CHAPITRE m
La Mothe Le Vayer, en 1649, avait été nommé précepteur de Philippe d'Orléans, duc d'Anjou, frère de Louis XIV (^^), et s'absorbait en d'immenses travaux pédagogiques pour meubler cette cervelle frivole. Il s'était rapproché du Louvre. Il habitait maintenant rue des Bons- Enfants, dans la paroisse Saint-Eustache (**).
Honorée rentrait dans sa maison comme l'enfant prodigue. Sa tante, qui était une bonne femme, pitoyable à l'infortune, pansa ses blessures d'amour. François de La Mothe Le Vayer le fds, alors docteur en théologie, fit fête à cette cousine toujours belle, plus attachante dans sa mélancolie. C'était un abbé comme il
y en avait tant à cette époque, partagé entre les délices du monde et les devoirs ecclésiastiques, plus désireux de hanter les ruelles que de s'agenouiller devant les autels. Il avait étudié avec zèle et son érudition lui permettait d'aider son père dans sa lourde tâche de philosophe et de précepteur (*2). Il mélangeait pour son compte les travaux profanes aux travaux religieux. Contre le parasite Montmaur, professeur de grec au collège de France, il venait de lancer une prose satirique (^^). De ci, de là, il dispersait les épigranimes (^*) tout en préparant une grave traduction de Florus que le duc d'Anjou publiera plus tard sous son nom (*■'). Il était fort répandu parmi les poètes, très vivant, très ami de la bonne chère et des gais propos, malgré certaines inclinations à la mélancolie. Lui seul pouvait exercer une action sur Honorée, la sortir de sa torpeur, lui redonner le désir de vivre. Il recommença d'ailleurs tout de suite à s'enflammer pour elle. A partir de ce moment naquit entre eux une bizarre
amitié amoureuse, faite de cajoleries, de querelles, de soupçons, de jalousies, de brouilles, de réconciliations (^^). Tous les amis et parents étaient revenus au logis, et Paul de Bussy, et Le Vayer de Boutigny. Ils entraînaient la taciturne dans leurs plaisirs. Ils ramenèrent à l'hôtel de Troyes contempler Scarron sur sa chaire à poulie, un Scarron glorieux de sa foudroyante Mazarinade et que Ton appelait alors l'Homère de la Fronde. L'infirme aussitôt chanta la « belle Bussy » (^"). Ils la conduisirent aussi chez le plus fin des poètes, à l'hôtel de Mélusine, chez Boisrobert, considéré comme le directeur du royaume de coquetterie. Boisrobert la divertit de ses contes à rire et, pour lui plaire, la célébra également dans ses vers (^^). Peu à peu, elle chassait la tristesse. On la revit dans les ruelles galantes," chez madame de Cavoye, chez cette trépidante maréchale de La Ferté dont Bussy-Rabutin dit qu'en l'épousant son mari avait é.té plus hardi que dans toutes ses entreprises de guerre; chez la présidente Le Goi-
gneux dont le frère, le petit Le Camus, tenta,
mais vainement, de gagner son cœur et mourut
peut-être d'avoir affronté la femme fatale (^^).
Comme Honorée, se « remettant en réputa- ^
tion, avait Tesprit agréable, disait bien les
choses, savait vivre et était bonne amie » (^"),
elle trouvait partout bon accueil. Volontiers,
les poètes lui prêtaient leurs plumes. L'un
d'eux, écrivant pour elle à madame de La Ferté,
donne quelque idée de son existence à cette
époque. Il assure qu'elle se tient éloignée des
« blondins », redoutables coquets de ruelles :
... leurs beaux discours ne viennent jusqu'à moi
Et, si vous m'en voulez croire dessus ma foi,
Tous mes plus fins galants sont honnêtes personnes
Qui ne font pas de bruit, dont les âmes sont bonnes,
Qui parlent de combats fort médiocrement,
Qui font des bouts rimes, assez innocemment,
Qui sont un peu poudrés, dont les bottes sont nettes (^i).
Ni princes, ni poètes crottés. Ainsi, dans cette tranquillité, s'écoulèrent les années. La Mothe Le Vayer eut l'honneur de participer, au moins momentanément, à l'éducation de
Louis XIV. Son crédit était grand à la cour; cependant sa fortune, non plus que son élégance, ne s'accroissait. Honorée, redevenue à moitié Gendrillon, prenait soin du ménage (^^). Le 23 décembre 1655, madame de La Mothe Le Vayer mourait, entourée de la sollicitude de sa nièce. Le 4 mai 1656, reconnaissant assez mal cette sollicitude, l'abbé Le Vayer faisait à son père donation totale de ses droits sur la succession de sa mère (^^).
Deux mois plus tard, le 5 juillet 1656, Honorée, partie pour le faubourg Saint-Marceau en carrosse, on ne sait pour quel divertissement « en bonne compagnie — d'où la tristesse était bannie », fut victime d'un affreux accident. Le carrosse versa, tuant le cocher, rompant bras et jamtjes des promeneurs. La belle Honorée, dit le chroniqueur,
Faisant effort
Pour se dégager, une roue
Lui froissa front, oreille et joue;
On voyait des Sources de sang
Qui ruisselaient sur son teint blanc.
On la ramena au logis sur un brancard et tout Paris la crut morte. Elle n'était point morte. Elle était défigurée (^^).
Cet accident Tavait laissée nerveuse, impressionnable à l'excès. Un familier qui la rencontra vers ce temps conte d'elle : « Il y avait plus de six mois qu'elle était guérie quand elle se creva de cochon de lait à dîner chez une de ses amies. Ce cochon lui fit du mal... Après, elle fut voir Maulevrier qui était mort d'un mal dans la tête. Son cochon la travaillait; elle oublie que c'était cela et va se mettre dans l'esprit que c'était sa plaie. Elle envoie quérir médecins et chirurgiens et, pour la satisfaire, il fallut mettre un emplâtre (^^). »
Est-elle désormais sans beauté, comme l'assure le même chroniqueur, incapable de figurer parmi ces « héroïnes » qu'encensent les poètes de la société précieuse? Nous ne le croyons point. Lorsque l'abbé de Marolles, ami des Le Vayer^^'^), l'eut introduite chez sa parante, madame de Montbel, et chez son amie, madame
Deshoulières où l'on faisait profession de galanterie et d'où mille railleurs proscrivaient les laiderons, elle trouva en le sieur de Saint- Gabriel un élogiste charmé ("). Angélique Petit, magnifique amazone, maniant aussi dextrement l'épée que la plume, l'ayant rencontrée dans ce milieu, la peignit sous des traits enchanteurs : « Tout l'empire du grand Mégistandre, écrivit-elle, a admiré sa beauté. Elle a infiniment de l'esprit et l'a juste et vif. » Elle vanta ses relations, ses amours illustres, son anlitié sûre jusqu'au sacrifice et sa « sévère vertu ». « Elle voit, ajouta-t-elle, dans les ouvrages d'esprit des choses qui échappent souvent aux plus éclairés. » Retenons bien ce trait. Au milieu de ses dithyrambes, Angélique Petit place souvent des faits justifiés (^^).
Ainsi donc. Honorée, malgré sa^ grande balafre, pouvait encore séduire. Elle séduisit encore. Un galant caché sous l'anonymat (futce l'abbé Le Vayer?), un amoureux transi, craintif, respectueux, voulut laisser son por-
trait à l'admiration de la postérité. Avec quelles circonlocutions, quelle délicatesse, quel soin et quelle appréhension, il parcourut les charmes de la divine personnel 11 n'osa tout d'abord monter jusqu'au visage : il loua la taille souple et ronde. Enfin, plein de décision, il aborda cette figure sacrée, chanta la chevelure « brun clair », si longue, si touffue, si éclatante, que ses boucles, serpentant négligemment sur la gorge, semblaient autant de chaînes pour assujettir les amants. Visiblement ensuite les mots lui manquèrent pour traduire les colorations délicates de la carnation, le modelé du front resplendissant de majesté, d'intelligence et de modestie. Sur le nez, proportionné à ravir, il ne sut conter qu'une anecdote. Un jour, une dame, jalouse de sa joliesse, le fit substituer au sien sur son propre portrait et supplia ensuite le peintre de l'effacer : cet objet parfait paraissait en exil dans ce visage vulgaire. Que dire de la bouche, petite, incarnadine, « accompagnée de charmants je ne sais
quoi », sinon qu'aucun art, industrieux ou savant, n'en saurait représenter l'alléchant dessin? Et quant à la gorge blanche et ferme, répondant en rondeur aux pures inflexions d'un menton orné d'un aimable embonpoint, quiconque penche sur elle un regard audacieux sent le vertige le pénétrer jusqu'aux moelles.
A jamais blessé par les yeux d'Honorée, le portraitiste avoua ingénument son impuissance à les décrire. C'étaient des sources intarissables de lumières. L'aigle qui contemple le soleil n'en soutiendrait pas l'éclat et, brûlé par leur fulgurance, n'en distinguerait pas la couleur f^).
Un tel crayon eût mérité qu'Honorée récompensât le peintre par moins de cruauté. S'y décida-t-elle? On regrette de l'ignorer. Ce fut, dans tous les cas, hélas I la dernière fois qu'une plume glorifia ses attraits physiques. Nul ne lui fit plus, comme l'écrit un contemporain, de « sacrifices de larmes » {^^).