‹ Une année `a FlorenceChapitre 132 sur 148 · ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

ALEXANDRIE

Le 22 avril 4850, vers six heures du soir, nous fumes interrompus au milieu de notre dîner par le cri terre! terrel poussé à bord du brick le Lancier, qui nous conduisait, messieurs Taylor, Mayeret moi, en Egypte. Nous montâmes rapidement sur le pont, et, aux derniers rayons du soleil couchant, nous saluâmes l'antique sol des Ptolémées.

Alexandrie est une plage de sable, un grand ruban doré étendu à (leur d'eau : à son extrême gauche, ainsi que la corne d'un croissant, s'avance la pointe de Canope ou d'Abonkir, selon que l'on veut penser a la défaite d Antoine ou à la victoire de Murât. Plus prés de la ville s'élèvent la colonne .ii' Pompée el l'aiguille de Cléopâtre, seules ruines qui restent de la cité du Macédonien. Entre ces deux monumens, près d'un bois de palmiers, est le palais du vice-roi, mauvais et pauvre édiliee blanc bâti par des architectes italiens. Enfin, de l'autre coté du port, se détache sur le ciel une tour carrée, bâtie par les Arabes, el au pied de laquelle débarqua l'armée française, conduite par Bonaparte. Quant à Alexandrie, eeiie antique reine de la Basse-Egypte, honteuse sans

doute de son esclavage, elle se cache derrière les vagues du désert, au milieu desquelles elle s'élève comme une Ile de pierre sur une mer de sable.

Tout cela était sorti successivement de la mer, et comme par magie, a mesure que nous approchions du rivage; el cependanl nous n'avions pas échangé une parole, tant notre esprit était plein de pensées el notre cœur de joie, il

faut être artiste, avoir rêvé longtemps un pareil voyage

avoir touché, comme nous venions de le faire, à Païenne et

a Uaile, ces deux relais de l'Orient, puis enlin, vers le soir [I UD beau jour, par mw nier calme, au cri joveux des matelots, dans un horizon éclairé comme par le reflet d'un Incen-

OKUV. COMl'L. — X.

die, avoir vu apparaître, nue et ardente, cette vieille terre d'Egypte, mystérieuse aïeule du monde, auquel elle a légué, comme une énigme, l'indéchiffrable secret de sa civilisation ; il faut avoir vu tout cela avec des yeux faiigués de Paris, pour comprendre ce que nous éprouvâmes à l'aspect de celte côte, qui ne ressemble à aucun paysage connu.

Nous ne revînmes à nous que pour nous occuper des préparatifs du débarquement; mais le capitaine Bellanger nous arrêta en souriant de notre hâte. La nuit, si rapide à descendre du ciel dans les climats orientaux, commençait à ternir cet horizon brillant, et, aux dernières lueurs du jour, on voyait écumer, comme des vagues d'argent, l'eau qui se brise contre une chaîne de rochers qui ferme presque entièrement le port. Il eut été imprudent de risquer l'entrée de la rade, même avec un pilote turc, et il était cent fois probable que, ne partageant pas noire impatience, aucun de ces guides marins ne se hasarderait de nuit à venir à bord de notre bâtiment.

Il fallut donc prendre patience jusqu'au lendemain. Je ne sais ce que firent mes compagnons de voyage; quant à moi, je ne dormis pas une minute. Deux ou trois fois pendant la nuit, je montai sur le pont, espérant toujours apercevoir quelque chose à la lueur des étoiles; mais pas une lumière ne s'alluma sur le rivage, pas une rumeur ne nous arriva de I" ville : on eût cru que nous étions ù cent lieues de toute terre.

Enfin le jour parut. Lu brouillard jaunâtre couvrait tout le littoral, qu'on ne reconnaissait que par une longue ligne de vapeurs d'un ion plus mat. Nous n'en manœuvrâmes pas inouïs vers le port; et peu i peu le voile qui couvrait cette

mystérieuse [sis, sans m' lever, devint moins épais, el, com-

■' travers une gaze de plus en plus transparente, nous re-

vlmes peu à peu le paysage de la veille. Nous n'étions plus qu'à quelques centaines de pasdesbri-

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

sans, iorsque apparut enfin notre pilote. Il s'approchait sur une barque conduite |>ar quatre rameurs, et ayant à sa proue deux grands yeux peints, dont le regard était fixé sur la mer, comme pour y découvrir ses écueils les plus cachés.

C'était le premier Turc que je voyais, car je ne considérais pas comme de vrais Turcs les marchands de dattes que j'avais rencontrés sur les boulevards, ni les envoyés de la Sublime-Porte que j'avais de temps en temps aperçus au spectacle: aussi je regardai s'approcher ce digne musulman avec cette naïve curiosiié du voyageur qui, las des choses et des hommes qu'il a vus, et venant de taire huit cents lieues pour voir de nouveaux hommes et de nouvelles choses, s'accroche au pittoresque aussitôt qu'il le rencontre, et bat des mains d'avoir enfin trouvé cet étrange et cet inconnu qu'il est venu chercher de si loin.

C'était, au reste, un digne fils du prophète, ayant une longue barbe, un habit ample et brillant, des gestes lents et réfléchis, et des esclaves pour bourrer sa pipe et porter son tabac. Arrivé sur notre vaisseau, il monta gravement à l'échelle, salua, en croisant ses mains sur sa poitrine, le capitaine, qu'il reconnut à son uniforme, et alla s'asseoir au gouvernail, à la barre duquel notre pilote lui céda sa place. Comme je marchais à sa suite et ne le quittais pas des yeux, au bout de quelques instans je vis sa ligure se contracter comme s'il avait dans la gorge un corps étranger qu'il ne pût ni rendre ni avaler; enfin, après des efforts inouïs, il parvint à prononcer ces deux mots : — A droite. Il était temps qu'ils sortissent: une seconde de plus, ils l'étranglaient. Après une légère pause, le même paroxysme le reprit ; mais cette fois ce fut pour dire : — A gauche. Au reste, c'étaient les deux seules phrases qu'il eût apprises : on voit que son éducation philologique s'était bornée au strict nécessaire.

Ce vocabulaire, si restreint qu'il fiït, suffit cependant pour nous faire arriver à un excellent mouillage. Le baron Taylor, le capitaine Bellanger, Mayer et moi, nous nous élançâmes dans la chaloupe, et de la chaloupe à terre. Ce qui se passa en moi lorsque je touchai le sol serait impossible à décrire; d'ailleurs je n'eus pas le temps d'approfondir mes sensations, un incident inattendu vint me tirer de mon extase.

Sur le port même, ainsi que nous voyons sur les places de Par nos conducteurs de fiacres, de cabriolets et de coucous, le« âniers attendent les arrivans. Il y en a partout où un homme peut mettre pied à terre : à la tour Carrée, à la colonne de Pompée, a l'aiguille de Cléopâtre. Mais, il faut l'avouer à leur louange, ils dépassent encore en prévenance et en ténacité nos cochers de Sceaux, de Pantin et de Saint- Denis. Avant que je n'eusse eu le temps de me reconnaître, j'avais été pris, enlevé, mis à califourchon sur un âne, arraché de ma monture, transporté sur un autre, renversé de celle-ci sur le sable, et tout cela au milieu de cris et de coups échangés si rapidement, que je n'avais pas eu le temps d'opposer la moindre résistance. Je profitai du moment de répit que me donnait le combat qui se livrait sur mon corps pour regarder autour de moi, et j'aperçus Mayer dans une position encore plus critique que la mienne : il était tout à fait prisonnier, et, malgré ses cris, emmené au galop par son Ane et par son ànier. Je courus à son secours, et je parvins à le tirer des mains de son infidèle; nous nous élançâmes aussitôt dans la première ruelle qui se présenta à nous pour échapper à celle huitième plaie de l'Egypte dont ne nous avait pas prévenus Moise, mais nous ne lardâmes point à être rejoints par nos hommes, qui, pour plus grande diligence, ayant enfourché leurs quadrupèdes, avalent sur nous l'avantage de la cavalerie sur l'infanterie. Celle fois je né sais pas comment la chose se serait passée, si de bons musulmans, nous reconnaissant a nos habits pour des fiançais, n'avaient eu pitié de nous, et, sans nous adresser la parole, sans nous prévenir par un geste do leurs bons sentlmens â notre égard, ne tussent venus â notre leCOUM en écartant nos olficieux assaillant a grands coup» de nerf d'hippopotame. La chose laile a noire satisfaction, ils continuèrent

leur chemin sans attendre nos remerctmena.

Non, pénétrâmes alors dans la ville; mais nous n'y eûmes pas Ut cent pu que nous unies quelle Imprudence non

avions commise en refusant nos montures ; les ânes sont les cabriolets du pays ; et il est presque impossible de s'en passer au milieu de la boue. C'est qu'à cause de la chaleur on est obligé d'arroser les rues cinq ou six fois le jour • celte mesure de police est confiée à des fellahs, qui se promènent, une outre sous chaque bras, et les pressent l'une après l'autre pour en faire jaillir l'eau, accompagnant cette éjaculation alternative d'une double phrase arabe qu'ils prononcent d'un Ion monotone, et qui veut dire : — Prends garde à droite, prends garde à gauche. Grâce à celte irrigation portative, qui donne à ces braves gens l'apparence de nos joueurs de musette, l'eau et le sable forment une espèce de mortier romain, dont les ânes, les chevaux et les dromadaires peuvent seuls se lirer avec honneur ; quant aux chrétiens, ils s'en défendent grâce à leurs bottes ; mais les Arabes y laissent leurs babouches.

Cependant nous n'étions qu'au commencement de nos mésaventures; en sorlant de la rue sale et étroite dans laquelle nous nous étions engagés, nous tombâmes au milieu d'un i)3zar infect; c'était un de ces foyers méphitiques dans lesquels la peste vient, une ou deux fois l'an, puiser les miasmes putrides qu'elle répand ensuite sur toute la ville ; mais, quelle que fut notre hâte de le traverser, il présentait un tel encombrement de ballots, d'ânes, de marchands et de dromadaires, que pendant quelques instans nous fûmes poussés, rudoyés, collés contre les boutiques sans pouvoir avancer d'un pas. Nous allions prendre le parti de retourner en arrière, lorsque nous aperçûmes le cadi, qui, comme dans les Mille et une Nuits, faisait sa ronde à la tête de ses kaffas. A. peine se fut-il aperçu que la voie publique était obstruée, qu'il se dirigea du côté de l'engorgement, et qu'avec une impartialité admirable il se mit, lui et ses aides, à frapper à grands coups de bâton sur le dos des bêtes et la tête des gens. Le moyen était jffieace, une brèche fut pratiquée; le cadi passa le premier, nous le suivîmes; la circulation se rétablit derrière nous, comme un fleuve qui reprend son cours. A cent pas de là, le cadi prit à droite et nous à gauche, lui pour dissiper un nouveau rassemblement, et nous pour nous rendre chez le consul.

Nous suivîmes pendant une demi-heure à peu près des rues étroites, irrégulières et tortueuses, dont les maisons ont toutes des avant-toits saillans, <]ui, parlant des premières fenêtres, vont, en empiétant toujours d'élage en élage, jusqu'au faîle du bâtiment; ce qui resserre tellement l'espace vers le haul, que le jour est presque entièrement intercepté. Sur notre route, nous trouvâmes quelques mosquées, en général peu remarquables; deux ou trois seulement dans toute la ville sont ornées de madenehs(\), mais peu élevés et n'ayant* qu'une galerie. A leurs portes, que ne franchit jamais un giaour, étaient assis de vrais croyans, qui fumaient nu jouaient au maugallah (2) ; enfin, après avoir mis une heure à peu près à venir du port, c'est-à-dire à faire un quart de lieue, nous arrivâmes chez le consul.

Monsieur de Mimant nous accueillit avec, une grâce parfaite. Homme de lettres distingue, archéologue infatigable, défenseur jaloux non-seulement des droits, mais encore de la dignité de noire nation, tout Français était sûr de trouver auprès de lui hospitalité comme voyageur, protection comme compatriote ; il nous reçut dans une grande chambre qui avait autrefois élé habitée par Donaparte, Kléher, Murât, Junolet quelques-uns des généraux les plus braves et les plus renommés de noire expédition. Presque tous avaient adopié, en arrivant, la vie orieniale et l'usage du café et des chibouques, qui constituent les plus habituelles distractions. Ils fumaient assis sur les larges divans qui font le tour de la chambre, et l'on nous montra sur le plancher, en diuYreus endroits, les traces que le feu de leurs longues pipes y avait

i Espace de clocher du baut duquel le muezzin appelle les fidèle i la prière.

(2) Morceau de bols ma sif, i.iilié. eu carré long, ordinairement en cèdre cl en cnéheg il e°l creusé <le trôûi demi-sphêriqùés, lncrusté quelquefois de nacre, iv i nncespèci fle Hic-trac auquel chaque partner Joue avec trente-six coquillage^,

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINZE JOURS AU SINAI

laissées. Je cite ce détail pour prouver combien les moindres particularités de noire séjour en Egypte sont restées dans la mémoire de ses habitans.

Après une conversation animée comme celle qui s'établit entre compatriotes qui se retrouvent à mille lieues de leur pays, et pendant laquelle monsieur Taylor exposa les motifs de son voyage et la mission dont il était chargé près du pacba, nous fîmes venir des guides et des ânes; car cette fois nous étions guéris des voyages à pied, et nous nous acheminâmes vers la porte Mahmoudié, qui conduit aux ruines de la vieille Alexandrie. Dès Ions, à l'abri de la boue et paisiblement installés sur nos montures, nous pûmes nous livrer ù des observations plus curieuses en Egypte que partout ailleurs. Tout était, pour nous autres Parisiens, un objet de surprise : l'ordre physique et social nous semblait bouleversé ; c'étaient un ciel et une terre comme on n'en voit nulle part, une langue qui n'a d'analogie avec aucune langue, des moeurs qui n'existent que là, un peuple qui semble avoir pris notre vie au rebours. Chez nous on porte les cheveux longs, le menton rasé, les musulmans se rasent la tête et laissent pousser leur barbe. Nous punissons la bigamie et flétrissons le concubinage ; ils proclament l'une, et ne mettent aucune borne à l'autre. La femme est. dans notre existence, une épouse, une sœur, une amie; dans la leur, ce n'est qu'une esclave, esclave plus malheureuse que tous les autres esclaves ; sa vie est celle d'une prisonnière : nul que son maître n'approche de son habitation. Dus elle est belle, plus elle est malheureuse, car alors son existence est suspendue à un il 1 : si elle lève son voile, sa tète tombe I

En sortant de la porte Mahmoudié, nous nous détournâmes de quelques pas pourvoir un petit monticule qui porte encore aujourd'hui le nom pompeux de fort Bonaparte. Alexandrie est une ville si basse que les ingénieurs français n'eurent qu'à amasser quelques pelletées de terre et à les couronner d'une batterie pour la forcer à se rendre. Nos honneurs et nos devoirs rendus à ce souvenir moderne, nous nous jetâmes tout entiers dans l'antiquité.

La vieille Egypte, l'Egypte descendue de l'Ethiopie avec le Nil, n'existait plus que dans les ruines d'Eléphantine et de Thèbes. Memphis la troyenneleur avait succédé, et sous ses murs avait vu tomber avec Psammenit l'empire des Pharaons, légué par Cambyse à ses successeurs. Darius régnait; sa monarchie s'étendait de l'Indus au Pont-Euxin, et du Jaxarte à l'Ethiopie. Continuant l'œuvre de ses prédécesseurs, qui, depuis cent cinquante ans, tenaient en servitude la Grèce d'Asie et attaquaient la Grèce d'Europe tantôt avec des millions d'hommes, tantôt avec de l'or et des intrigues, Darius rêvait une troisième invasion, lorsque dans une province de celle Grèce, bornée a l'orient par le mont Athos, au couchant par l'Illyrie, au nord par l'IIœmus et au midi par l'Olympe, un jeune roi de vingt-deux ans se trouva qui résolut de renverser cet immense empire, et de faire ce que Cimon, Agésilas et Philippe avaient tenté vainement. Ce jeune roi s'appelait Alexandre.

Il lève trente mille hommes d'infanterie, quatre mille cinq cents de cavalerie, rassemble une flotte de cent soixante galères, se munit de soixante-dix talens, prend des vivres pour quarante jours, part de Pella, longe les côtes d'Amphipolis, passe le Strymon, franchit l'IIèhre, arrive en vingt jours à Seslos, débarque sans opposition sur les rivages de l'Asie mineure, visite le royaume de Priam, couronne de fleurs le tombeau d'Achille, son aïeul maternel, traverse le Granlque, bat les Satrapes, lue Mithi ïdate, soumet la Kyste et la Lydie, prend Sardes, .Ylilcl, Ilalyi amasse, soumet la Calalie, traverse la Cappadoce, subjugue la Cilieie, rencontre dans les plaines d'Issus les Perses, qu'il chasse devanl lui < omme une poussière, monte jusqu'à Damas, redescend jusqu'à Sidon, prend et saccage Tyr, fait trois fois le tour des murailles de fiata, traînant à son char son commandant Bbeils, comme ni autrefois Achille à Hector : va a Jérusalem el i Memphis, sacrifli su dieu des Juifs el aux dieux des Egyptiens, redescend

le Vil, visite Caiiopc. fait le tour du lac Mareolis, et, arrivé sur son bord septentrional, frappé de la beauté de celte plage

et de la force de sa situation, se décide à donner une rivale à Tyr, et charge l'architecte Dynocrates de bâtir une ville qui s'appellera Alexandrie.

L'architecte obéit : il traça une enceinte de quinze mille pas, à laquelle il donna la forme d'un manteau macédonien, coupa sa ville par deux rues principales, afin que les vents étésiens qui viennent du nord pussent la rafraîchir. La première de ces rues s'étendait de la mer au lac Mareotis, et elle avait dix stades ou onze cents pas de longueur; la seconde traversait la ville dans toute son étendue, et elle avait quarante stades ou cinq mille pas d'une extrémité à l'autre. Toutes deux avaient cent pieds de large.

Et la ville naissante ne s'agrandit pas peu à peu comme les autres villes, mais se leva tout à coup. Alexandre en jeta les fondemens, partit pour le temple d'Ammon, se fit reconnaître pour le fils de Jupiter, et lorsqu'il revint, la nouvelle Tyr était bâtie et peuplée. Alors le fondateur continua sa course victorieuse. Alexandrie, couchée entre son lac et ses deux ports, écouta le retentissement de ses pas qui s'enfonçaient vers l'Euphrate et le Tigre; une bouffée de vent d'orient lui porta le bruit de la bataille d'Arbelles; elle entendit comme un écho la chute de Babylone et de Suze; elle vit rougir à l'horizon l'incendie de Persépolis : puis enfin cette rumeur lointaine se perdit derrière Ecbatane, dans les déserts de la Médie, de l'autre côté du fleuve Arius.

Huit ans après, Alexandrie vit rentrer dans ses murs un char funèbre, roulant ses deux essieux autour desquels tournaient quatre roues à la pprsane, dont les rayons et les jantes étaient dorés. Des têtes de lion, d'or massif, dont la gueule mordait une lance, formaient l'ornement des moyeux. Il y avait quatre timons, à chacun desquels était attaché un quadruple rang de jougs, et quatre mulets à chaque joug. Chacun d'eux avait sur la tête une couronne d'or, des sonnettes d'or aux deux côtés de la mâchoire, et autour du cou des colliers chargés de pierres précieuses. Sur ce char était une chambre d'or voûtée, large de huit coudées et longue de douze; le dôme était orné de rubis, d'escarboucles et d'émeraudes. Au-devant de cette chambre régnait un péristyle d'or, soutenu par des colonnes d'ordre ionique, et dans ce péristyle étaient appendus quatre tableaux. Le premier de ces tableaux représentait un char richement travaillé: un guerrier y était assis tenant en main un sceptre magnifique; autour de lui marchaient la garde macédonienne tout armée et le bataillon des Perses; l'avant-garde était formée par les oplites. Le second tableau se composait du train des éléphans armés en guerre, portant sur leur cou les Indiens, et en croupe des Macédoniens couverts de leurs armes. On avait figuré dans le troisième des corps de cavalerie imitant les manœuvres et les évolutions du combat. Enfin le quatrième représentait des vaisseaux en ordre de bataille et prêts à attaquer une flotte que l'on voyait dans le lointain. Au-dessus de cette chambre, c'est-à-dire entre le plafond et le toit, tout l'espace était occupé par un trône d'orearré, orné de figures en relief d'où pendaient des anneaux d'or, el dans ces anneaux d'or étaient passées des guirlandes de fleurs, que l'on renouvelait tous les jours. Au-dessus du faite était une couronne d'or, d'une assez grande dimension pour qu'un homme de liante [aille put se tenir debout dans le cercle qu'elle formait, et lorsque la lumière du soleil frappait dessus, elle renvoyait au loin ses rayons en éclairs. Enfin dans cette chambre il y avait un cercueil d'or massif dans lequel suides aromates était couché le cadavre d'Alexandre.

C'était unde ces douze capitaines que la mon de leur général avait faits rois qui menait le deuil; dans ce grand partage du mondé qui s'était accompli autour d'un cercueil, Ptofémée, fils de Magus, avait pris pour lui l'Egypte, la C.vréiiaïqnè, la Palestine, la l'hénicie et l'Afrique. Puis, connue un palladium qui devait, pendant trois siècle-, el deuil, c>uisrrver l'empire chez, ses descendans, il avait détourné de sa mute le corps d'Alexandre; il le ramenait demander une tombe à celle ville à laquelle il avait donné un berceau

A compter de ce jmir, Alexandrie fut appelée reine, comme l'avait été Tyr, comme l'était Athènes comme devait l'être Home ; ses seize rois et ses trois reines ajoutèrent cha-

ŒUVRES COMPLEîEb D'ALEXANDRE DUMAS.

cun une pierre précieuse à sa couronne. Ptolémée, appelé Soter ou Sauveur par les Rhodiens, fit bâtir la tour du Phare, joignit par une jetée l'île au continent, transporta de Sinope à Alexandrie les images du dieu Sérapis, et fonda la fameuse bibliothèque qui fut brûlée par César. Ptolémée II, surnommé ironiquement Phiiadelphe à cause de ses persécutions contre les princes de sa famille, recueille, fait traduire en grec les livres hébreux, et nous lègue la version des Septaule; Plolémée III, dit le Bienfaisant, va chercher jusqu'au fond de la Baciriane et rapporte aux bouches du Nil les dieux de la vieille Egypte, enlevés parCambyse. Le théâtre, le musée, le gymnase, le siade, le pannion, les bains, s'élevèrent sous leurs successeurs. Six canaux furent percés a travers des étendues de terrains immenses; quatre se rendaient du Nil au lac Mareolis ; le cinquième conduisait d'Alexandrie â Canope : enfin le sixième traversait l'isthme tout entier, coupait le quartier Rhacolis, et, parti du port Kibetos, allait se jeter dans le lac, à coté de la porte du Soleil.

Aujourd'hui il ne reste plus de l'ancienne ville que la jetée, agrandie et solidifiée par des atterrissemens, cl sur laquelle est bâtie la nouvelle ville. Au milieu de ruines presque sans formes, qu'on reconnaît cependant pour avoir été celles des bains, de la bibliothèque et des théâtres, il n'est resté debout que la colonne de Pompée et l'une des aiguilles de Cléopâtre, car l'autre est couchée et à moitié ensevelie dans le sable. Toute la partie qui était autrefois une île, au cenlre et à l'extrémité orieniale de laquelle s'élevait la citadelle, et eetie fameuse tour du Phare qui éclairait à trente mille pas de distance, n'est plus qu'une plage rase et aride, qui s'avance en forme de croissant pour ceindre la nouvelle cité.

La colonne de Pompée est un jet de marbre surmonté d'un chapiteau corinthien et reposant sur un massif composé de débris antiques et de fragmens égyptiens. Le titre qu'elle porte et qui lui a été donné par les voyageurs modernes n'a aucun rapport avec son origine, qui, si l'on en croit 1 inscription grecque qui en dépend, remonterait seulement à Dioclétien; elle a éprouvé, vers la partie du sud, une inclinaison d'environ sept pouces; au reste, ni le chapiteau, ni la base n'ont jamais été achevés. Quant à sa hauteur, je ne l'ai pas mesurée ; mais elle dépasse de près de deux tiers les palmiers qui poussent autour d'elle.

Quant aux aiguilles de Cléopâtre, dont l'une, ainsi que nous l'avons dit, est encore debout et dont l'autre est couchée, ce sont des obélisques de granit rouge à trois colonnes de caractères sur chaque face : ce fut le Pharaon Mœris qui, mille ans avant le Christ, les lira des carrières de la chaîne libyque, ainsi que d'un écrin, et les dressa de sa main puissante devant le temple du Soleil. Alexandrie les envia, diton, à Meniphis, et Cléopâtre, malgré les murmures de la vieille aïeule, les lui enleva comme des bijoux qu'elle n'était plus assez belle pour posséder. Les dés antiques qui servaient de base â ces obélisques existent encore et reposent sur un socle de trois marches : ils sontde construction grécoromaine, et viennent appuyer par leur date architecturale la tradition populaire, qui fait remonter leur seconde érection à l'an 58 ou 40 avant le Christ.

Nous errions depuis deux heures à peu près au milieu de ces ruines, notre strabon et notre Plutarque à la main, lorsque mes yeux tombèrent par hasard sur le pantalon blanc de Mayer; il était noir depuis le dessons des pieds jusqu'au genou, et gris depuis le genou jusqu'au haut de la cuisse. Je crus d'abord que. pressé de visiter les ruines, il avait gardé celui avec lequel il avait traver é le mes boueuses d'Àlexanderié; mais je m'aperçus bientôt, en prêtant une attention plus sérieuse au phénomène, que cette teinte sombre, qui allait en se dégradant â mesure qu'elle s'éloignail du sol, était mouvante et devait tenir a une cause particulière Je portai immédialemeotel par instinct mon regard mit moi-même, el un seul coup d'oui me Buffll pour re connaître l'épouvantable vérité: nous étions couverts de puces. .

Ce qu'il v avail de mieux â taire dans une pareille extré Dite, c'était de nous rendre s, m* 1 1 tard aux bains dont si

souvent nous avions cniendu parler comme d'un délicieux délassement; aussi à peine l'idée fut-elle émise par l'un de nous que la caravane l'adopta à l'unanimité. Nous fîmes signe a nos guides d'amener nos ânes, nous les enfourchâmes, avec plus ou moins de dexlérilé, selon nos éludes sur léquitalion et nos souvenirs de Montmorency, et nous revînmes au galop vers la ville; mais à peine eûmes-nous csmmuniqué à notre interprète l'intention qui nous ramenait que son visage prit une expression d'effroi toul à fait inquiétante : les bains nous étaient fermés pour toute la journée, et il y allait de notre tête de nous les faire ouvrir. Voici la cause de cette interdiction.

Le vendredi est le dimanche des Turcs. Or, le Coran enjoint à tout bon musulman de remplir ses devoirs conjugaux pendant la nuit du vendredi au samedi, sous peine de payer en entrant au paradis un chameau par chaque fois qu'il y aurait manqué : il en résulte que le samedi est consacré aux ablutions féminines, et les bains exclusivement réservés à la purification des harems. En conséquence, nous vîmes passer de véritables troupeaux de femmes couvertes d'une mante de soie noire ou blanche, chaussées de brodequins Jaunes, le visage voilé d'une petite pièce d'étoffe longue d'un pied et demi, et delà largeur du visage; cette espèce de bai be, pareille à celle d'un masque de domino, et terminée comme elle en pointe, pend devant la figure a partir des yeux, et se rattache au voile qui couvre le front par une chaîne d'or, de per- 'es ou de coquillage, selon la fortune ou le caprice de celle qui le porte. Ces femmes, qui ne sortent jamais à pied, étaient montées sur des ânes et conduites par un eunuque, marchant en tèle, un bâton a la main. Nous vîmes de ces escadrons qui montaient à soixante, à quatre-vingts et même à cent femmes : quelques-uns étaient suivis de leurs maîtres, ce qui, vu la circonstance religieuse a laquelle cette sortie faisaii allusion, nous parut, de la part de ces derniers, le comble de la faluité.

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