de puiser « dans cette source tranquille et pure; ses « eaux sont toujours limpides et ne peuvent « jamais tarir.

« Ce sont les lettres qui unissent les Empires

» Delandine (Antoine^Prançois), né à Lyon le 26 mars 1736, morl. à Lyon le & mai 1820, aTocat au parlement de Dijon en 177Ô, au parlement de Paris (I'7T), quitta le barreau pour s'adonner à la littérature. Député aux filais généraux, bibliothécaire de l'Académie de Lyon après la Constitoante. Sons le Directoire il occupa la chaire de législation à l'École coitraie du Rhône. Redevenu bibliothécaire à la sappresaon des Ecoles centrales, il conserva cette situation jusqu'à sa mort. Il a laissé de nombreux ouvrages politiques et d'intérêt local. On lui doit notamment une édition !(Ia 9*} da nooTean Dictionnaire historique (Lyon 1804, 13 toL in-«*).

« et les hommes dignes de s'aimer. Puisse Son « Excellence se plaire longtemps avec les Fran- « çais et se rappeler ce vers de l'un des poètes « de sa nation, du célèbre Misihi : « Le sage « trouve toujours parmi ses amis des jours « heureux. »

Après quelques instants de conférence Codrika répondit que l'ambassadeur était rempli de joie en voyant tant de livres et les lettrés de la ville, que « leur vue était une récompense de ses courses ». Il ajouta, en son nom personnel, qu'Athénien d'origine, il était charmé qu'en quittant leur berceau, les lettres eussent choisi pour asile la France et l'École de Lyon. Esséid fit alors demander où le citoyen Delandine avait puisé les citations dont il avait émaillé son discours, et l'orateur nomma la Bibliothèque orientale de d'Herbelot* et surtout l'histoire turque de Rachild. On présenta ensuite un dessin de Télémaque à Son Excellence qui s'en montra d'autant plus ravie qu'Elle se rappelait

^ Herbelot (Barthélémy d'), né le 4 décembre 1625, mort le 8 décembre 1695, lut un orientaliste connu, professeur de syriaque au Collège de France en 1692. Sa Bibliothèque orientale ou dictionnaire universel contenant tout ce qui fait connaître les peuples de VOrient est célèbre. Elle fut publiée en 1697 par A. Galland.

avoir commencé à traduire en turc l'ouvrage de Fénelon; tandis qu'EUe feuilletait aussi des livres et des manuscrits arabes précieux, l'interprète Codrika voulut donner à son tour une preuve de la culture de son esprit et se tailler un succès personnel : prenant un volume des fables de La Fontaine, il « récita avec art » le Corbeau et le Renard, et ouvrant ensuite un Homère, il expliqua au général Canuel quelques vers d'un discours d'Agamemnon à ses soldats*. Le cabinet de physique, où Esséid Ali passa après son arrêt à la bibliothèque, réservait de nouvelles surprises avec les expériences d'électricité auxquelles se livra le professeur Mollet*. Le Turc fut très frappé en voyant apparaître son nom illuminé par l'étincelle électrique ; il regarda avec intérêt se hérisser les cheveux d'un jeune enfant placé sur le gâteau de résine et « tirer des jets lumineux » de toutes les parties

* Moniteur universel du 27 messidor an V (13 juillet 1797).

- Mollet (Joseph), né à Aix le 5 novembre 1756, y mourut le 30 janvier 1839. Professeur de physique au collège de Lyon (1775); chargé du cours de physique à l'École centrale de Lyon dès la création de cet établissement. Doyen de la faculté des sciences de Lyon en 1809. Il garda ce titre jusqu'en 1815. Il a laissé uq grand nombre d'ouvrages scientifiques.

du corps du sujet. Il se refusa énergiquement, par contre, à recevoir une décharge. Le professeur Mollet essaya de lui expliquer l'analogie de l'éclair et de la foudre, mais il n'y réussit guère, l'ambassadeur persistant à s'étonner de l'erreur européenne qui n'attribuait pas l'éclair au souffle d'un ange et le bruit du tonnerre au battement de ses deux ailes. La fin de la journée fut remplie par un concert et un bal paré à l'hôtel de l'Intendance que l'envoyé ottoman quitta, vers neuf heures et demie, afin d'aller assister de la terrasse du ci-devant palais archiépiscopal à un feu d'artifice tiré sur le pont de bois de la Saône. Infatigable, il honora encore de sa présence la représentation du théâtre des Terreaux. Le 6 juillet (18 messidor) le mauvais temps et une pluie persistante le retinrent dans ses appartements d'où il ne sortit que vers le soir pour se rendre à un assaut d'escrime et à un bal donné dans la salle du théâtre des Célestins. Le lendemain à onze heures du matin il se remettait en route, ayant prolongé son séjour à Lyon au delà du terme primitivement fixé. Il emportait un fort agréable souvenir de la ville et de ses habitants qui lui avaient manifesté une extrême pré-

venance et même de l'enthousiasme. Ses allures parfois un peu sans gêne, notamment au spectacle et au concert, où il avait fumé et changé de vêtement comme s'il était dans sa chambre, n'avaient cependant choqué personne et il avait justifié en somme la réputation d'affabilité, de douceur et aussi de politesse qui l'avait devancé. Une seule qualité lui faisait décidément défaut, la générosité. Sans le citoyen Venture qui répara les « oublis », Esséid Ali Effendi eût enlevé à un plus grand nombre encore de gens leurs illusions sur la prodigalité asiatique.

Des troupesà cheval attendaientl'ambassadeur à la limite du département de Saône-et-Loire, et elles l'escortèrent jusqu'à Mâcon. Malgré l'heure tardive — neuf heures du soir — à laquelle il arriva, l'envoyé ottoman fut accueilli selon la coutume et on ne lui fit grâce d'aucun des honneurs usuels. Mais comme il était mal remis par un trajet de dix heures des fatigues que son séjour à Lyon lui avait causées, il exprima le désir de passer paisiblement la soirée chez lui, à l'hôtellerie nationale. Il chargea donc Codrika de le représenter au spectacle et au souper qu'on avait eu l'attention de pré-

parer. Ce soir-là, Codrika put se croire un grand personnage : il se rendit au théàlre avec les autorités, prit place dans une loge magnifiquement ornée et fut Fobjet d'une enthousiaste curiosité. Il présida le repas de trente couverts qui suivitla représentation et dont « une musique « nombreuse, des chants entonnés par inter- « valle, une foule de spectateurs, des toasts « variés et des salves d'une artillerie lointaine « firent l'ornement ».

A deux heures du matin, fortement ému autant par la longueur du festin que par tant de manifestations d'amitié, le premier drogman rentra à son logis accompagné par les officiers municipaux et par un piquet de la force armée \ 11 était encore tout étourdi quand, à huit heures, il lui fallut monter en voiture avec l'ambassadeur, mais il avait fait un beau rêve.

Fort heureusement pour lui, l'étape prévue ne s'annonçait pas comme très fatigante. Il était convenu qu'on ne dépasserait pas Chalon, distant de Mâcon de sept postes un quart. Vers

^ Archives municipales de Mâcon. Registre des délibérations de l'administration municipale de l'an V, f" 85 et 86. Communication de M. Lex, Archiviste départemental et municipal.

l'heure du déjeuner, Esséid Ali arriva à Tournus. La municipalité le reçut à l'auberge du ci-devant Palais Royal, le complimenta et se retira discrètement ensuite pour le laisser libre de prendre son repas \ L'EfTendi, bien disposé ce matin-là, invita à sa table les "officiers chargés de l'accompagner, et selon son habitude, oublia de payer la dépense. 11 en coûta 48 francs à Venture qui dut encore se débattre avec l'aubergiste dont les prétentions étaient exorbitantes. La population de Tournus ne manqua pas, pour sa part, de manifester le plus vif engouement pour son hôte. Une chanson patriotique fut même composée pour la circonstance et le tour naïf du couplet qui s'en est conservé fait regretter l'oubli où le reste est tombé" :

« Nous irons voir dans la Turquie

« Le disciple de Mahomet.

« Il faut qui (sic) soit pour la patrie ;

« Nous lui dirons notre secret.

« S'il prête son serment civique

« Et qu'il abjure à l'Alcoran

« Nous lui donnerons pour turban

« Le bonnet de la République.

bis.

Archives delà ville de Tournus, D^ 5.

M. Martin, Archiviste-bibliothécaire de la ville de

Vers cinq heures de l'après-midi, l'envoyé ottoman arriva à Chalon, salué par douze coups de canon. Les autorités civiles et militaires assemblées à la porte Saint- Jean de Maizel l'escortèrent jusqu'à l'hôtel des Trois Faisans ^ Après un échange de congratulations, Esséid Ali parut deux fois au balcon dominant la rue, accepta les visites des citoyens et des citoyennes de tout âge qui désiraient le contempler et parcourut les promenades publiques jusqu'à l'heure du souper que la commune lui offrait. Ce repas, égayé par la présence de dames choisies pour tenir compagnie au Turc, se termina par des toasts et fut suivi d'un bal. En quittant Chalon, le jour suivant, l'ambassadeur, afin de marquer la satisfaction qu'il avait éprouvée de cette réception « franche et amicale » , invita particulièrement et individuellement les membres de l'Administration municipale à le venir voir à Paris ^

Tournus, a eu l'obligeance de transcrire, de mémoire, ce couplet que fredonnait encore sa grand'mère.

^ Sis îrue du Port-Villiers, aujourd'hui Grand Hôtel.

" Archives de la ville de Chalon-sur-Saône. Extrait du registre des délibérations de l'Administration municipale ans V et VI, communiqué par M. Millot, Archiviste-bibliothécaire .

Le 9 juillet (21 messidor), Esséid Ali déjeuna à Autun à l'hôtel de Saint-Louis et l'on brûla huit livres de poudre en son honneur. Entré par la porte des Marbres, il sortit, toujours accompagné des autorités et de la garde nationale, par celle de Paris ^ Le soir, il atteignait sans encombre Saulieu (Côte-d'Or), où il coucha. Le 10, après avoir traversé Avallon et parcouru une distance de douze postes, il pénétrait dans la ville d'Auxerre par la porte du Temple au milieu de l'appareil que les circonstances avaient permis : un logement avait été préparé pour lui aux frais de la municipalité chez la veuve Savey, près de la Croix de Pierre ^ Trois jours auparavant et la veille encore, son arrivée avait été annoncée par des proclamations publiées par des officiers de la ville, précédés de gardes nationaux en armes et de deux tambours, et qui enjoignaient aux habitants de se parer de leurs plus beaux habits, « sans doute pour en imposer" » . Par une attention délicate des autorités on

1 Archives de la ville d'Autua. Extrait du registre des délibérations des 17 et 21 messidor an V. Communication de M. Laf ieule, Archiviste-bibliothécaire.

- Aujourd'hui rue de Paris.

3 Extrait du Journal d'un Auxei-rois du 19 novembre

avait fait venir de Joigny le citoyen Pérille des Aulnais, pensionnaire de la République, à qui ses voyages et emplois à l'étranger avaient donné des connaissances exactes sur la langue et les usages des Orientaux ; enfin on avait placé sur la porte delà maison delà veuve Savey le croissant armorié de la Sublime Porte et le soir l'édifice fut illuminé. Dès qu'il eut pénétré dans ses appartements, l'ambassadeur se mita genoux et fit sa prière, « belle leçon pour les chrétiens qui ne songent à Dieu que très rarement ». Ce même exercice pieux se renouvela à l'heure du coucher après que l'Efîendi eut assisté à un festin au cours duquel il fut servi dans un plat d'argent aux armes de M. de Cicé, ci-devant évêque d'Auxerre^ Quand il partit le lendemain à huit heures par la porte Saint-Siméon, ayant déjà récité son chapelet, on ne savait pas au juste son nom, puisque dans la relation de son

1796 au 7 septembre 1797, publié dans Tannuaire de l'Yonne de 1866. L'auteur est un témoin oculaire, probablement antijacobin ardent. Communication de M. E. Drot, adjoint à l'Archiviste de l'Yonne.

* Champion de Cicé était évêque d'Auxerre déjà sous Louis XV. Son frère cadet fut avant la Révolution archevêque de Bordeaux, et sous Napoléon P'', archevêque d'Aix.

passage on l'appelle « Efscidaly », mais on était fort satisfait de lui.

La municipalité de Joigny montra une plus vive curiosité et un souci plus grand de se documenter. Profitant de l'arrêt d'une heure que l'ambassadeur fit dans la ville à la poste aux chevaux du faubourg du Pont, elle obtint que Son Excellence traçât avec un crayon sur du papier son nom exact et cette pièce précieuse est restée annexée au registre des délibérations de l'assemblée communale. Esséid ne borna pas là ses manifestations d'amicale politesse. Comme il ne descendait pas de voiture, il se tint constamment à la portière sous les yeux du public et il offrit des roses aux femmes. Lorsque Caulaincourt ordonna le départ, le canon recommença à tonner'.

Vers deux heures de l'après-midi, un courrier, dépêché à Sens, apporta la nouvelle de l'approche de l'envoyé ottoman. Aussitôt les airs retentissent du son majestueux des bourdons communaux, un corps de cavalerie bourgeoise de

1 Archives de la ville de Joigny. Extrait du registre des délibérations de TAdmiaistration municipale de Joigny du 23 messidor an V, communiqué par M. le Maire de Joigny.

soixante hommes environ, formé sous les auspices de l'Administration de la ville et sous le commandement du capitaine de la gendarmerie, vole à la rencontre du cortège. Peu après les autorités flanquées de quinze dragons, cinq hussards, d'une compagnie de grenadiers de l'armée d'Italie séjournant par hasard à Sens, de troupe de ligne et de garde nationale, viennent prendre position avec tambours et musiques à la porte ci-devant Dauphine. Une salve salue Son Excellence que charme aussitôt la vue de la porte décorée de feuillage, ornée d'un croissant et de six médaillons contenant des inscriptions en l'honneur de la Turquie et de la France. Après un compliment de bienvenue d'autant mieux accueilli qu'il est plus court, un spectacle du dernier galant arrache à l'ambassadeur un cri d'étonnement mêlé d'admiration. Douze jeunes citoyennes vêtues de blanc, parées de fleurs et de rubans multicolores se présentent pour offrir l'hommage des fleurs et des fruits de la saison dans des corbeilles arrangées avec goût. Ravi de cette attention, Esséid Ali s'empresse de dire, par l'intermédiaire de Codrika, combien il est flatté

de cette idée heureuse et nouvelle de « faire con- « courir un sexe aimable à resserrer les nœuds « de Tamitié qui unissent les deux peuples « et d'associer ainsi les grâces de la jeunesse et « les charmes de la nature à l'ordre sérieux et « à la majestueuse gravité des cérémonies ». Puis, à travers les rues encombrées par les Sénonais, décorées de guirlandes et de fleurs, on se rend à la maison du citoyen Lecouteux située au centre de la ville et dont la dimension, l'élégance et la commodité des appartements ne pouvaient qu'être appréciés de l'ambassadeur.

Après avoir traversé le vestibule transformé en un parterre de gazon et de fleurs, Esséid Ali pénétrait dans le salon de réception. Il y trouvait une « offrande sucrée » et s'empressait de justifier pleinement u le goût particulier des Orientaux pour les sirops et les sucreries de France ». Comme d'ordinaire la société du beau sexe obtint toutes ses préférences tandis qu'il manifestait un moindre enthousiasme pour les baïonnettes de sa garde d'honneur. Sur son désir un petit détachement de quinze hommes seulement fut conservé pour lui rendre les

honneurs. Autant pour être agréable à leur hôte que pour satisfaire la foule avide de contempler un Turc, la municipalité crut devoir proposer la visite des curiosités de la ville. La cathédrale, par sa majesté, l'élévation de ses tours, la hardiesse de son vaisseau et les colonnes de marbre du maître-autel, provoqua l'admiration d'Esséid Ali, mais l'ambassadeur se montra surtout frappé des orgues qui exécutaient la Marseillaise. Ainsi que l'habitude en était définitivement prise, des citoyennes parées avec élégance assistèrent au dîner de vingt-cinq couverts qui fut ensuite donné à Son Excellence, tandis qu'une société d'amateurs jouait une symphonie pour égayer le repas. Une fête de nuit sur l'Esplanade, avec lampions, ifs et croissants illuminés, fusées volantes, termina une journée si bien remplie. En regagnant son hôtel Esséid put lire sur un transparent lumineux, surmonté d'un croissant et de deux étoiles, le mot arabe Machalla qui signifiait, paraît-il, « le maximum de la louange et de l'admiration ». Tant de prévenances devaient avoir leur récompense le lendemain matin; lors de son départ, l'envoyé du Grand Seigneur avait le

sourire aux lèvres. Il daigna même faire remercier les autorités qui avaient su varier agréablement ses plaisirs et qui, les premières depuis Marseille, avaient allié avec délicatesse l'hommage de la nature et de la beauté aux devoirs de la politique et de l'amitié. « Ainsi s'exécuta « dans la commune de Sens la réception de « l'ambassadeur de la Porte ottomane : la fête « dont il fut l'objet lui plut moins par la pompe « et l'éclat de cette cérémonie que par la « variété piquante des détails, et elle reçut « particulièrement du concours et de l'empres- « sèment du beau sexe le caractère aimable et « gracieux qui la distingua*. »

Kien ne devait affaiblir le souvenir favorable qu'Esséid Ali emportait de la ville de Sens et de ses habitants. M le séjour à Fontainebleau, où l'on coucha le soir même, ni l'installation assez confortable de l'hôtel de la Galère, ni la promenade dans le parc du château, ne pouvaient produire d'impression plus durable que l'ingéniosité flatteuse dont les Sénonais avaient

* Archives du département de l'Yonne, Série L. Extrait du registre des délibérations de l'Administration municipale de la commune de Sens des 23 et 24 messidor an V, d'après communication de M. Schmitl. Archiviste de l'Yonne.

fait preuve. Le 13 juillet (25 messidor) au matin, il ne restait plus que sept postes à parcourir et aucun incident ne marqua cette dernière étape. Ce fut par Villejuif que le cortège de l'ambassade ottomane entra dans la capitale, vers une heure de l'après-midi et dans le plus strict incognito.

Cette simplicité fît un réel contraste avec l'appareil majestueux dont l'ambassadeur avait été jusque-là entouré : elle ne répondit pas à l'attente du public et elle donna un éclatant démenti aux feuilles d'opposition qui, en s'égayant de l'inexpérience supposée du gouvernement dans les questions de protocole, avaient annoncé le retour, en cette circonstance, au cérémonial de la monarchie.

« Le Directoire a ordonné au ministre Bene- « zech, écrivait Bertin d'Antilly dans le Thé^ « d'aller au-devant de l'ambassadeur ottoman « et de se conformer aux lois de l'étiquette « concernant les ambassadeurs de la cour « ottomane. Le ministre a consulté l'archiviste « dépositaire du compendium des cérémonies « à observer en pareil cas par la Bépublique « Française. L'archiviste a consulté ses commis

« qui ont consulté le catalogue alphabétique « des livres de la Bibliothèque nationale. Or, « comme on n'y a rien trouvé, on a convenu « que cette fois on se conformerait aux anciens « usages de la monarchie. D'après cela le « ministre Benezech a fait savoir à tous ses « gens qu'ils eussent à se tenir prêts à monter « à cheval au premier moment. Le discours « composé par M, de Talleyrand Périgord sera '( prononcé à la porte Saint-Marceau par M. de « la Chabeaussière, introducteur des ambas- « sadeurs de la République*. »

Par malheur, rien de tout cela n'était exact.

1 Le Thé du 15 juillet (27 messidor an Y). M. A, Boppe, dans son livre sur les Inlroductews des ambassadews, 1385-1900, Paris, 1901, 1 vol. in-4, p. 32 et 33, écrit : « Barras, à ce « que dit M. de la Jus dans ses Recherches sur le Cérémonial, a avait songé à rétablir la charge d'introducteur des ambas- « sadeurs. Il ne nous a pas été possible de vérifier ce fait. « Il est vrai qu'un journal du temps, en relatant les divers « incidents auxquels donna lieu l'arrivée de l'ambassadeur n turc, a mentionné un introducteur des ambassadeurs, « M. de la Chabeaussière. Mais n'était-ce pas seulement de la « part d'un journaliste d'opposition une pointe que suffisent « à expliquer les intimes relations des deux frères Poisson « de la Chabeaussière avec le Directeur Barras"? » Il est probable que le Thé fait allusion à celui des deux frères de la Chabeaussière (Ange-Etienne-Xavier Poisson de la Chabeaussière), né à Paris le 4 septembre 1752 et mort dans cette ville le 10 septembre 1820) qui fut littérateur, auteur dramatique et codirecteur du théâtre des arts (l'Opéra) en 1796 et 1797 {Biographie de Michaud).

Jamais le Gouvernement n'avait pensé à faire dans la capitale un accueil solennel à l'envoyé ottoman le jour de son arrivée : il ne s'agissait pas, en effet, d'un ambassadeur extraordinaire et les représentants de la France à Constantinople n'avaient jamais été l'objet d'un pareil traitement. Sans doute Venture, en interprétant mal un des articles de l'arrêté du 12 avril, n'avait pas compris que par les mots « d'entrée publique», le Directoire entendait parler seulement des honneurs à rendre à Esséid Ali lors de la cérémonie de la remise des lettres de créance, mais l'erreur n'avait pas eu de fâcheuse conséquence, car l'ambassadeur s'était empressé de lui-même de décliner par avance toute réception officielle à Paris. Pouvait-il, sans déroger, consentir à paraître dans les rues de la capitale, en habits de voyage et avec la suite restreinte qui l'accompagnait depuis Marseille? Le Turc se déroba donc aux honneurs qu'on ne songeait pas à lui rendre et il se montra avant tout heureux de voir ses tribulations enfin achevées. 11 y avait cent onze jours qu'il avait quitté Constantinople.

De sa course assez rapide à travers la France

et de l'accueil constamment flatteur, souvent triomphal, qu'il reçut, Esséid Ali Eiïendi fut sans doute entièrement satisfait. La lecture de son journal, s'il existe encore, serait cependant fort utile pour juger la sincérité des marques de reconnaissance qu'il ne cessa de prodiguer. Remercia-t-il du bout des lèvres et par pure politesse ou fut-il sincèrement touché, doit-on croire qu'il conçut de la gratitude ou du mépris pour les « impies » qui manifestèrent en sa présence un si vif enthousiasme ? S'il est malaisé, faute de document révélateur, de découvrir ses pensées intimes, il est bien plus simple de démêler les mobiles auxquels ont obéi les autorités et la population des grandes comme des petites villes.

Le désir de prouver leur civisme, leur respect de la Constitution de Tan III, en se conformant aux prescriptions du Directoire, est certainement entré en ligne de compte. Mais la conviction naïve et absolue de servir la politique de la France et de la République et surtout une curiosité intense, ont joué un rôle prépondérant en cette circonstance. Toutes les pièces retrouvées dans les archives des villes ou des

départements traversés par Esséid Ali le démontrent d'une façon expresse ou implicite. Les mêmes phrases s'y remarquent, presque dans les mêmes termes, sur la nécessité de donner des preuves de haute considération et de sympathie au représentant de la plus ancienne et de la plus fidèle alliée de la France. De la meilleure foi du monde, les Administrations départementales et communales ont cru que de leur accueil dépendait le maintien de l'amitié et de l'union entre les deux pays. Ce sentiment patriotique très honorable a servi de prétexte inconscient à la plupart des manifestations de curiosité qu'a soulevées l'arrivée de l'ambassade ottomane. Les hommes autant que les femmes, les autorités aussi bien que les simples citoyens, se sont montrés empressés à jouir du spectacle rare et nouveau de vrais Turcs, d'Orientaux authentiques, et à saisir l'occasion d'oublier dans les fêtes les tristesses et les inquiétudes des dernières années. Poursuivre un but politique en s'amusant soi-même, telle a été, pour ainsi dire partout, la cause des hommages et des ovations qui ont salué entre Marseille et Paris, l'ambassadeur de la Sublime Porte.

DE MARSEILLE A PARIS 9o

Les conditions matérielles dans lesquelles s'est effectué le voyage d'Esséid Ali Effendi n'ont pas été moins bonnes. Les dispositions prises par le Mihmandar pour assurer le service des relais ont été couronnées de succès, et jamais, chose exceptionnelle à cette époque, les vingt-quatre chevaux nécessaires aux trois berlines, à la diligence et aux fourriers de l'ambassade, n'ont manqué. Les fréquents raccommodages des voitures ont seuls, à diverses reprises, causé quelques retards et ils ont chaque fois coûté très cher, soit à cause de la diligence qu'il fallait y mettre, soit par « l'indiscrétion » des ouvriers. Les prétentions des aubergistes dans les villes où les municipalités n'ont pas assumé les frais de logement d'Esséid Ali, à Aix, Avignon, Péage-de-Roussillon, Lyon, Saulieu, Fontainebleau, notamment, ont causé d'autre part des ennuis au citoyen Venture, qui tenait la caisse. La précipitation de l'ambassadeur à monter en voiture, principalement les jours où il avait invité les autorités à déjeuner avec lui, ainsi que le peu d'empressement du Turc à distribuer des pourboires, ont eu en outre pour effet d'augmenter les dépenses que leGou-

vernement avait assumées. Aussi, malgré des prodiges d'économie et une lutte constante contre la cupidité des gens qui s'étaient imaginé que l'envoyé du Grand Seigneur sèmerait l'or sur ses pas, l'effet de dix mille livres sur MM. Regni père et fils, de Gênes (dont la négociation ne produisit que 9.239 francs), qui avait été touché par Venture à Marseille sur l'ordre du Directoire, fut-il juste suffisant pour acquitter, sans blesser ni la décence ni les convenances, tous les frais de la route.

Il était certes honorable pour la République qu'un envoyé du Grand Seigneur fût accrédité d'une façon permanente auprès d'elle, mais avant même qu'il fût entré en fonctions, l'ambassadeur avait déjà coûté, depuis son débarquement au lazaret de Marseille, 25.000 francs environ aux contribuables français.

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