‹ Une année `a FlorenceChapitre 137 sur 148 · VISITE AU COLONEL SELVES ET A CLOT-D1Y · texte numérisé non relu

VISITE AU COLONEL SELVES ET A CLOT-D1Y

Monsieur Taylor, ayant appris le retour du vice-roi à Alexandrie, partit pour cette ville, et nous laissa an Caire pour faire les préparatifs de notre voyage au Sinaï.

Grâce au merveilleux instinct topngraphique des Parisiens, nous commencions b connaître le Caire comme si nous y fussions nés : notre costume musulman, que nous portions, il faut que ie le dise malgré ma modestie, avec une dignité tout orientale, nous ouvrait toutes les portes, même celles des mosquées : c'était la notre promenade habituelle. Les mosquées sont les oasis de la ci lé : on y trouve de la fraîcheur, de l'eau, de l'ombre, des arbres et des oiseaux ; puis, au milieu de tout cela quelques poêles arabes qui viennent, dans les intervalles de la prière, commenter les versets du Coran, et dont les chants bercent de pieux désœuvrés qui se laissent vivre étendes sous les orangers fleuris. Nous nous plaisions à celte voix monotone et cadencée du muezzin, qui, tant qu'il est jeune, monte au plus haut de son madeneh, et de son cri religieux convoque tout le peuple à la prière: puis, ù mesure qu'il prend des années, descend d'un étage et baisse la voix jusqu'à ce que, vieillard débile, il ne puisse plus atteindre que la galerie la moins élevée, d'où il ne se fait plus entendre qu'aux passans de la rue.

Souvent nous nous trouvions dans les mosquées à l'heure des ablutions, et nous prenions part a ces devoirs religieux en véritables musulmans; on aurait cru, à la ferveur avec laquelle nous nous trempions le nez et les mains dans l'eau. que nous arrivions de Médine ou de la Mecque, les villes saintes. Il y avait, a la suite de celte cérémonie, un moment qui nous amusait beaucoup : c'était celui où, en sortant, chacun reconnaissait sa propriété; (ont musulman qui entre dans une mosquée laisse sa chaussure sur le seuil , de sorte qu'il y avait toujours dans ces occasions, près de la porte, une véritable montagne de I abouchée de toutes formes et de toutes couleurs. Qu'on se figure la sortie de nos bals, où chacun prend, non pas son chapeau, niais le meilleur cha peau qu'il trouve; il en était ainsi des babouches : c'était un pillage où l'on ne se donnait pas même la peine d'assortir les couleurs ; chacun s'en allait chaussé autrement qu'il ii'etait venu. Quant aux dévots exagérés, ils s'en retournaient décl susses tout à lait; attendu que ceux qui avaient eu trop a se plaindre de ce qu'on leur avait laissé, se retirant sur la quantité ■ défaut de la qualité, se sauvaient avec quatre pantoufles : deux aux pieds, deux aux mains.

On comprend, do reste, oombten ce plaisir pouvait être fréquent et varié au milieu d'une ville connue le Caire, ou dans une seule rue ROUS cotnplàiees jusqu'à soixante n,ns-

quées. Non-, dessinâmes saccessivemeni les plue remarquables il • ees temples-, la gigantesque Mosquée du sultan Hassan, où les insurgés se retirèrent pendant la révolte du Caire, et où ils furent forces avec de la cavalerie Bl de l'artillerie; la mosquée de Mobammed-Bey, dont la coupole est supportée par des colonnes enlevées 6 i ancienne kjempbis : Mu Butant, enrichie de mosaïques précieuses, merveilleux

souvenirs de l'art aux \i' et vit" sin les : Ha août'. dODl les piliers carrés sont re\èlus, Jusqu'au sommet, de latences d'une couleur éblouissante ; Sultan Houii, avec, ses riches

plafonds aux arabesques ingénieusement enlacées et peintes avec une coquetterie charmante; enfin Tayloun, qui fut fondée par le conquérant qui lui donna son nom : aussi est-elle devenue vénérable entre toutes aux yeux des Arabes, qui y prient plus volontiers qu'ailleurs, et curieuse aux yeux des étrangers, auxquels elle se présente avec sa date du rxe siècle, son étendue prodigieuse, son madeneh entouré d'un escalier extérieur qui produit un effet des plus pittoresques.

Je faillis, en dessinant l'intérieur de cette dernière, devenir pour ses habitués l'objet du plus grand scandale. Comme les chrétiens ne peuvent pénétrer dans les mosquées qu'en s'exposant à une punition qui est , en général, laissée au choix de ceux qui les y surprennent; comme, d'un autre côte, peu de musulmans s'adonnent à la peinture, toutes les fois que nous faisions un dessin nous avions la précaution de choisir le moment où la mosquée était, sinon déserte, du moins peuplée seulement de dormeurs éveillés, qui suivaient leurs rêves d'opium, couchés sous quelque oranger fleuri, ou de poètes qui, absorbés par l'interprétation du Coran ou dans leur admiration pour eux-mêmes, faisaient peu d'attention à nous. Alors je lirais de ma ceinture, outre mon bristol, une feuille de papier couverte de caractères arabes, puis je me mettais à la besogne. Si j'entendais approcher de moi quelque pas traînant et mesuré, je couvrais mon dessin commencé avec 'a feuille écrite; le musulman jelait en passant un regard oblique sur nous, et, voyant de l'écriture, nous prenait pour des copistes ou des poètes, et s'éloignait en nous souhaitant le courage ou l'inspiration, selon qu'il pensait que c'était noire main ou notre lête qui travaillait Un jour j'étais, à ce qu'il parait, si profondément absorbé moi-même dans la contemplation de mon œuvre, que je n'enlendis pas venir un des plus religieux habitués de la mosquée; j'aperçus tout à coup une ombre entre le jour et moi; instinctivement je tirai ma page d'écriture; mais il était trop tard : le saint homme avait vu le dessin, et m'avait reconnu pour un Franc. Cette découverte lui inspira une telle horreur, qu'il se mit à fuir vers une des porles intérieures en poussant des cris inhumains. Je ne perdis pas de temps : je passai mon dessin, mon bristol et ma page écrite dans ma ceinture, en pensant que, puisqu'il courait dans un lieu saint, je pouvais bien y courir aussi ; je gagnai la porte extérieure, où je ne pris pas la peine, à mon tour, de reconnaître mes pan touOes, je chaussai les deux premières venues, et je me perdis dans les rues voisines, où je n'entendis plus pat 1er de mon persécuteur.

Cependant, après avoir échappé au martyre de saint Etienne, je pensai tomber dans celui de saint Laurent : le feu était à une maison du quartier franc ; et comme je voyais courir de ce côté, que j'avais mes raisons à moi connues de hâter le pas, et que ce chemin d'ailleurs me rapprochait de l'hôtel, je me mis au pas des autres. Bientôt nous arrivâmes en lace de l'incendie, qui allait son train sans que personne le combattit autrement que par des cris, des gestes et des pi ine i. Sur ces entrefaites le cadi arriva avec sa grande armée de bambous; en moins de rien, la place fut déblayée : une compagnie de soldais , aidés d'une centaine d'homme, de bonne volonté , se ruèrent sur les maisons voisines de selles qui Initiaient ■. compte elles étaient toutes eu bois, ils firent si bien, des pieds cl des mains, qu'au bout d'une heure il n'en restait plus aucun vestige. I.'ineendie se trouva donc isole : alors à coups de hache on abattit les i|nalre supports principaux de la maison ci. flammée, qui s'abima aussitôt ; OU inonda les ici ombres, et chacun s en retourna chez soi, laissant fumer les débris, près desquels veillait une garde.

Notre seconde distraction, moins périlleuse que la preinière. clan les cales. Gomme ces eiablisseincns sont profanes, chacun peut les fréquente* sans courir de risque, fùt-il reconnu . les fumeurs d'opium, les joueurs d'échecs et les joueurs de inangallah en sont les chalands les plus acharnes, (juanl a nous, comme nous n'étions amateurs d'aucun de ces jeux, nous demandions tout bonnement du cale ci des pipes ; d'abord nous avions eu quelque peine à nous habituer

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

au café, qui ne se prépare pas en Orient comme en France : on !e brûle peu, on le concasse dans un pilon, on jette de l'eau bouillante sur les grains concassés; et, aussi chaud que le palais peut supporter la décoction, on l'avale. J'avais eu d'abord la faiblesse de vouloir le sucrer, et j'avais demande les ingrédiens nécessaires à cette opération ; le garçon alors m'av.iit, dans le creux de sa main, apporté un peu de cassonade : sur la demande que je lui avais faite d'une cuillère pour tourner mon sucre, il avait ramassé à terre un petit morceau de bois qu'il m'avait obligeamment présenté. Comme il entre dans mes principes de n'humilier personne, j'avais tendu ma tasse malgré la répugnance que me causait le sucrier, et j'avais gratté mon petit bâton avec, mon canif, afin d'en enlever les superfluiiés, de sorte que j'étais arrivé à gâter parfaitement ma boisson. J'en demandai alors une autre portion que j'avalai dans toute sa pureté orientale ; je lui trouvai un arôme merveilleux et un goût exquis. Le peu de consistance de celte liqueur permet d'en boire vingt cinq a trente tasses par jour; elle agit alors comme tonique, tandis que la pipe opère comme distraction : aussi à peine est-ontentré quelque part, qu'on vous présente le café et la chibouque ; le café rend les forces qu'a enlevées la chaleur; la chibouque tient lieu de conversation.

L'accident qui avait failli m'arriver dans la mosquée de Tayloun nous éloigna momentanément des lieux saints, et nous résolûmes de faire une seconde excursion hors de la ville. En passant au Vieux-Caire, nous avions salué un jour le colonel Selves, qui nous avait exprimé le désir de recevoir sous sa tente monsieur Taylor, et nous avait chargés de lui transmettre son invitation. Le colonel Selves. devenu Soleyman-Bey, a renoncé à la religion chrétienne pour adopter le culte mahométan, et à ses habitudes françaises pour embrasser la vie orientale ; malgré ce changement dans sa foi et dans ses mœurs, son cœur est resté européen, et les souvenirs nationaux sont encore ses souvenirs : il a fait peindre sur les murailles de sa maison les batailles les plus glorieuses de la révolution et de l'empire, et, par les yeux et la mémoire, il revit au milieu de ses compatriotes; il nous avait montré tout cela avec un sourire triste qui nous avait révélé ce qu'il y avait eu de malheur et de lutte dans celte âme avant qu'elle osât accomplir ce qu'on appela en France son apostasie. Il nous avait demandé un jour tout entier, nous le lui avions promis, et un matin il vint réclamer l'exécution de notre engagement. Monsieur Taylor trouva sa magnifique cangé qui était à ses ordres à Roudab, pour nous conduire nux pyramides de Sakkara et aux ruines de Memphis; puis, au retour, nous devions, avec des ofliciers français au service du vice-roi, faire un dînera l'européenne. Nous partîmes emmenant monsieur Msara, qui était de toutes nos courses.

Le vent était bon, le paysage ravissant. Le Nil, que les anciens appelaient le père des fleuves, coulait sous nos pieds ; ses Ilots, qui baignaient notre barque, avaient mouillé les ruines de Tttèbrs et de l'hilœ; les hommes qui suivaient les rives étaient vêtus comme aux jours d'Ismaèl, et les femmes comme au temps d'Agar; il eût donc été impossible d'éprouver un instant d'ennui , quand la conversa ion de . rrleyman-Bey et de monsieur Msara ne serait pas venue donne une nouvelle poésie aux localités. Le colonel Selves avait conservé de ses goûts français celui de la chasse; je lui fis plusieurs questions sur les animaux qu'il avait rencontrés dans ses excursions, et surtout sur les crocodiles qu'il avait éié chercher au-dessus de la première cataracte

Le crocodile ne descend jamais dans la llasse-Kgypte, et il faut remonter jusqu'à Denderah pour le rencontrer; c'est il. m . les tournées les plus chaudes et lorsque le Nil est bas q i il Borl volontiers de l'eau pour se chauffer au soleil : cependant, avant de se procurer Celle jouis an<v, il prend «les

précautions qui prouvent qu'il connaît parfaitement le dan

ger auquel i g'eXpOSe eu sortant de sou élément pour ern-

plétei sur le i oire c'est ordlnairemenl sur les bancs de sable que le Ml lais-e ;i ilei ouvert en denoissa 'I qu'on le voit

du rivage , immobile comme un tronc d'arbre, ei presque

toujours entouré de grands oiseau- .--.' paraissent avoir ave,:

lui les relations les plus amicales. Parmi ceux-ci, un de ses amis les plus intimes est le pé ican ; il est au crocodile ce que le héron des marais Ponlins est au buffle et à la vache : un compagnon étrange, dont on ne peut pas expliquer la sympathie.

Quand le crocodile n'a point d'ilot isolé où chercher le soleil, il se décide a gravir la rive; mais alors jamais il ne s'éloigne du fleuve de plus de cinq ou six pas, et au moindre bruit il s'y replonge. C'est dans ce cas que le pélican, qui a l'oreille très fine, lui est d'un grand secours : il s'envole en battant des ailes et en jetant de grands cris, et prévient ainsi le crocodile, qui, d'un seul bond, se replonge dans le fleuve. Au reste, comme il est couvert partout d'une écaille très dure, et qu'il n'est vulnérable qu'au-dessous de I épaule, il est très rare que l'on parvienne à le joindre à portée de fusil, que l'on soit assez heureux alors pour lui loger une balle au défaut de cette cuirasse naturelle.

Cependant, du temps de l'expédition d'Egypte, il y avait â Denderah un kachef qui s'amusait singulièrement à cette chasse ; il connaissait les sorties des crocodiles comme nos braconniers connaissent les passées des lièvres et des chevreuils, et il allait quelquefois, couvert d'herbes marines ou de feuilles de palmier, se mettre â l'affût pendant des jours entiers pour guetter cette singulière proie : il avait tué ainsi sept à huit crocodiles de dimensions très comfortables, qu'il avait placés sur sa maison, et qui, de loin, faisaient l'effet de canons en batterie; ce trompe l'œil étrange était, au reste, le seul bénéfice qu'il retirât de cette chasse, oit il ne lui était jamais arrivé aucun accident, et où constamment il avait vu fuir le crocodile devant l'homme.

Après deux heures d'une navigation délicieuse, nous prîmes terre en face des pyramides de Sakkara. Elles sont plus anciennes et par conséquent plus dégradées que celles de Gyzeh : leur contour est irrégulier; quelques unes ont des degrés de petite dimension, les autres n'ont, pour arrivera leur sommet, que dix marches colossales qui semblent bâties pour des géans. A leur base, le sol est couvert d'ossemens ; on n'a qu'a fouiller le sable avec les pieds ou les mains, pour mettre à jour des fragmens de momies, des langes, des bandelettes, de petites fétiches, des vitrifications et des scarabées. Au dessous de ce sol sont des catacombes immenses où dorment les habitans de l'ancienne Memphis, dont toute cette rive du Nil était la nécropole.

Outre les catacombes d'hommes et de femmes, il y a des catacombes d'animaux; on trouve dans celles-ci des chats, des ibis, des lézards : chacun de ces individus, qui fut jadis un dieu, n'en déplaise à notre amour-propre, est proprement empaqueté dans ses langes sacrés, hermétiquement enfermé, comme une daube, dans un pot de terre garni de mortier, et. placé à tête-bêche avec les autres divinités des différais ordres, le long des parois de la tombe commune. Je mis sous mon bras droit un ibis et sous mon bras gauche un chat, qui me parurent à leur enveloppe avoir été de leur temps des personnages fort considérables, et m'en allai avec ma paire de dieux me reposer un instant dans un caveau couvert d'hiéroglyphes merveilleusement conservés en certains endroits, puis en d'autres horriblement mutilés par les voyageurs, ces barbares de la civilisation.

Des pyramides de Sakkara nous allâmes au bois de palmiers qui couvre l'emplacement de la vieille Memphis, et qui est distant des pyramides d'une lieue à peu près. Celte antique ruine de l'Egype ne pouvait choisir pour ses ossemens un plus magnifique linceul : quelques débris, quelques colonnes percent la terre de leurs angles de marbre; puis, comme le génie éternel de ces ruines superbes, le colosse du

roi Ubaniscs le Crand, connu des Occidentaux sous le nom de .sésoslris, est couché renversé de sa nase, et couvre de ses débris mutilés trente-six pieds de terrain.

A quelques pas du colosse se présente un monument biblique presq 'onlcmporaiu du conquérant dont la statue

est proche : c'est un caveau que les Arabes appellent la prison de Joseph ; ce serait , se ou eux, dans celle prison qu'aurait été conduit h' fils de .lai oh, et il aurait monté les mai ches «pie l'on nous munira pour aller au palais expliquer le

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINZE JOURS AU SINAI

songe de Pharaon. Du reste, il en est toujours ainsi en Orient; les traditions païennes et bibliques se touchent, les deux histoires se côtoient, et nous aurons plus d'une fois occasion d'évoquer en même temps leurs souvenirs.

Nous retournâmes par où nous étions venus, par le Nil, la seule route qui traverse l'Egypte; nous descendîmes en face du camp de Schoubra, et nous nous rendimes chez le colonel Selves.

Le dîner nous attendait. Seulement le nombre des convives s'était complété d'une célébrité. La Contemporaine, qui dans ce moment voyageait en Egypte, avait reçu chez notre généreux compatriote une hospitalité royale. Au bout de quelques jours elle était tombée malade, et. trop souffrante encore pour quitter le lit, elle avait demandé qu'on dressât le couvert dans sa chambre. Au reste, si elle mangea peu, elle parla beaucoup, et nous ne perdîmes rien à ce déplacement de ses facultés.

Le lendemain, nous commençâmes à nous occuper des préparatifs de notre pèlerinage au mont Sinaï; et nous recourûmes encore, en cette circonstance, à un compatriote, monsieur Linant, jeune Français qui avait autrefois accompagné monsieur le comte de Forbin en Syrie, et qui, enthousiasmé de ce climat, de ses éditices et de tout ce poétique Orient, était resté au Caire, après avoir rempli ses obligations envers son illustre compagnon de voyage, et nous avait offert ses services près des Arabes conducteurs. Le moment était venu de nous aboucher avec cesenfans du désert; nous allâmes, en conséquence, rappeler ù monsieur Linant la parole qu'il nous avait donnée, et nous le trouvâmes tout prêt à la remplir. L'effet ne s'en fit pas attendre; le surlendemain il nous arriva une députation de la tribu d'Oualeb-Saïde, l'une des plus considérables de la péninsule du mont Sinaï, et nous finies prix avec son chef pour aller chercher monsieur Taylor à Alexandrie et le ramener au Caire, nous réservant, après celte espèce de prospectus, de faire à son retour des conventions plus sérieuses pour le voyage au Sinaï et le reoutr à Suez. Ce premier marché fut fait au prix de 30 piastres par dromadaire, t8 francs a peu près.

J'avais vu entrer ces Arabes avec leurs montures dans la cour de notre hôtel, et pour la dixième fois cet aspect m'avait donné sérieusement à penser. Toutes les fois que j'avais entendu parler de voyages en Orient, j'avais en même temps entendu citer les chameaux comme les véhicules ordinaires; et chaque fois que j'avais pensé à cet animal, il s'était présenté à ma pensée tel que le décrit monsieur de P.uffon, avec la double bosse qui surmonte son épine dorsale : de sorte que je m'étais doucement familiarisé avec son image, et que j ■ m'étais vu mille fuis, voyageant à mon tour, établi à califoun bon dans cette vallée nalurelleque la naturesemhle avoir placée comme une selle sur le dos de cet intéressant quadrupède; mais depuis mou arrivée mes idées s'étaient singulièrement rectifiées. Je m'étais tout d'abord aperçu qu'on appelait indifféremment le chameau dromadaire, et le dromadaire chameau; seulement, l'animal à deux bosses n'existe point en Egypte. Le chameau est au dromadaire ce qu'un cheval de charrette est à un cheval de course. Cette découverte bouleversait tout mon système d'équilibre : en place d'une vallée J'avais une montagne, et encore, au lieu de se servir de i site montagne comme d'un point d'appui pour les reins ou pour la poitrine, les Arabes avaient eu l'idée de la surmonter d'une selle qui l'exhaussait encore de huit ou dix pouces, el portait ainsi l'élévation du voyageur à une dizaine de pieds au dessus du sol. Ajoutez à cela un trot à évenlrer un boucher, et vous aurez idée des charmes de la locomotion orientale.

Cria n'était pas gai pour un homme qui, dans chaque promenade, tombait régulièrement deux ou trois fois de son âne.

Heureusement que j'ai pour système île ne me préoccuper des événement qu'an Domeni où ils menacent, de sorte que, me voyant huit ou dix jours au moins devant moi, Je chassai celle préoccupation, et nie trouvai prêt, le lendemain, a re- COmmeocef la vie insouciante cl pleine d'attrait que nous menions depuis trois semaines.

OKCV. COMPL. — X.

Celle fois c'était encore un Français qui frappait a notre porte, et qui venait nous enlever pour toute la journée. Clot- Bey. le. célèbre médecin que nous avons revu depuis à Paris, en IS33, et qui, attaché au pacha d'Egypte, auquel il a rendu d'éminens services, venait de fonder l'hôpital d'Abouzabel, devait faire visiter son établissement à monsieur Taylor, et nous ramener ensuite passer chez lui une soirée à la turque. On devine facilement que nous acceptâmes de tout cœur.

Le pacha donne une attention toute particulière ù l'hôpital d'Abouzabel. Cet hospice doit devenir la pépinière de ses jeunes médecins ; nous y vîmes toutes ces maladies monstrueuses de l'Orient, inconnues ou oubliées chez nous, et que nous ne retrouvons que dans la Bible: l'éléphantiasis, la lèpre, les hydrocèles énormes, le livre de Job tout entier. De jeunes chirurgiens arabes, au regard bref et intelligent, nous firent les honneurs de leurs malades avec un empressement qui prouvait le désir qu'ils avaient de plaire à leur chef. C!ot-Bey comprit quece spectacle, très intéressant pour les gens de la science, ne pouvait être pour nous que l'objet d'une curiosité rapide, aussi passâmes-nous promptement des salles aux jardins; c'étaient de véritables oasis de lilas et d'orangers, où les convalescences se faisaient toutes seules par l'ombre et par la fraîcheur.

Vers les deux heures, Clot-Bey s'aperçut que le temps devenait menaçant; il nous proposa, en conséquence, de reprendre nos montures, el de profiler de l'éducation que leur avaient inculquée les Français pour revenir au plus vite au Caire. 11 pensait avec raison que, si l'ouragan nous surprenait à Abouzabel, nous serions médiocrement curieux d'y passer la journée; d'ailleurs, il avait pris lui-même, pour notre soirée, des dispositions qui le rappelaient à la. ville. La roule se lit au galop, et en moins d'une heure, quoiqu'il y ait deux immenses lieues de l'hospice au Caire ; je vis avec plaisir que le retour eut lieu sans aucuneséparation de corps enlre moi et mon âne, cela me rendit quelque confiance à l'endroit du dromadaire.

En attendant le dîner, Clot-Bey nous conduisit au bain. J'ai suffisamment expliqué, à l'article d'Alexandrie, comment se passe cette opération, pour n'avoir pas besoin d'y revenir; d'ailleurs je m'y étais habitué, et j'en étais devenu à mon tour un amateur forcené.

Nous revînmes dîner chez Clot-Bey; c'était un véritable repas ù la turque, aux fourchettes et aux couteaux près, dont il nous avait l'ait la concession : il se composait du pilau de rigueur, de mouton bouilli, de riz, de poisson et de pâtisseries.

Le dîner fini, Clot-Bey nous invita à passer au salon et à prendre place sur un énorme divan; on nous y servit plusieurs tasses d'excellent café, que nous savourâmes d'abord: enfin on nous arma chacun d'une chibouque, on fit coucher à nos pieds un nègre chargé de la bourrer, de l'allumer et de )a vider ; puis, voyant que nous étions établis aussi confortablement que possible, Clot-Bey frappa des mains, el quatre musiciens entrèrent.

J'avoue que mon premier mouvement fut tout à l'effroi : je me rappelais la soirée musicale que nous avait donné le vireconsul, cl je ne me souciais pas d'entendre une seconde fois un pareil charivari. Je jetai un coup d'oeil scrutateur sur les instrumens, el ils ne me semblèrent point, parleur forme, de nature à me rassurer : le premier était le fameux tambour évasé avec lequel j'avais déjà fait connaissance sur notre cangé; le second, un violon, dont la poignée de fer reposait enlre les jambes de l'exécutant, et les dcu\ autres, des espèces de mandolines a manche démesuré. Les scélérats avaient en outre une voix qu'ils tenaient cachée pour le moment, mais qu'ils ne lardèrent pas à nous taire connaître.

Le concert venait de commencer, et il promenait de ne le céder en rien a celui que nous avion:; déjà entendu, lorsque nous fumes tout h coup distraits par l'entrée d'une espèce de Gl les vêtu de blanc-, il portait un costume [dus court que celui des Orientaux, et il avait la tète couverte d'une sorte île chapeau de feutre Bexible comme celui d'un Pierrot. Il précédait quatre femmes que nous reconnûmes aussitôt pour des aimées; c'étaient les Taalioni du Caire. Dès lors nous

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DIJMAS

finies bon marché de la musique, et toute noire attention se reporta sur les houris qui nous descendaient du ciel.

Elles portaient un costume e éganl ci voluptueux : le sommet de la trie est couvert d'un tarbouch richement brodé et orné de pierreries, d'où s'échappent les élu veux tressés en une multitude de nattes longues et fines, ornées de sequins de Venise percés au bord, et places si près l'un de l'autre qu'ils se recouvrent comme des écailles. Quelques-unes de ces tresses tombent par devant; mais la plus grande partie ruisselle par derrière, et voile les épaules d'un manteau d'or splemlide et retentissant. Le corps est pris dans une robe taillée en formede redingote échancrée devant, qui se rejoint à la taille par une courbe gracieuse, et laisse le sein entière ment nu; de la taille aux pieds, la robe est lâche et flottante; quant aux manches, elles sont taillées dans le même système: serrées et collantes par le haut, elles s'élargissent au coude, s'ouvrent à l'avant-bras ei pendent jusqu'à terre ; les jamb s soni enfermées dans un pantalon turc, plein de caprice dans ses plis et dans sa forme, qui laisse le pied nu, et dans les ganses d'or duquel vient se perdre une chemige verte ou bleue, fine et transparente comme la gaze. Dn cliàle de cachemire, noué négligemment en ceinture, et dont les deux bouts retombent inégaux par devant, complète ce costume, qui, tout simple qu'il semble, esi d'une immense valeur : le larboucli seul coûte parfois dix, vingt et jusqu'à trente mille francs.

Outre cela, elles avaient, comme beaucoup de femmes turques, les ongles des pieds et des mains rougis avec du henné, l'épaisseur des paupières i einle en noir avec du hrol, ce qui donnait à leurs yeux un éclat extraordinaire, et la lai lie si mince, si souple ei si déliée, que mes souvenirs d'Occident ne m'offraient vraiment rien de comparable.

Celle entrée inatieudiie, cet aspect pittoresque, ce nom poétique d'aimées, produisirent à l'instant même un effet des plus flatteurs pour les nouvelles venues: le silence le plus profond régna, et tandis que Cloi-Bey, habitué à ce speeiacle, continuait tranquillement de fumer sa pipe, les chibouques nous tombèrent de la bouche, et nous battîmes des mains, comme on fait à Paris à l'entrée d'un acieur en renom.

Les aimées, de leur côté, pour répondre immédiatement à notre politesse, se placèrent toutes les quatre sur une ligne, puis s'avancèrent régulièrement, en se balançant avec mollesse et en faisant entendre un (liant doux et voluptueux, que les musiciens accompagnaient en sourdine. Arrivées près de nous, elles pirouettèrent et revinrent sur leurs pas en nous tournant le dos: alors les deux ailes s'avancèrent, el toutes les quatre se croisèrent en formant des figures ingénieuses, sans être cependant ni rapides, ni variées Pendant tout ce temps elles conservèrent, dans ces mouvemens, des poses simples et nobles comme celles des statues antiques. Cependant peu a peu la danse s'anima, les mouvemens devinrent plus rapides et pi us voluptueux, les chanteurs élevèrent la voix les ge tes prirent un caractère lascif; le bouffon vini se mêler a la danse, et dessina, au milieu du ballet, des obscènes : enfin, paillasse el danseuses, excités de plus en plus par les chants et par la musique, arrivèrent au paroxysme de la pa si on la plus véhémente et la plus dérég ée. Alors la voix pril le dessus sur la musique, les vii chantèrent, en l'accompagnant toujours, • chanson irritante el lubriq 1e il > e .1 entre les quatre femmes el l'homme une lutte de bacchantes el de Batyi tantes cheveux en désordre elles vinrent se jeter sur nous, nous entourant de leur-, bras convul ifs, et se glissait erpens : ous no i grandes robes orientales.

C'est le nient ou on les paie ; ce i| ,

uns mettent alor entre leurs lèvres un 1 equin qu'elles prennent Bvee leui - lèvres, les autres collent sur leur visage et leurs seins inondés de sueur un m el une cuira le de petites pièces d'or, qu'elles vont 1 ecouer te dans uni a t. C'est la qui le 1 musul-

mans gagnent la répul l'ion tl avares ou de magnifique

A ce premier acte succéda un olo La musique reprit un

iiyilnne Si

firent entendre : une jeune fille se promène dans un délicieux jardin, el cueille des fleurs pour s'en faire un bouquet La poésie esl riche el colorée comme le parterre que mois onne l'enfant ; elle décrit tout, le papillon aux couleurs changeantes, le rossignol à la douce voix, le soleil d'or, âme el loyer delà nature; et toute la pantomime, toutes les poses de la jeune fille suivent, vers pour vers, strophe pour strophe, les chants des musiciens Tout à coup elle est eflrayée par une guêpe irritée de ce qu'on a brisé la rose sur laquelle elle eiait posée; elle la chasse, puis se remet à cueillir d'autres fleurs. Mais la guêpe revenant, les chanteurs lient: la jeune Mlle dénoue sa ceinture pour la chasser; mais la guêpe évite les coups Rouans qu'elle lui porte, h s musiciens raillent la jeune tille. Tout à coup, malgré ses bras en croix, la guipe s'introduit dans sa poitrine; alors la jeune tille, dans son effroi, arrache sa robe, sa chemise, son pamalon flottant ; elle reste nue. Mais la guêpe est toujours là, attaquant avi e fureur; les musiciens éclatent de rire; la jeune fille fuit, tourne sur elle-même, s'élance par bonds, puis se roule sur la terre avec des cris, une passion, un délire, une rapidité, une frénésie, qui vous éblouissent; c'est une magie, un rêve, une hallucination. Enfin, tout à coup, comme pour demander du secours, d'un seul bond elle s'élance sur les genoux du spectateur qui lui inspire le plus de confiance dans sa détn sse. s'enveloppe de ses vétemens, se glisse sur sa poitrine, et se cache la tête el les épaules dans son manteau de cheveux.

Celle scène est ordinairement le dénouement de la pièce, le bouquet du feu d'artifice. Le privilégié s'e:. tire avec des sequins; aussi une soirée d'aimées coûte- t-elle en général fort cher; c'est un plaisir de grand seigneur, que le maître de la maison ne donne guère k ses invités à moins de deux ou trois mille piastres. Pour ce prix, si l'on éiait pas trop difficile sur la couleur, on pourrait acheter six ou huit esclaves.

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