‹ Une année `a FlorenceChapitre 140 sur 148 · LE DESERT · texte numérisé non relu

LE DESERT

TOlialeh donna le signal du départ : un Arabe prît la lêt€

lie la Ole, el lions ROUI mimes en mule.

pie II' soleil eùl rie,., ( ., ! . I . ■ M pi Us g l allde ardeur ,

il était encore dévorant pour nous autres Européens; nous allions au trot, tète baissée, et de temps en lemps obligés de fermer les paupières, car la réverbération du sable nous brûlait les yeux; l'atmosphère était calme et lourde, et l'horizon rougeatre se dessinait nettement sur un ciel chargé de vapeurs jaunes. Nous venions de laisser derrière nous les dernières traces de la forêt pétritiée ; je commençais a m'habitoef au trot de ma monture, comme on se fait au roulis d'un vaisseau ; Béchara marchait près de moi en chantant une chanson arabe, triste, lente et monotone, et ce chant, joint au mouvement du dromadaire, à cet air pesant qui courbait nos têtes, à celle poussière ardente qui nous troublait le regard, commençait à m'en.lormir, comme les modulations d'une, nourrice endorment l'enfant dans le berceau. Tout à coup mon haghin fit un écart qui faillit me désarçonner ; je rouvris' les yeux, cherchant machinalement la cause de cette secousse : il avait heurté le cadavre d'un chameau a moitié dévoré par les bêles carnassières; je vis alors que nous suivions une ligne blanche, qui s'étendait à l'horizon, et je remarquai que celle ligne était tracée avec des osseinens.

Le fait était assez extraordinaire pour que j'en demandasse l'explication; j'appelai Béchara, qui n'attendit pas même ma question, car mon élonm ment n'avait point échappé a celle profonde pénétration dont sont si éminemment doués les peuples primitifs et sauvages.

— Le dromadaire, me dit-il en s'approchant de moi, n'est point un animal incommode et fanfaron comme le cheval : il marche sans s'arrêter, sans manger, sans boire : rien en lui ne décelé la maladie, la fatigue ou l'épuisement. L'Arabe, qui entend de si loin le rugissement du lion, le h nnisseineui du cheval ou le cri de l'homme, n'entend, si près qu'il SOil de son haghin, autre chose que sa respiration plus ou moins pressée, plus ou moins haletante; mais jamais une plainte, jamais un gémissement ; lorsque la nature esl vaincue par la souffrance, lorsque les privations ont épuisé les forces, lorsque la vie manque aux organes, le dromadaire s'agenouille, élenri son cou sur le sable, et feime les yeux. Alors son cavalier sait que tout est dit : il descend, et sans même essayer de le faire relever, car il commit l'honnêteté de sa monture, et ne la soupçonne ni de fraude ni de mollesse, il dessangle sa selle, la place sur le dos d'un attire dromadaire, et part, laissai!! I i celui qui ne peut plus suivre la caravane : la nuit venue, les chacals et les hyènes accourent à l'odeur, el ni' laissent du pauvre animal que le squelette. Or, nous sommes sur la roule du Caire à la Mec pie; d'eux fois l'an, la caravane passe el repasse sur ce chemin, id ics osseinens si nombreux et si souvenl renouvelés que les lempêles du déseri ne les dispersent jamai- entièremenl ; ces nssen s que tu peux suivre sans guide, el qui te révéleront les oasis, les puits el les fontaines où l'Arabe va demander de l'ombrage ou de l'eau, el finiraient par le conduire au tombeau du prophète, sont ceux des riroeiariaii es

qtri loinbeni el ne se relèvent pas. Peut-être, en regardant atlentivemenl ci de près ces débris, reconnaUrais-lu de temps en temps parmi i nx des osseinens plus petits el d'une slruclure différente : ceux là, ce sont aussi des corps lassés qui ont trouvé le repos avant d'avoir touché le terme du chemin, ce son) les os des eroyans qui. consultant leur /el,. et non leurs forces, ont voulu se conformer au précepte qui ordonneà ton I fidèle d'accomplir au moins une fois dans sa vie le sa ut voyage, et qui, s'elanl laissé arrêter par les plaisirs ou les affaires de la vie. oui entrepris tardivement leur pèlerinage sur la terre ; de soi le qu'ils SOnl allés l'achever dans le eiel. IjOUle a cela que que Turc StUpide, quelque

eunuque bouffi, qui se sont endormis a l'hi tire où ils devaient veiller, el se soni luise la tète en tombant; fais la

part ne la peste, qui décime SOUVenl la moitié d'une caravane, celle du simoun, qui en dévore parfois le reste, cl tu

comprendras faci cm ni que ces jalons funèbres soient assez souvent semés pour iracer un nouveau chemin aussih l'ancien s'efface, et indiquer aux enfans la roule qu'ont suivie leurs pries.

Bitdanl, continua Béchara, donl les idées, ordinaire-

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

ment joyeuses, prenaient, avec la facilité qui distingue sa nation, la leinie du sujet sur lequel elles étaient momentanément arrêtées, tous les ossemens ne sont pas ici ; quelquefois, à cinq ou six lieues à droite ou à gauche de la roule, on trouve au milieu dudésert le squelette d'un liaghin et d'un cavalier : c'est que le dromadaire, lorsque arrive le mois de mai ou de juin, c'est-à-dire les grandes chaleurs de l'année, est parfois saisi tout a coup d'une espèce de folie. Alors il quitte la caravane, s'emporte au galop et pique droit devant lui : essayer de l'arrêter avec la bride est chose impossible ; aussi, dans ce cas, le meilleur parti est-il de le laisser aller jusqu'au moment où l'on va perdre de \ue la caravane, car parfois il s'arrête de lui-même, et revient docilement reprendre son rang à la iile ; mais, dans le cas contraire, s'il continue de s'emporter, et si l'on craint de perdre de vue ses compagnons, qu'une fois perdus on ne retrouvera plus, il faut lui percer la gorge de sa lance ou lui briser la tête d'un coup de pistolet, puis sans relard revenir vers la caravane, car les hyènes et les chacals ne sont pas seulement à l'affût des dromadaires qui tombent, mais encore des hommes qui s'égarent. Voilà pourquoi je le disais qu'on retrouvait parfois le squelette de l'homme à quelque distance de la carcasse du chameau.

J'avais écouté cette longue harangue de Béchara, les yeux fixés sur la route, et reconnaissant à la multitude des ossemens qui la jonchaient la vérité de son lugubre récit; parmi ces déhris il y en avait de si vieux qu'ils étaient réduits en poussière et se mêlaient au sable : d'autres, plus nouveaux, qui étaient luisans et solides comme de l'ivoire, enfin quelques-uns auxquels tenaient encore des lambeaux de chair séchée, qui indiquaient que la mort de ceux à qui ils avaient appartenu était plus récente. J'avoue que l'idée, si je me cassais le cou en tombant de mon dromadaire, chose fort possible : si j'étais étouffé par le simoun, ce qui s'était vu : ou si je mourais de maladie, autre supposition assez naturelle : j'avoue, dis je, que. l'idée que je serais laissé sur la route ; que la même nuit j'y recevrais la visite des hyènes et des chacals; puis enfin que, huitjours après, mes os serviraient à montrer aux voyageurs le chemin de la Mecque, ne présentait pas à m on esprit une image des plus gracieuses. Cela nie ramenait tout naturellement à penser à Paris, à ma chambre si petite, mais si chaude l'hiver et si fraîche l'été ; à mes amis qui, à cette heure, continuaient leur vie parisienne au milieu du travail, du spectacle, des bals, et que j'avais quittés pour venir écouler, au haut d'un dromadaire, les récits fantastiques d'un Arabe. Je me demandais quelle folie m'avait poussé où j'allais, ce que j'y comptais faire, et quel était le but que j'y venais chercher ; heureusement, au moment où je me faisais cette question, je levai la tête ; mes yeux se portèrent sur cet océan immense, sur ces vagues de sable, sur cet horizon fauve et ardent; je regardai celte caravane, ces dromadaires au long cou, ces Arahes au costume pittoresque, toute celte, nature étrange et primitive, dont on ne retrouve la peinture (pie dans la Bible, et qui semble sortir des mains de Dieu, et je trouvai qu'au bout du compte tout cela \alait bien la peine de quitter la bouc de Paris et do traverser la mer, au risque de laisser au désert quelques ossemens de plus.

Cette succession si brusque de pensées si différentes, en Séparant l'esprit du corps, avait délivré celui-ci de cette préoccupation pénible qui l'avait tant tourmenté le jour du départ. J'étais à l'aise sur mon dromadaire, comme si j'y étais venu au monde; el Béchara, qui voyait mes progrès en équilalion avec l'amour-propre d'un maître, m'accablait de

ipiimcns. Quant aux A.rabes, moins loquaces que leur

comp igt * i déniaient de Fei mer la main de manière a ce que le poui dépa II les phalanges des autres doigts, et, ailongcanl le bras horizontalement, de me dire : Taïbl tain I ce qui est dans la langue arabe le comble de l'i o e, el corre pond .i notre superlalli tri» bien. Au reste,

nduc s, loul en con ervanl cet air d'indifférence

■ quel h . ca u ni une curiosité éternelle, ne nous perdais ■' i .i . de vue , i baque mouvement de noire corps, chaque expi ession de notre physionomie, chaque Blgne que non.

nous faisions, si imperceptible et si inintelligible qu'il fût pour tout autre que pour nous, étaient l'objet de leurs observations, qu'ils se communiquaient brièvement, à voix basse, par un geste, par un coup d'ceil ; c'est un exercice dans lequel ils déploient une merveilleuse adresse ; l'homme vu, son signalement est pris ; le signalement pris, il ne sort plus de la mémoire, et l'on assure que l'Arabe, rentré dans sa tribu, lui fait une peinture si fidèle du voyageur qu'il a conduit, ou même rencontré, que, longtemps après, les auditeurs, s'ils le rencontrent par hasard, le reconnaissent sans l'avoir jamais vu.

Nous continuâmes notre route, Béchara chantant, et moi rêvant, lorsque, dans un de ces momens où le soleil, qui commençait à se cacher derrière le Mokkalan, me permettait de lever la tête, j'aperçus un point noir à l'horizon : c'est l'arbre du désert, c'est la borne qui mesure en deux parties égales la roule du Caire à Suez.

C'est un sycomore, isolé comme un îlot au milieu de la mer, et auquel l'œil cherche vainement un pendant. Qui l'a planté là, juste à cette distance des deux villes, comme pour indiquer à la caravane qu'il est temps de faire balle? nul ne le sait. Nos Arabes, leurs pères, leurs aïeux elles ancêtres de leurs aïeux l'avaient toujours vu à celle place, et c'était, disaient-ils, Mahomet qui, s'étant reposé là sans ombre, y avait jeté une graine en lui ordonnant de devenir un arbre. Ce sycomore couvre un petit monument mal construit, mal conservé : c'est un tombeau qui renferme les os d'un digne musulman dont les Arabes se rappelaient la sainteté , mais dont ils avaient oublié le nom.

A peine notre guide l'eut-il aperçu, qu'il mit son dromadaire au galop, et que les nôtres les suivirent avec une rapidité à faire honte au meilleur cheval de course. Au reste, cette allure, plus douce que le trot, m'allait infiniment mieux; aussi pressai-je si bien mon haghin, qui était jeune et vigoureux, que j'arrivai le second à l'arbre désiré. Aussitôt, sans attendre que mon dromadaire s'agenouillât, je me pendis par le bras gauche au pommeau de la selle, et je me laissai tomber sur le sable.

La demi-fraîcheur que nous offrait celle ombre fut pour nous une jouissance qu'on ne peut concevoir que lorsqu'on l'a éprouvée. Aussi, pour rendre noire bonheur complet, voulûmes-nous boire un peu d'eau; car, à la balte de midi, nous avions vidé nos gargoulettes, et nos langues étaient littéralement collées ;ï notre palais. On détacha une outre et on me l'apporta ; je sentis, à travers la peau, que l'eau était à la même température que l'air; je n'en portai pas moins l'ouverture à ma bouche, et j'aspirai une longue gorgée; mais, si rapidement qu'elle fût entrée, je la rejetai plus rapidement encore : je n'avais, de ma vie, avalé rien de pareil. En un jour l'eau était devenue rance, corrompue, fétide. A la grimace atroce que je fis, Béchara vint à moi ; je lui passai l'outre sans rien dire, tant j'étais occupé à expectorer jusqu'à la dernière goutte de cette abominable liquide. C'était un connaisseur en eau, un dégustateur expérimenté; il flairait un puits ou une citerne avant ses chameaux; aussi chacun, se déliant de mon goût blasé, attendit-il en silence le jugement qu'il allait porter. Il commença par flairer l'outre, lit un mouvement de tête du haut en bas el en avançant la lèvre inférieure, qui signifiait qu'il y avait bien quelque chose à dire; enfin il prit une gorgée qu'il roula de ses dents à son palais; puis il la cracha, eu me donnant raison pleine cl entière : le mouvement, la chaleur et les outres neuve.étaient les trois causes combinées de celte corruption. Di moment où notre sort fut fixé, nous eûmes dix lois plus soif; Béchara nous répondit à cela que le lenilemai i au soir nous trouverions d'excellente eau ;ï Suez : c'était à devenir enragé.

Ce n'était pas le loul : nous croyions être arrivés à notre campement; maisToualeb en avait décidé autrement. Après un repos d'u leml heure, il fallut remonter sur nos cha •

meaUXj qui nous prouvèrent, en se relevant aussitôt qu'Us nous sentirenl en selle, que, moins naïfs que nous, ils n'avaient Jamais pris cette balte au sérieux. Quant a nos Ara-

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bes, ils ne buvaient ni ne mangeaient : cela était incompréhensible.

Au bout de deux heures de marche, pendant lesquelles, au grand Irol de nos chameaux, nous dûmes faire à peu près cinq lieues de France, Toualeb fit entendre un gloussement qui était, à ce qu'il parait, le signal convenu entre lui et ses dromadaires, car ceux-ci s'arrêtèrent et s'agenouillèrent aussitôt. Nous descendîmes très fatigués de celie longue roule, et très maussades de n'avoir pas d'eau à boire après l'avoir faite. Quant à nos Arabes, ils paraissaient partager notre mauvaise humeur ; ils étaient silencieux et pensifs : Béchara seul avait conservé un peu de sa gailé.

Néanmoins, au bout d'un instant, la tente fut déployée, les piquets plantés, et nos tapis étendus. Si fatigué que je fusse, j'exposai sur le sable chaud, au dernier rayon du soseil couchant, mon papier a dessiner, qui s'était complètement mouillé dans ma ceinture, et je revins me coucher, en priant Dieu de renouveler pour nous le miracle d'Agar, quelque indignes que nous en fussions.

Cependant je voyais Abdallah qui avait relevé ses larges manches, et qui, avec l'importance d'un cuisinier, préparait noire repas : il consistait dans le pain et le ragoût que vous savez, le tout délayé et assaisonné avec l'eau de nos outres. Nos Arabes lui rendaient tous les petits services possibles, lui fendant, avec leurs poignards, son bois menu comme des allumettes, l'aidant de leur souffle pour allumer son feu, lui triant son riz et lui versant ses galettes sur la braise rougie. A côté d'eux, Mohammed et Béchara s'occupaient à désinfecter l'eau, en la transvasant de haut, afin que l'air la purifiât. Je me rappelai alors que le charbon rougi était un épuratif, et j'offris mon aide à nos chimistes, qui, me voyant disposé à employer un procédé inconnu, n'y mirent aucun amour-propre, et me laissèrent faire. Une partie du brasier d'Abdallah y passa ; puis nous fîmes filtrer l'eau a travers un linge, et Béchara, notre dégustateur en titre, renouvela l'épreuve. Cette fois la réponse fut réconfortante : l'eau était potable. Cette nouvelle tira Mayer de son tapis, où il était décidé à essayer de dormir sans souper, de peur que le souper n'augmentât sa soif. On avait éclairé la tente, Abdallah nous apporta le riz dans une sébille de bois; nous nous assîmes en cercle, accroupis comme des tailleurs, et nous essayâmes de manger quelques cuillerées de son pilau et de goûter de son pain ; mais nous n'étions pas encore à la hauteur de la cuisine d'Abdallah ; de sorte que nous lui dîmes d'emporter bien vite son pilau et ses galettes, et de nous donner des dattes et du café. En ce moment, Mohammed s'approcha de nous d'un air paterne, qui indiquait qu'il avait quelque chose à demander. Je vis son intention, et je me retournai de son côté, après avoir essayé d'avaler, sans y goûter, un demi-verre de notre eau filtrée.

— Eh bien ! Mohammed, lui dis-je, qu'y a-l-il ?

— Il y a, répondit Mohammed, que les Arabes sont tristes.

— Et pourquoi sont ils tristes?

— Parce qu'ils ont faim, dit Mohammed.

— Eh ! par Dieu ! s'ils ont faim, qu'ils mangent!

— Ils ne demandent pas mieux; mais ils n'ont rien à manger.

— Comment! ils n'ont rien; est-ce qu'ils n'ont pas pris des provisions? c'était dans notre marché.

— Oui ; mais ils ont pensé que, comme il n'y avait que deux jours de marche du Caire â Suez, ils pourraient à la rigueur, en se serrant le ventre, faire la route sans manger.

— Et ils ne peuvent pas, hein ?

— Si, ils peuvent; mais ils sont trisles.

— Je crois bien, qu'ils doivent l'être. Comment ils n'ont rien pris depuis hier?

— Oh ! ils ont mangé deux ou trois fèves avec leurs chameaux.

— Eh bien I dis à Abdallah de leur faire à souper bien vile.

— C'est inutile. Si vous vouli i leur donner le reste de i"tre riz et de vos galettes, ils en auront a

— Comment ; le reste de trois pour eux quinze ?

obi v. COMHn — x.

— Oh ! dit Mohammed, s'ils avaient déjeuné à leur heure, ils en feraient trois repas.

Monsieur Taylor ne put s'empêcher de leur dire en souriant :

— Prenez et mangez, mes amis, et que Jésus fasse pour vous le miracle de la multiplication des pains.

Mohammed s'en retourna vers le cercle, qui avait l'air de ne pas écouler ce que nous disions, et fit signe que la demande était accordée. A l'instant la gaité revint sur tous les visages, et chacun se prépara à prendre sa part du splendide festin que notre munificence leur accordait.

Deux cercles se formèrent. Le premier se composait de Toualeb, de Béchara, d'Araballah, de Mohammed et d'Abdallah, qui tous avaient une position ; Toualeb, comme chef; Béchara, comme conteur; Araballah, comme guerrier; Mohammed, comme interprète, et Abdallah, comme cuisinier. Le second cercle était formé par les douze autres Arabes, qui, occupant un degré moins élevé dans l'échelle sociale, devaient manger les derniers et allonger la main entre les camarades du premier rang. L'exercice se fit avec une précision admirable : Mohammed donna le signal, en prenant, du bout de ses cinq doigts, une pincée de riz qu'il poria à sa bouche, Toualeb suivit sou exemple ; tout le premier rang imita son chef : puis vint le tour du second rang, qui, avec une adresse admirable, pécha sa ration et la porta a sa bouche sans laisser tomber un seul grain de riz. Cette évolution continua avec la même conscience et la même précision jusqu'à ce que la sébille fût vide, ce qui n'entraîna pas un long retard. Alors Béchara se leva au nom de la société, pour nous remercier, et nous demanda nos noms, afin que lui et ses camarades les conservassent dans leur cœur en mémoire de notre générosité : nous les lui dîmes, en y ajoutant deux dattes par homme, afin que non-seulement ils gardassent nos noms dans leurs cœurs, mais encore les ttansmissent a leurs descendans.

Cependant nos Arabes avaient pris un engagement où il entrait plus de bonne volonté que de prévoyance. Nos trois noms, avec leurs consonnances différentes et leur agglomération de consonnes, allaient mal à des gosiers orientaux : aussi, malgré leurs essais réitérés, ils les écorchèrent de telle façon, que, prononcés à leur manière, non-seulement ils couraient risque de ne pas être transmis à la postérité ismaélite, mais de n'être pas même reconnus de nos meilleurs amis. Ce travail philologique était d'ailleurs trop rude pour ces enfans de la nature, qui supportent comme des martyrs la fatigue du corps, mais qui répugnent comme des lazzaroni au moindre travail de l'esprit. Il en résulta qu'au bout de dix minutes d'efforts, Béchara se leva, et s'approchant de nouveau de nous, nous demanda, au nom de ses camarades, qui ne pouvaient pas prononcer nos noms nazaréens, de nous baptiser, en échange, de noms arabes, nous priant de conserver ces noms pendant tout le voyage, alin qu'ils pussent nous appeler, et nous leur répondre : comme nous n'y voyions aucun inconvénient, nous leur accordâmes leur demande de grand cœur. En conséquence, la substitution fut faite à l'instant même. Monsieur Taylor fut, à causi de sa position et de son âge un peu plus avancé que le nôtre, appel-' Ibruhim-Bey , c'est-à-dire Abraham le chef; Mayer, donl le physique avait quelque rapport, par la maigreur du corps, la couleur de la peau et les traits du visa je, avec un Arabe de noire escorte, fui salué du nom A'Hassan, et moi, vu mes dispositions précoces à parler l'arabe, mon assurance à monter le dromadaire, et mon éternelle préoccupation â prendre des notes ou de faire des croquis, je fus gratiné de celui A'Ismaël, auquel ils ajoutèrent, pour comble d'honneur, le mot Bffmtdi, c'est-à-dire le savant.

Ce point convenu, à la grande satisfaction de tout le monde, Béchara croisa les mains sur sa poitrine, en nous souhaitant une bonne nuii, et eu priant Mahomet de nous préserver de la visite de Salem.

Comme J'étais à l'afful de toul ce qui pouvait ajouter au caractère pittoresque de notre voyage, je demandai à Mohammel ce que c'était que ce Salem. — Il me répondit que c'était un VOleur arabe, connu dans la contrée par BOB cou-

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rage et son adresse, et qui, dans le lieu même où nous faisions halle, avj'u accompli un de ses lours les plus merveilleux. Il n'en fallait pas davantage pour exciter notre curiosité ; quoique l'alignés, nous n'avions pas encore, une telle envie de dormir que nous ne pussions écouler les contes de Béchara : nous allâmes donc prendre place au cercle de nos Arabes ; nous finies une distribution de tabac, on alluma 1rs cliibouques, et avec l'aide de Mohammed, Béchara commença sa narration, moitié arabe, moitié française, et qui eût été inintelligible dans les deux langues, si ses gesles n'eussent pas complété la parole pour ses compagnons, et si notre interprèle n'eût pas expliqué les passages obscurs pour nous.

Or, Salem était un Arabe, simple lils d'une tribu nomade, qui dans son enfance avait manifesté les dispositions les plus heureuses pour le vol ; ce goût avait été encouragé par ses parens, qui avaient compris tout de suite de quel avantage une pareille vocation bien dirigée pourrait être pour son avenir. Aussi le jeune Salem, tout en respectant les propriétés de sa tribu et des alliés de sa tribu, avait, tout jeune encore, exercé ses facultés naissantes sur les tribus avec lesquelles la sienne élait en guerre : souple comme le serpent, agile comme la panthère, léger comme la gazelle, il se glissait sous une lento sans faire trembler la toile, ni crier le sable, il franchissait d'un bond un torrent de quinze pieds de largeur, il devançait à la course le trot d'un dromadaire.

A mesure qu'il grandit, ses dispositions se développèrent ; seulement, au lieu de s'attacher nuitamment a quelque tente isolée, ou à quelque voyageur imprudent, il réunit, les jeunes gens de sa tribu, qui, habitués depuis longtemps ù lui obéir, n hésitèrent pas à le reconnaître pour chef, et avec ce renfort de puissance matérielle, il tenta des expéditions plus importantes. C'est alors que ses ruses se développèrent avec, ses forces, et qu'il commença d'opérer sur une grande échelle, sans renoncer cependant de temps en temps à ces coups de main isolés et aventureux qui lui avaient valu sa répuiation : tantôt il faisait répandre le faux bruit du passage d'une caravane richement chargée, et alors les guerriers des tribus voisines se mettaient en campagne pour se placer sur son passage; lui, pendant ce temps fondait sur 1rs tentes, où ne restaient que 1rs vieillards et lesenfans, et il enlevail alors les bestiaux et les provisions; un autre jour, et c'était lorsque quelque caravane partait véritablement dé Sue/, pour le i aire et du Caire pour Suez, il envoyait un Arabe raconter aux tribus qui la guettaient que leurs campemens étaient attaqués, et alors les guerriers revenaient à toute bride vers leurs tentes, tandis que lui, maître et roi du désert, pillait la caravane à son aise et rançonnait les marchands et les pèlerins selon son loisir. Enfin ces vols si hardis et si [réquens parvinrent aux oreilles du bey de Suez. Suez est l'entrepôt de l'Inde, la porte de l'Arabie. Déjà ruinée à moitié parla découverte du passage de Bonne-Espérance, ce n'est plus qu'a des intervalles éloignés que des raravanes viennent lui apporter leurs marchandises; le hej de Suez s'inquiéta donc sérieusement des déprédations de Salem, qui devaient contribuer encore a écarter les caravanes . ville et il donna des ordt > sévères pour que le brigand fût pris, tu an se passa eu vaines recherches, non point que Salem se i achat : tous les Jours, au contraire, ou

apprenait quelque nouveau méfait de sa façon ; mais il

sait entre les mains de ceux qui le poursuivaient, avec une dextérité el une hardie ae qui portèrent la co ère du bey a un

tel degré, (pi il résolut île se mettre liii-inéiue . Il quête du

hi Igand, et qu'il jura de ne pas rentrer a Suez sans ramener Salem captif.

lin conséquence, le bey vint camper bui la route de Suez

au Caire, a l'endroit ou nous avions lait balle, et sa lente l'ut

di ployée ni remplacent ni môme ou s'élevait la nôtre ; puis, e dressée, entouré de ses troupes les plus sûres gardé

par sa sentinelle la plus \i, liante son meilli ur c . i oui

sellé, il deiai n a . qniiie son macballah d'honneur,

s'étend sur sou tapi i iche sa I a tète, fait sa

Uahomi l i dort plein de i on liane* dans Allah

ins son prophète.

1 1 endemain, au point du jour, le bi e n veille , la unit

avait élé tranquille. Aucune alerte n'avait troublé le camp; chaque homme élait à son poste, chaque chose était à sa place, excepté son sabre, son macballah el sa bourse, qui avaient disparu.

Le bey frappa deux fois dans ses mains, et son esclave de confiance entra; mais aussitôt il recula d'clonneiiienl à l'aspect de son maître : il l'avait vu sortir a cheval une heure avant le jour, el ne l'avait pas vu rentrer.

Cela donna une nouvelle crainte au bey, c'est que son cheval ne fut allé rejoindre son sabre, son macballah et sa bourse; l'esclave courut au campement des chevaux, el demanda des nouvelles du coursier favori du bey. I.e palefrenier lui répondit que le bey, ayant frappé trois fois des mains, ce qui élait le signal convenu, il lui avait amené son cheval ; qu'alors il était monté dessus et s'était enfoncé dans le désert, et n'avait pas reparu.

Le bey eut un instant l'envie de faire couper la tète a la sentinelle, à l'esclave et au palefrenier ; mais il réfiéchitque cela ne lui rendrait ni son sabre, ni son macballah, ni sa bourse, ni son cheval et que, d'ailleurs, puisqu'il s'était laisse tromper, sa sentinelle, son esclave et son palefrenier, qui étaient d'une nature inférieure à la sienne, avaient bien pu, et à plus forte raison, être trompés aussi.

Il réfléchit trois jours et trois nuits à la manière dont le vol avait pu être commis ; puis, voyant qu'il y perdait son temps, il résolut de s'adresser au voleur lui-même, ce qui élait le plus sûr moyen d'avoir des renseignemens officiels, et lit publier dans les tribus environnantes, (pie si Salem voulait lui faire dire ou venir lui raconter les circonstances d'un vol dont le hardiesse le dénonçait, non-seulement il ne lui serait fait aucun mal, mais encore qu'il lui serait donné pour ses frais de voyage une somme de mille piastres (300 francs à peu près de noire monnaie); il engageait sa parole de musulman, et en Orient la parole est sacrée, que, ces informations données, Salem serait libre de se retirer où bon lui semblerait.

Il ne se lit pas attendre. Le soir même un Arabe de vingtcinq ou vingt-six ans, petit de taille, grêle de corps, aux y' ux vifs et a l'air hardi, vêtu d'une simple chemise de toile bleue, se présenta à la tente du bey, el annonça qu'il était prêt à donner à sa seigneurie les renseignemens qu'elle paraissait désirer. Le bey le reçut comme il s'y élait engagé, en homme qui n'a qu'une parole, et lui renouvela la promesse des mille piastres, s'il était reconnu qu'il disait toute la vérité ; Salem répondit que ce n'était pas un vil intérêt qui l'amenait, mais bien le désir de répondre i\ la politesse d'un aussi grand chef; qu'il demandait seulement, pour que les détails fussent plus précis, que toute chose fût remise en son état, el qu'on ordonnât a la sentinelle de le laisser passer, etau palefrenier de lui obéir, comme ils avaient fait la nuit du vol. Le bey trouva la demande parfa tentent juste ; eu conséquence, il suspendit un autre sabre au mat qui soutenait l.i lente, jeta un autre macballah sur le divan, plaça une autre bourse sous son lapis, ordonna de seller un aune cheval, et se coucha comme il avait fait la nuit OÙ Salem lui avait ren lu sa première visite; seulement il ouvrit ses yeux de toute leur grandeur, afin de ne rien perdre de ce qui allait se passer. Chacun se plaça a son poste, et la seconde représentation commença en présence de (ouïe l'armée.

Salem s'éloigna à cinquante pas de la tente à peu près; puis, arrive la, il ôta sa chemise el la corde qui l'attachait, afin d'être plus libre de ses inonvenieus, el les cacha dans le sable alors, e couchant à plal ventre, il se mit à rampera la manii re du serpent, et de façon a ce que son corps, de la couleur du sol, fût à moitié enseveli el larhe dans le salie.

De temps en temps, pour rendre la vérité plus complète, il relevail la tête comme inquiet d'être vu ou entendu, puis, après s'être assuré, d'un regard rapide, que tout était tranquille, il reprenait sa marche lente, mais silencieuse el sûre.

arrivé pus de la lente, il passa sa l.'t. sons la loile, cl le

pacha, qui ne l'avait pas même vu remuer, aperçut tout a

i ou p ileux yeux lixes et lui Ma us connu ix du lynx, qui se

i ientsurlui Son premier mouvement fui la crainte, car il

m attendait pas a celte apparition ; niais pensant aussi lot

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINZE JOURS AU SINAI

que tout cela n'était qu'un jeu, il continua de se tenir immobile comme s'il dormait. Au bout d'un instant d'inspection muette, la tête disparut; et quelques minutes de calme et de silence régnèrent, pendant lesquelles on n'entendit d'autre bruit que celui du sable qui criait sous les pieds de la sentinelle. Toula coup un corps opaque intercepta la lumière qui venait du haut de la tente, ouverte circulairemeni à l'entour du mal qui la soutenait pour donner passage à la fraîcheur de la nuit; an homme se laissa glisser comme une ombre le long de ce mât, et se trouva debout à la lète du lit du bey ; cet homme se posa sur un genou, et tandis qu'appuyé sur sa main gauche, il écoulait la respiration du prétendu dormeur, un poignard court et recourbé brillait dans sa main droite. Le bey sentit une sueur froide lui monter au front, car sa vie était aux mains de celui dont il avait offert de payer la lète de 1,000 sequins d'or. Cependant il continua de jouer bravement son rôle dans cette étrange comédie, et pas un souffle précipité, pas un battement de cœur plus rapide ne décela sa crainte Pendant cet instant d immobilité apparenie, le bey crut sentir une main se glisser sous son chevet ; mais, tout éveillé qu'il était, le mouvement lui parut si insensible, qu'il ne l'eût pas même remarqué, s'il ne se lût tenu sur ses gardes. Bientôt Salem se releva d'une manière insensible, sans perdre des yeux le dormeur ; seuement sa main gauche, % iile lorsqu'il s'était penché, se relevait pleine : il tenait la bourse.

Alors il mil le poignard et la bourse enlre ses dents, marcha à reculons vers le divan, et, les yeux toujours fixés sur le bey, prii le macliallah, le reuMif lentement, étendit le bras, décrocha le sabre, le pendit à sa ceinture, roula autour de sa tête et de sa taille les deux cachemires qui servaient au bey de turban et de ceinture, sortit hardiment de la tente, passa de van l la sentinelle, qui s'inclina avec respect, et frappa trois fois dans ses mains pour qu'on lui amenai son cheval; le palefrenier prévenu obéit à eel ordre, qui était, comme nous l'avons dit. le signal habituel du bey. Salem s'élança légèrement sur le coursier, et, revenant vers la porte tente, où le bey, debout ei a demi nu, le regardai! accomplir la répétition de son aventureuse entreprise : — Bey de Suez, lui uii-il, voilà comme j'ai fait, il y a Quatre jours, pour te prendre ion sabre, ion niachallali, les cachemires, la bourse ei ion cheval. Maintenant je le liens quitte des 1,000 piastres que tu m'as promises; car le salue, le maehallah, les cachemire», la bourse et le cheval que je t emporte aujourd'hui en valent à peu près 50,000.

A ces mots, il mit le cheval du bey au galop, et disparut connu i une ombre dans l'obscurité de la nuit et les prolondeurs du désert.

Le hey lui lit offrir une place de kachef dans sa garde; mais Salem répondit qu'il aimait mieux être roi dans le désert que d'eue esclave à Suez.

Voila, continua Béehara, ce qui s'est passé entre le bey de Suez et Salem le voleur. Prenez garde à vos sabres, il vos macballabs, à vos caehemlres et à vos bourses, car nous sommes ii l'endroit même où est arrivée 1 histoire que je vous ai racontée.

Puis il is souhaita une bonne nuit et se relira, escorté

des rires joyeux de ses camarades, loujours enchantés qu'un Turc ait été trompé par un Arabe.

La nuil fut parfaitement tranquille, et le lendemain nous retrouvâmes chaque chose à sa place. Salem exerçait sa profess , pour le moment, dans une autre localité.

LA MKP, HOICK.

Nous étions en route avant le soleil. Ses premiers rayons

nous montrèrent des troupeaux de gazelles, qui fuyaient, épouvantées à notre approche. Rien de plus étrange que le contraste de ce gracieux animal avec les lieux qu'il habite; on dirait qu'il esi né pour les jardins fleuris et pour les pelouses veloutées. C'est une anomalie vivante avec la rudesse et la gravité de la nature de ces régions. J'eus la curiosité de m'écarter un instant de la route, pour voir la trace qu'elles avaient laissée dans le désert. A peine si leurs pieds légers étaient imprimés sur le sable, et l'on eût dit qu'elles couraient à la surface du sol, emportées par le vent, qui nous arrivait de temps en temps du midi par chaudes et impétueuses bouffées.

J'allais reprendre ma route sur les ossemens. Au lever du jour, nous la vîmes resplendir sur le sable jaune comme une ligne d'argent. Le soleil, en s'élevant, était déjà plus chaud el plus insupportable qu'il ne l'avait jamais été. Les Arabes nous invitèrent a ne laisser aucune partie du corps exposée à son dévorant contact. Cependant, malgré leurs avis et nos précautions, comme il était impassible de se garantir des rayons obliques du malin ou du soir, nous reçûmes quelques coups de -oleil, qui nous tirent immédiatement l'effet de moxas ; l'épidémie calciné se soulevait en cloche, et tombait au bout de quelques heures : quant à moi, tout le temps qu'a duré noire voyage dans le désert, j'ai changé régulièrement de nez lous les soirs.

Au bout de trois heures de marche, un point blanc apparut à l'horizon. Bientôt, en approchant, nous reconnûmes une tour carrée, aux environs de laquelle on eût cru voir se dérouler un immense serpent, dont l'œil avait peine à suivre les replis. Cette lour, c'était la maison d'un iheik, située à trois lieues de Suez. C'est â celte maison que s'arrête monieiilaiiement la caravane de la Mecque, afin de se séparer des voyageurs qui vont simplement à Suez. Les pèlerins ci ntinuent leur roule vers l'orient, les voyageurs inclinent au sud, et rencontrent bientôt le premier bras de la mer Rouge, tandis que les autres ont encore dix ou douze jours de marche avant de découvrir le second, dont ils côtoient la rive orientale jusqu'à la ville sainte. Quant aux replis du serpent enroulés autour de celle maison, c'étaient les innombrables àniers qui venaient y prendre de l'eau pour les besoins delà ville, assise sur les bords de la mer Rouge, elle n'a que des puils et des fontaines amères. A peine eûmes-nous ce renseignement, que l'espoir de l'eau fraîche nous stimula. Nous mîmes nos dromadaires au galop, el en moins d'une heure nous eûmes franchi les trois ou quatre lieues qui nous séparaient de la fontaine désirée. Arrives là, le chef du khan remplit nos outres moyennant une faible rétribution. Quant à nous, nous bûmes à même à la fontaine. L'eau était légèrement saumàire; mais nous étions trop altérés pour nous arrêter ù une semblable bagatelle.

' s avions laissé à notre droite et de l'autre côlé d'une

petite chaîne de montagnes tnw noua avions, pendant ees ùi ii\ jours, aperçue à l'horizon méridional, le chemin qu'avaient pris les Israélites fugitifs, lorsque, conduits par Moi e guidés parla colonne de bu el emportant avec eux les os de Joseph, ainsi que Joseph le leur avait recommandé

en m -ani, ils quittèrent Rhamesses, traversèrent le Mok-

katan, el allèrent camper à l'.thani. a l'es rémité de la solitude. Ce fui dans celte ville que le Seigneur parla em Moïse, ei lui iiii : « Dites aus enfans il Ismaël qu'ils retournent el qu'ils campent devaul l'hihaliiiolh, qui esl entre Magdad el la mer, en face de lïeelsrplioi). \ oiis camperez

vis-à-vis de ce lieu, qui est au bord de la mer. «

i i Israélites descendirent donc vers l'occident, et ils vinrent à l'endroit où nous étions, attirés probablement par les

Blêmes sources OU nous nous désaltérions à COtte heure ( e

fui de 1 1 qu'ils aperçurent l'armée de Pharaon, qui venait derrière eux, el que. saisis d'une grande crainie. ils dirent à Moïse :

« Peut-être n'y avait-il pas de sépulcres en Egypte; e'esl pour cela que vous nous ;ivc. amenés ici, alin que nous ma irions dans la solitude. Quel dessein avlei-vous quand vous nous avez rail soi tir d Egypte?

» N'était-ce pas là ce que nous vous disions étant encore

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en Egypte P Retirez-vous de nous, afin que nous servions les Égyptiens, car il valait beaucoup mieux que nous fussions leurs esclaves que devenir mourir dans le désert. »

Moïse répondit au peuple : « Ne craignez point; demeurez fermes, et considérez les merveilles que le Seigneur va faire aujourd'hui, car ces Égyptiens que vous voyez devant vous vont disparaître, et vous ne les verrez plus jamais. »

Le Seigneur dit alors à Moïse : « Pourquoi criez-vous vers moi? Dites aux enfans d'Israël qu'ils marchent. »

En effet, les Hébreux se mirent en route, et se dirigèrent droit vers ce point de la mer Rouge où est aujourd'hui Suez. La marche est de trois heures à peu près, quoique nous mîmes moins de temps à faire la route; car nos chameaux, laissant le chemin qui conduit a la Mecque, prirent le galop vers le midi, et, a partir de la tour du cheik, n'abandonnèrent plus cette allure jusqu'au moment où nous fûmes arrivés. A mesure que nous avancions le ciel prenait une teinte d'argent ; à droite s'élevait la chaîne de montagnes qui borde le rivage occidental de la mer Rouge -, à gauche, le désert continuait de s'étendre, et entre les moniagnes et le désert, se détachant sur l'eau de la mer, grandissaient les murailles blanches de Suez, dont quelques rares madenehs détruisaient la monotonie en s'élevant au-dessus de leurs créneaux. De l'autre côté de la ville est le port, dans lequel mouillent les barques qui viennent de Thor, et les navires aux formes bizarres qui, se hasardant jusqu'au détroit de Babel-Mandel, en reviennent après avoir touché à Moka.

Arrivés à quelque disiance du rivage, nous fîmes dresser noire tente près de Suez ; puis nous courûmes au bord de la mer. C'est à cet endroit que le Seigneur dit à Moïse :

« Elevez votre verge, étendez la main sur les eaux, et les divisez, afin que les enfans d'Israël marchent à sec au milieu de la mer.

» J'endurcirai le cœur des Égyptiens, afin qu'ils vous poursuivent, et je serai glorifié dans Pharaon, dans toute son armée, dans ses chariots et dans sa cavalerie.

» Alors l'ange de Dieu, qui marchait devant le camp des Israélites , alla derrière eux , et en même temps la colonne de nuit , quittant la tête du peuple , se mit aussi derrière, entre le camp des Égyptiens et le camp d'Israël; et la nuée élait ténébreuse d'une part, et de l'autre elle éclairait les ténèbres, de sorte que les deux armées ne purent s'approcher pendant tout le temps de la nuit.

» Moïse ayant étendu la main sur la mer, le Seigneur l'en- Ir'ouvrit en faisant souffler un vent violent et brûlant pendant toute la nuit, el il en dessécha le fond, et l'eau fut divisée en deux.

» Les enfans d'Israël marchèrent a sec au milieu de la mer, ayant l'eau a droite et à gauche qui leur servait comme d'un mur.

» Et les Égyptiens, marchant après eux, se mirent à les poursuivre au milieu de la mer avec toute la cavalerie de Pharaon, ses chariots et ses chevaux.

» Et lorsque les Israélites furent arrivés sur l'autre bord, le Seigneur dit a Moïse : — Étendez la main sur la mer, afin que tous les eaux retournent sur les Égyptiens, sur leurs chariots ri leur cavalerie.

» Moïse étendit donc la main sur la mer, et dès la pointe

du jour elle r< t 'na au même lieu où elle était auparavant.

Ainsi, lorsque les Égyptiens s'enfuyaient, les eaux vinrent au-devant d'eux, et le Seigneur les enveloppa au milieu des flots.

• Les eaux étant retournées de la sorti', couvrirent les

chariots et la cavalerie de toute l'armée de Pbaraon, qui était

dan i la mer en poursuivant Israël, el il n'en échappa

point un seul. „

Au moment on nous arrivâmes au boni de la mer, les eaux étaient hautes. On la traverse alors, si l'on est pressé, au moyen d'un bateau. Comme rien ne nous pressait, que nous n'étions aucunement poursuivis, et que nous dét irions,

d'ailleurs, passer la ra la manière des i raélltes, nous

ré iolûme i d'attendre le reflux, el de faire pendant cette intervalle une petite visite a la ville de Suez.

Nous nous avançâmes en conséquence vers les portes, et après avoir exhibé nos tàkerifs (1), nous nous rendîmes chez le gouverneur turc, qui, voyant nos recommandations, nous reçut admirablement bien. Mais ce qui nous toucha le plus dans son accueil, ce fut la promptitude et l'affabilité avec laquelle il nous fit donner à chacun une gargoulelte pleine d'eau douce et fraîche. Nous la dégustâmes à l'instant sans façon en buvant à même, et en lui exprimant, pendant que nous l'avalions, notre reconnaissance par des signes de la main. Il nous invita a venir le voir à notre retour ; nous le lui promîmes avec empressement, puis, craignant de nous attarder, nous prîmes congé de lui.

En sortant de chez le gouverneur, Bécbara, qui nous accompagnait, s'arrêta devant une maison, et nous la montra du doigt en répétant deux fois Bounabardol Bounabardo ! Nous nous arrêtâmes, car nous savions que ce nom élait celui que les Arabes donnent à Bonaparte; et comme nous nous rappelions qu'il était venu à Suez, nous pensâmes que cette maison renfermait quelque souvenir historique. En effet, c'était dans cette maison qu'il avait logé ; nous y entrâmes et demandâmes à parler au maître; c'était un Grec, agent de la compagnie des Indes pour l'Angleterre, nommé Comanouli, qui, nous reconnaissant pour Français, se douta aussitôt de l'objet de notre visite, et nous fit les honneurs de chez lui avec la plus grande complaisance. La chambre où a logé Bonaparte est une des plus simples de toute la maison; un divan règne à l'entour, et les croisées s'ouvrent sur le port ; au reste, aucun souvenir matériel du général en chef de l'armée d'Egypte ne la recommande à la curiosité des visiteurs.

Ce fut le 26 décembre 1798 que Bonaparte arriva à Suez ; il employa la journée du 27 à visiter la ville et le port ; puis, le 28, il se résolut à passer la mer Rouge pour aller aux fontaines de Moïse; à huit heures du malin, la marée s'étant retirée, il traversa le lit de la mer, et se trouva en Asie.

Pendant que Bonaparte était assis auprès des sources, il y reçut la visite de quelques chefs arabes de Thor et des environs, qui venaient le remercier de la protection qu'il accordait à leur commerce avec l'Egypte; mais bientôt il remonta à cheval pour visiter les ruines d'un grand aqueduc construit pendant la guerre des Portugais contre les Vénitiens; cette guerre eut lieu après la découverte du passage du cap de Bonne-Espérance, événement qui ruinait le commerce de ces derniers. Nous trouvâmes bientôt l'aqueduc à la gauche du chemin que nous suivions ; il était destiné à conduire l'eau des sources dans des citernes creusées sur le rivage de la mer, et devait servir d'aiguade aux bàtimens qui naviguent sur la mer Rouge.

Cette visite faite, Bonaparte songea à revenir à Suez; la nuit élait obscure lorsqu'il revint sur le bord de la mer. L'heure de la marée arrivait, et l'on proposa de camper sur la plage et d'y passer la nuit ; mais Bonaparte ne voulut rien entendre : il appela le guide à lui, et lui ordonna de marcher devant. Le guide, troublé par cet ordre émané directement d'un homme que les Arabes regardaient coin nie un prophète, se trompa de descente, et le trajet fut allongé d'un quart d'heure à peu près. On était à peine à moitié chemin, que les premières vagues du flux vinrent mouiller les jambes des chevaux; on connaissait la rapidité avec laquelle l'eau monte ; l'obscurité empêchait de mesurer l'espace qui restait â parcourir ; le général Caffarelli, que sa jambe de bois empêchait de se tenir solidement à cheval, appela à son aide. Ce cri fut regardé comme un cri de détresse; le désordre se mit à l'instant dans la petite caravane; chacun s'enfuit de son côté, lançant son cheval dans la direction où il croyait trouver terre ; Bonaparte seul continua tranquillement de suivre l'Arabe qui marchait devant lui. Cependant l'eau montait : son cheval s'effraya, et refusa (le marcher en avant ; la

position était terrible : le moindre relard étail la mort. Un guide de l'escorte, d'une taille élevée el d'une force herculéenne, s;nila dans la nier, prit le général sur ses épaules, el

b 'attachant i la queue du cheval de l'Arabe, emporta Bona-

(I) Pusse-porti.

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parte comme un enfant ; au bout d'un instant il avait de l'eau jusqu'au-dessous des aisselles, et commençait à perdre pied ; la mer croissait avec une effrayanie rapidité ; cinq minutes encore, et les destinées du momie changeaient par la mort d'un seul homme. Tout à coup l'Arabe jeta un cri; il louchait le rivage; le guide, épuisé, tomba sur ses genoux; son général sauvé, les forces lui manquaient.

La caravane rentra à Suez sans avoir perdu un seul boni me ; le cheval seul de Bonaparte se noya.

Vingt-deux ans après, Uonaparte avait conservé de cet événement un souvenir plus présent peut-être que de tous ses autres dangers, car voici ce qu'il écrivait à Sainte-Hélène:

« Profitant de la marée basse, je traversai la mer Rouge a pied sec; au retour, je fus pris par la nuit et m'égarai au milieu de la marée mentante ; je courus le plus grand danger; je faillis périr de la même manière que Pharaon, ce qui n'eût pas manqué de fournir à tous les prédicateurs de la chrétienté un texte magnifique contre moi. »

Lorsque nous nous retrouvâmes au bord de la mer, la marée venait de se retirer, et le moment était parfaitement favorable. Nous finies plier la tente, nous remontâmes sur nos dromadaires, et nous nous lançâmes dans la mer; à l'endroit le plus profond, il n'y avait pas plus d'un pied d'eau; quarante minutes nous suffirent pour cette traversée, et, à deux heures, nous mettions le pied sur la terre d'Asie ; nous franchîmes quelques monticules de sable, qui bordaient la mer, et nous nous retrouvâmes dans le désert.

Notre caravane, en touchant la péninsule du Sinaï, avait pris subitement un aspect militaire, qui prouvait que nous entrions dans le pays où le droit naturel remplace le droit des gens : Araballah marchait en éelaireura cent cinquante pas en avant de nous, et Bécbara avait été placé à la même distance à l'arrière-garde, afin que ses contes et ses chansons ne pussent distraire personne. Nous avions fait une lieue à peu près ainsi, lorsqu'Araballah s'arrêta tout à coup en étendant sa lance vers le sud, et nous montrant deux points noirs qui apparaissaient àl'horizon. Toualeb ordonna à deux Arabes de rejoindre Araballah et de se porter avec lui en avant; cet ordre fut exécuté à l'instant et en silence; à peine eurtni-ils rejoint leur compagnon qu'ils partirent tous trois et disparurent bientôt derrière un bouquet de i alniiers qui se balançait a notre gauche, comme une ile de verdure. Cependant toute la caravane avait fait halte, et déjà, à tout hasard, nous préparions nos armes, lorsque Toualeb jeta un cri et partit au galop; nos hagins, emportés par l'exemple, le suivirent à toute jambe, et nous nous avançâmes vers le bouquet de palmiers derrière lequel on apercevait les deux points noirs, qui, depuis quelques instans étaient devenus des cavaliers, sans savoir si nous courions à des amis ou à des ennemis.

C'étaient probablement des amis, car Toualeb cessa de s'occuper entièrement d'eux, et, arrivé à la petite oasis vers laquelle il avait pris sa course d'une manière si rapide, il se laissa glisser a bas de son dromadaire ; les nôtres s'agenouillèrent, et nous nous trouvâmes près de cinq charmantes fontaines ombragées par une douzaine de palmiers dont les rejetons formaient autour de leurs tiges un bosquet des plus frais el des plus gracieux. Nous étions arrivés aux sources de Moïse: ce fut lu que les Israélites s'arrêtèrent et chantèrent le cantique d'action de grâces, taudis que Marie la prophétesse, sœur d'Aaron, prenant un tambour à la main, ei suivie de toutes les femmes qui marchaient après elle avec des tambours el formaient des chœurs de musique, chaulait la première en disant :

■ Chaulons les hymnes du Seigneur, parce qu'il a signalé sa grandeur et sa gloire, et a précipité dans la mer le cheval et son cavalier. »

Quanl à nous, comme nous avions autre chose à faire que de chanter, nous plongeâmes immédiatement la tête et les bru dans ces sources antiques, et nous étions tout entiers encore ■ ce délicieux passe-temps, lorsque Arahallafa reparut avec ses compagnons; il était suivi de deux hommes vêtus de noir: c'était des religieux du mont Sinaï; Toualeb les avall reconnus de loin à leur costume, et c'était alors que, libre

de toute crainte, il avait jeté son cri de joie, et nous avait emportés au galop jusqu'aux sources de Moïse.

Les deux moines descendirent de leurs dromadaires et vinrent s'asseoir près de nous: dans le désert tout est ami ou ennemi, on partage la tente, le pain et le riz, ou l'on échange des coups de lance, de carabine et de pistolet. Les nouveaux arrivans n'avaient aucune intention hostile; de notre côté, dès que nous sûmes qu'ils appartenaient au couvent où nous allions, leur rencontre devenait une bonne fortune: il en résulta que la connaissance fut bientôt faite; ils nous saluèrent en latin, nous leur répondîmes comme nous pûmes. Abdallah était déjà à la besogne. Monsieur Taylor leur offrit de partager notre repas; ils acceptèrent ; nous nous assîmes à l'ombre des palmiers, sur un sable humecté par l'infiltration des eaux, et nous nous trouvâmes bientôt dans un état de tranquillité et de bien-être que nous n'avions pas encore éprouvé depuis notre départ du Caire.

C'était l'heure de l'épanchement; nous en profitâmes pour demander à nos deux hôtes l'explication d'une chose qui nous paraissait des plus extraordinaires: comment deux hommes seuls, sans escorte, sans armes, sans défense, appartenant ù un couvent riche, s'exposaient-ils seuls, dans le désert, à être tués, volés, ou mis à la rançon par les premiers Arabes venus? Nous savions très bien qu'aux yeux de tels hommes, ni leur âge, ni leur religion, ni leur costume, n'étaient des sauvegardes suffisantes; nous exprimâmes donc à nos pieux convives notre admiration pour leur courage, et notre étonnement de ce qu'il n'eût pas pour eux de suites plus fâcheuses. Alors le plus vieux des deux tira de sa poitrine un sachet enrichi de broderies et pendu comme un scapulaire, l'ouvrit et nous présenta un papier qu'il contenait : c'était un lirman signé Bonaparte.

Cette signature au milieu de ce désert, sur les lieux où le nom de l'homme grandissait encore par le souvenir de ses victoires, la vénération avec laquelle Toualeb se leva et s'approcha en disant : Bounabardu! Bounabardo ! la curiosité des Arabes, qui formèrent à l'instant autour de nous un cercle aussi resserré que le respect le leur permettait, tout concourait à donner à cette scène un caractère plein d'intérêt, pour des Fiançais surtout. Nous demandâmes alors au vieux cénobite comment ce lirman se trouvait entre ses mains, et voici ce qu'il nous dit :

— Le couvent de Sinaï, isolé entre les deux bras de la mer Rouge, placé sur la pointe méridionale de la péninsule, distant de dix journées de Suez et de douze du Caire, se trouvait, par sa position, dépendre entièrement de ces deux villes, dont les gouverneurs, professant une religion opposée à celle de ces cénobites, étaient généralement peu disposés à leur prêter appui contre les déprédations des mameluks des villes et la piraterie des Arabes du désert. Obligés de tirer leur subsistance de l'Arabie, de la Grèce et de l'Egypte, le pain qu'ils mangent se récoltant ù Chio, la laine dont ils tissent leurs habits venant du Péloponèse, le café qu'ils boivent mûrissant à Moka, il en résultait que, depuis la révolte des beysetla domination des mameluks, ceux-ci prélevaient un droit énorme sur les différens objets d'approvisionnemens que les moines liraient d'Alexandrie, de Djedda ou de Suez; puis, ce droit acquitté, ce n'etail point tout encore : il fallait traiter avec les Arabes pour le transport, payer une escorte, ce qui n'empêchait pas que, de temps en temps, queique tribu voisine, plus nombreuse ou plus brave, n'arrêtât la caravane, et que le couvent ne perdit, par cet accident, nonseulement ses approvisionnemens, mais encore quelques-uns de ses pères, qui, une fois prisonniers, n'étaient rendus que pour une rançon ruineuse. Ainsi la »ie de ces braves cénobites était devenue une lutte continuelle contre les premiers besoins de la vie. De plus les Bédouins, comme une nuée d'oiseaux de proie, tournaient incessamment autour du monastère, prêts à y entrer ù la moindre Imprudence des religieux, et enlevant tout ce qui s'écartait de ses murs, hommes et bestiaux. La misère des bons pères était donc à son comble, lorsqu'un jour ils apprirent parles Arabes eux-mêmes qu'un homme était arrivé d'Occident avec la parole d'un prophète et la puissance d'un dieu Ils eurent l'idée d'aller ù cet

ss

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homme et de lui demander sa protection. En conséquence, les moines se rassemblèrent, élurent deux députés, firent prix avec un chef de I ri bu pour les conduire et les proléger jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré celui qu'ils cherchaient, e( les deux députés se mirent en vovage, emportant avec, eux la dernière espérance de ceux qu'ils laissaient dans le couvent. Ils suivirent les bords de la mer Rouge pendant dix jours, puis ils arrivèrent à Suez, où ils virent flotter un pavillon inconnu. Us demandèrent où était le sultan des Français, et on leur dit qu'il était au Caire: car en dix-huit jours il avait fait la conquête de l'Egypte. Us continuèrent leur route à travers le désert, ils traversèrent le Mokkatan, et arrivèrent à la ville d'EI -Talaoun. Leurs vieux ennemis, les mameluks, en avaient été chassés comme une poussière. Mourad-Bey, battu aux Pyramides, avait fui dans la Haute- Egypte; Ibrahim, vaincu "à El-Arish, s'était enfoncé dans la Syrie, et le même drapeau qu'ils avaient déjà vu à Suez notait sur les minarets du Caire. Us entrèrent dans la ville, qu'il trouvèrent calme et tranquille. Ils arrivèrent sur la pla-e d'EI-Bekir, ils demandèrent à parler au sultan. On leur montra la maison qu'il habitait; ils s'y présentèrent. Un aide de camp les fil passer dans les jardins et les conduisit à une tente où Bonaparte se tenait habituellement, dès que les premières heures du soir permettaient de quitter les chambres intérieures, rafraîchies pendant le jour par les courans d'air et par les fontaines,

Bonaparte était assis à une table, une carte de l'Egypte était déroulée sous ses yeux. 11 avait près de lui Caffarelli, Fourrier et un interprète, t es députés lui adressèrent la parole en italien, et lui exposèrent le but de leur voyage.

Bonaparte sourit ; ils venaient de le flatter mieux que le plus habile courtisan ne l'aurait pu faire. Sa renommée était parvenue en Asie, et par l'Yemen allait le précéder dans l'Inde. Il ignorait encore la puissance dr on nom ; deux pauvres moines venaient de faire cent lie es dansle désert pour lui en donner la mesure. Il fil asseoir les envoyés, et tandis qu'on leur présentait le café il dicta à l'interprète un tirman. C'était celui que les religieux nous présentaient, et qui assurait leurs voyages et le transport de leurs provisions à travers le désert et dans les villes.

Depuis ce jour, les moines avaient été respectés : un jour, le Nil et la Méditerranée remportant la Hotte française comme ils l'avaient apportée, les Turcs recouvrèrent leur puissance; les mameluks reprirent les villes, lee Arabes gardèrent le désert; et ni les Turcs, ni les mameluks, ni les Arabes, n'osèrent violer le firman donné parleur ennemi; de sorle qu'aujourd'hui encore, les moines du Sinaî, objel de vénération des tribus qui les entourent, peuvent parcourir le désert, seuls el sans escorte, sous la sauvegardede ignature magique de Bonaparte, à moitié effacée par les baisers religieux d'Ismaël, qui, quelques jours auparavant, avaient pillé la grande caravane qui revenaitMe la Mecque, et enlevé la fille d'un bey pour en faire la concubine de qnelque chef de tribu.

Ce soir-la, léchai a avait écoulé, contre son habitude, quoiqu'il ne comprit du récil du vieux cénobite que ce que tes lui en Indiquaient; mais il avait remarqué l'attention que nous lui prêtâmes tout le temps qu'il avait duré. Jui eani donc qu'a l'heure avancée "ù nous étions arrivés, il faudrait une hl lolre trop éblouissante pour effacer l'impression que ce récil avait produite, il reconnutson insul et, dissimulant la honte de sa défaite rire d'à lieu, il prit t ongé de nous, et s'étendit su» le la porte de notre l< ■*•■

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