ESSÉID ALI EFFENDI A PARIS. SA RÉCEPTION PAR LE DIRECTOIRE
Esséid Ali Effendi, à son arrivée à Paris, trouva tout prêt pour le recevoir « l'hôtel spacieux avec jardin » que l'arrêté directorial du 23 germinal lui avait promis'.
Sous l'ancienne monarchie, les ambassadeurs extraordinaires seuls avaient joui de l'honneur et de l'avantage d'être logés aux frais de l'État. La République s'était montrée plus généreuse et plus accueillante en rompant avec cette tradition séculaire et le Directoire s'était laissé guider, en cette circonstance, par des préoccupations de haute courtoisie et de haute politique. Il avait estimé, d'abord, que le représentant du Sultan serait infiniment flatté par un procédé aussi amical, puis il avait voulu tenir compte
' Article 14.
des avis du général Aubert du Bayet qui avait pris l'initiative de cette dérogation aux usages. Il avait cru, enfin, en toute bonne foi, que « le « logementappartenantà la République, il serait « beaucoup plus facile de surveiller les ennemis « et les malveillants qui pourraient chercher à « s'insinuer auprès de l'ambassadeur pour lui « donner des impressions contraires aux vues « du Gouvernement et lui suggérer des préten- « tions et des demandes qui pourraient devenir « désagréables ».
Ce calcul aussi original que naïf avait achevé de décider les Directeurs à demander aux Conseils des Cinq Cents et des Anciens les moyens d'affecter un édifice national à la résidence de l'ambassade ottomane*. Aucune opposition ne fut faite dans les deux assemblées aux résolutions qui leur furent soumises à cette occasion. La proposition du Gouvernement était d'ailleurs raisonnable et même heureuse tant par la modicité des crédits demandés pour couvrir les dépenses que par le choix de l'immeuble. Ce. fut donc sans débat que le Directoire reçut l'autorisation de loger Esséid Ali Effendi et sa
» Archives nationales, AF III D' 2550. Carton 2543-2552-451.
suite, dans l'hôtel de la ci-devant princesse df Monaco, situé rue Saint-Dominique.
Cette maison, qui paraissait convenable pour la destination qu'on lui donnait, était de construction récente puisqu'elle datait de treize ans à peine; elle était l'œuvre de Tarchitecte Brongniart* qui l'avait rebâtie sur de nouveaux plans à la place même où s'élevait sous le règne de Louis XV la demeure d'Arnauld de Pomponne". Les services du ministère de l'Intérieur qu'on y avait installés depuis peu pouvaient être facilement transférés rue du Bac, dans la maison dite de l'Université, et il devait suffire de compléter et rafraîchir l'ameublement. Par la disposition et la beauté de ses appartements, par l'agrément du site, l'hôtel Monaco
* Brongniart (Alexandre-Théodore), né en 1739, mort en 1813, élève de Boullée, a été architecte du ministère des Affaires étrangères et de l'Hôtel des Invalides, Il a commencé à être connu dès 1773 et ses constructions les plus célèbres ont été : l'hôtel de Monaco, le théâtre Louvois, l'Eglise des RR. PP. Capucins de la rue Tiroux, le Père-Lachaise, et enfin la Bourse (1808). Il a été aussi le créateur du boulevard des Invalides.
2 L'hôtel Monaco fut habité sous le premier Empire par le prince de Wagram ; il passa ensuite entre les mains du baron Ilope qui le modifia, puis il appartint au baron Seiliière. Il est aujourdhui la propriété de M™"^ la duchesse de Talleyrand et Sagan.
devait produire une impression favorable sur l'esprit de son futur locataire.
Sur la rue Saint-Dominique, tout à côlé de l'Esplanade des Invalides, s'ouvrait une allée plantée d'arbres, flanquée d'écuries, de remises, et d'un corps de bâtiment renfermant quelques appartements avec vue sur la rue. Cette allée conduisait à une vaste cour d'honneur où s'élevait, dans son imposante simplicité, l'hôtel proprement dit. Par un perron d'une dizaine de marches que de hautes colonnes soutenant un balcon transformaient en une sorte de péristyle, on pénétrait dans un vestibule où venait s'amorcer l'escalier de l'unique étage de la maison. Les diverses pièces du rez-de-chaussée qui prenaient sur la cour d'honneur l'air et la lumière, étaient principalement consacrées au service et se composaient d'antichambre, d'office, de salle de bain et de cabinet de toilette. Un superbe jardin*, presque un parc, dessinée la française, avec des pièces d'eau, des parterres, des statues, des bosquets, terminé par
1 L'hôtel et le jardin ont été à peine modifiés dans leur aspect depuis un siècle, ainsi que M™^ la duchesse de Talleyrand et Sagan nous a permis de le constater.