‹ Une ambassade turque sous le directoireChapitre 8 sur 20 · MONACO · texte numérisé non relu

MONACO

D'après J.-Ch. Kraff et A'. Ransonnettt.

un jardin anglais et un petit ,bois, se prolongeait de l'autre côté de l'hôtel jusqu'aux quinconces du boulevard ou nouveau Cours des Invalides ; la grille qui l'en séparait contribuait à faire illusion sur son étendue*. Brongniart avait placé dans la partie de l'hôtel qui jouissait de ce point de vue charmant les appartements de réception et d'habitation. C'était, au centre, le « salon de compagnie » avec d'un côté la salle de musique, la salle à manger, et de l'autre, une chambre à coucher, un boudoir et une bibliothèque ^ Le premier étage comprenait encore des salons et des chambres et sa distribution était aussi heureuse. La décoration intérieure avait été l'objet de soins tout particuliers. Des peintures représentant des sujets héroïques ou galants, ornaient les dessus des portes et même certains panneaux des salons. Bref, l'architecte n'avait rien négligé pour faire de l'hôtel Monaco une demeure élégante et confortable. Tout permet de croire que malgré son changement de

' Thiéry. Guide des amateurs et des étrangers voyageant à Paris. Paris, 1787, 2 vol. in-12, t. II, p. "681.

2 J. Ch. Kraft et N. Ransonnette. Plans, coupes et élévations des plus belles maisons et des hôtels construits à Paris et dans les e^ivirons. Paris, 1796-1802, ic-t^, plan 69-70.

destination la maison avait été respectée sous la période révolutionnaire et l'on ne saurait être surpris que 12.000 livres aient été jugées suffisantes pour les réparations indispensables et l'achat de quelques meubles.

Par les soins du ministère des Finances chargé d'utiliser pour le mieux le crédit alloué par les assemblées, l'hôtel Monaco se trouva donc promptement aménagé et des sofas ainsi que des tapis constituèrent le fond d'un ameublementquine fut ni embarrassant ni dispendieux. Pour exercer cette surveillance à laquelle le Gouvernement attachait tant d'importance, un portier fut désigné à l'avance et l'on décida qu'il serait entretenu aux frais de la République; par raison d'économie, au contraire, on laissa l'Effendi libre de prendre à ses gages un jardinier, bien qu'il parût désirable de ne pas voir le jardin abandonné et sans culture. Le Directoire ne se considéra pas davantage comme obligé de fournir à l'ambassadeur, voitures, chevaux, batterie de cuisine, linge, argenterie, porcelaine, etc., et de lui procurer maître d'hôtel, laquais, palefrenier, frotteurs, etc. Il entendait laisser son hôte libre de juger si tout cela lui

serait nécessaire, car il était possible que ce personnage ne voulût pas d'un aussi grand état de maison qu'on l'imaginait communément. Le prétexte parut en tout cas commode pour limiter les dépenses et sauver les apparences.

Dès qu'il eut mis pied à terre devant le perron de l'hôtel et qu'il eut passé en revue la garde d'honneur de cent hommes massée dans la cour, Esséid Ali visita en détail sa nouvelle résidence. Il s'en déclara pleinement satisfait et ne désira rien de plus pour la décoration de »gon intérieur. Pour son usage personnel il se réserva tout le rez-de-chaussée et tout le premier étage du corps principal de logis, c'est-à-dire l'hôtel tout entier, ainsi qu'une pièce du pavillon situé sur la rue Saint Dominique. Le reste fut généreusement abandonné à la suite et chacun chercha à s'installer le plus confortablement possible.

Peu après l'arrivée de Son Excellence, le citoyen Guiraudet\ secrétaire général du minis-

1 Guiraudet (Charles-Philippe-Toussaint), né à Mais en 17o4, précepteur du prince Charles de Rohan Rochefort, puis lecteur de Madame. Député d'Alais à lAssemblée nationale, secrétaire en chef de la mairie de Paris. Entra aux Relations extérieures où il fut chef du secrétariat général de prairial

tère des Relations extérieures *, se présenta pour apporter les compliments de bienvenue du Gouvernement. Esséid Ali, pressé d'entrer en rapports directs avec le ministre Delacroix, annonça son intention d'aller lui rendre visite dès sept heures du soir ; bien plus, dans sa hâte de connaître immédiatement les membres du Directoire, il témoigna le désir d'être reçu le lendemain pour remettre ses lettres de créance. Une telle précipitation, si peu conforme aux habitudes orientales, ne sembla pas admissible et l'ambassadeur dut se résigner à modérer

an IV (mai 1796) jusqu'en vendémiaire an VI (septembre 1797). En l'an X il fut nommé préfet de la Côte-d'Or et mourut à Dijon le a février 1804. Il a été le collaborateur de Mirabeau en traduisant avec lui VHistoire de la révolution d'Angleterre de Macaulay, et il a rédigé avec Chénier l'éphémère Journal de la Société de 1789.

i Le secrétariat général était l'un des dix bureaux créés en frimaire an IV (décembre 1795) par Delacroix. Il avait dans ses attributions la légalisation des pièces présentées au département, l'expédition des passeports, de la correspondance, le dépôt et le classement des lois et arrêtés du Directoire, les journaux, les rapports et leur envoi aux agents, les détails relatifs à tout ce qui s'imprime pour le service du département et les fournitures de bureau. En germinal an IV (avril 1796), le secrétariat général reçut en outre les attributions du secrétariat intime qu'on supprima : il s'occupa dès lors de la partie secrète des Relations extérieures, traductions, chiffres, analyses, (F. Masson. Le déparlement des Affaires étrangères pendant la Bévolution, Paris, 1877, in-8°. p. 363, et Almanach national de France, an V, Paris, in-12,p. 88.

son impatience. On lui fit d'abord comprendre qu'il devait notifier officiellement son entrée en fonctions dans les formes d'usage. Par suite de la Fête nationale, le premier interprète ne put s'acquitter que le 15 d'une démarche verbale de courtoisie, et le 16 (28 messidor) Esséid Ali renouvela par écrit le témoignage du vrai désir qu'il avait de faire personnellement la connaissance du ministre des Relations extérieures. On fixa d'un commun accord l'entrevue au 18 juillet et le cérémonial en fut minutieusement réglé. Ce devait être là le dernier acte ministériel du citoyen Delacroix, remplacé dans ses fonctions \ quarante-huit heures auparavant, par Charles-Maurice de Talleyrand Périgord.

« Le ministre ottoman, avait décidé Delacroix, « sera reçu à sa voiture par le citoyen Yenture, « interprète delà République.

« Les citoyens Guiraudet, secrétaire général « du département, et Roulouvard\ chef de la

* Il y eut à ce moment de nombreux changements parmi les ministres. Le Directoire commençait à se préoccuper de la situation intérieure qui rendit quelques semaines plus tard une sorte de coup d'État nécessaire (18 fructidor, 4 septembre) .

^ Boulouvard (Pierre), né à Arles en 1752, tint d'abord une maison de commerce, puis vint à Paris en 1793. Ses liaisons

« division de Turquie, le recevront à la porte <( du vestibule et le conduiront au salon où il « entrera.

« J'irai au-devant de lui jusqu'aux trois quarts « du salon. Il sera mis deux fauteuils vis-à-vis « l'un de l'autre dans le fond du salon. L'am- « bassadeur se placera sur le fauteuil mis du « côté de la cheminée et moi sur celui vis-à-vis. « Il lui sera servi du café ainsi qu'à moi par « deux domestiques et en même temps. 11 me a présentera la copie de ses lettres de créance, « et après la conversation il lui sera, ainsi qu'à « moi, présenté de la groseille. On lui versera « de l'eau rosée sur les mains et on lui présen- « tera le parfum.

politiques lui valurent la place de chef de bureau à la division des consulats au ministère des Relations extérieures. En juin 1794 (messidor an II) il est chef du bureau du contentieux politique et consulaire; à la suite d'une organisation nouvelle, il devient premier commis du 2° bureau chargé des affaires consulaires et commerciales, contentieuses et particulières, etc., avec le Maroc, Alger, Tunis, Tripoli, l'Egypte, Constantinople, les Échelles, les Indes orientales, la Russie, la Pologne, la Prusse. Lorsque Delacroix rétablit le bureau des consulats, Boulouvard en reprit la direction ; son service ayant été supprimé à nouveau par le même ministre qui l'avait reconstitué, il fut mis à la tétedu 2« bureau politique. La réforme du ministère tentée par Reinhard, successeur de Talleyrand, en juillet 1799, eut pour conséquence son envoi à Gênes comme consul général. 11 fut révoqué par Bonaparte après le 18 brumaire.

« Je le reconduirai jusqu'à peu de distance « de la porte du salon \ »

Le citoyen Talleyrand Périgord se montra moins exigeant que son prédécesseur. Bien qu'Esséid Ali ne fut pas encore officiellement en relations avec le Gouvernement, puisqu'il n'avait pas été reçu par le Directoire, il fut avisé en même temps que les autres ministres étrangers, le 20 juillet (2 thermidor), du changement de titulaire du département des Relations extérieures. Il répondit aussitôt à cette communication par une lettre personnelle de félicitations qui débutait ainsi : « La réputation justement « méritée dont vous jouissez dans toute l'Europe, « et particulièrement auprès des Gouvernements « amis et alliés de la République Française, ne « pouvait mieux être justifiée que par le choix « que le Directoire exécutif vient de faire en « vous plaçant au poste éminent de ministre des « Relations extérieures. »

Le jour suivant. Talleyrand et l'envoyé ottoman entraient en rapports personnels, le nouveau ministre ayant mis le comble à ses préve-

» A. E. Turquie, t. 196, P 342.

nances en se rendant en personne à l'hôtel de la rue Saint-Dominique.

Entre temps, le 19 juillet (1^^ thermidor), Esséid Ali avait accompli dans Paris sa première sortie, et ce premier contact avec la population avait été fort satisfaisant. Le jardin de Monceau, ancien jardin anglais du duc de Chartres, situé rue de Monceau et rue de Chartres, près du faubourg du Roule, avait été le but choisi pour la promenade de Son Excellence, car il renfermait alors une multitude de choses curieuses et propres à frapper l'esprit d'un Oriental. Un portique chinois servait d'entrée ; des grottes, des rochers, une île, des ruines d'un temple de Mars, une vigne italienne formant des berceaux, un bois dit des tombeaux composé d'arbres d'essences variées, une colonnade corinthienne, des pagodes, un jeu de bagues, un moulin à vent, une montagne d'où l'on découvrait Montmartre, Belleville, tout Paris, l'Observatoire, Vanves, Issy, Meudon, Bellevue, Saint-Cloud, le Mont-Valérien, Marly, Saint-Germain, Sannois, Montmorency, Écouen, Épinay, Saint-Denis, faisaient du jardin de Monceau un séjour pittoresque, gai et enchan-

ESSEID ALI EFFENDI A PARïS i09

teur. Esséid Ali, qui y était arrivé vers sept heures et demie du soir, accompagné de l'ancien ambassadeur à Constantinople, Verninac, et de son interprète, s'y promena longuement. « Après avoir parcouru avec l'air de la satisfac- « tion la plus vive ce lieu enchanté, écrit un « chroniqueur du temps S il s'est assis sur un « banc et a fumé, en continuant la conversation, « une pipe de deux pieds qui descendait jusqu'à « terre. Peu de temps après, au moment où le a soleil commençait à abandonner l'horizon, il « s'est fait apporter un voile bordé en or que « l'on a étendu sur le gazon en forme de tapis, « sur lequel il s'est incliné tourné vers l'Orient « et a fait sa prière pendant plus de vingt miu nutes. Après avoir baisé la terre à quatre « reprises différentes il est venu rejoindre sa « compagnie. » La présence d'un personnage aussi curieux à contempler et dont le voyage et l'arrivée avaient déjà occupé la presse et défrayé les conversations ne pouvait passer inaperçue. Elle attira naturellement les badauds et même quelques personnes connues de Verninac.

* La Quotidienne du 6 thermidor an V (24 juillet), supplément.

no UNE AMBASSADE TURQUE SOUS LE DIRECTOIRE

Esséid Ali les fit prier de s'avancer, donna ordre, par l'entremise de son interprète, d'apporter des glaces et des rafraîchissements et les présenta lui-même aux dames avec beaucoup de grâce et d'aménité. 11 offrit même à l'une d'entre elles de fumer sa propre pipe. Désireux d'être agréable à toute l'assistance, l'ambassadeur brûla quelques pastilles odorantes fabriquées dans le sérail du Grand Seigneur et qu'il portait toujours sur lui. Lorsqu'il se retira, il laissait sous le charme de la politesse de ses manières le public qu'il avait séduit par la nouveauté de son costume et l'étrangeté de ses habitudes. Sa réception par le Directoire, qui devait le délivrer d'un demi-incognito exigé par les convenances diplomatiques, futdésormais attendue avecautant d'impatience par les Parisiens que par luimême.

Mais les choses n'étaient pas aussi simples que le Directoire l'avait cru, le jour de l'entrée d'Esséid Ali à Paris. Informé en effet du désir de l'ambassadeur d'être reçu officiellement dès le lendemain, il avait de suite avisé le citoyen Delacroix « qu'il ne serait pas fâché que cela pût s'arranger ainsi », afin d'utiliser la pompe

qu'on devait déployer à l'occasion de l'anniversaire de la prise de la Bastille.

A quoi donc vraiment avaient pu songer les Directeurs en exprimant un tel vœu ? Avaient-ils oublié déjà le rapport du citoyen Delacroix qui avait accompagné le projet d'arrêté soumis le 23 germinal à leur approbation ?

« Je pense, écrivait alors le ministre des Relaa tions extérieures, qu'il serait convenable et u politique de donner toute la pompe possible « à la marche de l'ambassadeur turc lorsqu'il « prendra son audience du Directoire exécutif. « Cette pompe éclairera le public sur l'impor- « tance de l'ambassade ottomane. On est accou- « tumé depuis quelque temps à Paris à voir « beaucoup d'Orientaux et on les confondrait « aisément avec l'ambassadeur du Grand Sei- « gneur si l'attention publique n'était point « réveillée par la solennité de son audience.

« D'ailleurs c'est avec beaucoup de pompe t< que nos ambassadeurs à Constantinople sont « conduits à l'audience du grand vizir et à celle a du Grand Seigneur. L'ambassadeur turc se ï. trouverait offensé si ses audiences ne ressem- X blaient point pour l'état du cérémonial à celles

« que nos ambassadeurs prennent de la Porte « ottomane.

« 11 sera plus facile de fixer ce cérémonial rt lorsque l'ambassadeur sera à Paris. On saura « alors comment sa suite est composée, et le « citoyen Venture qui l'accompagne pourra « éclairer sur les points du cérémonial qui « seraient les plus convenables et les plus « agréables à cet ambassadeur \ »

Ce langage était cependant assez clair et assez formel et le ministre n'avait nullement cherché à dissimuler la gravité du problème que devait soulever la remise solennelle par Esséid Ali de ses lettres de créance. Et le Directoire osait espérer qu'une demi-journée suffiraitpour arrêter le programme de la cérémonie, d'accord avec l'ambassadeur, fatigué sans doute de son voyage et à peine en possession de ses bagages ! Que serait-ce donc si le Turc émettait des prétentions excessives? Il faudrait peut-être négocier, transiger..., en trouverait-on le temps matériel en quelques heures ? Pour soutenir une discussion sur un sujet aussi délicat ne fallait-il pas enfin posséder les éléments les plus complets d'infor- 1 A. E. Turquie, t. 196, {°^ 65 sqq.

mation et surtout savoir exactement soi-même ce que l'on entendait faire? Yenture, pendant son séjour au lazaret de Marseille, avait bien indiqué, d'après Tordre qu'il en avait reçu, ses idées personnelles sur le cérémonial qu'il conviendrait d'adopter en même temps quïl avait rendu compte des usages observés à Constantinople lors des audiences solennelles accordées aux ambassadeurs \ Mais n'était-il pas de toute nécessité, ainsi qu'on l'avait prévu, de s'entretenir avec lui des dispositions à prendre ?

Tant de raisons majeures ne pouvaient qu'être décisives. Le Directoire le comprit et n'insista pas pour recevoir au débotté l'ambassadeur de la Sublime Porte.

L'anniversaire de la chute de Robespierre, qu'il avait l'intention de célébrer avec éclat le 10 thermidor, lui parut présenter les mêmes avantages que la date du 14 juillet. Assuré, cette fois encore, de n'avoir pas doubles frais à supporter, il accorda au ministère des Relations extérieures un délai de huit jours. L'événement prouva que cette concession n'avait pas été inutile.

* Pièces justificatives, p. 300.

Après un échange de vues entre Talleyrand qui avait conféré à ce sujet avec Venture, et Benezech, chargé d'élaborer le programme général de la fête du 10 thermidor, un projet d'arrêté fut préparé qui réglait dans les plus petits détails le protocole de la réception solennelle d'Esséid Ali. Le président du Directoire, Carnot, y donna son approbation le 3 thermidor, d'accord avec ses collègues Barras, Reubell, La Révellière Lépeaux et Barthélémy. Cet arrêté reproduisait, en somme, sauf quelques modifications de détail insignifiantes, les propositions de Venture, et ses dispositions étaient la contre-partie aussi exacte que possible du cérémonial observé à Constantinople lors des audiences des envoyés étrangers chez le Sultan et le grand vizir. Le texte, curieux par le souci qu'il témoignait de ne rien laisser au hasard ou à l'inspiration du moment, était ainsi conçu :

« La réception et audience publique du Direc- « toire exécutif pour l'ambassadeur ottoman, « aura lieu le 10 thermidor prochain.

« Ce jour-là et à l'heure convenue, le maré- « chai des logis de l'ambassadeur et un com- « mandant militaire se rendront à l'hôtel de

« l'ambassadeur, et après l'avoir salué, ils lui « annonceront que le ministre des Relations « extérieures l'attend pour l'accompagner et le « présenter au Directoire. La marche, depuis « l'hôtel de l'ambassadeur jusque chez le mi- « nistre, sera ordonnée ainsi qu'il suit : un « détachement de quarante hommes de cavale- « rie ; le commandant de cette troupe et le même «. maréchal des logis à cheval ; l'ambassadeur « et toute sa suite dans l'ordre qu'il jugera à « propos ; un détachement de quarante hommes « de cavalerie ; les voitures de l'ambassadeur, « deux voitures que le Directoire exécutif vou- « dra bien envoyer et celle du ministre termi- « neront la marche.

« Cinquante hommes de cavalerie seront « placés dans la cour de l'hôtel du ministre des « Relations extérieures.

« Arrivé dans cette cour, l'ambassadeur des- « cendra de cheval au premier degré de la porte « intérieure; là, il sera complimenté par l'in- « terprète du Directoire qui le conduira au « lieu que le ministre aura fixé pour le rece- « voir.

« Le ministre recevra l'ambassadeur en

« s'avançant jusqu'à la porte du salon ; il aura « soin de se tenir couvert ; deux fauteuils égaux « seront préparés pour le ministre et l'ambas- « sadeur. Toutes les personnes introduites res- « teront debout, même les officiers de l'ambas- « sadeur, qui ne s'assoiraient pas quand même « on les y inviterait.

« Le ministre fera servir, à l'ambassadeur « seulement, du café ou du chocolat et, peu « après, de la limonade et des confitures.

« L'heure de l'audience fixée par le Directoire « étant arrivée, le ministre et l'ambassadeur « sortiront ensemble dans la voiture d'honneur « du ministère des Relations extérieures. Son « interprète se placera sur le devant pour « interpréter ce qu'ils auront à dire pendant la « marche.

<i Le premier secrétaire de l'ambassadeur « tenant la lettre de créance, ainsi que le pre- « mier drogman, monteront dans une autre « voiture avec le maréchal des logis ; les autres « officiers de l'ambassadeur suivront dans « d'autres voitures.

« Le détachement de cavalerie venu avec « l'ambassadeur se réunira à celui placé dans

(( la cour du ministre. La marche sera réglée « ainsi qu'il suit :

« Un détachement de cavalerie qui sera « supposé la garde d'honneur ; les domestiques a de l'ambassadeur, à pied ou à cheval ; « les chevaux de l'ambassadeur, une musique « militaire nombreuse, la voiture du ministre « des Relations extérieures ; les voitures de la « suite du ministre; celles de l'ambassadeur.

« Afin que la marche ne puisse être croisée « ou interrompue, il sera placé de distance en « distance, à chaque coin de rue, des piquets « d'infanterie.

« On battra aux champs aux corps de garde « devant lesquels le cortège passera.

« La garde d'honneur du Directoire exécutif « sera entièrement sous les armes.

« Arrivés dans la cour du palais directorial, « le ministre, l'ambassadeur, le premier secré- « taire de légation, le premier et le second « drogman, l'intendant et le Mahurdar ou « porte-sceau de l'ambassadeur, seront reçus « dans le salon d'un des citoyens Directeurs où « le ministre et l'ambassadeur seuls seront « assis ; là ils attendront l'instant où le Direc-

« toire pourra les recevoir; quatre huissiers « viendront les avertir et les conduiront à la « salle d'audience.

« Le ministre et l'ambassadeur marcheront « ensemble, suivis des personnes désignées « ci-dessus qui entreront seules avec eux dans « la salle d'audience, le reste de la suite s'arrê- « tera dans la pièce voisine.

« L'ambassadeur fera trois révérences en « s'avançant vers les Directeurs qui resteront « couverts. Après que le ministre l'auraprésenté, « l'ambassadeur prononcera son compliment « qui sera traduit par l'interprète du Directoire, « lequel se tiendra à la gauche du ministre et « traduira de suite à l'ambassadeur la réponse « du président du Directoire.

« Ensuite l'ambassadeur sera introduit dans « une seconde pièce du Directoire pour y causer « pendant quelques instants sans cérémonie.

a Lorsque l'ambassadeur se retirera, le « ministre des Relations extérieures l'accom- « pagnera jusqu'à la porte de la salle d'audience « et l'interprète jusqu'à la voiture.

« L'ambassadeur retournera à son hôtel dans « une des voitures du ministre avec le même

cortège qui l'aura suivi jusqu'au palais du Directoire.

« Après l'audience, la garde d'honneur qui aura été mise chez l'ambassadeur depuis son arrivée sera congédiée.

« Le ministre des Relations extérieures donnera à l'ambassadeur, le jour de l'audience, un dîner de cérémonie, où celui-ci se rendra seul avec les officiers de l'ambassade dont il «, voudrait se faire accompagner.

« Le ministre des Relations extérieures invitera le corps diplomatique à assister à la '< cérémonie de l'audience, ainsi que les minis- « très ses collègues qui seront revêtus de leur « costume.

« Ce ministre est chargé de l'exécution des « présentes instructions et de se concerter avec « ceux de ses collègues dont le concours est 0 nécessaire'. »

Aussitôt approuvé et imprimé, ce document fut communiqué par les soins de Talleyrand à l'ambassadeur ottoman et l'on n'attendit guère pour connaître les observations qu'il avait suggérées à Esséid Ali. Avec un person-

* A. E. Tdrqdœ, t. 196, f°« 357 sqq.

nage aussi exigeant et pointilleux on pouvait cependant craindre davantage. Il n'en fallut pas moins discuter, ergoter sur les détails, échanger des explications et chercher par des combinaisons adroites à donner des satisfactions en sauvegardant les principes.

Le ministre des Relations extérieures se trouva tout naturellement chargé de conduire la négociation et il témoigna des intentions les plus bienveillantes. Au bout de quarante-huit heures l'accord était établi et un nouveau projet d'arrêté, fort acceptable pour les deux parties, put être soumis aux Directeurs ; l'agrément de l'envoyé du Sultan lui étant acquis par avance, son adoption pure et simple par le Gouvernement de la République devait mettre fin à toute discussion « sur des points de vaine étiquette ».

Les modifications proposées n'étaient pas, du reste, toutes importantes.

Conformément à l'usage établi à la cour du Grand Seigneur et dans les autres capitales européennes où des ministres ottomans étaient accrédités, Esséid Ali avait demandé à se rendre directement au palais du Luxembourg sans effectuer aucun arrêt, même au ministère des

Relations extérieures, et à prendre place, tout seul, dans un carrosse traîné par six chevaux, sa voiture fermant le cortège. Il avait insisté pour qu'un fonctionnaire de grade équivalent à celui de tchaouchbachi^ qui était celui du quatrième ministre du Sultan, fût adjoint au Mihmandar et au commandant militaire du détachement de cavalerie pour venir le chercher à son hôtel. En ce qui touchait sa réception par le Directoire, l'ambassadeur avait exprimé le désir de ne pas rester longtemps dans le salon où il attendrait le moment d'être introduit devant les membres du Gouvernement, parce qu'il ne pourrait se permettre de s'asseoir tant qu'il serait porteur de la lettre impériale. Pour un même motif de respect à l'égard du firman de son maître il avait aussi revendiqué la « droite » en quittant ce salon, admettant qu'en toute autre occasion il céderait cette place d'honneur au ministre qui l'accompagnerait. Enfin la substitution du mot salut à celui de révérence et la promesse que son propre interprète traduirait son compliment au Directoire devaient achever de le satisfaire.

Talleyrand, animé d'un esprit conciliant, tint

compte, en rédigeant le nouveau programme, de la plupart des demandes d'Esséid Ali.

Bien que cela fût contraire à l'étiquette en usage à Constantinople, il admit que le premier drogman Codrika jouât, le 10 thermidor, le rôle que l'ambassadeur souhaitait ; il remplaça révérence par salut ^ et pour éluder la question de la « main », il suggéra d'encadrer Son Excellence par deux ministres. Il s'engagea, en outre, à signaler au Directoire les inconvénients d'une trop longue station dans le salon d'attente ; il estima enfin convenable de désigner le général commandant la Division militaire de Paris pour aller prendre Esséid Ali chez lui. Sur la question du carrosse attelé de six chevaux, il se montra par contre intraitable, cette exigence lui semblant vraiment excessive. Le point capital, celui qui tenait peut-être le plus à cœur à l'envoyé ottoman, fut d'ailleurs réglé par une concession gracieuse. Talleyrand proposa de supprimer l'arrêt prévu dans son hôtel, tandis que lui-même, « formant un cortège particulier (' composé du corps diplomatique, d'une partie « de ses bureaux et d'une troupe à cheval, se « mettrait en marche de son côté et assez à

« temps pour rencontrer l'ambassadeur en cours « de route vers le débouché du pont National et le « précéder ensuite jusqu'au palais directorial ».

Confiant dans l'esprit politique de son ministre des Relations extérieures et assuré que la dignité de son Gouvernement avait été sauvegardée, le Directoire n'hésita pas à ratifier les dispositions nouvelles qui lui étaient soumises', et Ton put espérer qu'aucune difficulté d& protocole ne viendrait plus troubler les préparatifs de la solennité du 10 thermidor. Le matin de la cérémonie un incident soulevé par le corps diplomatique faillit cependant causer un bouleversement dans le programme. Les ministres étrangers qui devaient assister à la fête avaient déjà, quelques jours auparavant et par l'organe du marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne, fait annoncer que les Directeurs devant garder leur chapeau sur la tête, ils se verraient eux-mêmes contraints de s'excuser s'ils ne pouvaient se couvrir pareillement. On les avait avisés qu'ils seraient libres d'agir comme ils l'entendraient.

La question était cette fois plus grave. La

* Le texte de l'arrêté du Directoire est aux Archives nationales, AF III 177 f° 67 n° 979, 6 thermidor an V.

susceptibilité des représentants des diverses puissances avait été éveillée par la crainte que le Directoire « eût l'intention de les faire servir de cortège » à l'ambassadeur ottoman. Il fallut dépêcher d'urgence des estafettes chez chacun de ces personnages pour dissiper le malentendu et leur affirmer qu'ils pouvaient, à leur gré, accompagner ou non le citoyen Talleyrand, que le rendez-vous était en réalité au Luxembourg et qu'ils assisteraient à la fête du jour et incidemment à la réception d'Esséid Ali dans des conditions identiques à celles où ils s'étaient trouvés lors des précédentes cérémonies publiques.

L'empressement mis par le Directoire à prodiguer des assurances aussi formelles fut du plus heureux effet, et ce petit soulèvement diplomatique n'eut pas de suite.

A part ce léger incident, la journée du 10 thermidor, journée historique puisqu'elle devait être marquée par la première entrevue du Directoire exécutif de la République Française avec le premier ambassadeur permanent de la Sublime Porte en France, ne fut gâtée par aucun désordre dans la rue, ni par le moindre accroc dans le programme.

ESSÉID ALI EFFENDI A PARIS i25

Vers quatre heures de raprès-midi, Esséid Ali quitta rhôteldela rue Saint-Dominique, accompagné des troupes désignées pour lui servir d'escorte d'honneur. Précédée immédiatement du carrosse où Elle aurait dû prendre place si Elle n'avait préféré au dernier moment monter un cheval, d'assez pauvre apparence à vrai dire, mais couvert d'une housse richement brodée et tenu en main par deux Turcs, Son Excellence s'avança avec dignité à travers un concours immense de peuple. Ainsi que nous le représente une gravure en couleur du temps \ un de ses officiers marchait à sa droite, portant dans un coffret enveloppé d'une étoffe d'or le firman du Grand Seigneur. Les autres membres de l'ambassade suivaient à pied. Esséid Ali avait revêtu son costume de gala. Il était coiffé d'un grand turban formé de deux masses séparées : la partie supérieure était verte et surmontée d'un bouton d'or, marque distinctive des ulémas ou gens de loi, tandis que la partie inférieure était en mousseline blanche élégamment et artistement arran-

' Bibliothèque nationale. Collection du cabinet des Estampes.

M. A. Boppe possède un exemplaire de cette estampe, mais non colorié.

gée. Le poids extraordinaire de ce turban et la crainte d'en trop souffrir avaient déterminé l'ambassadeur à solliciter par avance du Directoire l'autorisation de mettre une autre coiffure dès qu'il aurait remis sa lettre de créance. De ses vêtements l'on admirait surtout le banjem, sorte de robe longue, aux manches rabattues jusque sur les mains, de couleur violette, et ornée de la brune fourrure d'été des hermines. Codrika, à qui ses fonctions en donnaient le droit, portait également un banjem, avec un bonnet de fourrure pointu. Quant aux Turcs de la suite ils avaient endossé leurs plus brillantes robes, et le coup d'œil qu'ils offraient était pittoresque.

Les curieux, difficilement contenus par des piquets d'infanterie, baïonnetteau canon, séduits par la nouveauté du spectacle, excités par le bruit des musiques militaires qui faisaient rage, éclataient en applaudissements au passage du cortège « malgré le spectacle peu républicain des esclaves humbles et rampants^ » qui entouraient Son Excellence.

Sur le pont de la Révolution ^ le long des

^ Le Miroir, n° 456 du 12 thermidor (30 juillet). 2 Aujourd'hui pont de la Concorde.

quais, à rextrémilé des Tuileries, au débouché du pont National où Talleyrand rencontra l'ambassadeur, sur le pont Neuf, rue de Thionville^ et ruedeTournon, l'affluence et l'enthousiasme du public furent aussi considérables. Enfin, au milieu de cris et d'ovations accrus encore par quelques distributions qu'il fit de menue monnaie à la foule-, Esséid Ali pénétra dans le palais du Luxembourg ; il fut introduit dans le salon particulier de Carnot tandis que la nouvelle de son arrivée était portée au Directoire. Pour donner plus de majesté autant à la réception du Turc qu'à la fêle de la Liberté, la cour du palais directorial avait été transformée en salle des fêtes. On y avait élevé un amphithéâtre

* Aujourd'hui rue Dauphine.

' Cette distribution de monnaie provoqua la pièce satirique suivante :

Nos Brutus, ci-devant Français, De l'ambassadeur turc assurent le succès. Pourquoi? C'est qu'il comprit, au pied du nouveau trône, Que ces républicains en étaient à l'aumône. Cette pièce fut insérée, sous la signature « d'A... » (probablement de Berlin d'Antilly), dans le Thé du 15 thermidor (2 août). La Petite Poste de Paris l'a reproduite dans son numéro du 19 thermidor (6 août). Enfin on la retrouve dans nne brochure, sans date, intitulée les Gobe-mouches ou les Métamorphoses. Paris, in-8°, 8 p., et citée par M. Tourneux dans la Bibliographie de Vhistoire de Paris pendant la Bévolution Française. Paris, 1890-94, 3 vol. gr. in-8°.

en demi-cercle décoré des statues de la Liberté, de l'Égalité et de la Sagesse et orné de trophées militaires. Cinq sièges étaient placés au fond de la partie supérieure pour les Directeurs ; d'autres étaient disposés sur deux estrades latérales pour les ministres ; ceux qui étaient destinés au corps diplomatique occupaient les deux côtés de l'amphithéâtre. Les corps constitués, les autorités civiles et militaires avaient également leurs places marquées. Un orchestre et les chœurs du Conservatoire étaient groupés à la droite et en arrière de l'amphithéâtre ; la garde à cheval du Directoire était massée dans la cour en faisant face au palais, tandis que des batteries d'artillerie avaient pris position dans les jardins dont l'assistance avait la vue. Aux fenêtres des appartements, des citoyennes en toilettes claires et légères se pressaient curieusement pour jouir d'un spectacle exceptionnel et attrayant.

A cinq heures précises, quelques instants avant que l'ambassadeur fût arrivé, les Directeurs, dans leur veste et leur culotte de satin blanc avec le manteau rouge brodé, ceinturés de bleu, le sabre de vermeil au côté, le vaste chapeau

empanaché déplumes tricolores sur la tête, précédés de leur garde à pied, de leurs huissiers et messagers d'État dans leur costume à la Van Dyck, des ministres et du secrétaire général, tous en uniforme battant neuf, avaient quitté la Salle des séances où Ton s'était réuni et étaient allés occuper les places qui leur avaient été réservées dans la cour.

Benezech, ministre de l'Intérieur par intérim jusqu'à l'arrivée de François de Neufchàteau *, son successeur, se présenta alors pour annoncer que Son Excellence l'ambassadeur de la Sublime Porte demandait audience. Sur l'ordre qu'il en reçut, il se retira pour reparaître peu après, accompagné d'Esséid Ali et de Talleyrand : quatre huissiers ouvraient la marche. Au milieu d'un

1 François de Neufchàteau (Nicolas, comte), né à Saffais,près de Rosières-aux-Salines (Meurthe-et-Moselle), le 17 avril 1750, mort à Paris le 10 janvier 1828. Publia à quatorze ans un recueil de poésies. Procureur général au Conseil supérieur de Saint-Domingue (1783-1788). Administrateur du département des Vosges, député à l'Assemblée législative dont il devint secrétaire, puis président. Réélu à la Convention, refuse d'y siéger. Arrêté en septembre 1793 après la représentation de PawjeVa au Théâtre-Français . Il devient après le 9 thermidor juge au tribunal de cassation, commissaire du Directoire dans les Vosges, ministre de l'Intérieur du 16 juillet 1797 au 2 mai 1798, redevient deux mois après, ministre, et est remplacé le 4 messidor. Sénateuraprès le 18 brumaire, président du Sénat de 1804 à 1806. Comte de l'Empire (1808).

130 UNE AMBASSADE TURQUE SOUS LE DIRECTOIRE ' i

silence profond, l'ambassadeur, suivi de son premier secrétaire, des premier et deuxième drogmanset de son Mahurdar, s'avança jusqu'au pied de l'amphithéâtre, prit des mains du premier secrétaire qui les avait portés sur sa tête en signe de respect, enveloppés dans une étoffe rouge et recouverts de taffetas blanc, le firman et la lettre de créance du Sultan Sélim, les baisa trois fois, fit un pas encore et salua trois fois les Directeurs. Carnot, Barras, La Révellière Lépeaux, Barthélémy et Reubell s'étaient levés mais restèrent couverts. Talleyrand présenta alors Esséid Ali qui remit au président le firman du Grand Seigneur et prononça en turc le discours suivant, aussitôt traduit par son drogman Codrika : « Le Sultan qui règne aujourd'hui si « glorieusement dans les États ottomans, sou- « verain de deux continents et de deux mers, le « très majestueux, très redoutable, très magna- « nime et très puissant Empereur dont la pompe « égale celle de Darius et la domination celle « d'Alexandre, mon très bienfaisant Seigneur et « Maître, m'a chargé de présenter à ses sincères (( amis, la très honorable et très magnifique « République Française, cette gracieuse lettre

« impériale remplie des sentiments de l'amitié « la plus parfaite et de l'affection la plus pure, et « il m'a envoyé en ambassade près d'EUe pour « augmenter, avec l'aide du Très-Haut, l'amitié et « la bonne harmonie qui subsistent si solidement « et depuis si longtemps entre la Sublime Porte « et la France. S'il plaît à Dieu pendant ma « résidence, je n'aurai rien de plus à cœur que « de chercher les moyens de resserrer les liens « de cette amitié pure et sincère qui unit ces « deux grandes puissances. »

Carnot, qui avait eu communication quelques jours auparavant de ce discours afin de pouvoir préparer la réponse qu'il devait y faire, prononça ces paroles qui pourraient resservir aujourd'hui en pareilles circonstances.

«Monsieurl'ambassadeur delà Sublime Porte, « notre amie, le Sultan Sélim, en vous envoyant « pour le représenter comme son ambassadeur « ordinaire près le Gouvernement de la Répu- « blique Française, lui donne un gage précieux « de son amitié et de son désir d'entretenir sans « altération les heureux rapports qui existent « depuis si longtemps entre la France et l'Empire « ottoman. Le Directoire exécutif n'oubliera

« rien, monsieur l'ambassadeur, pour vous con- « vaincre qu'il partage un vœu si utile aux deux « nations. »

La cérémonie était finie, du moins pour Esséid Ali. L'envoyé du Sultan fut invité à s'asseoir, à la droite du Directoire, sur le gradin le plus élevé, et d'acteur, il devint simple spectateur. Les audiences diplomatiques n'étaient pas, en effet, encore terminées et la fête delà Liberté n'avait pas commencé. Successivement, le Directoire reçut officiellement, avec échange de discours, le marquis Massimi, ministre plénipotentiaire du Pape, etM.Boccardi, ministre plénipotentiaire de la République de Gênes ; enfin le Ministre de la guerre, Schérer, lui présenta le sieur Gauthier, adjoint à l'adjudant général Dumont, qui apportait deux drapeaux conquis par l'armée du Rhin et de la Moselle. Une salve d'artillerie annonça ensuite l'ouverture de la fête de la Liberté. Les élèves du Conservatoire et l'orchestre exécutèrent une symphonie et chantèrent l'hymne à la Liberté. Carnot, prenant la parole, glorifia l'anniversaire du 9 thermidor et flétrit à nouveau la mémoire de Robespierre, puis les mâles accents du Chant du Départ reten-

tirent et le Directoire, s'étant levé, rentra dans son palais avec le plus solennel apparat.

Esséid Ali, un peu oublié dans cette partie de la fête, fut reconduit à son hôtel, selon le programme, et lorsqu'il franchit le seuil de son vestibule, il entendit pour la dernière fois sonner et battre aux champs sur son passage. L'heure des honneurs officiels exceptionnels était passée.

La réception de l'ambassadeur ottoman par le Directoire avait soulevé une énorme curiosité : c'était un événement trop sensationnel et trop « parisien » pour que la presse ne se saisît pas de cette bonne fortune.

Les feuilles officielles, officieuses, ou de simple information, comme le Moniteur Universel^^ le Censeur des journaux"^ ^ V Analyse des journaux^ ^ \q Journal de Pai^'is*, ne manquèrent pas de rendre compte des particularités de la cérémonie, publièrent le texte des discours échangés et se félicitèrent de l'ordre parfait qui

^ Moniteur officiel du 12 thermidor (30 juillet).

* Censeur des journaux du 30 juillet n° 312.

' Analyse des journaux du 14 thermidor (1" août).

* Journal de Paris, p. l':63-1271.

13i UNE AMBASSADE TURQUE SOUS LE DIRECTOIRE

avait régné. Les journaux d'opposition, au contraire, ainsi qu'on peut l'imaginer, trouvèrent en l'occurrence mille sujets de critiques. Le plus vif d'entre eux et aussi le plus volontairement agressif et partial fut sans contredit le Thé : la description qu'il fit du cortège de l'ambassadeur est poussée à la charge, mais amusante.

« Le 10 thermidor, Esséid Ali EfTendi se a rendit au Directoire au milieu d'un cortège « ainsi disposé :

« 1° Avant-garde de la légion de police, dont « les soldats sont appelés potirons parce qu'ils « ont des revers jaunes ;

a 2° De trompettes empruntées aux marchands « de baume du quai de la Ferraille ;

« 3° Des voitures des ambassadeurs, agents, a légats, résidents auprès de la République Fran- « çaise, voitures de remise pour la plupart, à » l'exception de celle du marquis del Campo, a dont la richesse faisait une discordance épou- « vantable avec les autres ;

« 4° Les ministres, savoir : Benezech en dili- « gence, suite et figures inconnues. Merlin ^ en

* Merlin (Philippe-Antoine, comte) dit de Douai, né à Arleux (Nord) le 30 oclobre 1754, mort à Paris, le 26 décembre

« locatis. SotiûS le nouveau ministre de la Po- « lice, en voiture déchiffrée du matin. L'évêque (( d'Autun, poudré à frimas et boudiné comme « dans le portrait où il se fit représenter en « Alcibiade quand il était l'Alcibiade du clergé. « Pléville Pelley*, en berline très mesquine.

1838. Avocat au Parlement de Flandre (177o). Député aux Etats généraux, membre de la Convention, président de la Convcnliou après le 9 thermidor, membre du Comité du Salut public, ministre de la Justice en l'an IV, de la Police générale et de nouveau de la Justice en Tan V. Directeur après le 18 fructidor (4 septembre) et démissionnaire après le 30 prairial (18 juin 1799). Procureur général près la Cour de cassation (1801), conseiller d'État à vie (1805), exilé en 1813, rentre en France en 1830. Il a attaché son nom au Répertoire universel de jurisprudence.

* Sotia de laCoindière (Pierre- Jean-Marie), né à Nantes en 1764, mort àla Chevrolière en 1810. Devient en 1792 l'un des administrateurs du déparlement de la Loire-Inférieure ; commissaire central du département de la Seine, puis ministre de la Police en remplacement de Lenoir Laroche (juillet 1797), démissionnaire en 1798, ambassadeur à Gênes pendant quelques mois, consul général à New-York, puis simple consul à Savannah, d'où Napoléon le rappelle en 1804 à cause du mariage de Jérôme Bonaparte avec Miss Patterson. Meurt percepteur de la commune de la Chevrolière (Loire-Inférieure).

' Pléville le Pelley (Georges-René), né à Granville en 1726, mort à Paris en 1805. Embarqué comme mousse à douze ans, devint premier lieutenant d'un corsaire, entra dans la marine royale et prit sa retraite en 1788 avec le grade de capitaine de vaisseau. Ayant adhéré à la Révolution, il fut employé par le Comité du Salut public, remplaça Truguet au ministère de la Marine le 30 messidor an V (18 juillet 1797) ; nommé contreamiral (octobre 1797), vice-amiral (avril 1798), il fut remplacé au ministère par Bruix (28 avril 1798). Sénateur (24 décembre 1799).

« Schérer^ en chaise de poste avec des guides. « Ramel ^ en vis-à-vis ;

« 5° Un détachement de la garde à cheval « du Directoire avec la botte de foin en « croupe ;

« 6° M. Codrika, secrétaire d'ambassade, dans « une demi-fortune derrière laquelle étaient « deux esclaves turcs, l'un en bleu, l'autre en 0 rouge;

« 7° Plusieurs équipages remplis de Grecs et « d'Arméniens, ceux que l'on voit au Palais- « Royal et à Tivoli ;

« 8° Un corps de généraux de tous grades ;

« 9° Quelques chevaux des écuries de Monsieur « l'ambassadeur ;

« Une voiture de vieille comtesse allant rendre

* Schérer (Barthélemy-Louis-Joseph), né en 1747, mort en 1804. Major en 1789, général de division en 1794, commande l'armée des Pyrénées orientales (1795), puis celle d'Italie où Bonaparte le remplace, ministre de la Guerre de 1797 à 1799, commande à nouveau l'armée d'Italie ; battu, il donne sa démission.

2 Ramel de Nogaret (Jacques), né à Carcassonne en 1760, mort à Bruxelles en 1839. Avant la Révolution, avocat du roi à Carcassonne. Député aux Elats généraux, membre de la Convention, du Comité du Salut public, du Conseil des Cinq Cents, ministre des Finances de lévrier 1796 à juin 1799. Rentre dans la vie privée ; nommé préfet du Calvados aux Cent Jours et exilé sous la Restauration.

« le pain bénit, barbouillée fraîchement d'un « croissant en fer à cheval ;

« 11<^ Un peloton de Turcs du magasin de l'Opéra ;

« 12° L'ambassadeur, monté sur un cheval « arabe dont les harnais étaient relevés de « quelques strass ;

« IS** Un corps de cavalerie ;

« 14° Des polissons criant : « Vive la Répu- « blique ».

« Cette mascarade a fait lever les épaules. « On y a vu la réception du Bourgeois gentil- « homme ou la cavalcade de Dom Japhet. Ce « convoi était à la fois funèbre, majestueux et « burlesque*. »

Les Semaines critiques'^ plaisantèrent les musiciens à pied et à cheval revêtus, disaientelles, d'habits décousus, déchirés, décolorés, et coifTés au hasard de casques, de chapeaux et de bonnets de police. Quant aux carrosses ministériels elles les qualifièrent de sales et vilains. Le Véridique^ affirma que la pompe du

1 Le Thé, aa V, p. 432.

2 Les Semaines critiques, t. III, p. 37.

' Le Véridique, 13 thermidor (31 juillet).

cortège avait été mesquine, les attelages très médiocres, la musique barbare et désagréable, qu'il n'y avait eu ni éclat ni majesté, fort peu d'ordre, bref qu'on avait emprunté toutes les formes de l'ancien régime excepté la richesse et la magnificence. « Le personnage le plus « brillant de toute la fête a été décidément le « cheval de l'ambassadeur, et c'est lui qui a le « mieux soutenu aux yeux du peuple l'honneur « de la Cour ottomane. »

Talleyrand ne fut pas ménagé, comme on pense bien, par les chroniqueurs royalistes ou révolutionnaires.

VAmi des lois écrivit que l'évêque d'Autun avait officié avec tant de grâce au Luxembourg qu'il avait regagné l'amitié des gens comme il faut. Une autre feuille remarqua qu'il avait été plaisant de le voir, armé d'un sabre, recevoir l'ambassadeur turc égrenant son chapelet. Enfin le Grondeur et le Petit Gautier publièrent un entrefilet plutôt désobligeant pour le ministre des Relations extérieures.

« On a demandé pourquoi l'évêque d'Autun, « qui s'est armé d'un sabre à la turque pour « présenter Esséid Ali Effendi au Directoire, ne

ESSÉID ALI EFFENDI A PARIS i39

« s'était pas revêtu de Tétole pour présenter le « ministre du Pape. On a répondu que l'étole « ayant la vertu de chasser le diable, ses mains « n'avaient pu la toucher. »

L'ironie des feuilles de l'opposition et les épigrammes des muscadins à la perruque blonde et au collet noir ne doivent, d'ailleurs, pas laisser croire que l'opinion publique ait, en général, mal jugé et peu apprécié l'apparat dont le Directoire essaya d'entourer la réception de l'ambassadeur ottoman. Les commentaires mêmes de la presse et la prolixité des comptes rendus révèlent, au contraire, le plaisir que les Parisiens éprouvèrent de contempler une Excellence turque et le dépit des adversaires du Gouvernement.

En fait, ce sentiment des royalistes et des jacobins qui perce entre les lignes et qui se dissimule mal sous la raillerie, s'expliquait aisément. L'envoi d'un ambassadeur ottoman à lu République marquait d'une façon éclatante que l'amitié du Grand Seigneur pour la France avait résisté au changement de régime et aux saccades de la période révolutionnaire. Il prouvait le prestige extérieur du Directoire qui

avait obtenu un succès dont l'ancienne monarchie n'avait jamais pu s'enorgueillir, par la création d'une représentation permanente de la Sublime Porte.

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