‹ Une année `a FlorenceChapitre 133 sur 148 · LES BAINS · texte numérisé non relu

LES BAINS

Le lendemain je me présentai aux bains dès qu'ils furent ouverts. Les bains sont, après les mosquées, les plus beaux monumens des villes orientales. Celui auquel on me conduisit était un vaste bâtiment d'une architecture simple el recouverte d'ornemens ingénieux; on entre d'abord dans un grand vestibule, ayant â droite et à gauche des chambres où l'on dépose le manteau. Au fond et en face de l'entrée est une porte hermétiquement fermée; on la franchit et l'on se trouve dans une atmosphère plus chaude que l'air extérieur. Arrivé là, il est encore temps de se retirer, mais dès qu'On a mis le pied dans un des cabinets qui sont contigus à cette chambre, on ne s'appartient plus. Deux domestiques s'emparent de vous, et vous devenez la chose de l'établissement.

C'est ce qui m'arriva, à mon grand étonnemrnt; à peine entré, deux vigoureux garçons de bain m'appréhendèrent au corps; en un instant je me trouvai nu comme la main, puis l'un d'eux me noua un châle de lin autour de la ceinture, tandis (pie l'autre me bouclait aux pieds une paire de patins gigantesques, qui me grandirent immédiatement d'un pied. Cette chaussure insolite me rendil aussitôt non-seulement toute fuite impossible) mais encore, exhausse démesurément comme je l'étais, je n'aurais pas même pu conserver mon centre de gravité, si mes deux esclaves ne m'eussent soutenu chacun sous une épaule. J'étais pris; il n'y avail pas à reculer ; Je me laissai conduire.

Nous passâmes dans une autre chambre; mais la, quelle que lut ma résignation, la vapeur était si intense et la cha-

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leur si grand?, que je me sentis suffoqué. Je crus que mes guides s'étaient trompés et étaient entrés dans un four; je voulus me débattre, mais ma résistance avait élé prévue; je n'étais d'ailleurs ni en costume ni en situation favorable pour soutenir la lutte, aussi m'avouai-je vaincu. 11 est vrai qu'an bout d'un instant je tus moi-même étonné de sentir, à mesure que la sueur me coulait le long de mon corps, ma respiration revenir et mes poumons se dilater. Nous passâmes ainsi dans quatre ou cinq chambres, dont la température suivait une marche progressive si rapide qu'enfin je commençai à croire que depuis cinq mille ans l'homme s'était trompé d'élément, et que sa véritable vocation était d'être bouilli ou rôti. Enfin nous entrâmes dans l'étuve; là, le brouillard était si épais, que je ne pus, au premier abord, rien apercevoir à deux pas de moi, et la chaleur si insupportable que je. me sentis défaillir. Je fermai les yeux et me laissai aller à la merci de mes guides, qui me firent faire quelques pas encore, m'enlevèrent ma ceinture, me dégrafèrent mes patins et m'élendirent à moitié évanoui sur l'estrade qui s'élevait au milieu de la chambre, et qui ressemblait a la table de marbre d'un amphithéâtre.

Cependant celte fois encore, au bout de quelques instans, je commençai de m'habituer ù cette température infernale; je profitai du retour graduel de mes facultés pour jeter discrètement les yeux autour de moi. Comme mes autres organes, ma vue se familiarisait avec l'atmosphère qui m'enveloppait, si bien que je parvins, malgré le brouillard, à voir assez distinctement les objets environnans. Mes deux bourreaux paraissaient m'avoir momentanément oublié; je les voyais occupés à l'autre bout de la chambre, et je songeai à meure à profit le moment de relâche qu'ils voulaient bien me donner.

Je m'orientai donc petit à petit, et je finis par me rendre compte de ma situation : j'étais au centre d'un grand salon carré, incrusté, jusqu'à hauteur d'homme, de marbres de différentes couleurs; des robinets ouverts versaient incessamment sur les dalles une eau fumante qui allait, aux quatre coins de la salle, se perdre dans quatre bassins pareils à des chaudières, à la surface desquels je voyais s'agiter des têtes rasées qui exprimaient leur béatitude par des expressions de physionomie des plus grotesques. J'étais si occupé de ce tableau que je ne prêtai qu'une attention médiocre au retour de mes deux garçons de bains. Us revenaient à moi, tenant, l'un une large sébille de bois dans laquelle il avait fait dissoudre du savon, l'autre un paquet de filasse fine. Tout à coup il me sembla que des milliers d'aiguilles m'entraient dans la tête, par les yeux, le nez et la bouche; c'était mon scélérat de baigneur qui venait de m'inonder le visage avec cette préparation, et qui, pendant que son camarade me maintenait par les épaules, me frottait avec rage la figure, les cheveux et la poitrine. La douleur était si insupportable qu'elle me rendit toute mon énergie; il me parut ridicule de me laisser ainsi torturer sans me défendre, j'écartai l'un d'un coup de pied, je culbutai l'autre d'un coup de poing, et, ne voyant pas d'autre remède à mon mal qu'une Immersion complète, je me dirigeai vers celui des quatre bassins qui me parut le mieux habité, et je m'y élançai hardiment ; l'eau était bouillante. Je jetai un cri de brûlé, et m'accroebant à mes voisins, qui ne comprenaient rien à mon agitation; je remontai sur le bord de la cuve presque aussi rapidement que j'y étais descendu. Cependant, si courte qu'eût été l'ablution, elle avait produit son effet; j'avais le corps rouge comme un homard.

Je restai un instant stupéfait et me crus sous l'empire d'un cauchemar. J'avais devant les yeux des hommes qui cui- Baienl dans une espèce de court-bouillon, et qui paraissaient

prendre le plus grand plaisir à ee suppliée Cela bnulever sait toutes mes niées sur le plaisir et sur la douleur, puisque ce qui était douleur pour moi était plaisir pour eux; aussi pris je la résolution de ne plus m'en rapporter à moimême, de ne plus croire ;i nies sens. liions, et de me laisser tout bonnement faire, quelque chose qu'on nie fil; lues deux

boni rcaux me Irouvèrenl doue pai failemenl résigné lorsqu'ils revinrent à moi, et je les suivis sans résistance vers l'un des

quatre bassins. Arrivé, aux marches, ils me firent signe de descendre; j'obéis passivement, et je me trouvai dans une eau qui me parut avoir de 35 à 40 degrés. Cela nie parut une chaleur fort tempérée.

De ce bassin je passai à un autre d'une température plus élevée, mais supportable encore. J'y restai, comme dans le premier, à peu près trois minutes. Au bout de ce temps, mes hommes me conduisirent dans un troisième, qui pouvait avoir 10 ou 12 degrés de plus que le second; enfin de ce troisième ils me dirigèrent vers le quatrième, qui était celui où j'avais fait mon apprentissage de damné. Je m'en approchai avec la plus grande répugnance, quelque résolution que j'eusse prise de tout supporter. Aussi, arrivé à la descente, je commençai par tâter l'eau du bout du pied ; elle me parut toujours chaude, mais non plus au degré que je lui avais connu. Je risquai une jambe, puis l'autre, enfin tout le corps, et je fus on ne peut plus étonné de ne plus éprouver la même cuisson. C'est que cette fois j'étais arrivé par gradation, elque les autres bassins m'avaient préparé à celui-ci. Au bout de quelques secondes, je n'y pensai plus, et cependant je crois pouvoir répondre que l'eau avait de 60 a 63 degrés de chaleur; seulement, lorsque, je sortis, ma peau avait encore foncé en couleur : du ponceau j'étais passé au cramoisi.

Mes deux traîtres me reprirent et me renouèrent de nouveau une ceinture autour des reins; puis ils me roulèrent un châle sur la tète, et me ramenèrent successivement dans les salles où nous érions déjà passés, ayantsoin, à chaque changement d'atmosphère, de me mettre une nouvelle ceinture et un nouveau turban Enfin j'arrivai dans la première chambre, où j'avais laissé mes babils. J'y trouvai un bon tapis et un oreiller, on m'enleva encore une fois ma ceinture et mon turban pour m'envelopper tout le corps d'un grand peignoir de laine, on me coucha comme un enfant, puis on me laissa seul.

J'éprouvai alors un sentiment de bien-être indéfinissable : je me sentais parfaitement heureux, mais d'une faiblesse telle que, lorsqu'on rouvrit, une demi-heure après, la porte de ma chambre, on me. retrouva exactement dans la même position où on m'avait laissé.

Le nouveau personnage qui entrait en scène était un jeune Arabe vigoureux et bien découplé; il s'approcha de mon lit en homme qui avait affaire à moi. Je le regardai s'avancer avec une espèce d'effroi, bien naturel à un homme qui vient de passer à travers de pareilles épreuves; mais j'étais si faible, que je n'eus pas même l'idée de me soulever; il commença par me prendre la main gauche, dont il fit craquer toutes les articulations; puis il passa à la main droite, à laquelle il rendit le même service. Après le tour des mains vint celui des pieds et des genoux; enfin, par un dernier effort habilement combiné, il me mit dans la position d'un pigeon à la crapaudine, et, comme on donne le coup de grâce à un patient, il me fii craquer l'épine dorsale. Pour cette fois je jetai un véritable cri de terreur, je croyais avoir la colonne vertébrale brisée. Quant à mon masseur, satisfait du résultat qu'il avait obtenu, il abandonna le premier exercice pour passer à un autre, et se mit à me pétrir les bras, les jambes et les cuisses, avec, une dextérité admirable ; cela dura environ un quart d'heure, au bout duquel il me quitta. J'étais plus faible encore qu'auparavant; de plus, toutes les jointures nie faisaient mal. Je voulus tirer mon lapis pour nie recouvrir; je n'en eus pas la force.

Un domestique m'apporta du calé, une chibouque et des cassolettes; puis, me voyant nu, il me jeta une couverture de laine sur le corps, et me laissa m'eni\rer de parfums et de tabac. Je passai ainsi une demi-heure entre la veille et le sommeil, perdu dans les vagues méditations d'une ivresse délicieuse, éprouvant un sentiment de bien-être inconnu et dans nue parfaite insouciance des choses de ce monde. le fus tiré de mon extase par le barbier, qui commença par me raser, puis me peigna la barbe et leamouslacb.es, et Unit par me proposera m'épiler entièrement; comme je n'avais aucun goûl pour ce genre de cérémonie, la proposition demeura sans résultat.

Le barbier lui remplacé par un enfant de quatorze à quinze

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ans, qui entra sous le prétexte de me frotter les talons avec de la pierre ponce. Ignorant complètement ses intentions ultérieures, je lui livrai mes pieds; mais voyant que, l'opération terminée, il demeurait debout et comme attendant quelque chose, je lui demandai ce qu'il voulait: il me répondit par une phrasearabe dont je ne compris pas un mol. Je secouai la tête en signe de non intelligence; il développa alors sa proposition par un geste si expressif qu'il n'y avait pas moyen de s'y tromper. Je ripostai par un aulrequi l'envova rouler à dix pas de moi.

Au bruit qu'il produisit en tombant, le masseur renlra : je lui fis signe que je voulais sortir; il m'apporta mes habits et m'aida à m'en revêtir, car j'étais si faible et si disloqué encore, qu'à peine si je pouvais me tenir debout. Il me reconduisit alors dans la chambre qui s'ouvre sur le vestibule, où je retrouvai mon manteau ; puis je payai pour ce bain, qui avait duré trois heures, pour les domestiques, le masseur, le barbier, la pipe, le café, les parfums, la proposition qu'on m'avait faite, et le coup de pied que j'avais donné, une piastre et demie, c'est-à-dire onze sous de notre monnaie. — C'est merveilleux!

Je trouvai des ânes à la porte, et celte fois je ne me fis pas prier. J'enfourchai ma monture, et m'en allai tranquillement au pas. Quoiqu'il fut dix à onze heures du matin, il me semblait que l'air était très frais. Cela tenait à la comparaison, et je compris dès lors le fanatisme des Turcs pour ce délassement qui m'avait paru, à moi, une fatigue si intolérable.

En rentrant au consulat, j'appris que nous serions reçus le jour même par Ibrahim Pacha, en l'absence de son père, qui était dans le Delta. L'audience était pour midi. J'avais deux heures devant moi, j'en profitai pour me mettre au lit.

A l'heure indiquée, un officier du prince arriva pour prendre la conduite du cortège, et se plaça à sa tête. La caravane se composait de monsieur de Mimaut, du baron Taylor, du capitaine Bellanger, de Mayer et de moi. Elle était éclairée sur ses lianes par deux kaffas, dont l'office était d'écarter à coups de bâton les curieux qui auraient pu gêner la marche de l'ambassade.

Un grand changement somptuaire venait d'êlre fait par le pacha. Depuis six mois à peu près, il avait répudié l'ancien costume militaire et adopté le nouveau, nommé nizawjedid. Le cortège rencontra plusieurs corps d'infanterie affublés de cet uniforme, qui consiste dans un tarbouch rouge, une veste rouge, une culolte rouge et des pantoufles rouges. Cet habit est scrupuleusement adopté, et les régimens présentent un ensemble de couleur assez satisfaisant. Il est vrai que les figures des soldats offrent par opposition un assortiment de nuances les plus variées, depuis la peau blanche et mate du Circassien jusqu'au teint d'ébène de l'enfant dé la Nubie; mais tous les ellorts du pacha n'ont encore pu remédier à ici im onvciiient.

I h autre, qui n'est pas moins grand, est celui que j'ai deja signalé. Os régimens, qui s'avancent dans les rues boueuses d'Alexandrie au son des tambours, qui battent des man lies françaises, malgré toute la discipline qu'essajenl de maintenir les sergens placés en serre-file, ne peuvent non-seulement marquer le pas, mais encore conserver lettre range. Cela tient à ce que, de cinq minutes en cinq minutes, les babouches rouges des soldats restent dans la boue, et que leurs propriétaires sont obligés de s'arrêter pour ne pas les perdre. Cette manœuvre perpétuelle, qui n'a point été prévue par l'école du fantassin, met dans les rangs de la milice égyptienne un désordre qui, au premier abord, pi IU| rail la faire prendre pour la garde nationale du pays.

i i m' ipi i e serait d'autant plus Innocente, que, sons ce climat brûlant où tout poids est un fardeau, i hacun porte Bon

In il .1 volonté, el de la maiiieie qui lui est la plus roininndc.

Enfin le cortège vainquit tous les obstacles ei arriva au palais, pans li cour nous trouvâmes un régiment des menu . troupes qui nous attendait sous lesarmei Vous passfiim entra deux haies, ntonlfimes l'escalier, et travef finies une suite de grandes salles blanches sans aucun ameublement, au milieu 'le i bannie desquclle ■ , CI:, im :i 1 1 un Jet d'eau. Dans I avant-deinieie, monsieur Taylor s'arrêta pour

disposer les présens destinés au prince Ibrahim. Ils consistaient en armures de colonels de cuirassiers et de carabiniers, en fusils de chasse et en pistolets de combat. Cette disposition faite, nous entrâmes dans la salle de réception.

Elle était en tout pareille aux précédentes, et sans autre meuble qu'un énorme divan, qui en faisait le tour. Dans l'angle le plus obscur de cette salle, une peau de lion était jetée sur le divan, et sur cette peau de lion, accroupi, une jambe pendante par dessus l'autre, était Ibrahim, tenant un rosaire de la main gauche et jouant de la droite avec les doigts de sou pied.

Monsieur Taylor salua et s'assit à la droite du prince, monsieur de Mimaut à sa gauche, et le reste du cortège ainsi qu'il lui plût. Pas un mot ne fut échangé dans cette première partie de la réception. Aussitôt que chacun eut pris sa place, Ibrahim fit un signe; on apporta des chibouques tout allumées, et l'on fuma. Pendant les cinq minutes que dura cette opération, nous eûmes le temps d'examiner à loisir le prince Ibrahim. Il était coiffé d'un bonnet grec, portait le nouvel uniforme militaire, et paraissait avoir quarante ans. Du reste, il était petit, trapu, robuste, avait les yeux vifs et brillans, le visage rouge, et la moustache et la barbe de la couleur de la peau de lion sur laquelle il était assis.

Lorsque les pipes furent vidées, on apporta le café. La pipe et le café réunis constituent les grands honneurs. Dans les audiences ordinaires, on n'offre généralement que l'un ou l'autre. Le café bu, Ibrahim se leva lentement, marcha vers la porte, et, suivi de monsieur Taylor et de nous tous, entra dans la salle des présens. Il les examina les uns après les autres avec une satisfaction visible ; les armures de carabiniers, ornées de leur soleil d'or, semblèrent surtout lui faire grand plaisir. Cependant l'inspection finie, il parut encore chercher autre chose ; mais ne trouvant point ce qu'il cherchait, il adressa quelques mots à son interprète, qui, se tournant vers monsieur Taylor :

— Son Altesse, dit-il, demande si vous avez pensé à lui apporter du vin de Champagne.

— Oui, dit le prince accompagnant ces trois mots français d'un geste expressif de la tête; oui, du Champagne! du Champagne I

Monsieur Taylor répondit qu'on avait prévenu les désirs de Son Altesse, et que plusieurs caisses remplies de ce liquide devaient déjà être déposées au palais.

Dès ce moment, Ibrahim se montra de l'humeur la plus charmante : il rentra dans la salle de réception, parla beaucoup de la France, qu'il regardait, disait-il, comme une seconde patrie, étant petit fils d'une Française. Puis, pour dernière marque d'honneur, des esclaves entrèrent avec des cassolettes tout allumées, el, les approchant de nos poitrines, ils en parfumèrent notre barbe et notre visage. Celte cérémonie achevée, monsieur Taylor se leva et prit congé du prince en portant successivement sa main droite au front, à la bouche et à la poitrine, ce qui veut dire, dans le langage figuré et poétique de l'Orient : « Mes pensées, mes paroles et mon cauir sont à toil »

Puis l'ambassade rentra au consulat dans le même ordre qu'elle en était sortie.

Le soir, monsieur de Mimaut nous offrit d'aller au spectacle. Il y avait à Alexandrie comédie bourgeoise: l'on jouait deux vaudevilles de Scribe.

DAMANIIOUR.

Cependant, pour que ne perdissions pas à Alexandrie, oii il était forcé d'attendre le pacha, un temps prêt ïciix, llioii-

Bleur Taylor nous envoya d'avance, Mayer et moi, dessiner

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es mosquées de cette ville des Mille et une Nuits, que les Arabes nomment cl Masr et les Français le Caire. Le 2 mai au malin, nous quittâmes Alexandrie, montés chacun sur un âne et suivis de nos deux âniers et de notre domestique Mohammed, qui marchait a pied.

Ce dernier était un Nubien jeune, vigoureux, alerte et intelligent, parlant un peu le français et portant le costume de son pays; ce costume, des plus simples et en même temps des plus pittoresques, consistait en un caleçon blanc et une tunique bleue, dont les larges manches étaient relevées et retenues par un cordon de soie qui formait une croix au milieu du dos. Sa tête était couverte du tarbouch et entourée d'un turban blanc ; il portait sur ses épaules le manteau noir, appelé abbaye, et sa taille était serrée par une ceinture qui soutenait un poignard à manche d'ivoire; sa tète, pleine d'expression et de finesse, était encadrée par des cheveux noirs, longs et ondoyans ; sa moustache retombait aux deux cotés de sa bouche parfaitement dessinée, et sa barbe, rare sur les faces, se réunissait plus touffue au menton, où elle se terminait en pointe.

Outre nos deux âniers et notre Nubien, notre escorte était encore renforcée de deux cavas, espèces de gardes du corps appartenant à la milice de la ville, et que le gouverneur d'Alexandrie nous avait donnés pour nous faciliter les débuts du voyage: ils portaient un uniforme particulier, ressemblant à celui des mameluks, et avaient mission d'obtenir pour nous aide et protection de la part des autorités turques. Nous ne lardâmes point à avoir besoin de leurs bons offices.

Nous suivions depuis quelques heures le chemin qui conduit d'Alexandrie à Damanhour, lorsque nous rencontrâmes le canal Mabmoudié, qui pourrait bien n'être autre que l'ancienne Fossa, qui conduisait les eaux du Nil de Schedia à Alexandrie; le défilé était gardé par des troupes turques, auxquelles nous justifiâmes de nos tekerik* ou passeports. Le chef s'inclina devant les hiéroglyphes dont ils étaient ornés, et nous déclara que nous étions parfaitement libres de continuer notre route, mais à pied et sans suite. Nous demandâmes l'explication de cette étrange décision, et nous présentâmes de nouveau nos passeports; à celte seconde exhibition, le chef répondit, en s'inclinant toujours, que nos laissez-passer étaient parfaitement en règle, portaient à leur centre, il est vrai, le plan et l'élévation du temple de Salomon,et à leurs quatre angles, le sceau de Saladin. le cachet de Solyman, le sabre et la main de justice de Mahomet, niais rien qui concernât notre domestique, nos ânes et nos âniers. Nous appelâmes alors nos cavas à notre aide ; mais nous les trouvâmes sans aucune opinion sur la question qui nous divisait. Cependant ils nous donnèrent un avis, c'était d'offrir une dizaine de piastres au chef du poste. Comme la piastre égyptienne vaut à peine sept ou huit sous de notre monnaie, nous ne vîmes aucun inconvénient a suivre leur conseil ; au reste, nous ne tardâmes pas à nous apercevoir qu'il était le meilleur. Les barrières du canal s'ouvrirent, et nous passâmes triomphalement, nous, nos betes et nos gens ; quant aux i :i\;iv Ils n'allèrent pas plus avant, leur mission se bornant à nous faire ouvrir les barrières du canal : on vient de voir comment ils l'avaient remplie. Nous ne leur en donnâmes pas moins le batchis, qui est le pourboire de France, le trinkgeld des Allemands, la bonne-main d'Espagne, la clef d'or de tous les pays.

Nous suivîmes les bords du canal, et, après deux heures dé marche par un pays monotone et piat, nous finies halte à la porte d'un Grec nommé Tuitza, qui nous reçut dans si petite maison rairee, et nous donna 1 autorisation de manger ;i l'ombre, ;i condition que mus nous fournirions notre déjeuner el troll eh prendrait sa part. Cette hospitalité me rappela celle de Sicile, on Ce SOnl les VOyagBuri qui nourrissent les aubergistes.

Le repas terminé, nous primes congé de noire hoir, el nous nous retînmes rn rouir. Le chemin d'Alexandrie a Damanhonr n'a de remarquable que sa stérilité; nous marchions dans une mer de sable ou nos ânes el nOS hommes

enfonçaient jusqu'aux genoux. De temps a autre quelque

brûlante rafale de vent mêlée de poussière nous aveuglait en passant, et nous reconnaissions à l'oppression momentanée de notre poitrine que nous venions de respirer la chaude haleine du désert. Parfois, à notre droite et à notre gauche, nous apercevions sur des points élevés, qui, lors des débordemens du fleuve, deviennent desiles, des villages ronds, dont les maisons, de forme conique, bâties de briques et de terre, étaient percées de petits trous carrés destinés à laisser pénétrer dans l'intérieur la lumière strictement nécessaire et le moins de chaleur possible. Enfin, à des intervalles inégaux, mais assez rapprochés, nous rencontrions au bord de la route quelques tombeaux isolés de solitaires ou de derviches, ombragés par un palmier, religieux ami du sépulcre, et au dessus duquel tournaient avec des cris aigus une nuée rapide d'éperviers.

Il élait trois heures à peu près quand nous aperçûmes de loin Damanhour; t'était la première ville franchement arabe que nous allions visiter, car Alexandrie, avec, sa population cosmopolite, n'est qu'un mélange de peuples divers, dont le caractère et l'originalité s'effacent peu à peu par le frottement.

Le mirage nous montrait la ville comme une ile entourée d'eau et de brouillards; à mesure que nous approchions, les vapeurs de ce lac factice s'évaporaient peu à peu, et les objets nous apparaissaient sous leur véritable forme ; nos ombres s'allongeaient aux derniers rayons du soleil couchant, les palmiers balançaient gracieusement leur parasol de verdure au vent frais du soir, lorsque nous mimes pied à terre aux portes de la ville, dont les élégans madenehs s'élançaient au-dessus des murailles des mosquées, peintes alternativement de bandes rouges et blanches.

. Nous nous arrêtâmes un instant avant de franchir les portes, pour contempler ce paysage si nouveau pour nous. Un ciel pur, transparent et d'une finesse de tons dont aucun pinceau ne pourrait donner l'idée, des étangs qui bordent réellement un côté de la cité et qui reflètent ses murailles dans leurs eaux dormantes, de longues files de chameaux conduites par les paysans arabes, et se glissant lentement dans la ville, tout donnait à ce merveilleux tableau un air de vie, de calme et de bonheur, plus remarquable encore après celte préface du désert que nous venions de traverser. Damanhour ne possède qu'une auberge, quoique sa population soit de huit mille âmes. Mohammed, après nous avoir fait traverser des rues d'une sauvage originalité, nous conduisit à ce bienheureux caravansérail, dont nous nous faisions d'avance, et d'après les descriptions des Mille et «ne Nuits, une idée tout 5 fait féerique. Malheureusement nous ne frimes point à même de comparer la poésie à la réalité : l'hôtellerie élait pleine à n'y pas loger une souris, el, quoi que nous pussions dire et quelque offre que nous lissions, il nous fallut retourner sur nos pas. Quoique déjà désappointés sur bien des choses, le souvenir de l'hospitalité arabe, si souvent vantée par les voyageurs et célébrée par les poêles, me revint à l'esprit, et j'invitai Mohammed à taire quoique tentative auprès des propriétaires des maisons les plus comfortables que nous rencontrâmes sur notre route ; mais toutes furent inutiles: nous en frimes pour nos avances, et, loi i humiliés des refus dont nous étions l'objet, force nous fin de rejoindre nos amis, qui plus prudens que nous et no voulanl pas faire des pas inutiles, nous attendaient à la porte de Damanhour. Il n'y avait pas deux partis a prendre; je regardai autour do nous pour chercher un endroit favorable à notre campement, et, ayant aviso un massif de dattiers, je lis étendre nos tapis sous 'leur feuillage; puis je donnai io premier l'exemple de la resignalion aux décrets de la Providence, en serrant la ceinture de mon pantalon, et en me couchant le dos tourné I la ville inhospitalière qui nous

avait repousses de snii sein.

Malheureusement, do côté opposé a la ville, et juste dans le cercle qa'embrassâll n on rayi n visuel, s'è evali une charmante maison arabe, dont les murs blancs se détachaient sur un bOSquel de mimosas d'un vert délit leUX. ïe lie pus résister au désir de faire une dernière tentative, el j'envoyai Mohammed en ambassade au proprlêialtè de cet oasis n

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était à la ville, et en son absence ses serviteurs n'osaient prendre sur eux de recevoir un étranger.

Une demi heure après je vis sortir de Damanliour et s'avancer vers nous un cavalier richement vêtu, monté sur un magnifique cheval blanc et suivi d'une escorte nombreuse; je présumai que c'était notre homme, et je lis ranger notre peiite caravane, en lui recommandant de prendre l'air le plus piteux possible, sur le bord de la route où il devait passer. Lorsqu'il fut à dix pas de nous nous le saluâmes, il nous rendit notre salut, et, nous reconnaissant à nos habits pour des voyageurs francs, il s'informa du motif qui nous retenait hors de la ville à une heure aussi avancée. Nous lui racontâmes alors notre mésaventure dans les termes les plus propres ù l'attendrir. Notre récit fit un etfet merveilleux, et, quoique la traduction eût dû lui faire perdre de son intérêt, il ne nous en invita pas moins à le suivre et a venir passer la nuit dans relie petite maison blanche aux mimosas verts, qui était depuis une heure l'objet de tous nos désirs.

On nous conduisit d'abord dans une grande chambre, autour de laquelle régnait un large divan recouvert de nattes. Nous étendîmes nos lapis par dessus, ce qui, malgré cette précaution, n'en faisait pas un matelas bien moelleux. A peine avions-nous achevé ces préparatifs nocturnes que trois domestiques entrèrent, portant chacun un plat de porcelaine recouvert d'un dôme d'argent d'un joli travail : l'un contenait une espèce de ragoût de mouton, l'autre du riz, et le troisième des légumes; ils posèrent ce service à terre. Nous nous accroupîmes, Mayer et moi, en face l'un de l'autre. Un esclave nous apporta un bassin à laver les mains, et nous commençâmes notre apprentissage de gastronomes orientaux en nous servant chacun avec nos doigts; ce qui, malgré notre appétit, ôta un peu de charme à notre repas. Quant ù notre boisson, c'était tout bonnement de l'eau de citerne, dans une gargoulette à bouchon d'argent. Le souper terminé, le même esclave nous donna de nouveau de quoi nous laver les mains et la bouche ; puis on apporta le calé et les chibouques, et on nous laissa libres de veiller ou de dormir. Nous nous regardâmes quelque temps encore à travers la fumée de nos pipes ; puis, après avoir rendu grâce à l'hospitalité de notre hôte, nous fermâmes les yeux en le recommandant au prophète.

Le lendemain je me réveillai avec le jour ; en deux sauts je fus sur pied et hors de la maison. Je Os le tour de la ville, pour en trouver le meilleur aspect; puis, après en avoir dessiné une vue générale, je lis deux ou trois croquis de mosquées, et je revins tout courant retrouver ma caravane et donner l'ordre du départ. Avant de quitter la maison, je voulus remercier le maître; mais notre sage musulman était dans son harem, il n'y eut donc pas moyen de le voir; je demandai son nom, afin de le transmettre à la postérité: il s'appelait Rustum-Elfendi. Je donnai le balchis aux esclave, nous enfourchâmes nos montures, et à cinq cents pas de Damanliour nous nous retrouvâmes au milieu du désert.

Nous marchâmes six à sept heures dans le sable; puis enfin nous arrivâmes sur une crêie peu élevée, du somme l de laquelle nous aperçûmes tout à coup et sans préparation le Nil.

Aux plaines arides succédaient des paysages délicieux: au lieu de que ques palmiers rares et perdus dans un horizon brûlant, nous rencontrions des forêts d'arbres chargés (!■■ fruits et des champs couverts de maïs. L'Egypte est une va lée -m fond de laquelle coule un fleuve, dont les bords sont un immense jardin que des deux côtés le désert ronge; au milieu de ces bosquets de mimosas el de usinas, audessus (le ces plaines de mais el de riz, VOlligeaieul des discaux inconnus, au chant hrillant, au plumage de rubis el d'émeraude. lie grands troupeaux de buffles el de moutons, conduits par des pasteurs maigres el nus, suivaient h' cours du Nil, que nous remontions, lieux énormes loups, attirés sans doute par l'odeur du bétail, sorti renl d'un ma^sii d arbres a cinquante pas devant nous, s'arrélèrenl sur la route comme pour nou barrer le passage, el ne prirent la fuite que lorsque nos ailiers leur jrtir.nl dis pierres. La nuit des-

cendait rapidement, et le chemin, coupé par les canaux nécessaires à l'irrigation, devenait de plus en plus difficile; quelquefois il était détrempé au point que nos ânes enfonçaient jusqu'aux genoux et .s'arrêtaient court. Malgré notre répugnance à marcher dans ces espèces de marécages, nous fûmes forcés de mettre pied à terre; bientôt ce fut de véritables lorrens que nous fûmes forcés de traverser ; nous étions mouillés jusque sous les aisselles, et ces bains, quoique plus rafraichissans que ceux d'Alexandrie, étaient infiniment moins agréables. Alors la lune se leva, et, tout en éclairant quelque peu notre route, donna à ce paysage merveilleux un nouveau caractère. Malgré les difficultés du chemin, nous ne pouvions rester insensibles aux beautés des sites que nous traversions ; au sommet des monticules qui séparent la vallée du désert nous voyions se balancer gracieusement des palmiers qui se détachaient en vigueur sur le ciel, tandis qu'à chaque pas nous rencontrions des mosquées dont le Nil baignait la base, et qu'entouraient d'ombre et de verdure des sycomores aux branches longues et inclinées vers le sable. Malheureusement, de cinq minutes en cinq minutes, nous étions arrachés à notre exiase par quelque canal où nous devions descendre, par quelque marécage où il nous fallait enfoncer ; de sorie que, lorsque nous aperçûmes Rosette, nous étions si parfaitement trempés, que nos souliers, comme ceux de Panurge, prenaient l'eau par le col de nos chemises.

A mesure que nous approchions de la ville, nos idées reflétaient une teinture plus riante; nous nous voyions d'avance dans une chambre bien close, où nous troquions nos habits mouillés contre ceux de quelque bon musulman, car nos malles étaient à Alexandrie, et notre garde-robe se bornait à ce que nous avions sur le corps. L'estomac, de son côté, commençait à crier famine; nous nous rappelions avec délices notre souper de la veille, et nous en demandions un semblable, dussions-nous le manger avec nos doigts; quant au lit, nous étions si horriblement fatigués que le premier divan venu eût fait parfaitement notre affaire. Nous étions, comme on le voit, on ne peut plus accommodans. Ce fut dans ces dispositions que nous arrivâmes aux portes de Rosette. Elles étaient fermées!

Ce fut un coup de foudre : de toutes les possibilités, cette fermeture était la seule qui ne se fût pas présentée à notre esprit ; nous frappâmes en désespérés ; mais les gardes ne voulurent rien entendre. Nous parlâmes de batchis, ce grand moyen de conciliation ; malheureusement les fentes de la porte n'étaient point assez larges pour introduire une pièce de cinq francs. Mohammed pria, supplia, menaça; tout fut inutile. Alors il se retourna et nous dit avec la tranquillité de la conviction qu'il n'y avait pas moyen, pour ce soir-là, d'entrer à Rosetle; au reste, nous vîmes qu'il disait la vérité à la résignation vraiment musulmane de Mohammed et de nos âniers, qui regardèrent immédiatement autour d'eux afin de chercher l'endroit le plus favorable à un campement. Quant à nous, nous étions si furieux, que nous restâmes seuls a la porte encore plus d'un quart d'heure. Enfin Mohammed revint nous annoncer qu'il avait découvert un bivouac parfaitement convenable. Il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de le suivre; nous nous y décidâmes en jurant. Il nous conduisit près d'une mosquée entourée de li las en fleurs, où nous trouvâmes nos tapis étendus sous deux magnifiques palmiers ; nous nous y couchâmes l'estomac vide el le corps mouillé : mais nous étions si fatigués, qu'après avoir grelotté quelque temps, puis frissonne, nous finîmes par tomber dans un engourdissement qui, pour ceux qui nous auraient vus étendus et sans mouvement, ressemblait assez au sommeil. Le lendemain, quand nous ouvrîmes les yeux, la rosée du malin était venue en aide à l'eau de la veille ; de sorte que nous étions raides de froid ; nous voulûmes flOUS lever; mais pas une jointure ne pliait, nous riions rouilles dans nos babils comme des rouleaux dans

leur gaine. NOUS appel' 18 Mohammed el les âniers à notre

secours; plus familiarisés que nous avec les nuits passées a la belle étoile, ils se srroucirnl el accoururent. Nousélions tout d'une pièce : ils nous relevèrent par les épaules comme

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINZE JOURS AU SINAI

Paillasse relève Arlequin, et ils nous posèrent conlre nos palmiers, le visage tourné vers le soleil levant ; au bout île quelques minutes nous éprouvâmes la bientaisante influence de ses rayons, la vie revenait avec la chaleur; petit à petit lions dégelâmes; enfin, vers les huit heures du matin, nous nous trouvâmes assez ingambes de corps et assez secs de vêtemens pour faire notre entrée dans la ville.

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