ARABES ET DROMADAIRES
Le chef ou cheik se nommait Toualeb ; petit, maigre, nerveux, il avait, quoique laid, une expression de physionomie affable et sympathique : il parlait peu et brièvement; sa parole fortement accentuée et son regard rapide exerçaient une surveillance continuelle sur nos Arabes, et nous eûmes plus d'une occasion par la suite de juger de l'excellence de son coup d'oeil et de l'énergie de son caractère.
A sa gauche était Bécbara, avec qui j'avais déji fait connaissance dans la cour de l'hôtel, et qui m'avait prouvé la noblesse de ses chameaux et démontré toutes leurs qualités. Son embonpoint ne dépassait pas celui de son chef; mais autant ce dernier était sévère et taciturne, autant l'autre était rieur et bavard : tant que le jour durait il chantai t. assis sur son chameau, et, dès que le soir était venu, Scheherazade du désert, il racontait impitoyablement ses histoires à ses camarades, jusqu'à ce qu'il les eût endormis. Alors il prenait le parti de monologuer encore un instant, puis enfin il s'endormait a son tour. Cette loquacité perpétuelle, si précieuse dans les longues roules pour ceux â qui la nature a donné un caractère moins parleur, faisait de Bécbara l'idole de ses camarades; et si Toualeb était le chel pendant le jour, aussitôt le soleil couché le sceptre du commandement passait a Bécbara, sans conteste et sans réclamation.
De l'autre côté deToualeb était le frère d'armes, l'ami, le confident de Bécbara: c'était un Arabe herculéen nommé Ai.ih illab, parfaitement bien vu du chef ei respecté du reste de se, camarades parce qu'il était le plus robuste de la Cétall le premier laine en avant lorsque quelque inquiétude rembrunissait le iront de Toualeb; c'élall le dernier endormi lorsque le soir Bécbara racontait ses éternelles
histoires : aussi Toualeb et Déchara faisaient de lui un cas extrême ; c'était le bras de l'un et l'oreille de l'autre.
Le seul, après ces trois hommes, qui méritât d'être remarqué était Abdallah, notre cuisinier. Il était entré au service sur la recommandation de monsieur Jlsara, et sur l'assurance qu'il avait étudié son art sous les meilleurs maîtres du Caire. C'était leur condamnation vivante; il est impossible de se figurer les impurs mélanges que cet empoisonneur apprêtait pour nos repas.
Nous ne parlons pas de Mohammed, notre vieil ami, qui nous avait suivis d'Alexandrie et nous accompagnait encore dans ce voyage.
Quant au reste de la troupe, il n'y avait rien à en dire sous le rapport intellectuel; du côté physique, c'étaient de véritables enfans du désert, grêles, déliés et souples comme des serpens, maigres et sobres comme leurs chameaux. Aussi, à celte première inspection, vîmes-nous de quelle minime importance avait dû être pour eux le rabais de leur nourriture; pendant cette première halte, il ne fut pas question pour eux de repas. Neus pensâmes que, comme nous ils avaient soupe avant de quitter le Caire, et nous entrâmes dans noire tente sans nous en occuper davantage.
Je me jetai sur mon tapis, parfaitement rassuré sur la bonne foi de nos guides et par conséquent sur la sûreté du voyage; nous étions en tout dix-huit hommes bien armés, et nous formions un cortège assez respectable. L'unique sujet d'inquiétude qui me restât était la bosse démesurée de ces malheureux dromadaires, sur laquelle, privé d'étriers surtout, je ne voyais aucune raison pour rester plus de cinq minutes; enfin, je m'endormis dans la confiance que Dieu est grand et miséricordieux.
Au point du jour je m'éveillai et je sortis sans bruit de la tente, nourrissant la mauvaise pensée de choisir le plus pelit des trois dromadaires. Je trouvai nos Arabes éveillés et sellant leurs bêles; je fis un signe à Bécbara, dont je désirais particulièrement me faire bien venir, et je lui dis de nie conduire à ma monture. Nos trois dromadaires étaient agenouillés les uns près des autres, le cou allongé comme des serpens, et, dans celte pose, il était difficile déjuger de leur hauteur; je tournais autour d'eux pour les examiner, lorsque Bécbara me dit de ne pas trop m'approeber de leurs tètes. Je lui demandai s'il y avait quelque danger, et si Ieurcaractère démentait cet air timide et langoureux qui faisait le charme particulier de leur physionomie; il me répondit qu'on avait vu des dromadaires, sans avertissement, saisir le bras ou la cuisse d'un homme, et les briser comme du verre; un de ses camarades, qu'il nie montra, avait été victime, dans le précédent voyage, d'un accident pareil; et quelques jours avant notre départ du Caire, un honnête Turc, qui achetait, sans penser a mal de la marmelade en rouleaux dans un bazar de comestibles, avait été saisi par son turban cl enlevé déterre, où il était retombé sans connaissance. On s'était empressé autour de lui pour le secourir; mais on s'aperçut bientôt que le haut de sa tête, crâne et cervelle, était resté dans le turban. Au reste, les dromadaires faisaient cela sans méchanceté comme sans malice, et dans ces rares mouvemens de joie ou de mauvaise humeur qui détruisent parfois momentanément l'équilibre des plus heureux caractères.
Jamais Bécbara n'avait été plus religieusement écoulé, jamais un de ses discours ne s'était gravé plus profondément dans l'esprit de s<m auditeur. Je lui prouvai immédiatement combien j'appréciais ses conseils, en faisant un détour, et en m'avançant, du côté d ■ la queue, vers le dromadaire sur lequel j'avais Jeté mon dévolu, il était couché DOnchalammenl les jambes repliées sous lui et le cou étendu; de sorte que la selle, dans celte situation, était à la hauteur d'une selle plane sur le dos d'un cheval ordinaire. Je résolus de faire, avant que les autres arrivassent, ti en présence de mon ami Bécbara, un essai sans importance ap parente, mais dont le résultat devait être de me familiariser avec ranimai. En conséquence, comme si j'avais L'esprit parfaitement libre , je m'accrochai en fredonnant au pommeau de la selle el aux cordages qui en pendaient, et après les trois élans classiques, j'enjambai le monticule el me
UiUVHES COMI'LhTES D'ALEXANDRE DUMAS.
trouvai à cheval; mais à peine élnis-je affermi, que ma bête, qui savait sa profession de dromadaire aussi bien que moi mon métier de cavalier, releva brutalement lout le train de derrière, ce qui me mil immédiatement le nez huit pouces plus bas que les genoux, et me valut dans la poitrine un coup atroce du trusquio de la selle, qui est élevé de près d'un pied et terminé par une boule de bois ornée de enivre. Au même instant, le train de devant se releva avec la même spontanéité que j'avais remarquée dans son prédécesseur le train de derrière, et je sentis que le dossier de la selle me rendait avec usure dans les reins le coup que le pommeau m'avait donné dans la poitrine. Béchara, qui ne m'avait pas perdu un instant de vue pendant mes exercices de voltige, me lit remarquer l'excellente combinaison de ces deux proéminences sans le secours desquelles je serais inévitablement tombé en avant ou en arrière; Bé. hara m'avait fait celle judicieuse remarque avec un visage riant, comme s'il eut *oulu me prouver que j'étais ingrat envers ma selle ; je commençai dès lors a le considérer comme un mauvais plaisant. Aussi, lorsqu'il me proposa de redescendre, je lui répondis d'un Ion méprisant, quoique au fond je sentisse que je m'avançais beaucoup, que je resterais là tant qu'il me plairait, et que ce n'était pas son affaire ; Béchara comprit son inconvenance, el m'invita, pour se raccommoder avec moi, à profiter de ma situation pour regarder le paysage.
En effet, du point élevé où j'étais parvenu, j'embrassais un horizon immense. Le dromadaire s'éiait levé comme il était couché, la tète au nord el la queue au midi, l'avais à ma droite les tombeaux des califes adossés à la chaîne nue du Btokkaian, dont la cime était dans la lumière et la base dans l'ombre; devant moi, le champ de bataille d'IIébopolis, et à ma gauche le Caire, dont les minarets élinrelaieni aux premiers rayons du soleil. Celte vue magnifique, appuyée au Nil, me donna l'envie de compléter ma jouissance en embrassant le cercle opposé. Je lirai le licou de mon dromadaire pour le faire pivoter sur lui-même; mais il ne parut pas s'apercevoir de mon intention ; je tirai plus vigoureusement, il leva la tète ; je réunis aussitôt toutes mes forces, el il se mit a marcher droit devant lui. Mots, a défaut de la bride, je voulus user de mes jambes ; mais je m'aperçus que cette prétention élail visiblement incompatible avec mes moyens naturels; je lus donc font', comme mon dromadaire marchait toujours el me conduisait tout droit à Damietle, d'appeler Béchara à mon aide; il accourut sans rancune, arrêta l'animal ; et lui présentant quelques fèves dans le creux de sa main, il le lit tourner sur lui-même avec la doeilité de l'âne savant, de sorte que je me irouvai en face de l'autre horizon.
Celui-là commençait au vieux Taire, et s'étendait jusqu'à la forêt de palmiers qui couvre Meniphis, ei au-dessus desquels s'élèveni les cimes des pyramides de Sakkara; a droite les pyramides de Gyzeb, à gauche la chaîne du Makkatan, qui i. iiionir dans la direction du Nil el va se perdre dans la Hante-Egypte ; plus loin le désert, visible par la pensée aui l'horizon , et dont on pressent l'immensité comme celle de l'Oeéan.
J'étais a la lin de ma contemplation lorsque la toile de la I -.1, et May.T en sortit. Je ne fis pas &emblaal de le voir ; cette dislm lion me donnait un air d'aisance qui flattait mon amour-propre. Cependant, loul en feignant de ne pas regarder de son côté, |e jetai un coup d'oeil sur lui, el >>■ vis que, moins maître de ses si ntimens que moi, j'étais l'objet, sinon de son admiratiOB, du moins de son envie, el
qu'il surall bien de I qaelque chose pour être t ma place;
le fait est que la galerie était beaucoup plus considérable qu'un quart d'heure auparavant, les Arabes avant chargé leurs i hameau* el n'attendant plus que non-, pour partir.
Beureu ment pour Mayer, une circonstance qui m'aurai!
loi i cuil., irr.i vint j m', h secours : ton dromadi , mi
voyant t es can sradi tir leut | tmbes, i redressa entraîné
par l'exempli voulurent le hiri
mais Hayer eo sprli i irda dt li ■ Isl et
ippei En iquallii de marin, grimper sur quelque anl
mal que ce lût nïlaii rien pour lui; s'y maintenir était
tout ; avec un bout de ficelle, pourvu qu'il fui assez long, il serait monté sur le coq d'un clocher. Aussi, des qu'il eut aperçu la corde qui perdait de la selle, il lit signe qu'on le laissât tranquille, et en une seconde il se trouva sur son dromadaire, aux grandes acclamations de la société. Quant à monsieur Taylor, son premier voyage dans la Haute- Egypte et sou retour d'Alexandrie au Caiie avaient fait de lui un cavalier accompli- Tout le monde était prêt, à l'exception de Béchara, qui cher, hait dans le sable je ne sais quel objet qu'il avait perdu : un de nos Arabes piqua en avant pour nous indiquer le chemin ; au même instant toute la caravane prit le trot et par i i t a sa suite. Dieu vous garde du trot du dromadaire]
Cependant je n'étais pas si préoccupé que je n'eusse vu la monture de Béchara abandonner son maître et prendre son rang dans la cavalcade, mais cela n'avait point paru inquiéter autrement le cavalier : il continuait de chercher l'objet perdu ; enfin, suji qu'il l'eut trouvé, soil qu'il craignît que nous ne nous éloignassions trop pour qu'il pût nous rattraper sans fatigue, il prit le galop à son tour, et rejoignant son dromadaire, qui courait côte à côte du mien, il profila du moment où il levait la jambe gauche, posa un de ses pieds sur son sabot, l'autre sur son genou, sauta du genou sur le cou, el du cou en selle, et cela avec une telle rapidité, que je n'avais pas vu par quel procède il était arrivé à ses fins : j'étais dans la stupéfaction.
Béchara s'approcha de moi avec la même bonhomie que s'il ne venait pas d'exécuter un tour d'adresse des plus merveilleux, el voyant que pour adoucir autant que possible l'allure de l'animal, je me crami onnais d'une main au pommeau de devant, et de l'autre an pommeau de derrière, il commença à me donner quelques instructions sur la manière de se tenir en selle. Ce mot de selle me rappela qu'il nous avait dit que les noues étaient parfaitement rembourrées, tandis que la première chose dont je m'étais aperçu, c'est que j'éiais assis sur le bois le plus dur; Béchara me répondit qu'il ne nous avait point trompés, et qu'à la première halte il me ferait voir que ma selle était garnie avec le plus grand soin, il est vrai que c'était en dessous, mais il était, ajoutat-il, plus important, dans une course comme celle que nous allions taire, de ménager le cuir des chameaux que la peau des \oyageurs. Ceci me parut un véritable raisonner enl d'Arabe, auquel je ne voulus pas m'abaisser à répondre, et nous continuâmes noire route sans échanger une seule parole.
Au boni d'une demi- heure de marche, nous arrivâmes au pied du Mokkatan. Celte (-haine granitique, brûlée par le soleil, est absolument nue ; un petit sentier taillé dans le roc aide à gravir les lianes escarpes de la montagne, et présente strictement assez de largeur pour qu'un chameau chargé puisse y passer. Nous nous mimes à la lile les uns des autres, l'Arabe qui nous servait de guide marchant toujours en tête, et nous venant ensuite, pians a volonté; cette montée nous donna un peu de répit, les dromadaires étant forces d'aller au pas a cause de la difficulté du chemin,
Nous montâmes ainsi une heure et demie a peu près, puis nous nous trouvâmes a la cime de la montagne. I.e sommet olfre pendant li ois quarts d'heure nue su i face accidentée au milieu de laquelle, descendant el nionlanl sans cesse, nous perdions souvent de vue tout l'horizon occidental pour le retrouver un instant après ; bientôt, en descendant un dernier monticule, nous cessâmes de voit les maisons du Caire, puis ses minarets les plus élevés disparurent à leur tour; quelque temps encoie le sommel des pyramides de Gyzeu el de Sakkara nous apparut comme les cimes aiguës d'une autre
chaîne de monlagnes ; eulin leurs dernières denlelures s'aliaissereni, et nous nous trouvâmes sur la pente orientale du Mokkatan.
De ce coté rien qu'une plaine sans bornes, une mer de sable qui, a partir du pied de la montagne, s'éteudait , i qu'A riion où ellsi t eonfoudall avec le ciel , l'aspect généraj de ce lapis mouvant était lame el de la couleur de la peau du lion ; cependant quelques bandes nltreuses le ratyaitinl de blanc, comme les couvertures qui enveloppai* m nos Arabes,
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINZE JOURS VU SINAI
fi!
J'avais déjà vu de ces plages arides, mais jamais dans une pareille étendue; jamais non plus le soleil ne m'avait paru regarder la lerre avec lanl d'ardeur : ses rayons élaient visibles, et celle poussière altérait, rien qu'à la regarder.
Nous descendîmes pendant une demi heure à peu près, puis nous nous trouvâmes au milieu de débris que nous prîmes d'abord pour ceux d'une ville; mais nous éiaui aperçus que la lerre élaii joncliée de colonnes seulement, nous regar .'mies de plus près, cl nous vîmes que ces colonnes n'étaient autre chose que des troncs d'arbres. Nous interrogeâmes nos Arabes, qui nous dirent que nous étions au milieu d'une forêt de palmiers pétrifiés ; ce phénomène nous parut mériter un examen plus approfondi que celui que nous pouvions en faire du haut de uns dromadaires : aussi, comme nous touchions à la hase de la montagne, ei que le temps de la halle de midi était venu, nous dîmes à Toualeb que nous désirions nous arrêter. Les Arabes se laissèrent glisser à bas de leurs dromadaires, et les nôtres, voyant ce dont il s'agissait, s'agenouillèrent aussitôt; ce fui la contre-partie du départ : ils commencèrent par plier les jambes de devant, puis celles de derrière ; mais, comme cette fois je m'attendais à la chose, je me cramponnai si bien à la selle que j en fus quille pour la secousse Quant à Mayer, qui n'était pas prévenu, il reçut dans la poitrine et dans les reins les deux coups de rigueur.
Nous nous mîmes a regarder l'étrange lerrain sur lequel nous élions descendus : le sol était couvert de troncs de i almiers semblables à des tronçons de colonne ; on eût dit que toute la forêt avait élé pétrifiée sur pied, et que le simoun, en hatiant les flancs nus du Mokkalan , avait déraciné ces arbres de pierre, qui s'étaient brises en tombant. A quelle cause attribuer ce fait? a quel cataclysme faire remonter ce phénomène P C'esl ce qu'il nous esi impossible dédire mais la vérité esl que pendant plus d'une demi lieue nous marchâmes au milieu rie ces ruines éi ranges, qu'au premier abord on eùi pu prendre, a leurs mille colonnes gisantes et tronquées, pour quelque Palmyre inconnue.
Nos Arabes avaieni dressé la tente a la base de la montagne, sur les premières zones de sable; nous les rejoignîmes bientôt, et les trouvâmes couchés à t'ombre de leurs chameaux tout charges. Abdallah commençait sou service el venail de nous préparer notre dîner : c'était du ri bouilli dans de l'eau, ei des espèces île galettes île farine de froment, minces comme des gaufres, el qu'il nous avail fait entre sur des charbons; elles étaient molles el se tiraient comme de la pâte de guimauve au lieu de se briser comme du pain : an prospectus jejug-ai l'homme, el de ce moment il perdit ma confiance. Nous dinâmes avee quelques (faites ci un morceau de noire marmelade, que nous allâmes déchirer ;ï la pièce; \!av: r < i.io si fahgiu des efforts qu il ava-l faits pour se maintenir sur son dromadaire, qu'il ne voulu! rien prendre. Quant a nos Arabes, on i ■ 1 1 1 dii qu'ils participaient de la na> lare des djinns, 1 1 qu'ils se nourrissaient d air el de rosée, cai depuis notre dépari du Caire nous ne les avions pas encore vus avaler un seul grain de maïs.
Noua dormîmes deux heures 5 peu près; alors, comme la
plus giande ardeur du soleil éiail p iSSée, nos Arabes se réveillèrent . pendant qu'ils repliaient la tente, nous leinonlàines sur nos hagliins, el nous nous préparâmes à faire, dès
même, notre première halle dans le désert.