‹ Une année `a FlorenceChapitre 131 sur 148 · V.'qile · texte numérisé non relu

V.'qile

El l'arehevèipif, ayant pris une aiguière d'argent, bénit l'eau qu'elle contenait, et, en ayant versé quelques gouttes

sur la tête du Sarrasin, il le baptisa au nom de la Très Sainte Trinité; puis, lorsqu'il eut fini :

— Maintenant, Pierre, lui dit il, levez-vous, vous voilà Espagnol et chrétien. Dites donc à votre roi et à votre parrain ce que vous avez à lui dire.

— Monseigneur, dit le néophyte, sachez que le roi Mira- Bosecri et les Sarrasins ont remarqué que, le dimanche étant pour vous et vos soldats un jour de repos et de fête, les murailles du camp étaient moins bien gardées ce jour-là que les autres jours. En conséquence, ils ont résolu dimanche d'attaquer la bastide du comte de Paliars, qu'ils croient la moins forte, et de l'emporter ou d'y périr tous; car ils pensent que pendant ce temps vous et tous vos soldats serez occupés à entendre la messe, et que parce moyen ils auront bon marché de vous.

Et le roi, ayant réfléchi de quelle importance était l'avis qu'il recevait, se retourna vers celui qui venait de le lui donner, et lui dit :

— Je le remercie, gentil filleul, et je reconnais que lu as le cœur vraiment chrétien. Retourne maintenant parmi ces mécréans maudits, afin que tu demeures au courant de tous leurs projets, et, si celui que lu m'as révélé n est pas abandonné, reviens me voir et m'en avertir dans la nuit de samedi à dimanche.

— Mais comment traverserai-je les avant-postes ? demanda le messager.

Le roi appela ses gardes.

— Vous voyez bien cet homme, leur dit-il ; toutes les fois qu'il se présentera ù une sentinelle et qu'il lui dira : Alfandech, j'entends qu'on le laisse entrer librement et sortir de même.

Puis il donna vingt doubles d'or au nouveau chrétien, et, celui-ci lui ayant renouvelé sa foi et son hommage, sortit du camp sans être vu et alla rejoindre les Sarrasins.

Aussitôt le roi assembla tous ses chefs, et leur annonça cette bonne nouvelle que l'ennemi devait attaquer le camp le dimanche matin. Or, on avait tout le temps de se préparer à cette attaque, car on n'était encore que dans la nuit du jeudi au vendredi.

Pendant la journée du samedi, et vers tierce, on vint annoncer au roi don Pierre que l'on apercevait deux grandes barques venant de la Sicile et naviguant sous pavillon noir. Il ordonna aussitôt à l'amiral Roger de Lauria, qui commandait la flotte, de laisser passer ces barques, car il se doutait bien quelles sortes de nouvelles elles apportaient.

La flotte s'ouvrit, les barques passèrentau milieu des nefs, des galères et des vaisseaux, et elles vinrent aborder au rivage, où les attendait le roi.

A peine ceux, qui montaient ces barques eurent-ils mis pied à terre et eurent-ils appris que c'était le roi don Pierre qui était devant eux, qu'ils s'agenouillèrent, baisèrent trois fois le sol, cl, s'approchant du roi en se traînant sur leurs genoux, ils courbèrent la tête jusqu'à ses pieds, en criant : Merci, seigneur ; seigneur, merci. Et comme ils étaient vêtus de noir ainsi que des supplians, comme leurs larmes coulaient de leurs yeux sur les pieds du roi, comme leurs cris et leurs gémissemens n'avaient point de fin, chacun en eut grandi; pitié, et le roi tout comme les autres; car, se reculant, il leur dit d'une voix toute pleine d'émotion.

— Que voulez vous? qui êtes-vous? d'où venez-vous?

— Seigneur, dit alors l'un d'eux, tandis que les autres continuaient de crier et de pleurer: seigneur, nous sommes les députés de la terre de Sicile, pauvre terre abandonnée de Dieu, de tout seigneur et de toute bonne aide terrestre . nous sommes de malheureux captifs tout près de périr, hommes, femmes et enfans, si vous ne nous secourez. Mous Venons, seigneur, vers votre royale majesté, de la part de ce

peuple orphelin, vous crier grâce et merci I Au nom de la Passion, que Notre Seigneur Jésus-Chrlsl a soufferte sur la

Crois pour le genre humain, ayez pitié de ce malheureux peuple; daignez le secourir, i'eneoiiia;',ci', l'arracher à la douleur el a l'esclavage auxquels il est réduit. Et vous devez le faire, seigneur, par trois raisons : la première, parce

que vous êtes le roi le plus saint et le plus juste qu'il y ait au monde; la seconde parce que tout le royaume de Sicile appartient et doit appartenir à la reine votre épouse, et après elle à vos lils les infans, comme étant de la lignée du grand empereur Frédéric et du noble roi Manfred, qui étaient nos légitimes; et la troisième enfin parce que tout chevalier, et vous êtes, sire, le premier chevalier de votre royaume, est tenu de secourir les orphelins et les veuves.

Or. la Sicile est veuve par la perte qu'elle a faite d'un aussi bon seigneur que le roi Manfred ; or, les peuples sont orphelins parce qu'ils n'ont ni père ni mère qui les puissent délendre, si Dieu, vous et les vôtres, ne venez a leur aide. Ainsi donc, saint seigneur, ayez pitié de nous, et venez prendre possession d'un royaume qui vous appartient à vous et à vos enfans, et, tout ainsi que Dieu a protégé Israël en lui envoyant Moïse, venez de la part de Dieu tirer ce pauvre peuple des mains du plus cruel Pharaon qui ait jamais existé; car, nous vous le disons, seigneur, il n'est pas de maîtres plus cruels que ces Français pour les pauvres gens qui ont le malheur de tomber en leur pouvoir.

Alors le roi les regarda d'un œil compatissant, puis, tendant les deux mains à ceux des deux messagers qui étaient le plus près de lui :

— Barons, leur dit il en les relevant, soyez les bienvenus, car ce que vous avez dit est vrai, et ce royaume de Sicile revient légitimement à la reine notre épouse et à nos enfans. Prenez donc courage, nous allons prier Dieu de nous éclairer sur ce que nous devons faire, puis nous vous ferons part de ce que nous avons résolu.

Et ils répliquèrent :

— Que le Seigneur vous en ait en sa garde, et vous inspire cette pensée d'avoir piiié de nous, pauvres misérables que nous sommes I Et, comme preuve que nous venons au nom de vos sujets, voici les lettres de chacune des villes de la Sicile, de chacun des châteaux, de chaque baron, de chaque gentilhomme et de chaque chevalier, par lesquelles chevaliers, gentilshommes, barons, châteaux et villes, s'engagent à vous obéir, comme à leur roi et seigneur, à vous et à vos descendans.

Le roi alors prit ces lettres, qui étaient au nombre de plus de cent, et ordonna de bien loger ces députés et de leur donner, à eux et à leur suite, toutes les choses dont ils auraient besoin.

Pendant ce temps la nuit était venue, et le roi, s'étant retiré dans la maison qu'il habitait, y fut bientôt prévenu que l'homme devant lequel il avait ordonné que toutes les portes s'ouvrissent quand il dirait le mot Alfandeeh était là, et demandait de nouveau à lui parler. Comme le roi l'attendait avec impatience, il ordonna qu'il fût introduit à l'instant.

— Eh bien I lui dit-il en l'apercevant, nous espérons, cher filleul, que rien n'est changé, et que tu nous apportes une bonne nouvelle?

— Je vous apporte la nouvelle, très-puissant seigneur et roi, répondit le nouveau converti, que vous ayez à vous tenir prêts, vous et vos gens, a la pointe du jour, car à la pointe du jour toute l'armée sarrasine sera en campagne.

— J'en suis aise, dit le roi, et je reconnais que tu es un digne messager. Et maintenant, fais comme lu voudras : retourne vers les Sarrasins ou demeure avec nous, à ton choix ; et si tu demeures avec nous, en échange des terres et des eliàleaux que lu pouvais avoir en Afrique, mais le donnerons de telles terres et de tels châteaux en Aragon, qu'en voyant ceux que tu auras acquis, tu ne regretteras en rien ceux que tu auras perdus.

Et le nouveau converti répondit :

— Comme chrétien et comme tilleul d'un aussi grand roi que vous, il me semble, sauf voire plaisir, monseigneur, que je c 1 1 » ï s, rester avec mes frères et combattre sous votre étendard. Quant à nies terres et à mes châteaux, je les abandonne bien volontiers, et je ne demande en échange qu'un bon cheval et de bonnes armes.

— C'est bien, dit le roi ; retirez-vous dans la maison que

vous voudrez, et tenez-vous prêt à marcher sous notre étendard dès demain matin.

A ces mois, le filleul de don Pierre se retira, et, dix minutes après, on lui amena dans la maison où il s'était logé un cheval des écuries du roi, sur le dos duquel résonnait une de ses propres armures.

Puis le roi employa le temps qui lui restait à donner les ordres nécessaires pour la bataille du lendemain, ce qui rendit toute l'armée si joyeuse que, sur vingt-cinq mille soldats qui la composaient, il n'y eut certainement pas dix hommes qui fermèrent les yeux un seul instant de toute cette nuit.

Au point du jour, les Sarrasins s avancèrent silencieusement, croyant surprendre les postes aragonais ; et ce ne fv que lorsqu'ils se trouvèrent à deux ou trois cenls ; as u-s murailles que, du haut d'une petite colline qui dO')!ina;t le camp, ils aperçurent toute l'armée, chevaliers, barons, arbalétriers, et jusqu'aux valets de l'armée, rangés derrière les palissades et se tenant prêts à combattre.

Alors ils virent qu'ils avaient été trahis et que leurs ennemis étaient sur leurs gardes.

Aussitôt les chefs délibérèrent sur ce qu'ils devaient faire, et pour savoir s'il leur fallait continuer d'aller eu avant ou tourner le dos ; mais il était déjà trop tard. Le roi, voyant leur hésitation, ordonna d'ouvrir les barrières.

Aussitôt les trompettes commencèrent de sonner; l'avantgarde, sous la conduite du comte de Pallars et de don Ferdinand d'Ixer, s'élança bannière déployée ; toute l'armée la suivit, criant :

— Saint George et Aragon I

L'espace qui séparait chrétiens et Sarrasins fut franchi en un instant ; les deux armées se heurtèrent fer contre fer, et le combat commença.

Ce fut un combat terrible, sans tactique militaire, sans plan arrêté, où chacun choisit soa homme et frappa jusqu'à ce que, cet homme abattu, il s'en présentât un autre.

Dans celte lutte, l'avant- garde sarrasine tout entière disparut écrasée : puis le roi en tète, son étendard à la main, entra dans le plus épais des bataillons ennemis. Ses chevaliers et ses barons le suivirent, ouvrant cette masse comme aurait fait un coin de fer. Enfin toute cette foule s'écarta, montrant sa blessure ouverte et sanglante.

Tout était fini ; les Sarrasins, blessés au cœur, voulurent en vain se rallier ; les terribles épées des chrétiens abattaient tout ce qu'elles touchaient. Les deux ailes séparées ne purent se rejoindre; l'infanterie arabe, percée par les traits des arbalétriers, commença à fuir; les Almogavares, légers comme les chamois de la Sierra-Morena, se mirent à leur poursuite.

La cavalerie seule tenait encore; mais bientôt, abandonnée. à sa propre lorce, il lui fallut fuir à son tour. Le roi voulait la poursuivre et franchir une moniagne qui était devant lui ; mais le comte de Pallars et don Ferdinand d'Ixer l'arrêtèrent en criant :

— Au nom de Dieu ! sire, pas un pas de plus. Songes à notre camp, où nous n'avons laissé que des malades, des femmes et des enfans ; que deviendraient-ils, s'ils étaient séparés de nous, et que deviendrions nous nous-mêmes? Au camp, sire, au camp !

Et, malgré les efforts du roi, qui ne voulait rien écouter, disant que le jour de l'extermination des Sarrasins était venu, ils le ramenèrent vers les palissades.

Comme le roi était à mi-chemin des barrières, un homme couché parmi les cadavres se souleva sur un genou, et, tandis que de la main gauche il tenait fermée une blessure qu'il avait reçue à la poitrine, de l'autre il lui présenta un étendard sarrasin qu'il venait de conquérir. Cet homme, c'était le Sarrasin Yacoub Ben-Assan. Don Pierre ordonna qu'on lui portât secours à l'instant même ; mais le blessé lit signe au roi que lotit était inutile. Pou Pierre prit alors l'étendard, et, comme s'il n'eût attendu pour mourir que le moment de remettre son trophée aux mains de son royal parrain, le blessé se recoucha sur le champ de bataille, et, levant la main de sa poitrine, laissa sou âme fuir par sa blessure.

Les envoyés de Sicile avaient vu tout le combat du haut de»

CEUVRFS COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

maisons d'AleoMI, et ils avaient été fort émerveillés île magnifiques faits d'armes qu'avaient accomplis le roi don Pierre et ses gens, si bien que, pendant tout le temps de la bataille, ils disaient entre eux :

— Si Dieu permet que le roi vienne en Sicile, les Français seront tous morts ou vaincus, car, depuis le roi jusqu'au dernier soldat, tous marchent au combat comme à une fête.

Le soir, don Pierre donna l'ordre d'enterrer les soldats espagnols et de brûler les corps des Sarrasins, de peur que les cadavres ne corrompissent l'air, et que les maladies ne se missent dans son camp comme elles s'étaient mises dans celui du roi saint Louis à Tunis.

Le lendemain et le surlendemain on attendit vainement ';-.•" ii; il s'était retiré à plus de trois lieues en arrière, ta.. 1 terreur était grande: et cependant tous les jouis il lui ai rivait de tous les côtés un tel nombre de yens qu'il eut été impossible de les compter.

Le quatrième jour on signala deux autres barques yen Mil, comme les premières, de Sicile, mais porlant des envoyés bien plus pressans et bien plus tristes encore que les premiers.

Dans la première étaient deux chevaliers de Païenne, et dans la seconde deux citoyens de Messine ; tous était n ! vêtus de noir, leurs barques avaient des voiles noires, et elles naviguaient sous des pavillons noirs. A. peine virent-ils le roi que, comme avaient l'ait le- premiers, il se jetèrent à genoux, niais avec des cris bien plus lamentables et bien plus supplians que les autres, car ils venaient annoncer que le roi Charles assiégeait Messine, et bien véritablement, en une telle extrémité, ils n'avaient plus de recours qu'en Dieu et dans le roi don Pierre d'Aragon.

Cependant le roi don Pierre d'Aragon paraissait encore hésiter, mais alors le comte de Paliars s'avança vers lui et, parlant en son nom et au nom des barons et chevaliers qui l'entouraient :

— Seigneur, lui dit-il, pourquoi hésitez-vous, et qui vous relient f Prenez en miséricorde un peuple infortuné qui vient vous crier merci ; car il n'est cœur si dur au monde, qu'il soit chrétien ou Sarrasin, qui n'en ait pitié. Sire, la voix du peuple est la voix de Dieu, et, quand le peuple prie, Dieu ordonne. N'attendez donc pas davantage, seigneur; n'hésitez doue plus, sire, car je vous affirme, en mon nom et en celui de tous mes compagnons, que, tous tant que nous sommes, nous vous suivrons partout où vous irez, et que nous sommes prêts à périr pour la gloire de Dieu, pour votre honneur et pour la résurrection du peuple de la Sicile.

Aussitôt toute l'armée se mit a crier :

— El) Sicile! en Sicile ! Au nom de Dieu! sire, ne laissez pas ce pauvre peuple qui vous appartient et qui, après vous, appartiendra à vos enfans. En Sicile, sire ! en Sicile !

Et alors le roi, entendant ces choses merveilleuses et voyant la bonne volonté de son armée, leva les mains au ciel et dit :

— Seigneur, c'est en votre nom et pour vous servir que fenlreprends ce voyage : Seigneur, je me recommande à vous, moi et les miens.

Puis, se retournant vers son armée :

— Eh bien I ajouta-t il. puisque Dieu le veut et que vous le voulez, partons doue sous la garde et aveela grâce de Dieu, de madame sainte Marie et de toute la cour céleste, et allons en Sicile.

El tous s'écrièrent :

— Noél ! Noël ! en Sicile ! en Sicile I

El toute l'armée, s'agcnouillant d'un seul mouvement, se mit :i i hanter le Salve Regina en signe d'action de grâces.

La même OUlt, on expédia les deux premières barques pour la Sicile, avec celte bonne nouvelle que le roi don Pierre d'Aragon et toute son armée allaient arriver.

Lé lendemain, le roi ni tout embarquer, hommes, femmes, enfans, et le dernier qui s'embarqua, ce fui lui ; puis, lorsque iout l'embarquement fut terminé, les deux autres barques partirent a leur tour pour anu ei qu'elles avaient vu

le roi et toute l'armée mettre à la voile.

Dieu nous donne un contentement pareil à celui qu'on éprouva en Sicile lorsqu'on y apprit celte bonne nouvelle 1

La traversée du roi d'Aragon fut heureuse, car la Providence ne l'avait point si miraculeusement conduit jusque la pour l'abandonner en chemin ; de sorte que, sans accident aucun, il débarqua à Trapani, le 5 du mois d'août 4282.

Aussitôt les prudhommes de Trapani envoyèrent des courriers par toute la Sicile ; et, derrière ces courriers qui passaient disant au peuple : — Le roi don Pierre d'Aragon est arrivé avec une puissante armée, — des cris de joie s'élevaient; villes, villages et châteaux, s'illuminaient, si bien qu'on pouvait deviner la route qu'ils avaient suivie à la trainée de bonheur et de lumière qu'ils laissaient après eux.

Quant au roi, chacun venait au devant de lui avec de la i ' | lein le cœur, et des fleurs plein les mains, et chacun s'écriait en le voyant :

— lîon et saint seigneur, que Dieu te donne vie et victoire, afill que tu puisses nous délivrer de ces Français maudits !

Et tout le monde allait ainsi chantant, dansant et s'embra ant : et, pendant plus d'un mois, personne ne lit œuvre de es mains que pour les joindre en remerciant Dieu.

Le quatrième jour de son arrivée, le roi don Pierre vit venir à lui les principaux de la ville de Palerme, qui lui apportaient, au nom de leurs concitoyens, tout l'argent qu'ils avaient pu réunir; mais le roi don Pierre, après les avoir courtoisement reçus, leur répondit qu'il n'avait pas besoin d'argent, ayant apporté son trésor, et qu'il était venu non pas pour lever sur eux de nouvelles contributions, mais pour les recevoir au nombre de ses vassaux ei les défendre sot Ire leurs ennemis.

Le surlendemain, le roi don Pierre partit pour Païenne, et vous pensez bien que, si de pareilles fêtes avaient eu lieu a Trapani, qui est une ville secondaire, il yen eut de bien autrement belles à Palerme, qui est la capitale de toute la Sicile.

Là, toutes les cloches sonnèrent, toutes les processions sortirent des églises avec les croix et les bannières, et, chaque jour, tout ce qu'il y avait d'hommes, de femmes et d'enfans dans la ville, se réunissaient sur la place du Palais- Royal, et criaient tant et si fort : Vive le roi notre bon seigneur I que le roi, pour satisfaire tout ce peuple, qui ne pouvait croire à son bonheur, était obligé de se montrer cinq ou six fois le jour au balcon de sa fenêtre.

Pendant ce temps, les prudhommes dePalerme adressaient des messagers à toutes les autres villes de la Sicile, afin qu'elles envoyassent leurs clefs pour être offertes au roi, et des députés qui lui missent la couronne sur la tête au nom de toute l'île.

De son côté, le roi don Pierre envoya directement quatre barons au roi Charles, qui assiégeait Messine, avec charge de lui dire qu'il lui mandait et ordonnait de sortir de son royaume, attendu qu'il n'ignorait pas que le royaume appartenait à la reine d'Aragon, sa femme, et à ses enfans-, qu'en conséquence il l'invitait à vider sa terre, et, s'il refusait à se tenir pour averti, que le roi don Pierre l'en irait chasser en personne.

Mais le roi Charles répondit qu'il n'entendait renoncer à son royaume ni pour le roi don Pierre, ni pour aucun autre que ce fût au monde, et que.ee royaume lui ayant été donné parla grâce de Dieu, il saurait bien le reconquérir avec l'aide de son épée. •

Le roi don Pierre ne répondit à ce refus qu'en ordonnant à son armée de terre et de mer marcher sur Messine.

Mais, en lui voyant faire ces grands apprêts, les prudhommes de Palerme lui demandèrent:

— Sauf votre bon plaisir, monseigneur, voulez-vous bien nous dire OÙ vous alle/ï

Et le roi don Pierre répondit :

— Ne le voyez-vous point? je vaiscombattre le roi Charles et le mettre hors de la terre de Sicile.

Alors les prudhommes s'écrièrent :

— Au nom de Dieu I monseigneur, n'y allez pas sans nous, car, vous le comprenez bien, ce serait une honte pour nous

que de ne pas vous aider de tout noire pouvoir dans une occasion qui nous intéresse si fort.

Le roi don Pierre consentit donc à attendre, et l'on fit publier par toute la Sicile que chaque homme âgé de quinze à soixante ans eût à se rendre à Païenne sous quinze jours, avec ses armes et son pain pour un mois. En attendant, et pour donner bon courage aux Messinois, le roi ordonna à deux mille Almogavares de faire la plus grande diligence possible pour se rendre dans la ville assiégée et y annoncer sa prompte arrivée.

Il avait choisi deux mille Almogavares au lieu de deux mille chevaliers, parce que le.; montagnards, habitués a la fatigue, armés légèrement, n'ayant pour tout bagage qu'une jacquetle de drap ou de cuir sur le corps, une résille sur la tète, des espardilles aux pieds, et portant sur leur dos, dans une besace, autant de pains qu'il y avait de jours de chevauchée, pouvaient franchir la dislance plus rapidement qu'aucune autre troupe.

Aussi, quoiqu'il y ait pour tout le monde six journées de marche de Palerme à Messine, les deux mille Almogavares y arrivèrent vers le soir du troisième jour, et cela si secrètement, qu'ils entrèrent par la porte de la Caperna, depuis le premier jusqu'au dernier, sans qu'aucune sentinelle ni vedette de l'armée française s'aperçût de leur arrivée.

Lorsqu'on apprit, à Messine, le renfort que la garnison venait de recevoir, et surtout les bonnes nouvelles que' ce renfort apportait, ce fut, comme on le pense bien, une grande joie par toute la ville. Mais les pauvres assiégés rabaliirent bien de cette joie le lendemain lorsqu'ils virent leurs protecteurs se préparer au combat.

En effet, l'aspect des Almogavares n'était point rassurant, et, pour qui ne les avait point connus a l'œuvre, ils semblaient bien plutôt un amas de bandits cl de bohémiens qu'une troupe de soldats.

Aussi les Messinois s'écrièrent-ils :

— Oh I Seigneur Dieu ! de quelle haute joie sommes-nous descendus, et quels sont ces hommes qui vont ainsi à moitié nus, sans autres armes qu'une épée et un couteau, sans bouclier et sans écu? Mon Dieu I si toutes les troupes du roi d'Aragon sont pareilles, nous n'avons pas grand compte à faire sur nos défenseurs.

Et les Almogavares, ayant entendu les paroles qui se murmuraient ainsi autour d'eux, répondirent :

— C'est bon, c'est bon, on verra aujourd'hui même qui nous sommes. Montez seulement sur les tours et sur les remparts, et regardez.

Les Messinois montèrent sur les tours et sur les remparts, mais en secouant le tête, car il n'avaient pas grande espérance que les Almogavares tiendraient les belle promesses qu'ils faisaient.

Ceux-ci cependant, sans avoir pris d'autre repos que trois ou quatre heures de sommeil, sans avoir mangé autre chose qu'un de, leurs pains, et sans avoir bu ni vin ni liqueur, mais seulement l'eau qui coulait aux fontaines de la ville, se firent ouvrir une porte, et, au moment où les assiégés s'y attendaient le moins, fondirent sur eux avec une telle impétuosité, qu'ils pénétrèrenl presque jusqu'à la lente du roi. Et comme avant île sortir ils s'étaient donné les uns aux autres parole de ne point rentrer qu'ils n'eussent lue chacun son bomme, lorsqu'ils rentrèrent, il y avait deuxjnille Français de moins dans l'armée du roi Charles, et cela sans compter les prisonniers qu'ils ramenaient.

Quand les gens de Messine, qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient montés sur les tours et sur les remparts, virent celte brillante sortie et quel résultat terrible elle avait eu pour les assiégeans, ils revinrent fort de l'opinion désavantageuse qu'ils avaient d'abord conçue sur les Almogavares, el ceful à qui leur ferait plus de fêle el leur rendrait plus d'honneurs : chaque riche bourgeois en voulut avoir deux chez

lui, et les y traita comme s'ils eussent été de la famille, rassurés et tranquillisés qu'ils étaient maintenant par la certitude qu'avec de pareils hommes leur ville était devenue imprenable.

Cependant le roi Charles apprit que le roi don Pierre d'Aragon, après s'être fait couronner à Palerme, s'avançait à grandes journées par terre, tandis que sa flotte, conduite par son amiral, Roger de Lauria, faisait le tour de l'île.

Ces deux armées réunies pouvaient former, avec celle des Siciliens, a peu près soixante à soixante-cinq mille hommes, c'est-à-dire plus de trois fois autant qu'en avait le roi Charles.

Or, ce dernier, qui était un prince très entendu dans les choses de guerre, comprit qu'il pouvait être trahi par les Abruzziens et les Âpuliens, comme le roi Manfred, el que, comme le roi Manfred, il pourrait bien mourir de maie. mort.

11 prit donc son parti promptement et comme devait le faire un homme aussi prudent que brave.

Par une nuit bien obscure il monta sur les vaisseaux, traversa le détroit et s'en alla aborder à Reggio deCalabre avec la moitié de son armée, car ses vaisseaux n'était ni assez grands ni assez nombreux pour transporter son armée tout entière, il devait reprendre le lendemain matin la moitié qui restait encore sur la terre de Sicile.

Mais, au point du jour, le bruit se répandit que le roi Charles s'était embarqué pendant la nuit avec une partie de son monde, et que ce qui restait encore devant Messine était le tiers à peine de son armée. Aussitôt les Almogavares se firent ouvrir deux portes, et, séparés en deux troupes, ils fondirent sur les huit ou dix mille hommes qui restaient encore, ce que voyant les Messinois, ils s'armèrent de leur coté de tout ce qu'ils purent Irouver, et sortirent de la ville au nombre de huit ou dix mille.

Les Français essayèrent d'abord de rési-ter, d'autant plus qu'ils voyaient revenir de Reggio les galères qui les devaient emporter.

Cependant, quel que fût leur courage, ils ne purent soutenir le choc acharné de leurs ennemis, ils se dispersèrent tout le long du rivage, jetant leurs armes pour courir plus vite, tendant les bras vers leurs vaisseaux, et criant :

— A l'aide! à l'aide!

Mais quoique ceux qui montaient les galères fissent force de rames, ils n'arrivèrent que bien tard au gré de ceux qui les appelaient, car il y en avait déjà plus de trois mille de tués-

Enfin ceux qui restaient étaient si pressés de fuir, qu'ils n'attendirent pas quelesvaisseauxabordassent,et qu'ils rejetèrent à la mer pour les aller rejoindre, de sorte que beaucoup périrent dans le trajet, et que, de sept ou huit mille hommes que le roi Charles avait laissés après lui, à peine en vit-il revenir cinq cents.

Cette journée fut une riche journée pour les Almogavares ; car les Français n'avaient pas même pris le temps de plier leurs tentes et de les emporter ; aussi y gagnèrent-ils un si riche butin, que les florins d'or roulaient le lendemain dans Messine comme de menus deniers.

Deux jours après, le roi Pierre d'Aragon fit son entrée à Messiae au milieu des cris de joie et des acclamations de tout le peuple, et les fêtes qu'on lui lit durèrent quinze jours el quinze nuits: pendant ces quinze nuiTs, la ville fut illuminée de façon qu'on y voyait à se promener dans ses rues comme à la lumière du soleil.

Ce fut ainsi que la terre de Sicile fui délivrée du dernier Français, el cela se passa l'an de grâce 1282.

Puisse-t-il arriver une pareille joie à tout noble peuple opprimé par l'él ranger I

Voici la véritable chronique des Vêpres siciliennes, telle qne Je l'ai copiée dans la bibliothèque du Palais-Rojal ;> Palerme.

«•"IN DU SPERONAf.B.

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