CHAPITRE II
M. François de La Mothe Le Vayer habitait avec sa femme et son fils, âgé de seize ans, au delà de l'eau et des remparts, dans le faubourg Saint-Michel, non loin du Palais où il exerçait sa charge de substitut du procureur général (-). Celait un petit vieillard de soixante ans, d'esprit et de corps allègres, mais fantasque et débarrassé de toutes illusions f ^). Nanteuil l'a représenté en belle robe de magistrat, le crâne couvert d'une calotte, de fins cheveux blancs en désordre auréolant un visage d'ascète au front large, aux yeux sévères envahis par les rides, au nez aminci, aux lèvres pincées, au menton pointu. Il ne difterait de ce portrait
d'apparat que sous le rapport du vêtement, car il s'habillait volontiers en cavalier. 11 s'habillait en cavalier, mais non à la mode du temps. Il avait reconnu qu'un costume doit être fait pour laisser aux mouvements leur souplesse et qu'une chaussure doit avant tout faciliter la marche. Il portait donc des hardes de panne taillées pour épouser son corps, des bottes où ses pieds s'agitaient à l'aise, et se riait des étroits souliers et des justaucorps à dentelles des muguets. Ainsi fagoté, circulant « toujours la tête levée et les yeux attachés aux enseignes des rues », il passait pour un ministre protestant, un opérateur du Pont-Neuf, un astrologue ou un chercheur de pierre philosophale (-').
Quand elle l'eut envisagé, Honorée de Bussy, accoutumée à fréquenter plumets odorants assujettis à la mode, ne ressentit aucun orgueil de sa parenté avec un tel original. C'était donc cela, un philosophe, cet aspect calamileux et celte humeur bourruel Mais après avoir vécu quelque temps en sa compagnie, elle changea
de sentiment- La bonne madame Le Vayer contribua sans doute à opérer ce revirement. Ayant subi sous son père, Adam Blacvod d'abord, puis sous son premier mari, Georges Griiton, homme inquiet, turbulent, processif, toutes les formes aiguës de la nervosité philosophique, elle apprit à sa nièce que les spéculatifs ont besoin de soufl're-douleur et qu'on les doit admirer pour leurs œuvres sinon pour leurs vertus domestiques. Et ayant fait ce qu'elle avait jusqu'alors négligé de faire, c'est-à-dire lu les ouvrages de son oncle, ilonorée considéra comme enviable le sort de madame Le Vayer. Volontiers elle se fut, à son exemple, dévouée au bonhomme furibond qui emplissait la maison de ses éclats de voix. Gar François de La Molhe Le Vayer demeurait plus souvent à la chambre qu'il n'allait goguenarder au Palais, il n'occupait sa charge de substitut que pour assurer sa subsistance. 11 n'entendait rien « aux affaires de Thémis »et, méprisait les chicaniers, partagés, à son avis, en deux catégories éga-
loment abjectes : « Aut caplantur, disait-il, aut captant. »
Mais ce juriste par contrainte occupait une place très haute dans le domaine de la pensée. Les voyages l'avaient fanailiarisé avec les mœurs de tous les peuples, les études avec les matières de tous les livres et Pavaient incliné au scepticisme. Plus ferme que Charron et que Montaigne dans le doute, imprégné de Pyrrhon, il formulait sa doctrine de cette manière déprimante : « Notre vie n'est, à le bien prendre, qu'une fable, notre connaissance qu'une ânerie, notre certitude que des contes, tout ce monde qu'une farce et perpétuelle comédie. »
Ses ouvrages où cette doctrine s'étalait avec indépendance avaient (qui l'eût cru?) conquis, à cause de leur universelle érudition, le cardinal de Richelieu qui l'avait agrégé à sa bande de polémistes politiques et l'avait ensuite introduit dans cette académie des Quarante oii successivement entraient ses domestiques de plume. En mourant, l'Éminentissime avait même désigné
le philosophe pyrrhonien, nourri de toutes les sciences, comme le plus digne d'instruire Louis XIV.
Dans la maison de La Mothe Le Vayer, Honorée de Bussy connut la cabale des libertins et des pédants qui préparaient l'avènement d'une philosophie fondée sur la raison, ou bien encore qui rêvaient d'établir le règne dune pédantocratie. Elle vit le visage chafouin de Lhuillier le cynique et l'austère visage du docte Gassendi. Naudé le sceptique, qui se proposait d'éditer, les accompagnant d'un éloge, les OEavres de l'aïeul Adam Blaôvod, venait aussi dans ce lieu pour combattre de la langue, et le médecin Gui Patin, toiit boursouflé de rigueur scolastique, et Samuel de Sorbière tout gonflé de latin, et Ménage amoureux d'étymologie, et Bautru le bouffon, et Balzac si vaniteux qu'Horace lui eût dédié la satire de la grenouille et du bœuf, et Chapelain qui espérait, par sa science confuse, faire oublier la malpropreté de son accoutrement (").
Madame de Bussy se sentait devenir folle au milieu des disputes de ces gens acharnés à soutenir leurs idées. Honorée écoutait avidement leurs savants propos. Habituée à considérer comme véritable le témoignage de ses sens, elle avait peine cependant à accepter les négations des sceptiques. Les épicuriens faisaient beaucoup mieux son affaire et parmi eux les poètes. Elle entourait de ses prévenances le vieil académiste Gombauld, tout chevrotant, tout cérémonieux, à la manière de l'ancienne cour, l'admirant d'avoir, dans le passé, suscité la tendresse de la reine Marie de Médicis. Elle goûtait moins un autre académiste, Guillaume GoUetet, tombé dans la platitude des amours ancillaires et ne rêvant plus que de bien chopiner.
De temps à autre quelque juvénile libertin comme Jean Le Royer, sieur de Prades, venait au nom du groupe filial de Gyrano, rendre hommage au vieux La Mothe Le Vayer (2*^). Le visage radieux d'Honorée l'arrêtait au passage.
Autour de la jeune fille se formait un groupe parallèle de causeurs ayant la galanterie pour sujet. François de La Mothe Le Vayer le fils s'y joignait volontiers bien qu'il se destinât à l'état ecclésiastique. Parfois Paul de Bussy, frère d'Honorée, venait l'égayer de son enjouement d'épicurien toujours optimiste. Malgré son amour de la vie, il avait embrassé la carrière militaire où l'on rencontre le plus sûrement la mort et il était apprécié comme un officier de mérite (-^). Un autre parent aussi, Roland Le Vayer de Boutigny, avocat, que l'étude du droit n'empêchait pas d'écrire des tragédies, complétait ce petit cercle de joyeux bavards f^). Tel jour on y dissertait sur la différence à établir entre le mot « galant » et le mot « amant » et tel autre sur cette grave question : « L'amour est-il une guerre? »
Cependant madame de Bussy aspirait à posséder une maison où elle pût tenir ruelle et se livrer sans entraves à ses goûts puérils. Elle y parvint bientôt. Elle promena sa fille au
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Cours, particulièrement un jour où le roi avait ordonné aux belles de Paris d'y paraître àVec de fastueuses parures, pour y éblouir un prince étranger. Honorée y fut remarquée. Madame de Bussy intrigua pour être priée aux bals de la couf. Là mère et la fille furent conviées au Luxembourg, chez Gaston d'Orléans où l'on dansait un ballet. Honorée plut à Mademoiselle et, complimentée par elle, fut admirée de l'assistance (^^). Bientôt, tous les galantins de Paris accoururent dans sa maison. Ce fut le moment que Pierre Yvon, sieur de Lozières, choisit poui" commettre une nouvelle extravagance. Étant rentré en grâce auprès d'Honorée, il sollicita et obtint la faveur de la mener chez un peintre. H voulait posséder feés traits enchanteurs pour en jouir à son aise. Il ne savait point se comporter comme le reste des humains. Son imagination marchait à pas démesurés. H souhaita donner à ce portrait un prix inestimable et à sa galanterie une nouvelle auréole.
Il conla donc à quelques bonnes langues qu'ayant envoyé son laquais chercher le portrait chez le peintre et ne le voyant pas revenir, il mit, bouillant d'impatience, le nez à là fenêtre. Il aperçât alors ce spectacle : devant la porte d'un cabaret, deux Iraîneurs d'épée s'estocadaient, cependant qu'un troisième tenait, haut dressé, comme prix du combat, l'image volée à son laquais.
Rendu furieux par cette profanation, il sâi^ sit ses pistolets, courut sus aux trois braves, les mit en fuite, et rapporta en triomphe la précieuse peinture.
Un tel exploit était de nature à lui valoir l'applaudissement unanime des galants. Il fit grand bruit dans Paris. Honorée en fut avertie. Elle chassa l'impudent de sa ruelle. Elle savait que ses fenêtres ne donnaient point sur la rue (^*^).
Elle n'avait nul besoin de ces matamores dans ses jupes. Toute sa volonté, à ce moment, tendait au mariage. Malheureusement, si les
coquets l'entouraient par douzaines, les épouseurs s'abstenaient prudemment. Son charme n'opérait que sur des pauvres ou sur des chimériques. Déjà clerc du diocèse de Paris et enfoncé dans les études théologiques, François de La Mothe Le Vayer le fils, était venu lui déclarer sa flamme et Roland Le Vayer de Boutigny la sienne. « Hélas! disait celui-ci à l'autre, mon cher cousin, les troubles d'un amant ne me sont que trop familiers depuis que tu m'as fait voir ta belle parente. » Écrivant à ce moment son roman Mithridate, il ajoutait : « Je règle maintenant les plus passionnés mouvements de mes héros sur ceux de mon âme et les yeux de cette adorable (Honorée) m'ont enfin rendu si savant... que je sais tout ce qu'un amant a coutume de dire et de faire (^^). »
Honorée prenait en pitié ces deux hommes, le premier surtout « mélancolique et sérieux », jaloux aussi, « prompt et plein de feu » dans la douleur (^"). Mais ce n'étaient point des
conquêtes enviables. Que faire d'un petit collet dévoué à Dieu et d'un jurisconsulte encore sans renommée?
Pourtant Honorée crut que le destin allait enfin lui devenir favorable. Deux épouseurs se présentèrent à la fois. L'un, Valliconte, était un de ces financiers engraissés dans les « partis », contre lesquels le peuple murmurait en admirant leur faste; l'autre, le sieur de Villandry, était un homme d'épée, friand de la lame. Tout de suite, entre les deux, Honorée marqua sa préférence au second et s'en repentit bientôt, car le financier, désabusé, quitta la place avec humeur. Elle admirait le blond Villandry pour « sa belle taille, sa bonne mine, sa bravoure, son esprit incommode à force de brillant, les biens de sa fortune ». Il lui témoignait une tendresse si ardente que, comme les héros de VAstrée, il versait des larmes à la moindre séparation f^).
Leurs épousailles furent décidées. Le malheur voulut qu'à ce moment le chevalier de
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Rivière, faiseur de chansons caustiques, et le marquis de Vassé, surnommé Son Impertinence, se prissent de querelle. Ils convinrent de vider leur différend Tépée à la main. Celait r habitude de ces petits maîtres d'amener sur le pré des seconds qui ferraillaient à côté d'eux. César Phœbus d'Albret, comte de Miossensj et Yillandry furent ces seconds. Ils étaient amis. Ils s'embrassèrent avant de se battre. Puis ils croisèrent le fer. Au premier engagement, Yillandry tombait, la gorge traversée (^*).
Ainsi Honorée de Bussy ne pouvait pour suivre le bonheur sans rencontrer l'amertume en route. Aimait-elle vraiment? Comment pénétrerait-on le coeur d'une fenàme? Lelarmes abîment les yeul.i. Une coquette a besoiti de ses yeux pour plaire... Honorée utilisa les siens à lire, pour échapper aux fâcheuses pensées, les poètes badins. Tout entière elle s*abandonna à leur charme et à leur grâce. Voilui'e surtout la consolait, lui appretiant à
rire de la vie. Elle accordait aussi sa prédilection à Banserade, Sarrasin,^ Tristan Lhermite, Ghandeville, Saint-Amant, Maynard, Des Barreaux, Montreuil et plusieurs autres, galants ou libertins. Leurs œuvres, sauf quelques-unes, n'étaient pas encore publiées et figuraient en petit nombre dans les recueils. Honorée en assemblait des copies. Le choix où son esprit s'était complu lui sembla digne d'être conservé. Un scribe le calligraphia, un relieur le revêtit de maroquin citron et inscrivit, sur les plats, le nom de l'anthologiste.
Ce manuscrit, où de nombreuses pièces intéressaient madame de Longueville, le grand Gondé et leurs « troupes », fut offert probablement par Honorée de Bus^y à M, le Prince qui le conserva dans ses archives (^^). H indique la variété de ses lectures poétiques et précise la bonne qualité de son goût. H permet d'affirmer que, vers 1647, la demoiselle lut admise me Neuve-Saint-Lambert, dans cet hôtel de Condé d'où sourdait sans cesse une rumeur de joie.
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On n'en peut, en effet, douter, car, à ce moment-là, elle s'éprit, comme une sotte, d'Amaury Goyon, marquis de La Moussaye, le plus particulier ami du prince. S'il fallait en croire Le Vayer de Boutigny, historiographe, dans son roman Tarsis et Zélie, des amours de sa parente Honorée, la connaissance se serait nouée au sein de cette vallée de Tenipéy nom allégorique du Maine en sa fade pastorale. Lors d'une partie de pèche, Mélisée (La Moussaye) aurait insinué à Arélise (Honorée) qu'on peut, en tendant l'hameçon, prendre aussi bien les cœurs que les ablettes.
Mais on perdrait son temps à ajouter foi aux inventions des romanistes. Honorée à celte époque n'habitait pas la province où La Moussaye lui-même n'avait guère l'occasion d'aller. Les libertins s'attirent. L'hôtel de Condé était un fo^er de libertinage. Madame la Princesse douairière, qui avait mené belle vie d'amoureuse, gémissant que l'âge lui défendît désormais toute action, témoignait grande indulgence
aux jeunes gens entrant dans la carrière où elle avait connu tant de satisfactions.
Le prince de Marsillac, Arnauld le carabin, le duc de Ghâtillon, le marquis de Roquelaure, le comte de Toulongeon, le marquis de Laval - Boisdauphin formaient, avec quelques autres, ce que l'on appelait la cabale « garçaillère » de M. le Prince. C'étaient gens d'esprit et de mérites, braves, chevaleresques, chimériques, pour la plupart ornés d'une solide culture, protecteurs des poètes, bons versificateurs euxmêmes, mais brouillons, intrigants, ambitieux, livrés à la débauche. De cette cabale sortiront mille scandales et tous les fols qui troubleront la paix du royaume.
La Moussaye était le compagnon de guerre et d'amour de Gondé. Ensemble, et avec la même furie aveugle, ils fonçaient sur l'ennemi; ensemble, ils ravageaient les ruelles; de concert ils écrivaient ces épîtres galantes que les demoiselles de rHôtel de Rambouillet recevaient avec transport et auxquelles répondait Voiture. On
les soupçonnait tous deux d'athéisme et quand le prince eut adressé à son carus amicus Mmsœus le quatrain célèbre auquel celui-ci répondit dans le même scandaleux latin macaronique, on suspecta jusqu'à leurs mœurs.
Mais ces soupçons étaient sans doute mal fondés. Condé, en effet, protégea tout de suite l'amour de son ami La Moussaye pour Honorée de Bussy. Ce fut une douce, une délicieuse idylle traversée par la jalousie réciproque, semée d'embûches, mais persistante et digne de respect. Arélise, cette fois, sentait son cœur soulevé d'enthousiasme. Quand, plus tard, elle conta à Le Vayer de Boutigny son histoire, voici dans quels termes elle présenta son nouvel amant :
« Mélisée était pour lors dans sa dix-neuvième année, parfaitement beau, plus quasi qu'il ne convient à un homme... Il avait la taille fort dégagée... l'air fort galant, toujours fort propre, sans aucune magnificence... Il avait un esprit admirable, brillant, pénétrant, doux.
complaisant et plus de capacité que d'ordinaire n'en ont les gens de sa qualité, une vertu austère, une probité incorruptible. »
C'était un panégyrique. A peine lui reprocha-t-elle son goût de la raillerie et gémitelle de le voir compris parmi ces « petits maîtres » insupportables à beaucoup (^''). Les deux amants se voyaient au logis de madame de Bussy, joyeuse de cette intrigue qui paraissait devoir aboutir à une conclusion matrimoniale. La Moussaye, en eflet, malgré l'opposition de sa mère, Catherine de Champagne, déclarait son intention d'épouser Honorée.
Des événements imprévus empêchèrent la ' réalisation immédiate de ses projets. Condé entraîna son ami, mestre de camp d'un régiment de cavalerie, à la bataille de Lens. La Moussaye, blessé au cours de l'action, fut emmené en captivité, portant au bras le portrait de sa belle. Mais on l'échangea contre un prisonnier de sa qualité et les amoureux se revirent. Madame de La Moussaye était morte.
Aucun obstacle ne les gênait désormais. La Fronde, par malheur, troublait Paris. M. le Prince avait pris parli contre la cour. Au soir de son arrestation, La Moussaye était aux pieds d'Honorée, tout confit d'adoration. On entendit un grand bruit dans la rue. Des gens pénétrèrent dans la maison. L'un d'eux, Jacques de Sault, comte de Tavannes, interrompit la douce causerie et brutalement dicta à La Moussaye son devoir qui consistait à se rendre dans son gouvernement de Stenay et à s'y préparer à la lutte contre les armées royales (^^).
Le marquis obéit à regret. Les amants versèrent des « torrents de larmes » et se séparèrent. Dix mois passèrent agrémentés seulement par de mélancoliques correspondances. En novembre 1650, La Moussaye, emporté par une grosse fièvre, disparaissait de ce monde {^^).
Le chagrin d'Honorée n'eut pas de limites. Elle était la femme fatale dont tous les amants mouraient. Elle reçut en voile de veuve les condoléances des visiteurs (^'^). Puis elle songea
à se retirer au couvent, car madame de Bussy, déçue par ce dernier coup du sort, regagnait la province. En définitive, elle préféra retourner chez son oncle le philosophe qui lui offrait l'hospitalité.