CHAPITRE IV
Elle avait terminé sa carrière amoureuse. Elle n'allait désormais plaire que par l'esprit. Tous les témoins, et ceux mêmes qui l'estiment à demi, assurent qu'elle l'avait fin, pénétrant, dénué du pédantrsme ordinaire aux femmes savantes. Elle s'était écartée avec méfiance des précieuses. Somaize ne la comprit pas dans sa galerie de diseuses de galimatias. Elle avait sans cesse vécu au milieu des doctes, écoutant leurs conversations, en faisant son, profit. Il n'est donc nullement étonnant que, retirée de la coquetterie, elle attire les gens désireux d'entretiens intelligents.
Le ménage de La Motlïe Le Yayer quitte, à
ce moment, la rue des Bons-Enfants, mais ne s'éloi{^ne guère de la paroisse Saint-Eustache, la plus riche de la ville, celle où logent les grands seigneurs, les financiers, les secrétaires d'État, les musiciens, les poètes, les érudits. Il s'établit rue Traversante, dans la paroisse Saint-Roch, au pied de la butte grouillante de marchands et de bateleurs.
Dans celte rue habitent madame de La Sablière, dès lors séparée de son mari, et Tallemant des Réaux, ami très ancien d'Honorée. Boisrobert et Ninon de Lenclos ont élu domicile non loin de là, rue de Richelieu, et madame Deshoulières, rue de la Sourdière. Tous se sont rencontrés au cours des années et volontiers se retrouvent. Autant de maisons, autant de cercles d'esprit et de ce même esprit de dangereux libertinage.
Celle de La Mothe Le Vayer n'est pas la moins fréquentée. Elle attire les indépendants épars dans Paris. Le visage couvert d'un masque de religion, le philosophe a répandu, en mul-
tipliant les livres, sa doctrine sceptique. Il est illustre, considéré comme un maître. Sur tous les points du territoire, des gens, dans leurs recueils, copient soigneusement ses propos, satisfaits de leur libre allure et de leur compacte érudition (^^). Les savants le louent unanimement. Aucune suspicion d'athéisme ne l'atteint, sauf celle peut-être de Gui Patin, médisant perspicace, mais réduit à un rôle effacé. Personne n'oserait élever la voix contre le précepteur de Monsieur, admis, un instant, à compléter l'éducation du roi, protégé par ces princes, possédant leur double affection.
Qui donc conduit Molière dans la maison de La Mothe Le Vayer, lorsque, au retour de ses pérégrinations en province, il débute à Paris? Est-ce cette amie de madame Deshoulières, mademoiselle Desjardins, ancienne pensionnaire, dit-on, de l'Illustre-Théâtre, en Languedoc, et qui vient de donner au public, avant la représentation des Précieuses ridicules, un Récit en prose et en vers de cette « farce » inédite?
Nous ne le croyons point. Est-ce Ninon de Lenclos ou madame de La Sablière qui toutes deux lièrent amitié avec le poète? il ne les connaît certainement pas encore. Est-ce Chapelle, compère de débauche de Jacques de La Mothe Le Vayer, frère cadet de François? On ne peut le préciser.
Molière rencontre-t-il le philosophe à la cour? Il habite rue Saint-Thomas-du-Louvre, tout près de la paroisse Saint-Roch. 11 n'a qu'un pas à faire pour rejoindre cet homme bizarre dont il admire certainement les travaux.
Les points de contact sont nombreux dès rinstallation du poète à Paris. Le principal, c'est la parenté d'esprit philosophique. Molière, sinon élève, du moins disciple de Gassendi (le contrôle des dates incline à douter qu'il ait étudié sous lui), n'entretiendra guère de sympathies réelles que parmi les sectateurs de la doctrine épicurienne, les libertins, les partisans du libre penser. S'il hante, rue Traversante, la ruelle de madame de La Sablière,
c'est surtout parce que cette ruelle est un centre de gassendisme. L'hôtesse loge François Bernier, le plus fervent élève du maître, en reçoit l'enseignement. La grâce pénétrera son cœur quand la passion, les plaisirs savourés avec rage, l'auront flétri.
Chez La Mothe Le Vayer, si Gassendi n'est pas le philosophe préféré, il fut un ami très affectionné. Quiconque se réclame de lui a droit d'asile. Le sceptique prend en pitié l'épicurien, mais volontiers l'adopte, car il sait que, de l'épicurien rassasié, on fait aisément un sceptique.
Molière entra donc dans la maison de La Mothe Le Va3-er. Il était souvent mélancolique, très éloigné, comme culture et attitude, de ces histrions qui l'accompagnaient dans la vie. Tout de suite il avait été en butte, dès la représentation des Précieuses, à de violentes cabales. De divers côtés, les libelles furieux l'assaillaient. Sa vie publique, comme sa vie domestique, devint très rapidement une lutte
cruelle, malgré la protection du roi, une lutte à soutenir au milieu des préoccupations d'argent, des procès, de l'intense création littéraire. Il avait souvent besoin de repos, dans un milieu amical, de sources d'inspiration, de certitudes de lui-même. Il trouva tout cela rue Traversante. L'érudition fabuleuse de La Mothe Le Vayer lui fournit certainement des indications de modèles anciens à utiliser. Presque immédiatement, l'abbé Le Vayer lui voua son amitié, une amitié pleine de sollicitude, de douceur, de dévouement, une amitié un peu turbulente parfois. Le jeune homme raffolait de la comédie et surtout des comédiennes. Toujours Molière le trouvait dans leurs loges, mettant le désordre, suscitant des jalousies qu'il fallait apaiser (^-). Il ne grondait point. Il savait que, la fureur de galanterie calmée, la sérénité reconquise, l'abbé redeviendrait pour lui un agréable compagnon de causerie, le plus gai de ces voyageurs aux pays de philosophie où il se complaisait à errer. Aveuglé par
son amour lilial, l'abbé trouvait le moyen d'associer les préceptes du catholicisme à ceux du scepticisme, ne discernant plus leur incompatibilité. Il propageait avec zèle ces derniers. Il offrit à Molière, comme le présent le plus précieux, les OEuvres complètes de son père, réunies par lui en deux volumes in-folio (^'^).
Molière reçut ce présent avec reconnaissance. Parmi les dissertations filandreuses du vieux philosophe, appuyées sur des bases inébranlables d'érudition, son esprit clair cherchait les phrases disséminées où le doute s'exprimait avec netteté. Il lui semblait parcourir une campagne nocturne où, de ci, de là, des lumières vives ponctuaient les ténèbres.
Avec le temps, il aima, à son tour, de tout son cœur, l'abbé Le Vayer. Et l'hôtel de la rue Traversante lui devint un lieu de quiétude préféré. Le plus souvent, il y rencontrait Boileau. Ce froid Boileau ne disait pas grand'chose de ses sentiments; mais quiconque
lit son œuvre avec discernement s'aperçoit qu'il n'y eut pas de cartésien plus endurci, plus enfoncé dans le culte de la raison. Il trouvait davantage à se satisfaire en fréquentant La Mothe Le Vayer qu'en fréquentant les sulpiciens de M. Jean-Jacques Olier. Il respirait à pleins poumons dans sa maison. L'abbé Le Vayer faisait ses délices (^*). La satire ruisselait sous toutes ses formes dans cette maison. Elle n'était pas moins vive lorsque Tallemant des Réaux y montrait son visage futé de voisin ou madame de La Sablière ses beaux yeux railleurs de voisine.
Molière eut vite discerné la captivante intelligence d'Honorée de Bussy à laquelle tous les hôtes de la maison d'ailleurs rendaient hommage. Certaines remarques, des mots justes placés de-ci, de-là, l'assurèrent que cette docte fille pouvait devenir une conseillère précieuse. Il se rapprocha d'elle, attira graduellement sa sympathie. Us furent amis. Us furent amis au point que le poète l'autorisa à utiliser libre-
ment, pour les gros travaux de son ménage, ses porteurs. Un jour qu'elle les avait appelés et qu'ils la servaient de mauvaise grâce, elle les réprimanda, menaça même de se plaindre. 11 y eut alors une vraie scène de comédie dont Molière fit à Boileau la confidence :
— Allez, disait mademoiselle de Bussy, vous êtes des marauds et des coquins.
— M. de Molière, répondit gravement l'un des hommes, n'est ni un maraud, ni un coquin.
— Je vous traiterai comme vous le méritez. Je vous ferai donner des coups de bâton.
— On ne donne point des coups de bâton à M. de Molière.
— Je crois que vous faites les insolents!
— M. de Molière n'est pas un insolent. Elle ne put en tirer autre chose. Sans
cesse ces maroufles s'identifiaient à leur maître f^).
Pourtant leur maître traitait d'autre manière Honorée de Bussy. Il avait besoin, nous l'avons
dit, dans la tourmente de son existence, de certitudes sur la valeur de son œuvre. Peu à peu, il la vint consulter. Elle avait pratiqué la Cour, longuement parcouru les divers milieux de la ville où il prenait ses modèles; elle pouvait juger la vraisemblance de ses caractères, la profondeur de ses généralisations. Des types, comme ce Misanthrope, calqué sur Montausier, lui durent certainement quelques traits frappants. Honorée avait maintes fois envisagé le bourru et son ami Tallemant des Réaux lui en avait tracé une image vivante. Qui donc mieux qu'Honorée connaissait le vrai portrait de Célimène et des femmes savantes? Molière dans la suite lui lut « toutes ses pièces ». Elle répondait du succès. Le comédien se fiait entièrement au goût de sa confidente.
Leur commerce amical ne fut guère interrompu qu'en l'année 1664. A cette date, en effet, un grand trouble agita la maison de la rue Traversante. L'abbé Le Vayer, auquel Boileau venait de dédier sa Satire IV où éclate un
singulier scepticisme, s'alita, atteint d'une griève maladie. Honorée s'installa à son chevet, le soignant avec un dévouement sans bornes. Huit jours de fièvre l'emportèrent, à trentecinq ans, riche de pensions, abbé commendataire de l'abbaye de Bou illias, aumônier de Mademoiselle {^^).
Ce fut un grand chagrin pour le groupe philosophique de la paroisse Saint- Roch. Le vieux La Mothe Le Vayer, accablé, se reprochait d'avoir souvent incommodé ce fils en lui apparaissant le visage « tout gras de suif ». Son scepticisme sombrait sous le poids de la douleur.
n s'efforçait pourtant de ne le point montrer. Ses luttes contre sa propre faiblesse émouvaient Molière, tout endolori déjà par la perte brusque d'un si aimable compère. Le poète voulut sinon consoler ce père inconsolable, du moins lui « justifier ses larmes,... affranchir (sa) tendresse des sévères leçons de la philosophie », l'inviter à donner libre cours à sa tristesse
comprimée par le souci de s'offrir en exemple. Il lui adressa le fameux sonnet :
Aux larmes, Le Vayer, laisse tes yeux ouverts : Ton deuil est raisonnable, encore qu'il soit extrême; Et lorsque, pour toujours, on perd ce que tu perds, La sagesse, crois- moi, peut pleurer elle-même.
On se propose à tort cent préceptes divers.
Pour vouloir, d'un œil sec, voir mourir ce qu'on aime ;
L'effort en est barbare aux yeux de l'univers.
Et c'est brutalité plus que vertu suprême.
Je sais bien que les pleurs ne ramèneront pas Ce cher fils que t'enlève un imprévu trépas; Mais la perte, par là, n'en est pas moins cruelle.
Ses vertus, de chacun le faisaient révérer;
Il avait le cœur grand, l'esprit beau, l'âme belle;
Et ce sont des sujets à toujours le pleurer C'^).
Mais La Mothe Le Vayer, recroquevillé sur lui-même, n'entendait pas ce langage de la raison. Il n'entendait pas davantage le langage du cœur. Pour reconnaître les soins dont Honorée avait successivement entouré sa femme et son lils défunts, il résolut bien de lui faire une donation, mais à condition que celle-ci ne vidât point sa bourse. Il se contenta, en effet,
de libérer, par devant notaires, la garde-malade attentionnée, de toutes les dettes qu'elle avait contractées à son endroit, tant pour son entretien que pour celui de sa femme de chambre et de ses laquais. Il est vrai, parmi ces dettes, le philosophe prévoyait celles de l'avenir n.
tll eût pu donner davantage, car le supporter était désormais une charge digne de récompense. Ayant quitté son royal préceptorat, gêné par des infirmités, il décelait une humeur de plus en plus acariâtre. Pour des motifs souvent futiles, il éclatait en brusques colères. On le vit jeter au milieu d'une chambre et fouler aux pieds un tison qui l'incommodait. 11 s'exaspérait de voir sa nièce tomber dans la
k dévotion. Un jour qu'elle s'était mise en retard en demeurant à l'église et s'excusait de n'avoir pu plus tôt quitter Dieu :
— Je veux, lui cria-t-il, que vous le quittiez, et que vous ne me fassiez pas attendre (^^). Pourtant Honorée ajoutait à ses occupations
de ménagère des occupations mondaines. Elle avait été nommée dame d'honneur sans gages de la reine-mère Anne d'Autriche Ç^). Sa tâche était lourde. La Mothe Le Vayer le comprit-il? Brusquement il se décida, à quatre-vingt-un ans, à se remarier.
Une quadragénaire au teint jaune et faite comme une sibylle, mais lettrée, fort répandue dans la gent précieuse, Isabelle-Angélique de La Haye, fille de Jean, seigneur de Saint-Brisson, ambassadeur au Levant, avait su lui plaire. Elle lui apportait une dot modeste : 30.000 livres, mais une demi-jeunesse, de la distraction, de l'imprévu. Il se moqua des railleurs qui lui remémoraient ses propos de philosophe sur l'excellence du célibat. Le 29 décembre 1664, il appelait les notaires. Monsieur et Madame, duc et duchesse d'Orléans, l'assistaient au contrat C^*). Le 30, il était marié devant l'Église. Honorée n'avait point signé l'acte, comme il était habituel, à titre de parente. Son oncle, qu'il eût ou n'eût pas
d'enfant de son union tardive, réservait tous ses biens, à son décès, à sa nouvelle épouse. Il oubliait sans scrupule les services rendus.
Cet article du contrat provoqua-t-il la rupture? On ne le sait, mais, à ce moment, Honorée abandonna le barbon. Tandis que celui-ci s'installait rue du Mail, elle allait habiter rue de Richelieu.
Elle n'y vécut point en solitaire, comme on pourrait l'iniaginer. Molière lui demeura fidèle. Le pauvre poète était fort embarrassé, car il ne voulait pas briser le lien qui l'unissait au vieil extravagant de la paroisse Saint- Eustache et à la douce confidente de la paroisse Saint-Roch. Il avait besoin de l'un et de l'autre. Il les allait maintenant visiter tour à tour.
La mort de l'abbé Le Vayer l'avait frappé plus fortement qu'il n'avait voulu le dire. Il se la rappelait souvent. Pour soigner le malheureux jeune homme, on avait appelé les
médecins en qui l'on avait confiance, un médecin de cour, Urbain Bodineau, un médecin du duc d'Orléans, André Esprit. Ces pédants acharnes dans leur rage d'expériences, devant le lit du malade, aVaient gravement opiné, en compagnie d'un médecin de ville, le sieur Brayer, pour administrer du vin émétique. Trois doses de ce vin dangereux avaient envoyé l'abbé « au pays d'où personne ne revient » (^^).
Ainsi Molière avait perdu son plus délectable ami, La Mothe Le Vayer un fils capable de perpétuer sa gloire. Honorée de Bussy l'unique citoyen de Tendre qui ne vit point la grande balafre de son visage. Esprit et ses compères comptaient pourtant parmi ces intrépides qui adoptaient les remèdes nouveaux. Dans la querelle divisant, depuis nombre d'années, les membres de la Faculté, il pouvait passer pour adversaire résolu des routiniers Ç^). Il avait obtenu cures remarquables et Benserade, poète de cour, avait chanté, sur
ce mode plaisant, son adresse à remettre d'aplomb les filles moribondes de la reine :
Esprit, qui, de si loin, ramenez la santé,
Qui guérissez les maux par une simple œillade,
Et qui rectifiez avecque sûreté
Cet art qui sait si bien faire un mort d'un malade,
Vous avez guéri Ludre, et je me persuade
Que vous en concevez une noble fierté ;
Déjà son teint revient, déjà tout paraît fade
Auprès de cette jeune et charmante beauté. . ('^).
Mais si professeurs et régents de Faculté apparaissaient à Molière comme fantoches gonflés de vent, comme grotesques protégés par leurs pompeuses institutions, comme profiteurs de la crédulité publique, indifférents au progrès, stabilisés dans leurs immuables pharmacopées, il haïssait tout autant André Esprit et ses confrères les empiriques, vains de leurs fragiles connaissances, hasardant la vie humaine pour acquérir, par la pratique, quelques maigres certitudes. Quels types excellents de comédie lui fourniraient ces médecins de cour! Quelles délices il éprouverait.
les offrant en pâture à la dérision du parterre, à venger la mort de son ami l'abbé Le Vayerî
Honorée de Bussy certainement l'encourageait à agir. Mais La Mothe Le Vayer se montrait moins passionné, plus indulgent. Il révérait la science, et la science médicale lui semblait mériter, aussi bien que les autres, le crédit des hommes. Il ne fallait point suivre, contre elle, l'exemple de Caton, et la couvrir d'invectives. Hésitants dans leurs diagnostics, incertains sur l'efficacité de leurs remèdes, les médecins lui nuisaient. Sans cesse ils disputaient, formaient des cabales, se détournaient de l'étude f").
Molière ne partageait pas tout à fait l'opinion du vieux philosophe. Pour lui, seule la nature, les ressources obscures de l'organisme travaillaient à la guérison des malades. Le corps humain restait région de mystère aux praticiens. La science médicale lui apparaissait comme une déesse aux yeux clos et aux oreilles bouchées.
Le moment n'était pas venu de lui jeter sa grande négation au visage. A cette h^ure, il ne songeait qu'à bafouer quelques docteurs orgueilleux, et André Esprit, meurtrier de Tabbé. Il était si plein de son sujet que le roi ayant demandé, pour son divertissement du 4S septembre 1665 à Versailles, un impromptu (( mêlé d'airs, de symphonies, de voix et de danses », il put, dp son propre aveu, en cinq jours, composer VAmour médecin, l'apprendre à ses comédiens et le représenter. Boileau l'aida, il est vrai, à traduire, sous des noms allégoriques, les caractéristiques de ses victimes les médecins de cour. Parmi ceux-ci, André Esprit figura sous le pseudonyme transparent de Bahis, l'homme bredouillant Ç^). Après la cour, fort amusée au dire du duc d'Enghien, toute la ville se divertit aux dépens des « tueurs d'hommes », soustraits par leurs parchemins aux conséquences de leurs actes .*Ainsi les mânes de l'abbé Le Vayer reçurent-ils satisfaction. Il est probable qu'Honorée de Bussy connut.
avant la représentation, celte satire. Molière en fit-il part au vieux La Molhe Le Vayer? Cela est improbable. Il écoutait les leçons du philosophe. Il ne lui demandait point d'avis sur son œuvre. Lorsque, en 1666, La Mothe Le Vayer publia ses Problèmes sceptiques, Molière y découvrit certainement avec plaisir une attaque directe contre Faristotélisme ("^), mais il déplora qu'elle fût présentée à la manière des rhéteurs, en plaidant les bienfaits et les méfaits de cette doctrine.
Et cela le détourna peut-être de fréquenter davantage le sceptique, car on ne surprend plus entre eux aucun contact désormais. Par contre, Molière hanta plus assidûment le logis d'Honorée de Bussy. Après avoir écrit V Avare, il le lui vint lire. VAvare, c'était au théâtre une tentative hardie : cinq actes en prose. C'était un des types universels que créait son génie. Il était plein de perplexité. Il craignait la gravité du sujet et la préférence du public pour la poésie. Lorsqu'il quitta la rue de Richelieu,
il avait chaud au cœur : la Muse l'avait rassuré. Le 9 septembre 1668, la pièce tomba devant une salle indifférente. La Muse s'était donc trompée? Nullement. Le sujet avait dépassé l'intelligence de l'auditoire. Honorée avait « répondu du succès ». En février 1669, l'œuvre, reprise, triompha. Sa gloire dure encore ('^).
Ainsi Molièie avait-il raison d'écouter aveuglément les sentences de sa conseillère. Autour de celle-ci le groupe gouailleur de la paroisse Saint-Roch, un moment dispersé par la mort de l'abbé Le Vayer et le mariage de son père, s'était reformé. Molière y avait introduit ses propres amis, le peintre Mignard en particulier, logé non loin d'Honorée, dans la rue de Richelieu. Il réservait à ce groupe toute sa sollicitude et tous ses loisirs.
Lorsque, à la fin de 1668, Mignard eut terminé la décoration intérieure du Val de Grâce, église fondée par Anne d'Autriche en accomplissement d'un vœu, Molière, qui propageait activement la renommée de ses amis, résolut
d'exalter, en un poème, les merveilles de cette œuvre de peinture. Il écrivit de tout son cœur chaud d'affection le poème : La gloire du Val de Grâce. En « maint bon lieu », on lui demanda de débiter ces vers et il les débita. Mais il voulut qu'Honorée de Bussy jugeât cette production comme les autres, lui donnât, selon ses mérites^ son applaudissement.
La Muse, de son côté, pour assurer à Mignard et à Molière une publicité plus certaine, donna de la solennité à la séance de récitation. Elle invita grand concours de monde, convia même le gazetier Robinet, tout éberlué de cet honneur, à participer à cette fête. Celui-ci, plein de gratitude, nous en a conservé le souvenir. « Par une faveur sans égale, écrivit- il,
J'ai pris ma part à ce régale Chez une illustre de ce temps Dont les mérites éclatants Sont d'un ordre extraordinaire Ainsi que \ous pourrez le croire Ayant su son nom que voici :
C'est mademoiselle de Bussy,
Nom qui dit plus qu'on ne peut dire Et dont je ne puis, sur ma lyre, Faire assez dignement sonner Le los que je dois lui donner P).
Peut-être les vers rocailleux de Molière ne contentèrent -ils pas pleinement Honorée de Bussy, acquise à la grâce harmonieuse de Voiture; mais la conclusion du poème où Molière, soutenant Mignard contre Le Brun, donnait à Golbert le conseil de préférer le talent à la courtisanerie, était un acte de fière audace susceptible de lui plaire.
On ne sait quel fut le sentiment d'Honorée dans la querelle de Tartufe. Gomment n'auraitelle pas embrassé, malgré sa piété contenue encore par les influences libertines, la cause de Molière? Son ami, avec peine, soutenait le combat contre la multitude des insulteurs. Un cagot avait osé écrire, dès le Festin de Pierre :
Tout Paris s'entretient du crime de Molière. Tel dit : j'étoufferai cet infâme bouquin: L'autre : je donnerai à ce maître faquin De quoi se divertir à grands coups d'étrivière.
Qu'on le jette lié au fond de la rivière Avec tous ses impies compagnons d'Harlequin, Qu'on le traite, en un mot, comme un dernier coquin, Que ses yeux, pour toujours, soient privés de lumière.
Tous ces maux différents, ensemble ramassés,
Pour son impiété ne seraient pas assez;
Il faudrait qu'il fût mis entre quatre murailles,
Que ses approbateurs le vissent en ce lieu. Qu'un vautour jour et nuit déchirât ses entrailles Pour montrer aux impies à se moquer de Dieu (so).
Toutes les volontés des dévots se tendaient pour précipiter de sa faveur le comédien du roi. Mais lorsque Molière eut triomphé de ses adversaires et que la représentation de Tartufe eut été autorisée, Honorée de Bussy s'aperçut peut-être qu'elle avait davantage, en cette affaire, encouragé l'ami que le mécréant. Car, sous le poids de l'âge, ses sentiments évoluaient Elle échappait peu à peu à la domination libertine. Elle devint même bientôt sottement dévote, dévote au point de se confesser certain jour où, dans son voisinage, mourut un cocher.
La vanité, dont elle avait été jusqu'à l'heure
préservée, la gagnait aussi. Férue de blason et de noblesse, elle parlait avec emphase des hobereaux, ses pères, voulait prendre le pas, en dame de la cour, sur les dames de la ville. Son caractère devenait inégal, soupçonneux, plein d'aigreur (^^). Sa bigoterie, sa morgue détournèrent-elles Molière de la voir? Cette merveilleuse amitié mourut-elle de la divergence graduelle des pensées? Personne ne signale plus la présence du comédien dans la ruelle d'Honorée. Allons- nous conserver de la Muse cette vilaine image?